Le temple enseveli

Part 4

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Je lisais ce matin le troisième volume de la merveilleuse traduction que le Dr J. C. Mardrus vient de nous donner des _Mille et une Nuits_. J’aurais relu l’_Odyssée_, la _Bible_, Xénophon ou Plutarque, que l’enseignement des grandes civilisations disparues eût été pareil. Je voyais donc, au cours d’un des plus beaux récits de la sultane Schahrazade, se dérouler la vie la plus admirable, la plus claire, la plus spontanée, la plus indépendante, la plus abondante, la plus raffinée, la plus fleurie, la plus intelligente, la plus pleine de beauté, de bonheur et d’amour, et, à certains égards, la plus proche de la vérité la plus probable, que l’humanité ait peut-être connue. La civilisation morale y est, à bien des points de vue, aussi parfaite que la civilisation matérielle. Des idées de justice si délicates, des préceptes de sagesse si pénétrants, que notre société plus grossière, moins heureuse et moins attentive ne trouve plus guère l’occasion de les formuler ou de les découvrir, soutiennent çà et là cet incomparable édifice de félicité, comme des colonnes de lumière qui soutiendraient de la lumière. Pourtant, ce palais de béatitude où la vie morale est si saine, si gracieusement grave, si noble et si active, où la sagesse la plus pure et la plus religieuse préside à tous les délassements d’une humanité bienheureuse, est bâti tout entier sur une injustice telle, est environné d’une iniquité si vaste, si profonde et si effroyable, que le plus malheureux des hommes d’aujourd’hui hésiterait à la franchir pour atteindre le seuil étincelant de pierreries qui en émerge. Mais pas un des habitants de la demeure miraculeuse ne la soupçonne. On dirait qu’ils ne s’approchent jamais des fenêtres, ou, s’ils les ouvrent par hasard, et s’ils voient et déplorent, entre deux festins, la misère qui les entoure, ils n’aperçoivent point une iniquité incomparablement plus monstrueuse et plus révoltante que la misère, je veux dire l’esclavage, et surtout l’asservissement de la femme qui, si haute qu’elle soit, et dans le moment même où elle parle aux hommes de bonté et de justice, et leur ouvre les yeux sur leurs devoirs les plus touchants et les plus généreux, ne voit pas l’abîme où elle se trouve et ne se dit pas qu’elle n’est qu’un simple instrument de plaisir, qu’on achète, qu’on revend, ou qu’on donne à n’importe quel maître répugnant et barbare, dans un moment d’ivresse, d’ostentation ou de reconnaissance.

XXVII

«On raconte, dit Nozhatou, la belle esclave, qui, cachée derrière un rideau de soie et de perles, parle au prince Scharkan et aux sages du royaume, on raconte aussi que le Khalifat Omar sortit une fois se promener la nuit accompagné du vénérable Aslam Abou-Zeid. Et il vit au loin un feu qui flambait, et il s’en approcha, croyant sa présence utile, et il vit une pauvre femme qui allumait un feu de bois sous une marmite; et elle avait à ses côtés deux petits enfants chétifs qui gémissaient lamentablement. Et Omar dit: «La paix sur toi, ô femme! Que fais-tu donc là, seule dans la nuit et le froid?» Elle répondit: «Seigneur, je fais chauffer un peu d’eau pour la donner à boire à mes enfants qui meurent de faim et de froid; mais un jour Allah demandera compte au Khalifat Omar de la misère où nous sommes réduits». Et le Khalifat qui était déguisé fut ému extrêmement et lui dit: «Mais crois-tu, ô femme, qu’Omar connaisse ta misère, s’il ne la soulage pas?» Elle répondit: «Pourquoi donc Omar est-il le Khalifat s’il ignore ainsi la misère de son peuple et de chacun de ses sujets?» Alors le Khalifat se tut et dit à Aslam Abou-Zeid: «Vite, allons-nous-en.» Et il marcha très vite, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à l’Intendance de sa maison, et il entra dans le magasin de l’Intendance et il tira un sac de farine d’entre les sacs de farine et aussi une jarre remplie de graisse de mouton, et il dit à Abou-Zeid: «Aide-moi à les charger sur mon dos, ô Abou-Zeid.» Mais Abou-Zeid se récria et dit: «Laisse-moi les porter moi-même sur mon dos, ô émir des Croyants.» Il répondit avec calme: «Mais serait-ce donc toi aussi, Abou-Zeid, qui porterait le fardeau de mes péchés au jour de la Résurrection?» Et il obligea Abou-Zeid à lui mettre sur le dos le sac de farine et le vase de graisse de mouton. Et le Khalifat marcha vite, ainsi chargé, jusqu’à ce qu’il fût parvenu auprès de la pauvre femme, et il prit de la farine, et il prit de la graisse et les mit dans la marmite sur le feu, et de ses propres mains il prépara cette nourriture, et il se pencha lui-même sur le feu pour souffler dessus, et, comme il avait une très grande barbe, la fumée du bois se frayait chemin par les interstices de la barbe. Et lorsque cette nourriture fut prête, Omar l’offrit à la femme et aux petits enfants, qui en mangèrent jusqu’à satiété au fur et à mesure qu’Omar la leur refroidissait de son souffle. Alors Omar leur laissa le sac de farine et la jarre de graisse, et s’en alla en disant à Abou-Zeid: «O Abou-Zeid, maintenant que j’ai vu ce feu, sa lumière m’a éclairé.»

