Part 6
Il n’est pas déraisonnable, mais il n’est pas salutaire d’envisager de cette façon la vie, et je n’en aurais pas parlé si l’on ne voyait pas, dès qu’arrive la moindre infortune, que cette conception ou une conception de ce genre est, au fond, celle de la plupart des hommes, de ceux-là mêmes qui semblent le plus rassurés et le plus réfléchis. Évidemment, par un certain côté, malgré tout ce que nous apprendrons, malgré toutes les conquêtes que nous ferons et toutes les certitudes que nous acquerrons peut-être, nous serons toujours de petits êtres chétifs et inutiles, voués à la mort et livrés aux caprices des forces négligentes et démesurées qui nous enveloppent. Nous paraissons un moment dans l’espace sans bornes, et n’avons d’autre mission appréciable que la propagation d’une espèce qui elle-même n’a aucune mission certaine, dans l’organisme d’un univers dont l’étendue et la durée échappent à l’imagination la plus puissante et la plus téméraire. C’est là une vérité, une de ces vérités profondes mais inactives que le poète peut saluer en passant, mais près desquelles l’homme aux mille devoirs qui vit dans le poète ne doit pas s’arrêter trop longtemps. Il y a ainsi une foule de vérités grandes et vénérables dans le domaine desquelles il n’est pas bon de s’endormir. Les vérités sont si nombreuses autour de nous que l’on peut dire que la plupart des hommes, et les plus méchants même, ont pour conseil et pour guide une grave et respectable vérité.
Oui, c’est une vérité et, si l’on veut, c’est la plus vaste et la plus certaine des vérités, que notre vie n’est rien, que l’effort que nous faisons est dérisoire, que notre existence, que l’existence de notre planète n’est qu’un accident misérable dans l’histoire des mondes; mais c’est une vérité aussi que notre vie et que notre planète sont pour nous les phénomènes les plus importants, et même les seuls importants dans l’histoire des mondes. Laquelle est la plus vraie? La première détruit-elle nécessairement la seconde, et sans la seconde aurions-nous la force de formuler la première? L’une s’adresse à notre imagination et peut nous faire du bien dans son domaine, mais l’autre intéresse directement notre vie réelle. Il convient que chacune ait sa part. L’essentiel n’est pas de s’attacher à la vérité qui est peut-être la plus vraie au point de vue universel, mais à celle qui est certainement la plus vraie au point de vue humain. Nous ignorons le but de l’univers et si les destinées de notre espèce lui importent ou non; par conséquent, l’inutilité probable de notre vie ou de notre espèce est une vérité qui ne nous regarde qu’indirectement et qui reste pour nous en suspens. Au lieu que l’autre vérité, celle qui nous donne conscience de l’importance de notre vie, est sans doute plus étroite, mais nous touche actuellement, immédiatement et incontestablement. Nous aurions tort de la sacrifier ou de la subordonner à une vérité étrangère. Certes, il nous est permis de ne pas perdre de vue la première, elle soutiendra et éclairera la seconde, nous apprendra à ne pas être son esclave vaniteux et borné et à tirer profit de tout ce qu’elle n’embrasse point. Mais si elle nous décourage et nous paralyse, c’est que nous ne nous rendons pas suffisamment compte de la place immense mais très précaire qu’elle occupe dans la région des vérités importantes, car elle dépend d’un grand nombre de problèmes qui ne sont pas encore résolus, tandis que les problèmes dont dépend la seconde sont résolus à chaque instant par la vie même. C’est aussi qu’elle est encore dans la période fébrile et dangereuse par laquelle passent toutes les vérités qui pénètrent en notre intelligence. Je veux dire la période de jalousie et d’intransigeance qui fait qu’elles ne peuvent rien supporter autour d’elles. Il faut attendre alors que la fièvre s’apaise, et si la demeure que nous leur avons préparée dans notre esprit est réellement saine et vaste, le moment ne tardera pas à venir où les vérités les plus contradictoires ne verront plus autre chose que le lien mystérieux qui les unit, et s’accorderont en silence pour mettre au premier rang, aider et soutenir celle d’entre elles qui a continué tranquillement sa besogne pendant que les autres s’effaraient, celle qui peut faire le plus de bien et qui apporte le plus d’espoir.
