Le temple enseveli

Part 9

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Mais que de choses à faire et à apprendre, avant que la grande flamme s’élève claire et sûre! Comme nous le disions tout à l’heure, dans ses rapports avec la matière, l’humanité en est encore aux tâtonnements et aux expériences des premiers jours. Elle ne sait même pas au juste comment il faut qu’elle se nourrisse, si elle est frugivore ou carnivore, ni la quantité de nourriture qu’il faut prendre. Son intelligence égare son instinct. C’est d’hier seulement qu’on lui a révélé qu’elle s’était probablement trompée jusqu’ici sur le choix de ses aliments, qu’il fallait réduire de plus de deux tiers la quantité d’azote et notablement augmenter celle des hydrocarbones qu’elle consomme; que quelques légumes, quelques fruits, quelques farineux, un peu de lait, ce qui n’est que l’accessoire de ces repas qui font son principal souci, le but de ses efforts, et dont elle s’épuise à conquérir l’abondance malfaisante, suffisent à entretenir l’ardeur de la plus belle et de la plus puissante vie. Je n’ai pas l’intention d’approfondir ici la question du végétarisme ni de rencontrer les objections qu’on y peut faire, mais il convient de reconnaître que bien peu de ces objections résistent à un examen loyal et attentif, et l’on peut affirmer que tous ceux qui se sont soumis à ce régime ont senti leurs forces s’accroître, leur santé se rétablir ou s’affermir, leur esprit s’alléger et se purifier comme au sortir d’une prison séculaire, nauséabonde et misérable.

Mais n’allons pas terminer ces pages par un essai sur l’alimentation. Pourtant, cela serait fort naturel. Toute notre justice, toute notre morale, tous nos sentiments et toutes nos pensées dérivent en somme de trois ou quatre besoins primordiaux dont le principal est celui de la nourriture. La moindre modification de l’un de ces besoins amènerait des changements considérables dans notre vie morale. Si quelque jour se généralisait la certitude que l’homme peut se passer de la chair des animaux, il y aurait non seulement une grande révolution économique,--car un bœuf, pour produire une livre de viande, consomme plus de cent livres de fourrage,--il y aurait encore une amélioration morale probablement aussi importante et certainement plus sincère et plus durable que si l’Envoyé du Père revenait une seconde fois visiter notre terre pour réparer les erreurs et les oublis de son premier pèlerinage. On constate en effet que l’homme qui abandonne le régime carné renonce presque nécessairement à l’alcool, et celui qui renonce à l’alcool renonce par le fait même à la plupart des plaisirs violents et grossiers. Or le prestige, le préjugé et la recherche passionnée de ces plaisirs forment le grand obstacle au développement harmonieux de l’humanité. S’en détacher, c’est se créer de nobles loisirs, d’autres désirs, un espoir de divertissement qui sera nécessairement plus élevé, car il ne saurait être aussi bas que celui qui naît de l’alcool. Mais verrons-nous ces heures plus légères et plus pures? Le crime de l’alcool, ce n’est pas seulement qu’il tue ses fidèles et empoisonne la moitié de la race, c’est aussi qu’il exerce une influence indirecte mais profonde sur les idées de ceux-là mêmes qui s’en écartent avec effroi. Il entretient dans la foule, et, par l’action irrésistible de la foule, jusque dans la vie ordinaire de l’élite, une notion du plaisir qui altère et rabaisse tout ce qui touche au repos, à la paix, à l’épanouissement, à l’allégresse de l’homme, et l’on peut dire que pour l’instant il rend presque impossible la naissance d’un idéal de bonheur plus réel, plus profond, plus simple, plus paisible, plus grave, plus spirituel, plus humain. Il est évident que cet idéal de bonheur semble encore bien imaginaire et bien insignifiant; et cette certitude de ceux qui sont convaincus que notre race s’est trompée jusqu’ici sur le choix de ses aliments, à supposer que toutes les expériences la confirment, mettra, comme n’importe quelle certitude, un temps infini à descendre dans la masse confuse qu’elle doit éclairer et soulager. Mais qui sait si ce n’est pas là l’expédient que tient en réserve la nature, quand la lutte pour la vie, qui est en ce moment la lutte pour la viande et pour l’alcool, double source de dilapidation et d’injustice qui alimente toutes les autres, double symbole d’une nécessité et d’un bonheur qui ne sont pas humains, deviendra décidément insupportable?

