Part 5
Non, ce ne fut pas la pensée de l’homme qui trouva cette solution. Ce fut l’inconscience de la masse obligée de se défendre contre des pensées trop individuellement, trop purement humaines pour qu’elles pussent s’adapter aux irréductibles exigences de la vie sur cette terre. L’espèce est extrêmement docile, extrêmement endurante. Elle porte le plus longtemps et le plus loin possible le fardeau que la raison, le désir du mieux, l’imagination, les passions, les vices, les vertus et les sentiments qui sont propres à l’homme, lui imposent. Mais au moment où le fardeau devient réellement écrasant et funeste, elle s’en débarrasse avec indifférence. Elle n’a nul souci du moyen; elle prend le plus proche, et le plus simple, étant sûre, dirait-on, que son idée est la plus juste et la meilleure. Or, elle n’a qu’une idée: c’est de vivre; et cette idée surpasse en somme tous les héroïsmes et les rêves les plus admirables que renfermait peut-être le fardeau qu’elle rejette.
Reconnaissons-le, dans l’histoire de la raison humaine, ce ne sont pas toujours les pensées qui s’élèvent le plus haut qui sont les plus justes et les plus grandes. Il en est un peu des pensées de l’homme comme des jets d’eau qui ne montent si haut que parce qu’ils ont été emprisonnés et qu’ils s’échappent par un orifice très étroit. A sa sortie de l’orifice on peut imaginer que l’eau qui s’élance vers le ciel méprise le grand lac immobile et sans bornes qui s’étend sous elle. Pourtant, on a beau dire, c’est le grand lac qui a raison. Il accomplit tranquillement, dans son immobilité apparente et dans son silence passif, l’œuvre immense et normale du plus important élément de notre globe, et le jet d’eau n’est qu’un incident curieux qui retombe bientôt dans l’œuvre universelle. Pour nous, l’espèce est le grand lac qui a toujours raison, même au point de vue de la raison de l’homme supérieur qu’elle semble parfois outrager. Elle a l’idée la plus vaste, celle qui contient toutes les autres et qui embrasse le temps et l’espace le plus illimités. Et ne voyons-nous pas mieux, de jour en jour, que l’idée la plus vaste, dans quelque domaine que ce soit, est, en fin de compte, la plus raisonnable, la plus sage, la plus juste et la plus belle aussi?
XXXIV
On se demande parfois s’il ne vaudrait pas mieux que les destinées de l’humanité fussent dirigées par les hommes supérieurs, par les grands sages, plutôt que par l’instinct de l’espèce, toujours si lent et souvent si cruel.
Je ne crois pas qu’on puisse répondre à la question de la même façon qu’on y eût autrefois répondu. Certes, il eût été bien dangereux de confier les destinées de l’espèce à Platon, à Aristote, à Marc-Aurèle, à Shakespeare ou à Montesquieu. Aux pires moments de la Révolution française, le sort d’un peuple était en somme entre les mains d’assez bons philosophes.
Mais il est certain qu’aujourd’hui, les habitudes du penseur se sont profondément modifiées. Il n’est plus spéculatif, utopiste, ou exclusivement intuitif. En politique, comme en littérature, comme en philosophie et dans toutes les sciences, il est de plus en plus observateur et de moins en moins imaginatif. Il suit, il regarde, il étudie, il tâche d’organiser ce qui est, plutôt qu’il ne précède, qu’il ne tente de créer ce qui n’est pas encore ou ce qui ne sera jamais. Dès lors, il a peut-être qualité pour parler plus impérieusement et y aurait-il moins de danger à ce qu’il intervînt plus directement. Il est vrai qu’on ne le lui permettra guère plus qu’auparavant. Moins peut-être, car, étant plus circonspect et moins aveuglé par ses certitudes bornées, il sera moins hardi et moins exclusif. Il est pourtant probable que, se trouvant naturellement d’accord avec le génie de l’espèce qu’il se contente d’observer, son influence gagnera peu à peu, de sorte qu’ici encore, en dernière analyse, ce sera l’espèce qui aura raison et qui décidera; puisqu’elle guide celui qui l’observe, et qu’en suivant celui qu’elle guide, elle ne fera que suivre ses propres volontés inconscientes et informes, qu’il aura éclairées et exprimées.