VIII
A l’heure présente, rien n’est plus singulier que le désarroi qui trouble nos instincts et nos sentiments, et parfois même nos idées--à moins d’excepter nos moments les plus lucides et les plus réfléchis--dès qu’il s’agit de l’intervention de l’inconnu ou du mystère dans les événements réellement graves de notre vie. On y trouve, dans ce désarroi, des sentiments qui ne répondent plus à aucune idée vivante, précise et acceptée, par exemple ceux qui ont rapport à l’existence d’un Dieu bien déterminé, plus ou moins anthropomorphe, attentif, personnel et providentiel. On y trouve des sentiments qui sont encore à demi des idées, par exemple ceux qui ont rapport à la fatalité, au destin, à la justice des choses. On y trouve aussi des idées qui sont en voie de devenir des sentiments, par exemple celles qui ont rapport au génie de l’espèce, aux lois de l’évolution et de la sélection, à la volonté de la race, etc. On y trouve enfin des idées qui sont purement des idées, et trop incertaines, trop éparses pour qu’on puisse prévoir le moment où elles se transformeront en sentiments, et où elles auront, par conséquent, une influence sérieuse sur notre manière d’agir, d’accepter la vie, et d’être heureux ou malheureux.
IX
On ne se rend pas compte de ce désarroi dans la vie, parce que d’ordinaire elle ne s’exprime pas, ne prend pas la peine de préciser à l’aide d’une formule ou d’une image la conscience de ce qu’elle éprouve. Mais il est très visible chez tous ceux qui assument la mission de représenter la vie réelle, de l’expliquer, de l’interpréter et de mettre en lumière les causes secrètes des bonnes ou des mauvaises destinées; je veux dire chez les poètes, et surtout les poètes qui s’occupent le plus directement de la vie extérieure et active, les poètes dramatiques; peu importe d’ailleurs qu’il s’agisse de romans, de tragédies, de drames proprement dits ou d’études historiques, car je prends les mots poètes et poètes dramatiques dans le sens le plus large.
Il faut l’avouer, c’est une grande force pour le poète ou pour l’interprète de la vie, surtout pour le poète dramatique, qu’une idée dominante et pour ainsi dire exclusive, et cette force est d’autant plus inépuisable, tient dans le poème une place d’autant plus considérable, que l’idée dominante est plus mystérieuse, qu’il est plus difficile de la contrôler ou de la définir. Cela, d’ailleurs, est très légitime, tant que le poète n’a pas le moindre doute sur la valeur de son idée dominante, et de très bons poètes ne se sont jamais interrogés sur ce point, n’ont pas douté, n’ont pas hésité. Voyez par exemple la place énorme qu’occupe l’idée du devoir héroïque dans les tragédies de Corneille, la foi absolue dans les drames de Calderon, la tyrannie du destin dans les poèmes de Sophocle.
X
L’idée du devoir héroïque est plus humaine et moins mystérieuse, que les deux autres, et bien qu’elle soit beaucoup moins féconde qu’elle n’était au temps de Corneille (car il est aujourd’hui fort peu de devoirs héroïques qu’il ne soit raisonnable et même héroïque de remettre en question, et il devient de plus en plus difficile d’en trouver un qui s’affirme réellement impératif), on peut encore, dans certaines circonstances imaginables, y avoir recours.
Mais quel poète moderne trouvera dans une foi qui, chez les plus croyants, n’est plus qu’un souvenir vacillant, la puissance et l’inspiration qu’y trouvait Calderon pour faire du Dieu des chrétiens l’acteur auguste et invisible, mais partout présent, et partout souverain de ses drames? Et la tyrannie du Destin, de la force inflexible, qui pousse tel homme, telle famille, par tels chemins, vers tel malheur, vers telle mort, qui de nous peut raisonnablement l’accepter dans une vie que nous voyons soumise, il est vrai, à bien des forces inconnues, mais dont les plus sages parviennent à éviter, dans une certaine mesure, les chocs les plus malfaisants, et qui semblent, en tout cas, aveugles, indifférentes, inconscientes? Nous est-il encore permis de supposer qu’il existe, dans l’univers, une puissance assez misérable, assez oisive, pour s’occuper uniquement à chagriner, à étonner les projets et les entreprises de l’homme?
On a également usé d’une troisième force mystérieuse et souveraine, qui est la Justice immanente. Mais il faut remarquer que ce postulat de la justice immanente proprement dite, on n’a jamais osé s’en servir que dans les pires œuvres dénuées de tout souci de vraisemblance et de réalité. Affirmer que le mal est nécessairement et visiblement puni, que le bien est nécessairement et visiblement récompensé dans cette vie, cela est trop manifestement contredit par l’expérience quotidienne la plus élémentaire, pour qu’un poète véritable ait jamais pu trouver dans ce rêve arbitraire et inconsistant le point d’appui qu’il fallait à son travail. D’autre part, si on remet à une vie ultérieure le soin des récompenses et des châtiments, on rentre par un sentier détourné dans le domaine de la justice divine. Si enfin, la justice immanente n’est pas invariable, permanente, inévitable, infaillible, ce n’est plus qu’un caprice bienveillant et extraordinaire du destin; et dès lors, ce n’est pas la justice, ce n’est plus même le destin, ce n’est plus qu’un hasard, c’est-à-dire presque rien.