VI

Où va l’humanité? Cette préoccupation du but et de la fin est purement humaine, une sorte de provincialisme ou d’infirmité de notre esprit, et n’a, apparemment, rien de commun avec la réalité universelle. Les choses ont-elles un but? Pourquoi en auraient-elles un et que serait un but ou une fin dans un organisme infini?

Mais s’il est probable que nous n’avons d’autre mission que d’occuper un instant une petite place qui serait tenue par des cigales ou des violettes sans que l’éclat ou l’économie de l’univers fussent altérés, sans que les destinées de la terre fussent prolongées ou abrégées d’une heure, si nous ne marchons que pour marcher, sans nous rendre nulle part, nous ne pouvons néanmoins nous intéresser à autre chose qu’à cette marche inutile, et cela est, en outre, parfaitement raisonnable et le parti le plus haut que nous ayons à prendre. Ne donnerions-nous point tort à la fourmi qui, étant à même d’étudier les lois des astres, sans avoir du reste le moindre espoir d’en modifier jamais les moindres conséquences, déciderait qu’il n’y a plus lieu de s’occuper des affaires ni de l’avenir de la fourmilière? Pour nous qui la jugeons et la dominons avec une assurance et une aisance qui répondent à celles que nous prêtons à nos grands dieux, serait-ce une bonne fourmi, une fourmi morale que cette fourmi trop universelle?

La raison à son apogée est stérile et ne nous enseigne que l’immobilité, si après avoir reconnu les petitesses et le néant de nos passions, de nos espoirs, de tout notre être et d’elle-même, elle ne revient sur ses pas pour s’intéresser à ces petitesses et à tout ce néant, comme aux seules choses auxquelles elle puisse être utile en ce monde.

Si nous ignorons où nous allons, n’en prenons pas moins plaisir à notre marche, et pour l’alléger et l’encourager tâchons de deviner l’étape prochaine. Que sera-t-elle? Nous aurons évidemment à passer par un défilé terrible. Mais, malgré la menace de ce défilé, les chemins qui s’élargissent et s’aplanissent, les arbres qui arrondissent et commencent à fleurir leurs couronnes, le silence des eaux qui se reposent et s’étalent, tout annonce que nous approchons de la plus vaste plaine que l’humanité ait eu à saluer jusqu’ici du haut des sentiers tortueux qu’elle gravit depuis sa naissance. La nommera-t-on «la première plaine des loisirs»? Bien que nous défiant des surprises de l’avenir, et quels que soient les peines et les soucis qui l’attendent par delà, il paraît à peu près certain que la masse des hommes va connaître des jours où, grâce à une égalité moins illusoire, grâce aux machines, à la chimie agricole, grâce peut-être à la médecine ou à je ne sais quelle science qui naît, le travail sera moins âpre, moins incessant, moins matériel, moins tyrannique, moins impitoyable. Que fera-t-elle de ses loisirs? Qui sait si sa destinée ne dépend pas de leur emploi? L’un des premiers devoirs de ses conseillers serait peut-être de l’accoutumer dès cette heure à en jouir d’une manière moins basse et moins funeste. Autant que le travail ou la guerre, c’est en somme la façon plus ou moins digne, honnête, réfléchie, gracieuse et élevée dont il jouit de ses heures délivrées, qui fixe la valeur morale d’un individu et d’un peuple. C’est elle aussi qui l’épuise et le réconforte, le dégrade ou l’ennoblit. Actuellement, dans les grandes villes, trois jours d’oisiveté peuplent les hôpitaux de victimes plus dangereusement atteintes que ne le font trois mois de travail.