XXXV
En attendant que l’espèce trouve le nouvel expédient nécessaire (Et elle le trouvera sans peine quand le danger sera plus grave, il est même probable qu’elle l’a déjà trouvé et qu’il transforme, à l’heure qu’il est, une partie de nos destinées sans que nous soupçonnions son existence), en attendant, tout en travaillant au dehors comme si le salut de nos frères dépendait entièrement de notre travail, il nous est permis, aussi bien qu’aux vieux sages, de rentrer par moments en nous-mêmes. Nous y trouverons peut-être à notre tour, une de ces choses dont la contemplation suffit pour nous faire jouir à l’instant, sinon d’un calme parfait, du moins d’une espérance indestructible. Si la nature ne nous semble pas juste, si rien ne nous permet d’affirmer qu’une puissance supérieure ou l’intelligence de l’univers récompense ou châtie, ici-bas ou ailleurs, selon les lois de notre conscience ou selon d’autres lois que nous admettrons quelque jour, si enfin, d’homme à homme, c’est-à-dire dans nos relations avec nos semblables, il y a un admirable désir d’équité, mais une justice effective toujours incomplète, sujette à toutes les erreurs de la raison, à toutes les embûches de l’intérêt personnel, et soumise à toutes les mauvaises habitudes d’un état social encore «sous-humain», il est néanmoins certain qu’au fond de la vie morale de chacun de nous se trouve une image de cette justice invisible et incorruptible que nous avons vainement cherchée dans le ciel, dans l’univers et dans l’humanité. Elle agit, il est vrai, d’une manière qui échappe aux regards des autres hommes et souvent à notre propre conscience, mais pour être caché et intangible, ce qu’elle fait n’en est pas moins profondément humain, profondément réel. Il semble qu’elle écoute et examine tout ce que nous pensons, tout ce que nous disons, tout ce que nous tentons dans la vie du dehors, et s’il y a, au fond de tout cela, un peu de bonne volonté et de sincérité, elle le transforme en forces morales qui étendent et éclairent notre vie intérieure et nous aident à penser, à dire, à tenter mieux encore dans l’avenir. Elle n’accroît ni ne diminue nos richesses, elle ne détourne ni la maladie ni la foudre, elle ne prolonge point la vie d’un être que nous adorons; mais si nous avons appris à réfléchir et à aimer, si, en d’autres termes, nous avons fait notre devoir selon l’esprit en même temps que notre devoir selon le cœur, elle entretient au fond de notre esprit et de notre cœur, une intelligence, une satisfaction peut-être désenchantée, mais noble et inépuisable, une dignité d’existence, qui suffisent à nourrir notre vie, après que les richesses sont perdues, après que la foudre ou la maladie ont frappé, après que l’être adoré a quitté nos bras pour toujours. Une bonne pensée, une bonne action apporte en notre cœur la récompense que l’absence d’un juge universel de la nature ne lui permet pas de répandre autour de nous sur les choses. Le bonheur qu’il lui est impossible de produire au dehors, elle s’efforce de le produire au-dedans de nous-mêmes. Elle remplit l’âme d’autant plus qu’elle est privée d’épanchements extérieurs. Elle prépare l’espace nécessaire à une intelligence, à une paix, à un amour qui vont grandir. Elle ne peut rien sur les lois de la nature. Elle peut tout sur les lois qui président à l’heureux équilibre d’une conscience humaine. Et cela est vrai à tous les degrés de la pensée, comme à tous les degrés de l’action. L’ouvrier qui vit honnêtement son humble vie de père de famille en