Le temple enseveli

Part 7

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Nous nous retrouvons ici à l’endroit assez sombre où finit l’action que la volonté humaine la plus juste et la plus éclairée a sur les événements dont dépend notre bonne ou mauvaise fortune. Il n’est guère de drame un peu élevé, guère de grand poème dont l’un ou l’autre héros n’atteigne ce carrefour où sa destinée se décide. Pourquoi cet homme bon et sage commet-il cette faute ou ce crime? Pourquoi cette femme, qui sait ce qu’elle fait, accomplit-elle ce geste qui fixe à jamais son malheur? Qui a forgé tous les maillons de la chaîne de désastres qui étreint cette famille inoffensive? Pourquoi tout croule-t-il autour de celui-ci et tout se rétablit-il autour de celui-là qui est moins fort, moins sage, moins actif, moins habile? Pourquoi l’un rencontre-t-il l’amour, la douceur, la beauté, et pourquoi l’autre trouve-t-il sur sa route la haine, la trahison et la méchanceté? Pourquoi, à mérites égaux, par ici le bonheur obstiné, et par là le malheur infatigable? Pourquoi la tempête permanente autour de cette maison, et sur l’autre les étoiles invariables? Pourquoi de ce côté le génie, la santé, la richesse, et, de l’autre, la pauvreté, la maladie et l’imbécillité? D’où vient cette passion source de tant de maux, d’où sort cette passion source de tant de biens? Pourquoi l’adolescent que j’ai rencontré hier s’en va-t-il lentement vers un bonheur profond, et pourquoi son ami s’avance-t-il vers la mort du même pas précis, ignorant et tranquille?

XIX

La vie nous met souvent en présence de questions de ce genre, mais combien de fois, pour y trouver une réponse satisfaisante, nous faut-il l’aller chercher dans les régions du surnaturel, du préétabli, du surhumain, du mystère? Seuls, quelques croyants sincères reconnaîtront en ces événements l’intervention divine. Mais nous, si nous avons l’occasion de pénétrer dans la maison de la tempête ou dans celle de la paix, nous en sortons rarement sans avoir vu la cause très humaine de la tempête ou de la paix. Si nous avons connu l’homme bon et sage qui a commis cette faute ou ce crime, nous avons connu aussi toutes les circonstances qui l’ont déterminé et que ces circonstances n’étaient point surnaturelles. Si nous avons approché la femme qui a fait le geste qui décide son malheur, nous savons parfaitement que ce geste n’était pas fatal et qu’à sa place nous ne l’aurions pas fait. Si nous avons vécu dans l’intimité de celui autour de qui tout croule et dans celle de son voisin autour de qui tout se rétablit, nous avons vu aussi le gland du chêne tomber sur un rocher ou dans une terre fertile, sans penser à des forces malveillantes et pleines d’intentions obscures. Et si la pauvreté, la maladie, la mort demeurent les trois déesses injustes de l’existence humaine, elles ne nous inspirent plus la crainte superstitieuse d’autrefois. Il nous semble aujourd’hui qu’elles sont avant tout inconscientes et aveugles, qu’elles ne connaissent aucune des lois idéales que nous avons cru qu’elles sanctionnaient, et nous avons trop souvent constaté qu’au moment où nous les appelions épreuve, récompense, châtiment, purification, leurs caprices sans discernement démentaient le nom trop haut et trop moral que nous leur donnions.

XX

Quelque portée que soit notre imagination à admettre et à désirer l’intervention de puissances supérieures à l’homme, dans la vie pratique il en est peu parmi nous, même parmi les plus mystiques, qui ne soient persuadés que notre malheur moral dépend, au fond, de notre esprit et de notre caractère, et nos malheurs physiques du jeu de certaines forces souvent mal connues, de relations de cause à effet souvent mal définies, mais qui pourtant ne sont pas totalement étrangères à ce que nous pouvons espérer de pénétrer un jour dans la nature. Et nous vivons en somme sur cette certitude qui n’est réellement ébranlée que lorsqu’il s’agit de nos propres infortunes, car alors il nous est difficile de discerner ou de nous avouer les fautes que nous avons commises, et trop pénible à notre espoir humain de reconnaître que nos malheurs n’ont pas de causes plus profondes que ceux du gland de chêne qui tombe sur un rocher, de la vague qui se meurt dans le sable, ou s’écrase contre la falaise, de l’insecte dont un rayon qui brille ranime les petites ailes, ou dont l’oiseau qui passe engloutit l’existence.