VII

Cela nous ramène au bonheur qui devrait être et qui sera probablement dans la suite des temps le bonheur humain proprement dit. Il est présumable que si nous avions pris part à la création de ce monde, nous aurions donné à ce qu’il y a de meilleur, de plus immatériel, de plus distinctement homme dans l’homme, une force plus sensible et plus efficace. Une pensée d’amour, une intuition de l’intelligence, une parole de justice, un acte de pitié, un simple désir de sacrifice et de pardon, un mouvement de sympathie, un élan de notre être vers la bonté, la beauté ou la vérité, s’ils étaient aux yeux de l’univers ce qu’ils sont réellement aux yeux de l’homme qui les connaît, eussent pu produire des fleurs miraculeuses, une lumière extraordinaire, une harmonie inconcevable, éloigner la nuit, rappeler le printemps et le soleil, arrêter la misère, la maladie, la douleur et la tempête, délivrer la pensée, immortaliser les sentiments, prolonger la jeunesse, déployer l’allégresse, éterniser la vie. Il aurait pu se faire qu’ils fussent irrésistibles, qu’ils fussent visiblement récompensés, comme l’activité du laboureur, le travail de l’abeille, le chant du rossignol. Mais nous n’ignorons plus que le monde moral est un monde où nous sommes absolument seuls, un monde renfermé tout entier en nous-mêmes, qui n’a pour ainsi dire aucune communication avec la matière, et n’exerce sur elle qu’une influence hasardeuse et exceptionnelle. Il n’en est pas moins réel et infini, et si les mots n’en parlent pas comme il faudrait, c’est que les mots sont, à tout prendre, de petits morceaux de matière qui voudraient pénétrer dans une sphère où la matière ne règne point. C’est que toujours ils trahissent plus ou moins la pensée par les images qu’ils évoquent. Pour exprimer la plus délicate volupté, la plus noble ivresse spirituelle, l’amour le plus complet, le plus inébranlable, il faut bien qu’ils les comparent à la volupté, à l’ivresse la plus brutale, à la possession, au désir le plus grossier; et non seulement tout ce que l’âme de l’homme a conquis de meilleur, ils le rabaissent ainsi au niveau de comparaisons encore plongées dans la nature primitive, mais, malgré nous, ils nous incitent à croire que l’objet ou le sentiment comparé est moins réel, moins solide que le type auquel on le compare. Voilà l’infirmité et l’injustice de tout ce qui tente d’exprimer les secrets de l’homme. En attendant, nous aurions tort de n’accorder qu’une attention distraite aux événements de ce monde intérieur que les mots amoindrissent, ce sont les seuls véritablement et purement humains qu’il nous ait été possible de rencontrer jusqu’ici.

Ne les croyons pas inutiles, encore qu’ils se perdent comme la rosée qui s’égoutte d’une pâle fleur matinale dans l’immense torrent des forces matérielles. Nous vivons dans un univers qui, bien qu’illimité, est aussi hermétiquement clos qu’une sphère d’acier. Rien ne peut tomber au dehors, attendu qu’il n’y a point de dehors; et il est évident qu’aucun atome ne s’y perd. Alors même que notre espèce disparaîtrait entièrement, l’état par lequel elle a fait passer certaines portions de la matière n’en demeurerait pas moins, malgré toutes les transformations ultérieures, un principe indélébile et une cause immortelle. Les végétations formidables et provisoires de l’époque primaire, les monstres chaotiques et à peine viables des terrains secondaires: Plésiosaures, Ichtyosaures, Ptérodactyles, pouvaient aussi s’estimer de vaines et éphémères ébauches, de dérisoires expériences d’une nature encore puérile, qui ne devaient laisser aucune trace sur un globe mieux équilibré. Pourtant, ils n’ont pas fait un effort qui se soit égaré dans l’espace. Ils ont purifié l’air, amorti l’irrespirable flamme de l’oxygène, organisé la vie plus harmonieuse de leur descendance. C’est grâce à telle forêt de fougères arborescentes, inconcevablement désordonnées, que nos poumons trouvent dans l’atmosphère l’aliment qu’il leur faut. C’est grâce à telle effroyable peuplade de reptiles volants ou nageurs que nous avons nos nerfs et notre cerveau d’aujourd’hui. Ils ont obéi à l’ordre de leur vie. Ils ont fait ce qu’ils devaient faire. Ils ont modifié la matière de la façon qui leur était prescrite. Et nous pareillement, en portant des parcelles de cette même matière à ce degré d’incandescence extraordinaire qui est propre à la pensée de l’homme, nous fixons évidemment pour l’avenir quelque chose qui ne périra plus.

