Part 8
Il est permis aux poètes de faire des hypothèses et de devancer en quelque sorte la réalité. Mais souvent il arrive que, croyant la devancer, ils ne font que la tourner, que, croyant précéder une vérité nouvelle, ils retrouvent simplement la piste d’une illusion ancienne. Ici, pour devancer l’expérience, il faudrait peut-être aller encore plus loin dans la négation de la justice. Mais quelle que soit, sur ce point, notre pensée, pour qu’une hypothèse poétique demeure légitime et valable, il convient qu’elle ne soit pas ouvertement contredite par l’expérience de tous les jours, sinon elle est bien inutile, bien dangereuse, et pour peu que l’erreur ne soit pas tout à fait involontaire, elle n’est guère honnête.
XXX
Que conclure de tout ce qui précède? Bien des choses, si l’on veut, mais tout d’abord ceci: qu’il importe que l’interprète de la vie aussi bien que ceux qui la vivent, soient extrêmement circonspects dans le maniement ou dans l’admission du mystère, et ne s’imaginent point que la part faite à l’inexplicable est nécessairement ce qu’il y a de meilleur et de plus grand dans une œuvre ou dans une existence. Il est des œuvres très belles, très humaines et très vraies dont «l’inquiétude du mystère universel» est presque entièrement absente. On n’est ni grand ni sublime parce qu’on pense sans cesse à l’inconnaissable et à l’infini. La pensée de l’inconnaissable et de l’infini ne devient vraiment salutaire que lorsqu’elle est la récompense inattendue de l’esprit qui s’est donné loyalement et sans réserve à l’étude du connaissable et du fini; et l’on s’aperçoit bientôt que la différence est notable, du mystère qui précède ce que nous ignorons, au mystère qui suit ce que nous avons appris. Il semble qu’il y ait beaucoup de tristesses dans le premier; c’est qu’elles s’y trouvent à l’étroit et s’accumulent toutes sur deux ou trois éminences trop proches. Il semble qu’il y en ait bien moins dans le second; c’est que sa surface est plus vaste, et qu’aux grands horizons les tristesses les plus grandes prennent la forme d’espoirs.
XXXI
Oui, la vie humaine, dans son ensemble, est chose assez triste; et il est plus facile, je dirai presque plus agréable de parler de ses tristesses et de les mettre en lumière, que de rechercher ses consolations et de les faire valoir. Les tristesses sont nombreuses, apparentes, infaillibles; les consolations, ou plutôt les raisons qui nous font accepter avec une certaine allégresse le devoir de la vie, semblent rares, peu visibles, précaires. Les tristesses semblent nobles et grandes et pleines d’un mystère irrécusable, en quelque sorte personnel et sensible. Les consolations paraissent mesquines, égoïstes, presque basses. Pourtant, à y regarder de plus près, et quelle que soit l’apparence éphémère qu’elles revêtent, elles touchent aussi à un mystère qui n’est moins visible et moins saisissable que parce qu’il est plus profond et plus mystérieux. Le désir de vivre ou l’assentiment à la vie telle qu’elle est, usent peut-être d’expressions bien vulgaires, mais ils obéissent en somme, à leur insu ou malgré eux, à des lois plus vastes, plus conformes au génie de l’univers, par conséquent plus vénérables que le désir de fuir les tristesses de la vie ou que la noble sagesse désenchantée qui les constate.
XXXII
Nous sommes trop portés à peindre la vie plus triste qu’elle n’est; et c’est une grande faute, mais excusable dans le moment d’incertitude où nous nous trouvons. Il n’y a pas encore d’explication plausible. La destinée de l’homme est soumise comme autrefois à des forces inconnues, dont quelques-unes ont peut-être disparu, mais pour faire place à d’autres. En tout cas, le nombre de celles qui sont réellement souveraines n’est guère diminué. On a essayé d’expliquer de diverses façons l’action et l’intervention de ces forces, et l’on dirait qu’après avoir reconnu que la plupart de ces explications ne tenaient pas devant la réalité, qui, malgré tout, se découvre peu à peu, on revient, pour totaliser en quelque sorte l’inexplicable ou du moins les tristesses de l’inexplicable, à la Fatalité. Au fond vous ne trouverez pas autre chose dans Ibsen, dans le roman russe, dans la haute histoire contemporaine, dans Flaubert, etc. (voyez entre autres _La Guerre et la Paix_, _L’Éducation sentimentale_ et le reste).