«Mais, ô Roi, dit un peu plus loin, à un roi très sage, une des cinq adolescentes pensives qu’on désire lui vendre; mais, ô Roi, sache aussi que l’action la plus belle est celle qui est désintéressée. On raconte, en effet, que dans Israël il y avait deux frères, et l’un de ces frères dit un jour à l’autre: «Quelle est l’action la plus effroyable que tu aies jamais faite?» Il répondit: «C’est celle-ci: comme je passais un jour près d’un poulailler, je tendis le bras et saisis une poule, et l’ayant étranglée je la rejetai dans le poulailler. C’est là la plus effroyable chose de ma vie. Mais toi, ô mon frère, qu’as-tu fait de plus effroyable?» Il répondit: «C’est d’avoir fait ma prière à Allah pour lui demander une faveur. Car la prière n’est belle que lorsqu’elle est la simple élévation de l’âme vers les hauteurs.»

«Apprends à te connaître! reprend une de ses compagnes, captive et esclave comme elle. Apprends à te connaître! Et alors seulement agis! agis selon tous tes désirs, mais en prenant garde de ne pas léser ton voisin.»

Notre morale d’aujourd’hui ne saurait rien ajouter à cette dernière formule, et n’a pas de précepte plus complet. Tout au plus pourrait-elle étendre le sens du mot: «voisin», élever, alléger, et rendre plus subtil et plus impressionnable celui du mot: «léser». Or, le livre où se trouvent ces paroles, est, sous toutes ces fleurs et sous toute cette sagesse, un monument d’horreur, de sang, de larmes, de despotisme et de servitude. Et celles qui les prononcent sont des esclaves. Un marchand les achète, je ne sais où, et les revend à une vieille femme qui leur enseigne ou leur fait enseigner la poésie, la philosophie, toutes les sciences de l’Orient, afin qu’elles soient un jour des présents dignes d’un roi. Et quand l’éducation est achevée, et que la beauté et la sagesse des victimes excitent l’admiration de tous ceux qui les approchent, l’industrieuse et prévoyante vieille les offre, en effet, à un roi très juste et très sage. Et quand le roi très juste et très sage leur aura pris leur virginité et voudra d’autres amours, il les donnera probablement (car je ne me rappelle plus exactement la suite de l’histoire, mais c’est la destinée invariable de toutes les femmes de ces merveilleuses légendes) à ses vizirs. Et les vizirs les échangeront contre un vase de parfum ou une ceinture de pierreries, à moins qu’ils ne les envoient au loin faire les délices d’un protecteur puissant ou d’un rival hideux, mais redouté. Et elles qui interrogent leur conscience et lisent dans celle des autres, elles qui méditent les plus beaux et les plus grands problèmes de la justice et de la morale des peuples et des hommes, elles ne jettent pas un regard sur leur sort et ne se doutent pas un instant de l’abominable injustice qu’elles subissent. Et tous ceux qui les écoutent, les aiment, les admirent et les comprennent, ne s’en doutent pas davantage. Et nous qui nous étonnons et qui réfléchissons aussi sur la justice, la bonté, la pitié et l’amour, rien ne nous prouve que notre état social n’offrira pas quelque jour, à ceux qui viendront après nous, un spectacle aussi déconcertant.