LE PASSÉ

I

Derrière nous notre passé s’étend en longue perspective. Il dort au loin, comme une ville abandonnée dans la brume. Quelques sommets le délimitent et le dominent. Quelques actes importants s’y élèvent pareils à des tours, les unes encore éclairées, les autres à demi ruinées et s’inclinant peu à peu sous le poids de l’oubli. Des arbres s’effeuillent, des pans de mur s’effritent, de grands espaces d’ombre s’élargissent. Tout cela paraît mort et n’avoir d’autres mouvements que ceux dont l’anime illusoirement la lente décomposition de notre mémoire. Mais à part cette vie empruntée à la mort même de nos souvenirs, il semble que tout soit définitivement immobile, à jamais immuable, et séparé du présent et de l’avenir par un fleuve que rien ne peut plus traverser.

En réalité cela vit; et pour beaucoup d’entre nous, plus ardemment et plus profondément que le présent ou l’avenir. En réalité, cette ville morte est souvent le foyer le plus actif de l’existence; et selon l’esprit qui les y ramène, les uns en tirent toutes leurs richesses, les autres les y engloutissent.

II

Il en est de nos idées sur le passé comme de nos idées sur l’amour, la justice, le destin, le bonheur et la plupart de ces organismes spirituels, incertains et néanmoins puissants qui représentent les grandes forces auxquelles nous obéissons. Nous les avons reçues toutes faites de ceux qui nous précédèrent; et même lorsque s’éveille notre seconde conscience, celle qui se flatte de n’accepter plus rien les yeux fermés, même lorsque nous nous appliquons à les examiner, nous perdons notre temps à interroger celles qui parlent haut et ne cessent de se répéter, au lieu de rechercher s’il ne s’en trouve pas d’autres autour d’elles qui n’aient encore rien dit. D’habitude, il ne faut pas aller bien loin pour découvrir ces dernières. Elles attendent en nous que nous leur adressions la parole. Du reste, dans leur silence, elles ne sont pas oisives. Par-dessus les convictions bavardes, elles dirigent tranquillement une partie de notre vie réelle, et, étant plus près de la vérité que leurs sœurs satisfaites, elles sont bien souvent plus simples et plus belles.

III

Parmi ces idées toutes faites, celles qui président à notre conception du passé sont particulièrement arrêtées. Grâce à elles, le passé nous paraît une puissance aussi importante, aussi inébranlable que le Destin. Il est le destin qui agit en arrière et donne la main à celui qui agit en avant de nous. Il lui passe le dernier anneau de nos chaînes. Il nous pousse avec la même brutalité irrésistible que l’autre nous tire. Peut-être sa brutalité est-elle plus saisissante et plus terrible. On peut douter du destin. C’est un dieu dont beaucoup ne subissent pas l’atteinte. Mais personne ne songe à contester la force du passé. Il paraît impossible de n’en point éprouver tôt ou tard les effets. Ceux-là mêmes qui se refusent à admettre tout ce qui n’est pas tangible reportent sur ce passé qu’ils peuvent toucher du doigt, toute l’influence, toutes les pensées de mystère et d’intervention souveraine qu’ils ôtent à ce qu’ils nient, pour faire de lui le dieu presque unique et d’autant plus redoutable de leur Olympe dépeuplé.