XXI

Mon voisin, que je connais intimement, que je vois tous les jours, dont j’estime les habitudes régulières, et les mœurs inoffensives, je suppose qu’il perde coup sur coup sa femme dans un accident de chemin de fer, l’un de ses fils dans un naufrage, un autre dans un incendie, et que le dernier meure de maladie; je serai douloureusement étonné, mais je ne songerai guère à attribuer cette série de désastres à une vengeance divine, à une justice invisible, à une prédestination singulière et mauvaise, à une fatalité, acharnée et consciente. Je penserai à la vie, à ses mille hasards malheureux, j’y verrai des coïncidences affreuses, mais il ne me viendra pas à l’esprit qu’une volonté surhumaine ait jeté ce train dans l’abîme, ait dirigé ce navire sur un écueil, ait allumé cet incendie, ait fait ces efforts monstrueux pour chagriner ou châtier un pauvre être alors même que celui-ci se fût rendu coupable d’une grande faute, d’une de ces grandes fautes humaines si petites en face de l’univers, d’une faute qui n’est peut-être pas sortie de sa pensée ou de son cœur, et qui n’a pas fait osciller un brin d’herbe sur la face de la terre.

XXII

Mais lui, frappé de ces grands coups réitérés et effrayants comme des éclairs dans une nuit d’orage, pensera-t-il de même, les trouvera-t-il aussi familiers, aussi naturels et aussi explicables? Les mots: destin, fortune, hasard, malchance, fatalité, étoile, et peut-être le mot Providence, ne prendront-ils pas dans son esprit une signification qu’ils n’avaient jamais eue? N’interrogera-t-il pas sa conscience sous une autre lumière, ne sentira-t-il pas autour de sa vie des influences, une puissance, une sorte de mauvais vouloir que je n’y vois pas? Qui a raison? Qui, de lui ou de moi, voit plus loin et plus clair? Aperçoit-on dans les heures troublées des vérités que l’on n’aperçoit pas dans les heures plus calmes? et quel moment choisir pour donner un sens à la vie?

En général, l’interprète de la vie, quel qu’il soit, prend les heures troublées. Il se met et nous met dans l’état d’âme des victimes. Il nous représente les malheurs d’autrui en raccourci, si brusquement, si massivement, que nous avons un instant l’illusion d’un malheur personnel. En outre, il lui est à peu près impossible de nous les peindre tels que nous les voyons dans la vie réelle. Si nous avions vécu de longues années avec le personnage principal du drame qui nous bouleverse, si ce personnage avait été notre frère, notre ami, nous aurions probablement dénombré, reconnu au passage toutes les causes de son infortune, qui nous étonnerait moins, et, bien souvent, nous paraîtrait au contraire très naturelle et presque humainement inéluctable. Mais l’interprète de la vie n’a ni le temps ni le pouvoir de nous parler de toutes les causes véritables. Elles sont d’ordinaire insignifiantes, infiniment petites, multiples, et extrêmement lentes. Il est donc porté à substituer aux causes humaines et réelles qu’il ne peut nous montrer, qu’il lui est impossible d’étudier et d’énumérer, une cause générale et assez vaste pour envelopper le drame tout entier. Et cette cause générale assez vaste, où la trouver, sinon dans les deux ou trois mots que nous balbutions quand nous ne voulons pas nous résigner au silence: Divinité, Providence, Fatalité, Justice obscure et anonyme?...