XXVIII

Il nous est difficile d’imaginer ce que sera la justice idéale, puisque toutes nos pensées qui s’élèvent vers elle sont contrariées par l’injustice dans laquelle nous vivons encore. Nous ignorons les lois, les relations nouvelles qui se révéleront quand il n’y aura plus d’inégalités ni de malheurs imputables aux hommes, et que chacun, selon le principe de la morale évolutionniste, «recueillera les résultats bons ou mauvais de sa propre nature et des conséquences qui découlent de celle-ci». A l’heure actuelle, il n’en est pas ainsi, et l’on peut dire que pour la totalité des hommes, dans le domaine matériel, «la connexité entre la conduite et ses conséquences», selon la formule de Spencer, n’existe que d’une manière dérisoire, arbitraire et inique. N’est-il pas téméraire d’espérer que nos pensées soient justes quand le corps de chacun de nous trempe complètement dans l’injustice? Et il n’est personne qui n’y trempe pour en souffrir ou pour en profiter, personne dont les efforts n’obtiennent trop ou trop peu, personne qui ne soit privilégié ou frustré. Nous pouvons essayer de dégager notre pensée de cette injustice invétérée, vestige trop durable de la «morale sous-humaine» nécessaire à l’espèce primitive. Mais il est vain de croire qu’elle aura la même force, la même indépendance, la même clairvoyance, et qu’elle arrivera aux mêmes résultats que si cette injustice n’était pas. Ce n’est jamais qu’une très timide et très incertaine partie de la pensée humaine, qui parvient à se dresser au-dessus de la réalité. La pensée humaine peut beaucoup de choses; et elle a amené, à la longue, des améliorations étonnantes dans ce qui paraissait immuable dans l’espèce ou la race. Mais au moment où elle médite sur une transformation qu’elle entrevoit ou qu’elle espère, elle n’en subit pas moins le joug, la manière de voir, de sentir et d’imaginer de ce qu’elle voudrait changer. Elle n’en est pas moins et presque tout entière, cela même qu’elle prétend transformer. Elle est plutôt faite pour expliquer, juger, coordonner ce qui était, pour aider, nourrir et faire connaître ce qui est déjà né mais encore invisible; et il est rare qu’elle prévoie l’avenir ou qu’elle produise rien de bien salutaire et de durable, quand elle se risque dans ce qui n’est pas encore. Aussi porte-t-elle la peine de l’état social dans lequel nous vivons. Il y a trop d’injustice autour de nous pour que nous puissions nous faire une idée satisfaisante de la justice, pour que nous puissions y penser avec la bonne foi et la paix nécessaires. Il faudrait pour l’étudier et en parler avec fruit qu’elle fût ce qu’elle pourrait être: une puissance sociale, irréprochable et réelle. Mais nous devons nous borner à invoquer ses effets inconscients, secrets, et pour ainsi dire insensibles. C’est vraiment du rivage de l’injustice humaine que nous contemplons la justice, et nous ignorons encore le spectacle de la haute mer sous la voûte illimitée et inviolable d’une conscience sans reproche. Il faudrait, tout au moins, que les hommes eussent fait leur possible, dans leur propre domaine; ils auraient alors le droit d’aller plus loin et d’interroger autre chose, et leurs pensées seraient probablement plus claires si leur conscience était plus tranquille.