faisant honnêtement son devoir d’ouvrier et l’homme qui persévère dans l’héroïsme moral, sont peut-être à une grande distance l’un de l’autre, mais ils existent et agissent sur le même plan, et sont transportés dans la même région loyale et consolatrice. Certes, ce que nous disons et ce que nous faisons influe beaucoup sur notre bonheur matériel. Mais c’est, en dernière analyse, par ses organes spirituels que l’homme jouit durablement et complètement du bonheur matériel même. Voilà pourquoi ce que nous pensons a plus d’importance encore. Mais ce qui importe par-dessus tout, au point de vue de l’accueil que nous saurons faire aux joies et aux peines de la vie, c’est le caractère, l’état d’esprit, l’habitude morale qu’aura créés en nous ce que nous avons dit, fait et pensé. Ici se manifeste une justice incontestable, et il y a un accord d’autant plus nécessaire et d’autant plus parfait entre la bonne volonté habituelle de l’esprit et du cœur et le bonheur intime de notre être moral, que ce bonheur n’est autre chose que la face de la bonne pensée et du bon sentiment qui rayonne vers le dedans de nous-mêmes. Ici se trouve réellement, entre la cause et l’effet, ce lien intelligent et moral que nous avons inutilement recherché dans le monde du dehors, et il y a en vérité dans les choses morales, et régnant sur le bien et le mal qui s’agitent au fond de notre conscience, une justice exactement semblable à celle que nous souhaiterions qu’il y eût dans les choses physiques. N’est-ce d’ailleurs pas d’elle que naît notre souhait, et n’est-ce pas parce que cette justice est si vivante et si puissante en notre cœur qu’il est si difficile de nous persuader qu’elle n’existe pas dans l’univers?
XXXVI
Nous avons parlé bien longuement de la Justice, mais n’est-elle pas le grand mystère moral de l’homme, et ne tend-elle pas à se substituer à la plupart des mystères spirituels qui dominaient sa destinée? Elle a pris la place de plus d’un dieu, de plus d’une puissance anonyme. Elle est l’étoile qui se forme dans la nébuleuse de nos instincts et de notre vie incompréhensible. Elle n’est pas le mot de l’énigme, et quand nous saurons mieux ce qu’elle est, et qu’elle régnera véritablement sur la terre, nous ne saurons pas davantage ce que nous sommes, ni pourquoi nous sommes, ni d’où nous venons, ni où nous allons; mais elle est le premier ordre de l’énigme, et quand il sera obéi nous pourrons aller, d’un esprit plus libre et d’un cœur plus tranquille, à la recherche du secret de celle-ci.
Enfin, elle comprend toutes les vertus humaines, et seul, son sourire accueillant les purifie, les ennoblit et leur donne le droit de pénétrer dans notre vie morale. Car toute vertu qui ne peut soutenir le regard clair et fixe de la justice est pleine de ruses, et malfaisante. On la retrouve ainsi au centre de tout idéal. Elle est au milieu de l’amour de la vérité, comme elle est au milieu de l’amour de la beauté. Elle est également la bonté, la pitié, la générosité et l’héroïsme, car ils sont les actes de justice de celui qui s’est élevé assez haut pour ne plus voir uniquement le juste et l’injuste à ses pieds et dans le cercle étroit des obligations que le hasard lui impose, mais par delà les années et les destinées voisines, par delà ce qu’il doit, par delà ce qu’il aime, par delà ce qu’il rencontre, par delà ce qu’il cherche, par delà ce qu’il approuve ou ce qu’il désapprouve, par delà ce qu’il espère et ce qu’il redoute, par delà les torts et les crimes mêmes de ses frères les hommes.