XXIII

On peut se demander jusqu’à quel point cela est légitime et salutaire, et si la mission du poète est de reproduire et d’entretenir le trouble et l’égarement des minutes peut-être les moins lucides, ou d’augmenter la clairvoyance des instants où l’homme se croit en possession de toute sa force et de toute sa raison. Il y a quelque chose de bon dans nos malheurs et par conséquent dans l’illusion d’un malheur personnel. Ils nous font rentrer en nous-mêmes. Ils nous montrent nos faiblesses, nos erreurs et nos torts. Ils éclairent notre conscience d’une lumière mille fois plus indiscrète et plus active que ne le feraient des années d’études et de méditations. Ils nous font aussi sortir de nous-mêmes, nous apprennent à regarder autour de nous, et nous rendent sensibles aux peines de nos frères. Ils font mieux encore, nous dit-on. Ils nous forcent à lever les yeux, à reconnaître une puissance supérieure à la nôtre, à saluer une justice invisible, à nous incliner devant un mystère impénétrable et infini. En vérité est-ce là le meilleur de leur œuvre? Oui, il était salutaire, au point de vue de la morale religieuse, qu’ils nous obligeassent de lever les yeux, quand nos yeux rencontraient un Dieu incontestable et qui nous paraissait souverainement bon, souverainement juste, immuable et certain. Il était salutaire que le poète qui avait en son Dieu un idéal inébranlable, élevât nos regards le plus souvent possible vers cet idéal unique et définitif. Mais aujourd’hui, qu’avons-nous à offrir à ces regards émus quand nous les éloignons des vérités et de l’expérience ordinaires de la vie? Qu’avons-nous à dire en présence de l’injustice qui triomphe et du crime impuni et prospère, si nous entraînons l’homme au delà des lois plus ou moins compensatrices de la conscience et du bonheur intérieur?... Quelle explication avons-nous à donner devant l’enfant qui meurt, devant l’innocent qui périt, devant le malheureux injustement persécuté par le hasard, si nous voulons en donner de plus hautes, de plus brèves, de plus frappantes et de plus décisives que celles dont il faut bien que nous nous contentions dans l’existence journalière, puisque ce sont les seules qui répondent à un certain nombre de réalités? Avons-nous le droit, pour solenniser l’atmosphère de notre œuvre, de réveiller des craintes et des préjugés que nous ne pourrions nous empêcher de désapprouver et de combattre si nous les rencontrions encore dans nos amis ou nos enfants? Avons-nous le droit de profiter d’un moment d’angoisse pour substituer aux petites mais respectables certitudes que l’homme a péniblement acquises par l’observation des habitudes du cœur et de l’esprit humains, des coutumes de la matière, des lois de l’existence, des caprices du hasard et de l’indifférence maternelle de la nature, avons-nous le droit de profiter de cette angoisse pour substituer à ces certitudes une fatalité que tous nos actes nient, des puissances devant lesquelles nous ne songerions pas à nous agenouiller si le malheur qui frappe notre héros venait à nous frapper nous-mêmes, une justice mystique qui nous épargne plus d’une explication difficile mais qui ne ressemble guère à la justice plus active et plus positive avec laquelle nous comptons dans notre vie personnelle?

XXIV

Pourtant, c’est ce que fait volontairement l’interprète de la vie, sitôt qu’il veut élever son œuvre, y mêler une beauté religieuse et profonde, y introduire le sentiment de l’infini. Même quand cette œuvre est aussi sincère que possible et serre d’aussi près qu’elle peut sa vérité personnelle la plus intime, il croit soutenir et agrandir cette vérité en mettant autour d’elle une troupe de fantômes du passé. Je sais qu’il a besoin d’images, d’hypothèses, de symboles, de tout ce qui constitue «les pierres d’attente» de l’inexpliqué; mais pourquoi les prendre si souvent dans ce qui n’est plus vrai, et si rarement dans ce qui sera peut-être une vérité? Est-ce rendre la mort plus auguste, que de l’environner d’épouvantes disparues, que de mettre sous elle, comme un trait de lumière, une lueur empruntée à un enfer qui n’est plus? Est-ce ennoblir notre destinée que de la faire dépendre d’une volonté supérieure mais imaginaire? Est-ce agrandir la justice, qui est le réseau immense que les actions et les réactions humaines étendent sur la sagesse immuable des forces physiques et morales de la nature, est-ce l’agrandir, cette justice, que de la confier aux mains d’un juge unique que l’esprit même de notre œuvre dépossède et détruit?