XXIX

Un grand reproche paralyse notre ardeur quand nous entreprenons de devenir meilleurs, de pardonner, d’aimer et de comprendre davantage. Nous avons beau purifier notre conscience, ennoblir nos pensées et nous efforcer de rendre la vie plus douce et plus légère à ceux qui nous entourent; tout cela ne produit presque rien au dehors, tout cela ne passe point notre porte; et dès que nous sortons de la demeure de notre intimité, nous sentons que nous n’avons rien fait, qu’il n’y a rien à faire et que nous prenons part malgré nous à la grande injustice anonyme. N’est-il pas dérisoire de résoudre chez soi les problèmes de conscience les plus touchants et les plus délicats, de chasser avec crainte l’ombre d’une pensée amère, de se vouloir, à toute heure du jour, noble, simple, fidèle, loyal, compatissant, moralement intact, entre les quatre murs de son appartement, pour oublier à l’instant même, et sans qu’il soit possible de ne pas le faire, toute pitié, toute équité et tout amour sitôt que nous descendons dans la rue, ou que nous rencontrons d’autres êtres que ceux dont le visage nous est devenu familier? Quelle est la dignité, la loyauté, de cette double vie, sage, humaine, élevée, réfléchie de ce côté de notre seuil, et de l’autre, indifférente, instinctive, impitoyable? Il suffit que nous ayons moins froid, que nous soyons mieux vêtus et mieux nourris que l’ouvrier qui passe, que nous achetions n’importe quel objet qui n’est pas strictement indispensable; et c’est, en dernière analyse, après mille circuits, un retour inconscient à l’acte primitif du plus fort dépouillant sans scrupule le plus faible. Nous ne jouissons pas d’un avantage qui ne soit, à le regarder d’assez près, le résultat d’un abus de pouvoir peut-être très ancien, d’une violence inconnue, d’une ruse antérieure, que nous remettons en mouvement en nous asseyant à notre table, en nous promenant oisivement par la ville, en nous couchant le soir dans un lit que nos mains n’ont point fait. Et le loisir même d’être meilleur, plus compatissant, et plus doux, et de penser plus fraternellement à l’injustice que subissent les autres, qu’est-ce, en somme, que le fruit le plus mûr de la grande injustice?

XXX

Je sais bien, il ne faut pas pousser trop loin ces scrupules, on irait à des révoltes fort inutiles et peut-être funestes à l’espèce dont il convient de respecter la puissante et clémente lenteur. Ou bien l’on retournerait aux renoncements inactifs et mystiques, hostiles aux volontés les plus évidentes et les plus invariables de la vie. Il y a là des lois qu’on dit inévitables; mais déjà on le dit avec moins d’assurance. C’est en quoi la situation du juste et du sage est changée. Marc-Aurèle, l’âme la plus noblement sensible, la plus sagement impressionnable, la plus purement anxieuse, la plus inquiète de justice qui fût jamais peut-être, ne se demande pas ce qui se passe hors de l’admirable petit cercle de lumière où sa vertu, sa conscience, sa pitié, sa mansuétude divine enveloppe ses proches, ses amis et ses serviteurs. Tout autour, il ne l’ignore point, c’est l’iniquité infinie. Mais cette iniquité ne le regarde pas. Elle est l’océan nécessaire, mystérieux et sacré; l’immense part des dieux, de la fatalité et des lois supérieures, inconnues, irresponsables, irrésistibles, immuables. Elle n’accable point son courage; au contraire, elle le rassure, le concentre et l’élève, comme une flamme est plus haute qui ne se répand pas sur une grande surface, qui jaillit toute seule dans la nuit, et que les ténèbres activent. Il ne lui appartient pas de toucher au régime du destin qui veut la servitude du plus grand nombre. Il se soumet avec tristesse, mais avec confiance, aux décrets irrévocables, et c’est encore un acte de piété et de vertu. Il s’enferme en lui-même et devient plus humain et plus juste, dans une sorte de vide immobile et sans rayonnement. Et de siècle en siècle les sages et les bons auront la même ardeur concentrée et recluse. Plus d’une loi immuable aura changé de nom; mais la part de l’iniquité demeurera pareille; et ils la regarderont avec la même mélancolie résignée et rassurée. Mais nous, qu’allons-nous faire? Nous savons qu’il n’y a plus d’iniquité nécessaire. Nous avons envahi le domaine des dieux, du destin et des lois inconnues. Peut-être leur reste-t-il la maladie, l’accident, la tempête, la foudre et la plupart des mystères de la mort; nous n’avons pas pénétré jusque-là; mais il est certain qu’ils n’ont plus la pauvreté, le travail sans espoir, la misère, la famine et la servitude. C’est nous qui les organisons, les maintenons et les distribuons. Ce sont nos fléaux personnels, affreux mais familiers, et ils sont de plus en plus rares ceux qui croient de bonne foi qu’une puissance surhumaine y préside. Il n’existe plus que dans nos souvenirs, l’océan religieux et infranchissable qui protégeait et excusait la retraite du penseur et du juste replié sur lui-même. Aujourd’hui, Marc-Aurèle ne dirait plus avec la même sérénité: «Ils se cherchent des refuges, chaumières rustiques, rivages des mers, montagnes: toi aussi, tu te livres d’habitude à un vif désir de pareils biens. Or, c’est là le fait d’un homme ignorant et inhabile, puisqu’il t’est permis à l’heure que tu veux de te retirer en toi-même. Nulle part l’homme n’a de retraite plus tranquille, moins troublée par les affaires, que celle qu’il trouve en son âme, particulièrement si l’on a en soi-même de ces choses dont la contemplation suffit pour nous faire jouir à l’instant du calme parfait, lequel n’est pas autre, à mon sens, qu’une parfaite ordonnance de notre âme».