Ce n’est plus exactement la Fatalité antique, il est vrai, la déesse ou plutôt le dieu bien déterminé (du moins dans l’esprit de la foule), volontaire, inflexible, implacable, aveugle mais attentif, c’est une fatalité plus vague, plus informe, distraite, indifférente, inhumaine, impersonnelle, universelle. En somme, ce n’est qu’une appellation provisoire accordée, en attendant mieux, à la misère générale et inexplicable de l’homme. On peut l’accepter dans ce sens, bien qu’elle n’éclaire rien et qu’elle ne soit que le nom nouveau de l’énigme invariable. Mais il faut se garder d’exagérer son rôle et sa valeur, et ne pas s’imaginer qu’on contemple les hommes et les événements de très haut et dans une lumière définitive et qu’il n’y a plus rien à chercher par delà, parce qu’à un moment donné, on sent profondément, au bout de toutes les existences, la force invincible et obscure du destin. Il est évident que d’un point de vue, les hommes paraîtront toujours malheureux, et sembleront toujours entraînés vers un gouffre fatal, puisqu’ils seront toujours voués à la maladie, à l’inconstance de la matière, à la vieillesse et à la mort. Si l’on ne regarde que le terme de toutes les existences, il y a nécessairement quelque chose de fatal et de misérable dans la vie la plus heureuse et la plus triomphante. Mais n’abusons pas de ces mots, et surtout ne nous en servons pas par nonchalance ou par amour de la tristesse mystique, pour réduire la part de ce qui pourrait s’expliquer si nous nous attachions davantage à l’étude de l’homme et de la nature des choses. Il ne faudrait invoquer le mystère et se renfermer dans le silence résigné qui l’accompagne qu’aux moments où son intervention est réellement sensible, frappante, personnelle, intelligente, morale et indubitable; et cette intervention, ainsi circonscrite, est plus rare qu’on ne pense. Tant que ce mystère-là ne se manifeste point, il n’y a pas lieu de s’arrêter, de baisser les yeux, de se soumettre, de se taire.
LE RÈGNE DE LA MATIÈRE
I
Malgré le désir si naturel à l’homme de trouver dans l’univers une sanction à ses vertus, il nous fallait reconnaître, dans une précédente étude, que le ciel ni la terre n’ont le moindre souci de notre morale, et que tout enseignerait au juste qu’il est dupe, s’il ne trouvait en soi une approbation que nous ne pouvions guère exprimer, et une récompense si peu tangible, que nous nous efforcions assez vainement d’en peindre les douceurs les moins incertaines.