Il y a, il est vrai, une justice immanente très réelle, celle qui fait que l’homme vicieux, cruel, malveillant, injuste, déloyal, est moralement moins heureux que l’homme bon, juste, dévoué, aimant, bienveillant, innocent, pacifique. Celle qui fait, comme on l’a dit, que le mal gravite vers la douleur avec la même certitude que la terre vers le soleil. Mais il s’agit alors d’une justice intérieure, très humaine, très naturelle, très explicable, et, si nous en étudions les causes et les effets, nous arrivons nécessairement au drame psychologique, qui se déroule sur une scène où l’on n’a plus l’arrière-plan profond et défendu par le mystère qui donnait aux événements du drame ou de l’histoire une perspective grandiose et sacrée. Mais la question est de savoir s’il est légitime de créer cet arrière-plan, en ayant recours à une conception de l’inconnu très différente de celle qui domine réellement notre vie?
XI
Puisque nous parlons d’idées dominantes et de mystères, arrêtons-nous surtout aux diverses formes qu’a prises et que prend tous les jours l’idée de la fatalité, car aujourd’hui encore c’est la fatalité qui est l’explication suprême de ce qu’on ne peut expliquer, et c’est encore à elle que les interprètes de la vie ne cessent de penser.
Il se sont efforcés de la transfigurer, et de la rajeunir. Ils ont essayé d’introduire dans leurs œuvres, par cent canaux nouveaux et compliqués, les eaux glacées du grand fleuve désolé dont les demeures des hommes se sont peu à peu écartées. Il en est bien peu, parmi ceux qui ont su nous faire partager l’illusion qu’ils donnaient à la vie un sens définitif et grave, qui n’aient reconnu d’instinct l’importance souveraine que confère aux actions des hommes la puissance irresponsable du Destin, toujours auguste, et toujours excusable. Il semble que la fatalité soit la force tragique par excellence, et dès qu’elle pénètre dans une œuvre, elle y fait les trois quarts de la besogne. On peut affirmer que le poète qui trouverait aujourd’hui, dans les sciences matérielles, dans l’inconnu qui nous environne, ou dans notre propre cœur, l’équivalent de la fatalité antique, c’est-à-dire une force de prédestination aussi irrésistible, aussi universellement admise, écrirait à coup sûr un chef-d’œuvre. Il est vrai qu’il aurait probablement trouvé en même temps le mot de la grande énigme qui nous dévore, et que, par conséquent, cette supposition ne se réalisera pas de sitôt.
XII
Voilà donc la source où les poètes vont puiser l’eau lustrale qui doit purifier les plus cruelles tragédies. Il y a dans l’homme un instinct qui adore la fatalité; et tout ce qui est fatal lui semble solennel, indiscutable et beau. Il voudrait être libre, mais il est plus satisfaisant de pouvoir se dire, dans certaines circonstances, qu’on ne l’est pas. Une divinité malveillante et inébranlable est souvent moins inacceptable qu’une divinité qui exige un effort pour écarter le mal. On aime malgré tout à dépendre d’une puissance qu’on ne peut pas fléchir, et ce qu’y perd la vanité de notre esprit, une sorte de vanité sentimentale le regagne, en se représentant cette vaste puissance attentive à nos desseins et donnant à nos actes les plus compréhensibles une signification auguste et éternelle. Enfin, la fatalité explique, excuse tout, en éloignant à une distance suffisante dans l’invisible ou l’inintelligible ce qu’il serait pénible d’expliquer et plus difficile encore d’excuser.