IV

En vérité, la force du passé est une des plus lourdes qui pèsent sur les hommes et les courbent vers la tristesse. Pourtant, aucune ne serait plus docile, ne suivrait plus volontiers la direction que nous lui donnerions si nous savions tirer meilleur parti de sa docilité. A y bien réfléchir, le passé nous appartient aussi réellement que le présent, et il est plus malléable que l’avenir. Autant que le présent, bien plus que l’avenir, il est tout entier dans notre pensée, et constamment dans notre main; et cela est vrai non seulement des régions de notre passé matériel où il nous est encore possible de relever les ruines que nous avons faites, mais aussi des parties de ce passé qui semblent irrémédiablement soustraites à nos bonnes intentions trop tardives; et surtout de notre passé moral et de tout ce qu’on croit le plus irréparable en lui.

V

«Le passé est passé», disons-nous; et cela n’est pas vrai; le passé est toujours présent. «Nous portons le poids de notre passé», affirmons-nous encore; et cela n’est pas vrai; c’est le passé qui porte notre poids. «Rien ne peut effacer le passé.» Et cela n’est pas vrai; le présent et l’avenir, au moindre signe de notre volonté, parcourent le passé et y effacent tout ce que nous leur enjoignons d’y effacer. «L’indestructible, l’irréparable, l’immuable passé!» Et cela n’est pas vrai non plus. C’est le présent qui est immuable et ne répare rien dans ceux qui parlent ainsi. «Mon passé est mauvais, il est triste, il est vide, disons-nous enfin, je n’y trouve pas une minute de beauté, de bonheur ou d’amour; je n’y vois que des ruines sans grandeur...» Et tout cela n’est pas vrai; car vous y voyez exactement ce que vous y mettez dans l’instant même que vous le regardez.

VI

Notre passé dépend tout entier de notre présent et change perpétuellement avec lui. Il prend immédiatement la forme des vases dans lesquels notre pensée d’aujourd’hui le recueille. Il est contenu dans notre mémoire, et rien n’est plus variable et plus impressionnable, rien n’est moins indépendant que cette mémoire, alimentée et travaillée sans cesse par notre cœur et notre intelligence, qui deviennent plus petits ou plus grands, meilleurs ou pires selon les efforts que nous faisons. Ce qui importe à chacun de nous dans le passé, ce qui nous en reste, ce qui est partie de nous-mêmes, ce ne sont pas les actes accomplis ou les aventures subies, ce sont les réactions morales que produisent en ce moment sur nous les événements qui ont eu lieu; c’est l’être intérieur qu’ils ont contribué à façonner; et ces réactions qui créent l’être intime et souverain dépendent entièrement de la manière dont nous envisageons les événements révolus. Elles varient suivant la substance morale qu’elles rencontrent en nous. Or, à chaque degré que gravissent notre intelligence et nos sentiments, la substance morale de notre être se modifie; et aussitôt les plus immuables faits qui paraissent scellés dans la pierre et le bronze revêtent un aspect tout différent, se déplacent et se raniment, nous donnent des conseils plus vastes et plus courageux, entraînent la mémoire dans leur ascension, et, d’un amas de ruines qui pourrissaient dans l’ombre, reforment une cité qui se repeuple et sur laquelle le soleil se lève de nouveau.

VII

C’est arbitrairement que nous situons derrière nous un certain nombre d’événements. Nous les reléguons à l’horizon de nos souvenirs; et une fois là, nous nous imaginons qu’ils appartiennent à un monde dans lequel tous les efforts des hommes réunis ne peuvent plus relever une fleur ni essuyer une larme. Mais, étrange contradiction! tout en admettant que nous n’avons plus aucune action sur eux, nous sommes convaincus qu’ils agissent sur nous. La vérité est qu’ils n’agissent sur nous qu’autant que nous renonçons à agir sur eux. Le passé ne s’affirme que pour ceux en qui la vie morale s’est arrêtée. Il ne se fixe dans sa forme redoutable qu’à partir de cet arrêt. A compter de ce point il y a vraiment derrière nous de l’irréparable, et le poids de ce que nous avons fait descend sur nos épaules. Mais tant que nous ne nous interrompons pas de vivre par l’esprit et le caractère, il demeure en suspens sur notre tête; et pareil à ces nuages complaisants qu’Hamlet montre à Polonius, il attend que notre regard lui transmette la figure d’espérance ou de crainte, de trouble ou de sérénité, que nous élaborons en nous.