On dira: est-ce là tout ce qu’il faut attendre de notre grand effort, d’une attention, d’une contrainte perpétuelles, du sacrifice d’instincts et de plaisirs qui paraîtraient légitimes et nécessaires, et par conséquent nous rendraient plus heureux, s’il n’y avait en nous ce désir de justice qui vient on ne sait d’où, qui appartient peut-être à notre nature, mais qui, selon toute apparence, contrarie des lois générales de la grande nature dont nous faisons partie? Oui, si vous voulez, c’est peu de chose que cette justice vaporeuse qui ne produit qu’une satisfaction diffuse, laquelle ne peut même être trop consciente sans devenir odieuse et se détruire elle-même. Mais à ce compte, et du point de vue où vous vous placez pour en juger ainsi, tout ce qui se passe dans notre être moral est bien peu de chose. C’est peu de chose aussi que l’amour, passée la minute de la possession qui seule est réelle et assure la perpétuité de l’espèce; et cependant, à mesure que l’homme se civilise, il attache plus d’importance aux heures et aux années adoucies et embellies qui constituent ce peu de chose qui précède, accompagne et suit la possession, qu’à la possession même sans ce peu de chose. C’est peu de chose aussi qu’un beau visage, une belle attitude, un beau corps, un beau spectacle, une voix harmonieuse, une noble statue, un lever de soleil sur la mer, les étoiles sur la forêt, les fleurs dans un jardin, un rayon de lune sur le fleuve, un vers merveilleux, une grande pensée, un sacrifice héroïque qui reste le secret d’une âme profonde et tendre. Nous l’admirons un instant, cela nous donne un sentiment de plénitude que nous ne trouvons pas dans d’autres joies, mais aussi je ne sais quelle tristesse et quelle inquiétude; et si nous sommes malheureux par ailleurs, cela ne nous apporte pas ce que les hommes ont coutume d’appeler le bonheur. Cela ne produit rien que l’on puisse peser ou définir, rien que les autres puissent reconnaître, ni qu’ils songent à nous envier; et pourtant qui de nous, qui a ce sentiment de la beauté, si un magicien pouvait le lui enlever tout d’un coup, sans qu’il en restât la moindre trace, sans espoir que jamais il revînt, qui de nous n’aimerait mieux perdre richesses, tranquillité, santé même, et bien des années de sa vie, plutôt que cette faculté invisible, et presque indéfinissable? Ce sont des choses intangibles aussi, et dont on ne peut guère rendre compte, que la douceur d’une amitié profonde, d’un souvenir vénéré, adorable ou touchant, et de mille autres pensées, de mille autres sentiments qui ne percent pas les montagnes, qui n’écartent pas un nuage, qui ne déplacent même pas un grain de sable sur la route. Pourtant, tout cela c’est le meilleur et le plus heureux de nous-même, tout nous-même, tout ce que devraient envier à ceux qui le possèdent, ceux qui ne le possèdent point. A mesure que nous nous éloignons de l’animal, pour nous rapprocher de ce qui paraît être l’idéal le plus stable de notre espèce, nous voyons mieux que tout cela n’est rien, si, par exemple, nous le comparons à l’énormité des lois de la matière, mais nous voyons en même temps que ce rien est notre part unique, et que, quoi qu’il arrive, jusqu’à la fin des temps, c’est autour de ces foyers de lumière que se concentrera de plus en plus la vie humaine.
II
Nous sommes dans un siècle qui paraît n’aimer que la matière, mais tout en l’aimant il la dompte, et la dompte plus passionnément qu’aucun autre. On dirait qu’il a hâte de la connaître, de la pénétrer, de l’asservir, de la posséder tout entière, d’en jouir une fois pour toutes jusqu’à satiété, comme pour débarrasser l’avenir de la recherche inquiète d’un bonheur que l’on peut très raisonnablement espérer trouver en elle tant qu’on n’en aura pas épuisé toutes les ressources et découvert tous les secrets. Cela est nécessaire, comme il est nécessaire que l’on passe par l’amour charnel pour connaître dans toute sa pureté profonde et inaltérable la nature véritable de l’amour.