XIII
On a donc cherché à utiliser les débris de la statue de la déesse terrible qui dominait les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, et plus d’un poète a trouvé dans ses membres épars le marbre qu’il fallait pour façonner une déesse nouvelle, plus humaine, moins absolue et moins inconcevable. On en a tiré, par exemple, la fatalité des passions. Mais pour qu’une passion soit réellement fatale dans une âme consciente, et pour que le mystère reparaisse, qui excuse l’horreur en l’agrandissant et en l’élevant au-dessus de la volonté humaine, il faut l’intervention d’un Dieu, ou de tout autre force infinie et irrésistible. Ainsi Wagner a eu recours au philtre dans _Tristan et Yseult_, Shakespeare aux sorcières dans _Macbeth_, Racine à l’oracle de Calchas dans _Iphigénie_; et dans _Phèdre_, à la haine spéciale de Vénus. Nous nous retrouvons, après un circuit, au cœur même de la nécessité d’autrefois. Ce circuit est plus ou moins admissible dans un drame archaïque ou légendaire, où toute fantaisie poétique est permise; mais dans un drame qui voudrait serrer de plus près la vérité actuelle, il faudrait trouver une autre intervention, qui nous parût réellement irrésistible, pour revêtir les crimes de Macbeth, l’horreur où consent Agamemnon, et peut-être l’amour de Phèdre, d’une excuse fatidique, et leur donner ainsi la grandeur et la noblesse sombres qu’ils n’ont pas par eux-mêmes. Otez de Macbeth la prédestination maudite, l’intervention de l’enfer, la lutte héroïque contre une justice occulte qui, à tout moment, devient visible par les mille fissures de la nature révoltée, et le personnage principal n’est plus qu’un assassin odieux et forcené. Otez l’oracle de Calchas, voilà Agamemnon abominable. Otez la haine de Vénus, et Phèdre n’est qu’une malade dont la «qualité morale», la force de résistance au mal, est inférieure à ce que notre pensée exige pour s’intéresser réellement à un malheur.
XIV
A vrai dire, le spectateur ou le lecteur d’aujourd’hui ne peut plus se contenter d’aucune de ces interventions surnaturelles. Qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou l’ignore, au fond de sa conscience, il ne lui est plus possible de les prendre au sérieux. Il a une autre conception de l’univers. Il ne voit plus une volonté déterminée, obstinée, bornée et tracassière dans la multitude des forces qui agissent en lui et autour de lui. Si dans la vie il rencontre un criminel, il apprendra que cet homme a été poussé à son crime par ses malheurs, par son éducation, par des antécédents ataviques, par des mouvements passionnels que lui-même a éprouvés et réprimés, tout en concevant parfaitement qu’il est des circonstances où il lui eût été très difficile de les réprimer. Il ne pénétrera pas toujours la cause de ces malheurs ou de ces mouvements passionnels. Il cherchera, peut-être vainement, une raison aux injustices de l’éducation ou de l’hérédité. Mais, en tout cas, il ne songera plus à attribuer ce crime à l’interposition de l’enfer, à la colère d’un dieu ou à une série de décrets immuables gravés au livre du destin. Dès lors, pourquoi admettrait-il dans un poème une explication qu’il n’admettra pas dans la vie? Le devoir du poète serait, tout au contraire, de lui proposer une explication plus haute, plus claire, plus largement et plus profondément humaine que celle que lui-même peut trouver. Sinon, il ne verra dans l’enfer, dans la colère du dieu, dans les décrets d’airain, qu’une ostentation de symboles qui ne le satisfont plus. Il est temps que les poètes le reconnaissent: le symbole suffit à représenter provisoirement une vérité admise ou une vérité qu’on ne peut ou qu’on ne veut pas encore regarder; mais quand vient le moment où l’on veut voir la vérité même, il est bon que le symbole disparaisse. Il faut d’ailleurs, pour qu’un symbole soit digne d’une poésie réellement vivante, qu’il soit au moins aussi grand, aussi beau que la vérité qu’il représente; il faut aussi qu’il précède une vérité et non pas qu’il la suive.
XV
Voilà pourquoi il est bien plus difficile d’introduire aujourd’hui dans une œuvre, et surtout de porter à la scène, de grands crimes et des passions vraiment tragiques, déchaînées et cruelles, car on ne sait plus où leur trouver l’excuse mystérieuse qu’ils exigent. Et cependant, nous sommes tout prêts encore, quand il s’agit de crimes ou de passions de ce genre, à admettre toute intervention de la fatalité, pour peu qu’elle ne soit pas trop manifestement inacceptable, tant l’excuse mystérieuse est dans notre nature, tant nous sommes persuadés, qu’au fond, l’homme n’est jamais aussi coupable qu’il paraît l’être.