Il y a autre chose à cette heure que l’ordonnance de l’âme; ou plutôt il s’agit d’y ordonner toutes les choses qui ne s’y trouvaient point du temps de Marc-Aurèle,--c’est-à-dire les trois quarts des malheurs des hommes,--et qui, d’intangibles, d’inintelligibles, d’immobiles, de fatales qu’elles étaient, sont devenues réelles, explicables, pressantes et humaines.

XXXI

Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner ce désir «d’ordonnance» des vieux sages. Nous n’avons plus à attendre «l’ordonnance» absolue qu’ils trouvaient dans leur égoïsme excusable; mais nous pouvons espérer une sorte d’ordonnance conditionnelle et provisoire. Cette «ordonnance» n’est plus le dernier mot de la morale, mais il n’en est pas moins indispensable de commencer par être aussi juste que possible en soi-même et envers ses proches, ses amis, ses voisins et ses serviteurs. C’est à l’heure où nous sommes tout à fait juste envers ceux-ci et dans notre conscience, que nous nous apercevons que nous sommes très injuste envers tous les autres. Quant au moyen d’être pratiquement plus juste envers ces derniers, nous l’ignorons encore, à moins de recourir aux grands renoncements héroïques qui, ne pouvant être unanimes, produiraient peu de chose, et iraient probablement contre les lois les plus profondes de la nature, laquelle rejette le renoncement sous toutes ses formes, hormis celle de l’amour maternel.

Cette justice pratique est donc le secret de l’espèce. L’espèce a ainsi maints secrets qu’elle révèle un à un, aux moments véritablement dangereux de l’histoire; et les solutions qu’elle impose aux difficultés trop mortelles, sont presque toujours inattendues, et d’une simplicité assez étrange. Il est possible que l’heure approche où elle parlera de nouveau. Espérons, sans outrer notre espoir, car nous ne devons pas perdre de vue que l’humanité est loin d’être sortie de la période des «générations sacrifiées». L’histoire n’en a point connu d’autres, et il est possible que jusqu’à la fin des temps toutes les générations se disent sacrifiées. Néanmoins, on ne saurait nier que les sacrifices, pour injustes et inutiles qu’ils soient encore, deviennent de moins en moins inhumains et inéluctables, qu’ils ont lieu en vertu de lois de mieux en mieux connues, et qui paraissent de plus en plus se rapprocher de celles qu’une raison élevée peut accepter sans être impitoyable.