XXV

Demandons-nous si l’heure n’est pas venue de faire une revision sérieuse des beautés, des images, des symboles, des sentiments dont nous usons encore pour amplifier en nous le spectacle du monde.

Il est certain que la plupart d’entre eux n’ont plus que des rapports précaires avec les phénomènes, les pensées, les rêves mêmes de notre existence réelle; et s’ils nous retiennent encore, c’est plutôt à titre de souvenirs innocents et harmonieux d’un passé plus crédule et plus proche de l’enfance de l’homme. Ne serait-il pas souhaitable que ceux qui ont mission de nous rendre attentifs aux beautés et aux harmonies du monde où nous vivons, fissent un pas de plus vers la vérité actuelle de ce monde? Ne serait-il pas désirable que, sans enlever un seul ornement à leur conception de l’univers, ils allassent moins souvent chercher ces ornements parmi des souvenirs gracieux ou terribles, et plus fréquemment dans le fonds véritable des pensées sur lesquelles ils bâtissent et organisent effectivement leur existence spirituelle et sentimentale?

Il n’est pas indifférent de vivre au milieu d’images fausses, alors même que nous savons qu’elles sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des idées justes qu’elles représentent. Et employer d’autres images, avoir recours à des conceptions plus réelles, ce ne serait pas réduire la part de l’infini et du mystère. Le voulût-on, qu’il ne serait guère possible de réduire sérieusement cette part. On la retrouvera toujours au fond des problèmes moraux, au fond du cœur de l’homme et dans tout l’univers. Il n’importe que leur situation et leur substance ne soient plus exactement les mêmes; leur puissance et leur étendue demeurent à peu près pareilles. Est-ce que, pour prendre l’un de ces mystères, est-ce que ce phénomène, qu’il y a parmi les hommes une sorte de justice suprême et toute spirituelle, sans appareil, sans armes et sans organes, souvent très lente, mais presque toujours sûre, et qui se maintient pour ainsi dire invariable dans un monde où tout semble encourager l’injustice, est-ce que ce phénomène n’a pas des causes et des effets aussi profonds, aussi inépuisables, n’est pas aussi surprenant et aussi admirable que l’existence et la sagesse d’un juge omniprésent et éternel? Celui-ci doit-il nous séduire davantage parce qu’il est plus inconcevable? Y a-t-il moins de sources de beauté, et, pour le génie, moins d’occasions d’exercer sa puissance et sa pénétration, dans ce qu’il est, du moins en espérance, possible d’expliquer que dans ce qui est, _a priori_, inexplicable? Par exemple dans une guerre heureuse, mais inique, (je pourrais citer les Romains, les conquêtes de l’Espagne en Amérique, Napoléon, l’Angleterre d’aujourd’hui et tant d’autres), qui finit toujours par démoraliser le vainqueur et par le précipiter en des habitudes et des fautes qui lui font payer cher son triomphe, l’œuvre méticuleuse et inexorable de cette justice psychologique n’est-elle pas aussi passionnante et aussi vaste que l’intervention d’une justice surnaturelle? Ne pourrait-on pas en dire autant de la justice qui règne dans chacun de nous, et qui, à proportion de nos efforts vers le juste ou l’injuste, augmente ou diminue, dans notre esprit et dans notre cœur, l’espace réservé à la paix, à l’amour et au bonheur intérieur?