Aussi bien ne demandons-nous cette excuse que lorsqu’il est question de crimes absolument contraires à la nature humaine, ou de malheurs réellement anormaux, et non provoqués par des fautes, crimes commis ou malheurs éprouvés par des êtres plus ou moins supérieurs et en tout cas conscients. Il nous répugne d’admettre qu’un crime et un malheur extraordinaires puissent n’avoir qu’une cause purement humaine. Nous désirons, malgré tout, une explication quelconque de l’inexplicable, et nous ne serions nullement satisfaits si le poète venait nous dire: Voilà le mal qu’a fait cet homme fort, conscient, intelligent. Voilà le malheur d’un héros, la ruine et la douleur de ce juste, l’iniquité tragique et sans remède dont ce sage est victime. Vous voyez les causes humaines de ces événements. Je n’en ai pas d’autres à vous faire voir, sinon peut-être l’indifférence de l’univers aux actions des hommes. Encore ne serions-nous pas mécontents s’il parvenait à nous donner le sentiment de cette indifférence, à la montrer, pour ainsi dire, en action; mais comme le propre de l’indifférence est de n’agir point, de ne jamais intervenir, cela est à peu près impossible.
XVI
Mais qu’il s’agisse de la jalousie d’Othello, qui n’a rien d’inévitable, des malheurs de Roméo et de Juliette, qui ne sont nullement préétablis, nous nous passons parfaitement de l’influence purificatrice de la fatalité et de toute autre explication. Dans un autre drame, le chef-d’œuvre de Ford: _’Tis pity she’s a Whore_, qui roule tout entier sur l’amour incestueux de Giovanni pour sa sœur Annabella, on nous mène au bord de l’abîme où nous avons coutume de réclamer l’excuse mystérieuse si l’on ne veut pas que nous détournions la tête. Pourtant, ici encore, nous nous en passons après une seconde de vertige douloureux. C’est que l’amour du frère et de la sœur, vu de haut, est un crime contre notre morale, mais non contre la nature humaine, et qu’en tout cas il trouve ici son pardon dans la jeunesse et l’aveuglement passionné de ceux qui le commettent. C’est d’autre part que le meurtre d’Othello trouve son excuse dans l’affolement où les machinations d’Iago ont entraîné la naïveté et la crédulité d’un demi-barbare, et Iago à son tour a une excuse dans sa haine injuste, mais non gratuite. C’est, enfin, que les malheurs des amants de Vérone s’expliquent par l’inexpérience des victimes et la disproportion trop manifeste de leurs forces à celles qu’ils devraient vaincre, car on peut remarquer que nous avons pitié de l’homme qui lutte contre des forces humaines supérieures, mais, s’il succombe, nous ne sommes point surpris. Nous ne pensons pas à regarder ailleurs, à interroger le destin, et, à moins qu’il soit victime d’une injustice surnaturelle, nous nous disons simplement: «Cela devait arriver». Ce qui a besoin d’explications, c’est qu’une catastrophe puisse arriver après que toutes les précautions ont été prises que nous-mêmes aurions pu prendre.
XVII
Ainsi, nous avons peine à concevoir et à accepter la possibilité naturelle et humaine du crime quand il est commis par un être qui nous paraît intelligent et conscient. Nous avons peine aussi à concevoir et à accepter des malheurs naturellement inexplicables, imprévus et immérités. Il s’ensuivrait qu’on ne pourrait mettre au théâtre--et, quand je dis mettre au théâtre, c’est, bien entendu, une expression abréviative, il faudrait dire plutôt: nous faire assister d’une façon quelconque à une aventure dont nous ne connaissons pas personnellement toutes les circonstances ni les acteurs,--il s’ensuivrait donc qu’on ne pourrait mettre au théâtre que des injustices, des fautes, des crimes commis par des personnages qui ne jouiraient pas d’une conscience suffisante, et des malheurs que subiraient des âmes faibles, victimes de leurs désirs, innocentes, mais imprévoyantes, imprudentes et aveugles. A ce prix, nous n’aurions jamais besoin de l’intervention de ce qui est situé hors de la psychologie habituelle de l’homme. Mais une telle conception du théâtre ne répondrait pas du tout à la réalité de la vie où nous voyons au contraire des êtres très conscients commettre des actions très criminelles, et des êtres très bons, très prudents, très vertueux, très justes et très sages, en proie à une foule de misères et de malheurs inexpliqués. Les premiers drames, les drames des inconscients, des opprimés, certes, nous intéressent et nous apitoient, mais le drame véritable, celui qui va au fond des choses, celui qui s’attaque sérieusement aux vérités importantes, notre drame à tous, en un mot, celui qui plane sur toute notre vie, c’est le drame où les forts, les conscients et les intelligents commettent des fautes et des crimes presque inévitables; c’est le drame où le juste et le sage luttent contre des malheurs tout-puissants, contre des forces qui déconcertent la sagesse et la vertu; car le spectateur, si faible, si peu honnête qu’il soit dans la vie réelle, se compte toujours au nombre des justes et des forts; et s’il regarde les malheurs des faibles, si même il y prend part, jamais il ne se met entièrement à la place de ceux qui les subissent.
XVIII