L’ÉVOLUTION DU MYSTÈRE
I
Il est fort raisonnable de croire, et beaucoup d’intelligences un peu lasses des incertitudes naturelles de la science croient, faute de mieux, que l’intérêt principal de notre vie, que tout ce qui est vraiment élevé et digne d’attention dans notre destinée, se trouve presque uniquement dans le mystère qui nous entoure, et de préférence dans ces deux mystères plus redoutables et plus sonores que les autres: la mort et la fatalité. Je crois aussi, mais d’une façon un peu différente, que l’étude du mystère sous toutes ses formes est la plus noble à laquelle puisse se livrer notre esprit, et c’est d’ailleurs l’étude et le souci de tous les hommes qui, dans la science, l’art, la littérature et la philosophie, s’élèvent au-dessus de l’observation et de la reproduction des petits faits, des petites réalités ou des petites vérités acquises. Ils y excellent plus ou moins, ils vont plus ou moins loin, plus ou moins haut, dans ce qu’ils savent, à proportion du respect qu’ils ont pour ce qu’ils ignorent, à proportion de l’ampleur que leur imagination ou leur intelligence sait donner à l’ensemble des forces qu’on ne peut pas connaître. C’est la conscience de l’inconnu dans lequel nous vivons qui confère à notre vie une signification qu’elle n’aurait point si nous nous renfermions dans ce que nous savons, ou si nous croyions trop facilement que ce que nous savons est de beaucoup plus important que ce que nous ignorons encore.
II
Il faut se faire une conception générale de ce monde. Toute notre vie morale, toute notre vie humaine s’appuie sur cette conception. Mais une conception générale de ce monde, qu’est-elle, pour la plus grande part, si on l’examine de près, qu’une conception générale de l’inconnu? Il n’est pas permis, quand il s’agit d’une idée aussi grave et dont les conséquences sont aussi sérieuses, de prendre celle qui nous plaît le mieux, qui nous semble la plus imposante ou la plus belle. Nous sommes tenus de choisir celle qui nous paraît la plus vraie ou plutôt la seule vraie, car je ne crois pas que l’homme puisse sincèrement hésiter entre deux vérités apparentes ou réelles. Il s’en trouve toujours une qui, à un moment donné, lui semble plus vraie que l’autre. Son devoir, dans tout ce qu’il fait, dans tout ce qu’il dit, dans tout ce qu’il pense, dans son art, dans sa science, dans sa vie intellectuelle ou sentimentale, est de se tenir à celle-là. Peut-être lui sera-t-il impossible de la définir. Peut-être ne lui apportera-t-elle aucune certitude satisfaisante. Peut-être ne sera-t-elle au fond qu’une impression plus profonde, plus sincère que les autres. N’importe. Il n’est pas besoin, pour que nous chérissions une vérité, qu’elle soit irrécusable ou inattaquable. C’est déjà beaucoup qu’elle nous ait fait voir que les idées que nous aimions avant elle n’étaient point d’accord avec l’expérience loyale de la vie. Cela suffit pour que nous nous y attachions de toute notre reconnaissance, jusqu’à ce qu’elle subisse le sort qu’elle fit subir à l’idée primitive. Le grand mal, celui qui détruit notre vie morale, et menace l’intégrité de notre esprit et de notre caractère, n’est point de se tromper ou d’aimer une vérité incertaine, mais de rester fidèle à ce qu’on ne croit plus entièrement. «Le plus bel emploi de notre vie, a-t-on dit, c’est d’accroître la conformité de notre intelligence à la réalité.»