XXXII

Mais, il faut l’avouer, les «idées» de l’espèce sont d’une lenteur majestueuse et redoutable. Il a fallu des siècles pour que les hommes primitifs renonçassent à se fuir ou à s’attaquer, quand ils se rencontraient à l’entrée des cavernes, et reconnussent qu’ils avaient intérêt à se rapprocher, et à se défendre en commun contre les énormes ennemis du dehors. En outre, les «idées» de l’espèce sont souvent très différentes de celles que pourrait avoir l’homme le plus sage. Elles paraissent indépendantes, spontanées, s’appuient fréquemment sur des données dont on ne trouve pas trace dans la raison humaine de l’époque où elles naissent; et c’est une des questions les plus graves et les plus inquiétantes qu’ait à se poser le moraliste ou le sociologue, que de savoir si tous ses efforts peuvent hâter d’une heure ou faire dévier d’une ligne les décisions de la grande masse anonyme qui poursuit pas à pas son but indiscernable.

XXXIII

Il y a longtemps, si longtemps que c’est une des premières affirmations de la science, au moment où elle sort des entrailles de la terre, des glaciers et des grottes, et cesse de s’appeler géologie ou paléontologie pour devenir l’histoire de l’homme, il y a donc bien longtemps, l’humanité passa par une crise qui n’est pas sans analogie avec celle dont elle approche, ou dans laquelle elle se débat actuellement; à cette différence près qu’elle paraissait tout autrement tragique et insoluble. On peut même affirmer que l’espèce humaine n’a pas connu jusqu’ici une heure plus critique ni plus décisive, une période où elle fut plus près de sa ruine; et si nous vivons aujourd’hui, nous le devons apparemment à l’expédient inespéré qui sauva la race dans l’instant que le fléau, nourri par la raison même de l’homme et par tout ce qu’il y avait de meilleur et de plus irrésistible en son instinct du juste et de l’injuste, allait enfin détruire l’équilibre héroïque entre le désir et la possibilité de vivre.

Je veux parler des violences, des rapts et des meurtres qui surgirent naturellement parmi les premiers groupes humains. Ils furent probablement effroyables et durent très sérieusement menacer l’existence de la race, car la vengeance est la forme terrible, et pour ainsi dire épidémique, que prend d’abord le besoin de justice. Il est évident que, livrée à elle-même, et se multipliant à chaque pas, la vengeance, suivie de la vengeance de la vengeance, n’eût pas tardé à dévorer, sinon l’humanité entière, du moins tout ce qui était énergique et fier parmi les premiers hommes. Or, chez presque tous les peuples barbares, aussi bien que dans la plupart des tribus sauvages qu’on peut encore observer aujourd’hui, on voit, à un moment donné,--et c’est généralement le moment où les armes de la tribu deviennent réellement meurtrières,--on voit la vengeance s’arrêter brusquement devant une coutume singulière qu’on a appelée «le prix du sang» ou «la composition pour l’homicide» et qui permet au coupable d’échapper aux représailles des amis ou des parents de la victime, en payant à ceux-ci une indemnité, arbitraire au début, mais bientôt strictement graduée.

A la bien examiner, dans l’histoire toute héroïque, toute de premier mouvement des peuples enfants, rien n’est plus étrange, plus inattendu que l’ingéniosité un peu mercantile, un peu trop patiente, de cet usage presque général. Faut-il l’attribuer à la prévoyance des chefs? Mais on la retrouve là où il n’y a, pour ainsi dire, aucune autorité. En est-on redevable aux vieillards, aux penseurs, aux sages des groupes primitifs? Cela n’est guère plus probable. Il y a là une pensée qui est en même temps plus basse et plus haute que ne pourrait l’être la pensée d’un génie isolé, d’un prophète des périodes barbares. Le sage, le prophète, le génie, surtout le génie inculte, est plutôt porté à outrer les penchants généreux et héroïques du clan et de l’époque auxquels il appartient. Cette hésitation craintive et presque sournoise d’une vengeance naturelle et sacrée, ce marché assez odieux de l’amitié, de la fidélité et de l’amour devaient lui répugner. Et, d’un autre côté, est-il vraisemblable qu’il ait pu s’élever assez haut pour entrevoir par delà les devoirs immédiats les plus nobles et les plus incontestés, cet intérêt supérieur de la tribu et de la race, cette volonté mystérieuse de la vie, que les plus sages d’entre les sages d’aujourd’hui n’aperçoivent d’ordinaire et ne justifient qu’après une grave et douloureuse victoire sur leur raison solitaire et sur leur cœur?