«Je vous en prie, dit Thomas Huxley dans une admirable lettre écrite à un ami qui cherchait à le consoler, au moyen d’anciennes images, de la mort d’un fils adoré, je vous en prie, comprenez bien que je ne fais, _a priori_, aucune objection à tout cela. L’homme qui est journellement en contact avec la nature ne peut être troublé par des difficultés _a prioriques_. Donnez-moi une preuve qui justifie votre merveilleux, et j’y croirai. Pourquoi pas? Ce ne serait pas, à beaucoup près, aussi prodigieux que la conservation de la force ou l’indestructibilité de la matière. Celui qui apprécie clairement tout ce qui est impliqué dans la chute d’une pierre ne peut rejeter aucune doctrine pour la seule raison qu’elle est merveilleuse.

«Mais plus je vis, plus il m’est évident que l’acte le plus sacré de la vie d’un homme est de dire et de sentir: «Je crois que ceci ou que cela est vrai». Toutes les grandes récompenses, toutes les lourdes pénalités d’une existence, s’attachent à cet acte.

«L’univers est un et le même tout entier; et si je ne parviens à débrouiller mes petites difficultés d’anatomie et de physiologie qu’en refusant de donner ma foi à ce qui ne repose pas sur une suffisante évidence, je ne puis croire que le grand mystère de l’existence me sera révélé sous d’autres conditions.»

XXVI

Et pour en revenir à ce mystère qui motive la lettre de Huxley, à ce mystère de la mort, le plus effrayant de tous, serait-il facile d’établir que la sensibilité à la justice, à la beauté, à la bonté, les forces intelligentes et sentimentales, la curiosité de tout ce qui est en contact avec l’infini, le tout-puissant, l’éternel, sont amoindris depuis que la mort n’est plus pour nous l’immense et exclusive angoisse de la vie? On ne saurait nier que le poids de la mort s’allège à chaque génération, à mesure que ses formes violentes et ses terreurs posthumes s’atténuent. Nous y pensons et la redoutons beaucoup moins qu’autrefois. Au fond, ce que nous craignons le plus en elle, c’est la douleur qui l’accompagne ou la maladie qui la précède. Mais elle n’est plus l’heure du juge irrité et inconnaissable, le but unique et effroyable, l’abîme des ténèbres et des châtiments éternels. Elle devient peu à peu et elle est déjà bien souvent le repos désiré d’une existence qui s’achève. Elle ne pèse plus sur nos actions; et surtout, car c’est là le grand point et le grand changement, elle n’intervient plus dans notre morale. Notre morale est-elle moins haute, moins pure et moins profonde depuis qu’elle est plus désintéressée? L’humanité a-t-elle perdu un sentiment indispensable ou précieux en perdant une épouvante? Et l’importance enlevée à la mort, qui en profitera? Probablement la vie. Il y a en nous une réserve de forces neutres et toujours disponibles, et si on nous ôte une terreur, une tristesse, un découragement, il vient à la place une admiration, une confiance, un espoir.