Il est probable qu’il y aura quelque jour une réaction très sérieuse contre cette passion des jouissances de la matière. Non que l’homme s’en détache jamais; il aurait tort de le tenter. Nous sommes après tout des fragments de matière animée, et il est bon de ne pas négliger le point de départ de notre être. Mais ce n’est pas une raison pour emprisonner tous nos bonheurs, toutes nos espérances, dans la petite circonférence de ce point de départ. Presque tous ceux que nous rencontrons par la vie mettent une sorte d’obstination irréfléchie à entretenir en eux la prépondérance de la matière. Entrez dans une assemblée d’hommes et de femmes à l’abri des soucis les plus déprimants de l’existence, une assemblée d’élite, si vous voulez, prononcez-y les mots joie, bonheur, félicité, béatitude, idéal, et supposez qu’un ange recueille à l’instant même et retienne dans un miroir magique ou dans une corbeille surnaturelle les images que ces mots auront évoqués dans les âmes qui les ont entendus. Que verrez-vous dans le miroir ou la corbeille? De beaux corps enlacés, de l’or, des pierreries, un palais, un grand parc, le philtre de la santé, des ornements et des bijoux bizarres qui représentent les rêves de la vanité, et, formant le gros tas, il faut bien l’avouer, de bons repas, de bons vins, des tables somptueuses, des appartements magnifiques. L’humanité est-elle encore trop proche de ses origines pour concevoir autre chose? L’heure n’est-elle pas venue où l’on devrait trouver dans la corbeille une intelligence puissante et désintéressée, une conscience pacifiée, un cœur juste et aimant, des regards et une attention qui auraient appris à saisir et à pénétrer toutes les beautés, aussi bien celles des soirs, des villes, des mers et des forêts, que celles d’un visage, d’un sourire, d’une parole, d’une action, ou d’un mouvement d’âme? Quand verrons-nous, au premier plan, dans le miroir magique, au lieu de belles femmes nues, l’amour vaste et profond de deux êtres qui ont appris que les jouissances de la chair ne perdent leur arrière-goût d’inquiétude et d’amertume que lorsque les pensées, les sentiments, et ce qui est meilleur encore, plus haut et plus mystérieux que les pensées et les sentiments, s’unissent chaque jour davantage? Quand y verrons-nous, à la place de l’exaltation factice et maladive engendrée par des nourritures trop abondantes et trop lourdes, ou par des excitants qui ne sont en somme que les émissaires les plus dangereux de l’ennemi même que nous cherchons à vaincre, quand trouverons-nous à sa place l’allégresse altière et grave d’un esprit qui est toujours exalté parce qu’il cherche toujours à comprendre et à aimer?... Voilà longtemps que l’on sait ces choses, et il semble bien inutile de les redire. Pourtant, il suffit de se trouver deux ou trois fois au milieu de ceux qui représentent ce qu’il y a de meilleur, de plus intellectuellement et sentimentalement humain dans l’humanité, pour reconnaître à quel point ils tâtonnent encore dans la recherche des moments heureux de l’existence, à quel point le bonheur inconscient qu’ils attendent ressemble encore à celui de l’homme qui n’a pas de vie spirituelle, et le mal qu’ils ont à percer le nuage qui sépare ce qui appartient à l’être qui s’élève, de ce qui appartient à l’être qui descend. L’heure n’est pas venue, dira-t-on, où l’homme puisse clairement voir la part qu’il convient de faire au corps et à l’esprit. Mais quand viendra-t-elle, si ceux pour qui elle devrait être sonnée depuis longtemps se laissent ainsi, dans le choix de leur bonheur, nonchalamment guider par les préjugés obscurs de la masse? Quand ils acquièrent la richesse et la gloire, quand ils trouvent l’amour, ils en éliminent simplement quelques satisfactions vulgaires de la vanité, quelques excès grossiers, mais ils ne poussent guère plus loin la conquête d’un bonheur plus spirituel, plus proprement humain, ils ne profitent guère de leurs avantages pour élargir un peu le cercle des exigences le moins justifiées de la matière. Ils subissent dans les plaisirs de la vie la diminution spirituelle que subit, par exemple, le spectateur éclairé qui s’est égaré dans un théâtre où l’on joue un drame qui n’est pas l’un des cinq ou six chefs-d’œuvre de la littérature universelle. Il sait que presque tout ce qui transporte ceux qui applaudissent autour de lui est fait de préjugés plus ou moins pernicieux sur l’honneur, la gloire, l’amour, la patrie, le sacrifice, la justice, la religion et la liberté; ou des lieux communs les plus mous et les plus énervants de la poésie. Néanmoins, il prendra part à l’exaltation générale, et il lui faudra faire à chaque instant un violent retour sur lui-même, un appel étonné à toutes les certitudes pour se persuader que ceux qui sont restés fidèles aux plus vieilles erreurs n’ont pas raison contre sa raison isolée.