III
S’il n’était question que de se faire de l’inconnu l’image la plus grandiose, la plus tragique, la plus imposante, la plus écrasante, nous aurions tort de nous restreindre. Il est certain qu’à bien des points de vue, l’attitude la plus belle et la plus religieuse, en face du mystère, c’est le silence ou la prière, l’acceptation et la crainte. Au premier abord, l’abandon total, l’effroi grave mais contenu, devant une force immense, irrésistible, inconnaissable, mais attentive, humainement surhumaine, souverainement intelligente, et peut-être paternelle, semblent plus dignes, plus sacrés, qu’une interrogation patiente, minutieuse et tranquille. Mais sommes-nous encore en état, avons-nous encore le droit de choisir? Il ne s’agit plus de la beauté ou de la grandeur de l’attitude. En face du mystère comme en face de toute chose et bien plus qu’en face de toute autre chose, il y va non pas de beauté ou de grandeur, mais de vérité et de sincérité. Notre devoir n’est plus de chercher à conformer les faits à nos préférences instinctives, à notre idéal, mais de nourrir des aspirations assez vastes, assez désintéressées pour qu’elles soient toujours prêtes à s’harmoniser avec tous les faits incontestables. Ce qu’il y avait de beau dans l’agenouillement ou la prosternation, c’est le passé qui l’y avait mis, ou plutôt ce qui était une vérité dans le passé. Pour nous, peut-être n’avons-nous pas une autre certitude, mais nous ne sommes plus pénétrés de la même vérité. Si nous ne connaissons pas l’inconnu, si nous ignorons ce qu’il est, du moins savons-nous en partie ce qu’il n’est pas; et si nous reprenions l’attitude de nos pères, nous reprendrions cette attitude devant ce que nous savons qu’il n’est pas. Car, s’il n’est pas absolument établi que l’inconnu ne soit ni attentif ni personnel, ni souverainement intelligent et juste, s’il n’est pas absolument prouvé qu’il n’ait ni la forme, ni les intentions, ni les passions, ni les vices, ni les vertus de l’homme, il est incomparablement plus probable qu’il ignore tout ce qui nous paraît capital dans notre existence. Il est incomparablement plus probable qu’il a peut-être réservé à l’espèce, dans son plan démesuré et éternel, une petite place éphémère, mais que l’action de l’individu le plus puissant, le meilleur ou le pire n’y a pas plus d’importance que n’en eurent, dans l’histoire des continents et des mers, les mouvements à peine perceptibles de l’obscure cellule géologique. S’il n’est pas irréfutablement démontré que l’infini et l’invisible ne soient pas aux aguets autour de nous, pesant notre bonheur ou notre malheur, selon les intentions bonnes ou mauvaises de nos actes, guidant pas à pas nos destins, et organisant, avec l’aide de forces innombrables, les péripéties de notre naissance, de notre avenir, de notre mort et de notre vie d’outre-tombe, d’après des lois incompréhensibles mais inéluctables, il est incomparablement plus probable que l’invisible et l’infini interviennent à chaque instant dans notre vie, mais à titre d’éléments indifférents, énormes et aveugles, qui passent sur nous et en nous, nous pénètrent, nous façonnent et nous animent, sans se douter de notre existence, comme le font l’eau, l’air, le feu et la lumière. Or, toute notre vie consciente, toute cette vie qui forme notre seule certitude et notre seul point fixe dans le temps et l’espace, repose en somme sur «d’incomparables probabilités» du même ordre, et il est rare qu’elles soient aussi «incomparables» que celles-ci.
IV
Il ne faudrait jamais avoir regret à ces heures ou une croyance grandiose nous abandonne. Une foi qui s’éteint, un ressort qui se brise, une idée dominante qui ne nous domine plus parce que nous croyons la dominer à notre tour, cela prouve que nous vivons, que nous marchons, que nous usons beaucoup de choses parce que nous ne demeurons pas immobiles. Rien ne devrait nous être plus doux que la vue d’une pensée qui nous a longtemps soutenu et qui ne peut plus se soutenir elle-même. Et si nous n’avons rien à mettre à la place du ressort brisé, ne nous tourmentons point. Mieux vaut que la place reste vide que d’y laisser un ressort qui se rouille ou d’y introduire une vérité nouvelle à laquelle nous ne croyons qu’à demi. D’ailleurs, la place n’est vide qu’en apparence, et, à défaut d’une vérité déterminée, il y reste tout au fond une vérité sans nom qui attend et qui appelle. Et s’il arrive que cette vérité attende et appelle trop longtemps dans le vide, que rien ne se forme qui vienne remplacer le ressort enlevé, vous verrez que dans la vie morale, comme dans la vie physique, le besoin créera l’organe, et que la vérité négative finira par trouver en elle la force nécessaire pour remettre en mouvement les rouages reposés. Et nous constatons souvent que les vies qui n’ont plus qu’une force de ce genre ne sont pas les moins puissantes, les moins utiles.