XXVII

On dira peut-être, surtout en ce qui concerne la justice et la fatalité, qu’on personnifie, qu’on met hors de nous deux forces qui sont en nous, d’abord, parce qu’il est beaucoup plus difficile de les montrer en nous, et ensuite, parce qu’il paraît assez certain que l’inconnu ou l’infini, en tant qu’inconnu ou infini, c’est-à-dire sans intelligence, sans moralité, sans personnalité, sont impuissants à nous émouvoir. Il est à remarquer, en effet, que le mystère matériel, si obscur et si dangereux qu’il puisse être, que la justice psychologique, si complexes qu’en soient les résultats, ne nous troublent guère. Ce qui nous émeut et nous écrase, ce n’est point ce que nous ne comprenons pas dans l’ordre naturel, mais l’idée qu’une volonté supérieure, consciente, raisonnable, surhumaine, et pourtant semblable à celle de l’homme, plane peut-être sur la nature. C’est, en un mot, la présence d’un Dieu; et quelque nom que nous lui donnions, justice, fatalité, mystère, c’est toujours Dieu que nous redoutons, c’est-à-dire un être pareil à nous, bien qu’éternel, infini, invisible et tout-puissant, car je ne sais si nous aurions peur d’une force morale qui ne serait pas faite à l’image de la nôtre. Ce n’est pas l’inconnu de la nature qui nous effraie, ce n’est pas le mystère de notre monde. C’est le mystère d’un autre monde. Ce n’est pas l’énigme matérielle, c’est l’énigme morale. Rien, par exemple, n’est plus imparfaitement connu que l’ensemble des causes qui déterminent un tremblement de terre, et rien n’est plus épouvantable. Mais si le tremblement de terre épouvante notre corps, il ne fera frissonner notre esprit qu’à la condition que nous y voyions un acte de justice, un châtiment surnaturel. Il en est de même de la tempête, de la maladie, de la mort, des mille phénomènes, des mille catastrophes d’une existence humaine. Il semble que le véritable frisson, le frisson de l’esprit, que la grande émotion qui remue autre chose que l’instinct physique de la conservation ne se trouve que dans l’idée d’un Dieu plus ou moins déterminé, d’un geôlier incorruptible, d’une justice invisible et permanente, d’une Providence impénétrable et attentive. Mais la question est de savoir ce qui se rapproche le plus de la vérité, et si la mission de l’interprète de la vie est d’attrister et d’émouvoir profondément ou d’apaiser et d’éclairer.

XXVIII

J’en conviens, il est bien difficile de se dégager de l’interprétation traditionnelle, et souvent on y retombe malgré soi dans le moment même où l’on essaie de s’en éloigner. Ainsi Ibsen, en quête d’une forme nouvelle et pour ainsi dire scientifique de la fatalité, a placé au milieu du meilleur de ses drames la figure voilée, grandiose et tyrannique de l’hérédité. Mais au fond, dans son œuvre, ce n’est pas le mystère scientifique de l’hérédité qui remue en nous certaines craintes humaines plus profondes que nos craintes animales. S’il s’y trouvait seul, il ne les remuerait pas plus que ne le ferait le mystère scientifique de telle ou telle maladie redoutable, de tel ou tel phénomène sidéral ou marin. Non; ce qui y suscite une terreur d’un autre genre que celle d’un danger imminent, mais naturel, c’est l’obscure idée de justice qu’y représente l’hérédité, c’est l’affirmation audacieuse que les fautes du père retombent sur les enfants, c’est l’insinuation qu’un Juge souverain, une sorte de Maître de la race, veille sur nos actions, les inscrit au livre de bronze et pèse en ses mains éternelles des récompenses longtemps différées et des châtiments infinis. C’est, en un mot, et pendant qu’on le nie, le visage de Dieu qui reparaît, et une très vieille flamme de l’enfer qui gronde encore sous la dalle qu’on venait de sceller.

XXIX

Or, cette forme nouvelle de la fatalité ou de la justice fatale est encore moins défendable, moins acceptable que la fatalité antique pure et simple, qui demeurait générale et indéfinie, ne prétendait à rien expliquer trop strictement et se prêtait par conséquent à un plus grand nombre de situations. Il se peut que, dans le cas spécial mis en scène par Ibsen, il y ait une sorte de justice accidentelle, comme il se peut qu’une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard un parricide. Mais faire une loi générale de cette justice accidentelle, c’est une fois de plus abuser du mystère, c’est introduire dans la morale humaine des éléments qui ne devraient pas s’y trouver, des éléments peut-être désirables et qui seraient salutaires s’ils représentaient certaines vérités, mais qu’il faut éliminer parce qu’ils n’en représentent aucune et qu’ils sont étrangers à notre vie réelle. Nous savons en effet que, dans l’état actuel de notre expérience, il est impossible de découvrir, dans les phénomènes de l’hérédité, la plus petite trace de justice, c’est-à-dire le plus fragile lien moral entre la cause, qui est l’acte du père, et l’effet, qui est la récompense ou le châtiment de l’enfant.