VIII

Dès que notre activité morale s’alentit, les événements accomplis accourent et nous assaillent; et malheur à celui qui leur ouvre la porte et les laisse s’installer à son foyer! A l’envi, ils l’accablent des dons les plus propres à briser les courages. Et le passé le plus heureux et le plus noble, quand nous lui permettons de s’introduire en nous, non comme un hôte que nous y invitons, mais comme un parasite qui s’impose, est aussi dangereux que le passé le plus lugubre et le plus criminel. Si celui-ci n’apporte que des remords impuissants, celui-là n’amène que des regrets stériles; et remords et regrets qui pénètrent ainsi nous sont également funestes. Pour tirer du passé ce qu’il contient de précieux--et il contient presque toutes nos richesses--il faut aller à lui aux heures où notre force est dans sa plénitude, entrer en maître dans son domaine, y choisir ce qui nous convient, et lui laisser le reste, en lui défendant de franchir notre seuil sans notre ordre. Comme tout ce qui ne vit en somme qu’aux dépens de notre force spirituelle, il prendra tôt l’habitude d’obéir. Peut-être essayera-t-il d’abord de résister. Il aura recours aux ruses, aux prières. Il voudra nous tenter et nous attendrir. Il nous fera voir des espoirs déçus, des joies qui ne reviendront plus, des reproches mérités, des affections brisées, de l’amour qui est mort, de la haine qui expire, de la foi gaspillée, de la beauté perdue, tout ce qui fut un jour le merveilleux ressort de notre ardeur à vivre, et tout ce que ses ruines recèlent maintenant de tristesses qui nous rappellent, et de bonheurs défunts. Mais nous passerons outre, sans retourner la tête, écartant de la main la foule des souvenirs, comme le sage Ulysse, dans la nuit Cimmérienne, à l’aide de son épée, écartait du sang noir qui devait les faire revivre et leur rendre un instant la parole, toutes les ombres des morts--même celle de sa mère--qu’il n’avait pas mission d’interroger. Nous irons droit à telle joie, à tel regret, à tel remords dont le conseil est nécessaire; nous irons poser des questions très précises à telle injustice, soit que nous voulions réparer celle-ci s’il est encore possible de le faire; soit que nous venions demander au spectacle de telle autre que nous avons commise et dont les victimes ne sont plus, la force indispensable pour nous élever au-dessus des injustices que nous nous sentons encore capables de commettre aujourd’hui.

IX

Oui, alors même qu’il y aurait dans notre passé des crimes que notre meilleure volonté ne puisse plus atteindre, et dont il ne soit plus possible qu’elle arrête les effets, si l’on considère, par-dessus les circonstances de temps et de lieu, le vaste plan de chaque existence humaine, ces crimes sortent réellement de notre vie dès l’instant que nous sentons qu’aucune tentation, qu’aucune force de ce monde ne pourrait nous induire à en commettre de semblables. Ils ne sont pas pardonnés au dehors, car peu de choses s’oublient et se pardonnent dans la sphère extérieure; ils continuent de produire leurs effets matériels, car les lois des effets et des causes sont étrangères à celles de notre conscience. Mais au tribunal de notre justice personnelle, le seul qui ait une action décisive sur notre vie inaccessible, le seul qui nous juge efficacement jusqu’aux moelles et dont nous ne puissions éluder les arrêts, une action malfaisante que nous regardons de plus haut que le lieu où elle fut hasardée, est une action qui n’existe plus que pour nous rendre la descente plus difficile, et qui n’a désormais le droit de se redresser devant nous qu’au moment où nous penchons de nouveau vers l’abîme qu’elle garde.