III
Du reste, dans les rapports de l’homme avec la matière, on constate, non sans étonnement, que rien, pour ainsi dire, n’a été élucidé ni réglé jusqu’ici. Pourtant ils sont impérieux et élémentaires, mais depuis l’origine on voit l’humanité incertaine, passer tour à tour de la confiance la plus dangereuse à la méfiance la plus systématique, de l’adoration à l’horreur, de l’ascétisme, du renoncement absolu, à l’excès contraire. Il ne s’agit pas de prêcher et de pratiquer une fois de plus l’abstinence inconsidérée et vaine. Elle est souvent aussi pernicieuse que l’intempérance habituelle. Nous avons droit à tout ce qui peut favoriser et maintenir le développement complet de notre corps; mais il serait nécessaire de fixer aussi exactement que possible les limites de ce droit, car tout ce qui les outrepasse nuit à l’épanouissement de l’autre partie de notre être qui est comme la fleur que les feuilles alimentent ou étouffent. Or, l’humanité, qui s’occupe depuis si longtemps des nuances et des parfums les plus subtils et les plus fugitifs de sa fleur, livre, le plus souvent, à la bonne ou mauvaise volonté du tempérament, de l’heure ou du hasard, les forces inconscientes qui représentent les feuilles nourricières, discrètes et laborieuses, ou profusément égoïstes, envahissantes et mortelles. Peut-être le fit-on assez impunément jusqu’à ce jour, car l’idéal de l’humanité, après s’être d’abord exclusivement attaché au corps, hésita longtemps entre la matière et l’esprit. Mais voici qu’il se fixe avec une certitude de plus en plus inébranlable autour de l’intelligence. Nous ne songeons plus à rivaliser de force ou d’agilité avec le lion, la panthère, ou le grand singe anthropoïde, ni de beauté avec la fleur ou l’éclat des étoiles sur l’océan. L’utilisation par l’intelligence de toute force inconsciente, la soumission graduelle de la matière et la recherche de son énigme, tel est pour le moment le but le plus probable, la mission la plus plausible de notre espèce. Autrefois, dans le doute, toute satisfaction, tout excès même était excusable et moral qui n’entraînait pas une perte de force irréparable ou quelque dommage organique. Aujourd’hui que la mission de l’espèce se précise, notre devoir est d’éliminer tout ce qui n’est pas directement favorable au développement de la partie spirituelle de notre être. Le péché contre l’esprit, qui est bien le péché contre la santé de l’intelligence que Jésus devait avoir en vue et couvrait d’anathèmes inouïs, devient irrémissible. Il faudra sacrifier peu à peu tout ce qui ne procure au corps qu’un plaisir stérile, c’est-à-dire qui ne se traduit pas par une énergie plus grande et plus durable de la pensée, toutes ces petites satisfactions soi-disant inoffensives, qui, si peu malfaisantes qu’elles soient par elles-mêmes, entretiennent néanmoins, par l’habitude et l’exemple, le préjugé des jouissances inférieures et usurpent la place que devraient occuper les satisfactions de l’intelligence. Or, ces dernières ne sont pas comme celles du corps, dont les unes peuvent être utiles, les autres nuisibles, à l’épanouissement de celui-ci. Dans les champs élyséens de la pensée, toute satisfaction correspond à un rajeunissement et à un développement, et rien n’est plus sain pour l’esprit que les ivresses et les débauches de la curiosité, de la compréhension et de l’admiration.
IV
Il faudra bien que notre morale se conforme quelque jour à la mission probable de l’espèce, et remplace la plupart des restrictions arbitraires, et souvent ridicules, dont elle est tissue, par ces restrictions logiques et indispensables. Car l’unique morale d’un être ou d’une espèce est la subordination de sa manière de vivre à l’accomplissement de la mission générale qui lui paraît confiée. Nous verrons ainsi se déplacer peu à peu l’axe d’un certain nombre de péchés et de grands attentats, jusqu’à ce qu’à tous les crimes conventionnels contre le corps soient substitués les crimes véritables contre les destinées de l’humanité, c’est-à-dire tout ce qui porte atteinte à la puissance, à l’intégrité, à la liberté, à la prépondérance, aux loisirs de l’intelligence.