Au reste, alors même que la croyance s’en irait tout entière, elle n’emporterait rien de ce que nous lui avons donné, et pas un des efforts sincères et désintéressés que nous avons faits pour l’étendre et l’embellir n’est perdu. Chacune des pensées que nous y avons ajoutées, chacun des bons sacrifices que nous avons eu le courage de réaliser en son nom, laisse une empreinte dans notre être moral. Le corps disparaît, mais le palais qu’il a bâti reste intact, et l’espace qu’il a conquis ne se referme pas. Or, préparer des demeures pour les vérités qui viendront, maintenir en bon état les forces qui devront les servir, faire en soi de l’espace, c’est un travail qui n’est pas stérile et une œuvre à laquelle il ne faut jamais renoncer.
V
Je pensais à ces choses, ayant été forcé, l’autre jour, de jeter un coup d’œil sur divers petits drames que j’ai faits, et où l’on voit les inquiétudes, d’ailleurs excusables,--mais qui ne sont plus suffisamment inévitables pour qu’on ait le droit de s’y complaire,--d’un esprit qui se laisse aller au mystère. Le ressort de ces petits drames, c’était l’effroi de l’inconnu qui nous entoure. On y avait foi, ou plutôt, je ne sais quel obscur sentiment poétique avait foi (car dans les poètes les plus sincères, il faut souvent séparer quelque peu le sentiment instinctif de leur art des pensées de leur vie réelle), on y avait foi à des puissances énormes, invisibles et fatales, dont nul ne devinait les intentions, mais que l’âme du drame supposait malveillantes, attentives à toutes nos actions, ennemies du sourire, de la vie, de la paix, de l’amour. Peut-être étaient-elles justes, au fond, mais seulement dans la colère, et elles exerçaient la justice d’une manière si souterraine et, si tortueuse, si lente, et si lointaine, que leurs châtiments,--car elles ne récompensaient jamais,--prenaient l’apparence d’actes arbitraires et inexplicables du destin. En un mot, c’était un peu l’idée du Dieu des chrétiens mêlée à celle de la fatalité antique, refoulée dans la nuit impénétrable de la nature, et, de là, se plaisant à guetter, à déjouer, à déconcerter, à assombrir les projets, et le bonheur des hommes.
VI
Cet inconnu prenait le plus souvent la forme de la mort. La présence infinie, ténébreuse, sournoisement active de la mort, remplissait tous les interstices du poème. Au problème de l’existence il n’était répondu que par l’énigme de son anéantissement. D’ailleurs, c’était une mort indifférente et inexorable, aveugle, tâtonnant au hasard, emportant de préférence les plus jeunes et les moins malheureux, simplement parce qu’ils se tenaient moins immobiles que les autres et que tout mouvement trop brusque dans la nuit attirait son attention. Il n’y avait autour d’elle que de petits êtres fragiles, grelottants, élémentaires, qui s’agitaient et pleuraient un moment au bord d’un gouffre, et les paroles prononcées, les larmes répandues ne prenaient d’importance que de ce qu’elles tombaient toutes dans ce gouffre, et qu’il arrivait parfois que l’une d’elles y retentissait d’une certaine façon qui permettait de croire que l’abîme était vaste parce que le bruit qu’on y faisait était confus et sourd.
VII