Ce n’est pas à dire que le corps soit l’irréconciliable ennemi, comme dans la théorie chrétienne. Loin de là. Que tout d’abord il s’affirme aussi sain, aussi robuste, aussi beau que possible. Mais c’est un enfant capricieux, exigeant, imprévoyant, égoïste, et d’autant plus dangereux qu’il est plus fort. Il n’a qu’un culte, celui de la minute présente. La pensée puérile et la satisfaction élémentaire, béate et précaire du petit chien ou du nègre, voilà tout ce qu’il peut imaginer et désirer. Du reste, il jouit avec désinvolture, et comme s’ils lui étaient dus, du bien-être, de la sécurité, des loisirs, des agréments, des voluptés qu’une intelligence plus active sait lui procurer. Et livré à lui-même, il en jouirait si sottement et si sauvagement qu’il ne tarderait guère à étouffer l’intelligence à laquelle il doit son bonheur. Il y a donc des restrictions et des renoncements nécessaires. Ils ne sont pas seulement imposés à celui qui a le droit de croire ou d’espérer qu’il travaille effectivement à la solution de l’énigme, à l’accomplissement des destinées humaines, au triomphe de la pensée sur la substance aveugle, mais encore à tous ceux qui suivent passivement, dans l’épaisse arrière-garde inconsciente, les évolutions phosphorescentes de l’intelligence à travers les éléments et les ténèbres de nos mondes. L’humanité est un être unique et unanime. Il paraît étrange qu’une dépression de la pensée de la masse, de cette pensée qui est à peine de la pensée, puisse avoir quelque influence sur le caractère, la moralité, les habitudes laborieuses, l’idéal, le sentiment du devoir, l’indépendance et la force intellectuelle de l’astronome, du chimiste, du poète ou du philosophe. Pourtant il semble bien qu’elle en ait une, et décisive. Aucune idée ne s’allume sur les sommets si les innombrables et uniformes petites idées de la plaine n’atteignent un certain niveau. En bas, on ne pense pas avec force, mais on y pense en nombre, et le peu qu’on y pense acquiert une influence en quelque sorte atmosphérique. Cette atmosphère est hostile ou salutaire à ceux qui se hasardent sur les pics, au bord des précipices, à la pointe des glaciers, selon qu’elle est plus ou moins lourde ou plus ou moins légère, plus ou moins chargée d’idées généreuses ou d’habitudes et de désirs grossiers. L’action héroïque d’un peuple (la Réforme, par exemple, la Révolution française, toutes les guerres d’indépendance ou de libération, le meurtre des tyrans, etc.) l’assainit et la féconde pour plus d’un siècle. Mais il n’en faut pas tant pour soulager ceux qui travaillent à l’accomplissement des destinées. Qu’autour d’eux, les habitudes soient un peu moins basses, les espérances plus désintéressées; que les inquiétudes, les passions, les plaisirs, les amours s’éclairent d’un rayon de grâce, d’insouciance, de ferveur immatérielle, voilà qu’ils respirent librement, ils se sentent soutenus, ils n’ont plus à lutter contre les parties instinctives d’eux-mêmes, leurs forces s’allègent et se concentrent. Le paysan qui, le dimanche, au lieu de s’enivrer au cabaret, reste paisiblement à lire sous les pommiers de son verger; le petit bourgeois qui sacrifie à un noble spectacle, ou simplement à une après-midi silencieuse, les émotions et les vociférations du champ de courses; l’ouvrier qui, plutôt que de remplir les rues de chants obscènes ou idiots, va se promener dans la campagne ou contempler le coucher du soleil du haut des remparts, on peut dire qu’ils apportent une aide anonyme et inconsciente, mais considérable, au triomphe de la grande flamme humaine.
V