Le temple enseveli

Part 3

Chapter 33,699 wordsPublic domain

Nous disons que la nature ignore complètement notre morale. Si celle-ci nous commandait de tuer notre prochain et de lui faire le plus de mal possible, elle nous y aiderait comme elle nous aide à le soulager et à le rendre aussi heureux que nous pouvons. Elle semblerait souvent nous récompenser de l’avoir fait souffrir, comme elle semble souvent nous récompenser de l’avoir sauvé. Est-il permis d’en conclure que la nature n’ait point de morale, en donnant ici au mot morale le sens le plus restreint qu’il puisse avoir, c’est-à-dire la subordination logique et inflexible des moyens, à l’accomplissement d’une mission générale? Voilà une question à laquelle il ne faut pas trop se hâter de répondre. Nous ignorons totalement le but de la nature, et si elle en a un; nous ignorons sa conscience et si elle en a une. Tout ce que nous pouvons constater, c’est non pas ce qu’elle pense ni si elle pense, mais ce qu’elle fait, et comment elle le fait. Et nous voyons alors qu’il y a entre notre morale et sa manière d’agir, la même contradiction qu’entre notre instinct que nous tenons d’elle, et notre conscience qu’en dernière analyse nous tenons d’elle aussi, mais que nous avons formée nous-mêmes et que nous opposons de plus en plus fermement, en vertu de la morale humaine la plus haute, aux désirs de notre instinct. Si nous n’écoutions que ceux-ci, nous agirions en tout comme la nature, qui, à travers les guerres les plus inexcusables, les barbaries et les injustices les plus flagrantes, paraît donner raison aux plus forts, et ne vouloir que le triomphe des moins scrupuleux et des mieux armés. Nous ne poursuivrions que notre propre triomphe, sans avoir égard aux droits, aux souffrances, à l’innocence, à la beauté, à la supériorité morale ou intellectuelle de nos victimes. Mais alors pourquoi a-t-elle mis en nous une conscience qui nous défend de le faire et un sentiment de justice qui empêche de vouloir exactement ce qu’elle veut? Est-ce nous seuls qui l’y avons mis? Pouvons-nous tirer de nous-mêmes quelque chose qui ne se trouve pas dans la nature, ou développer anormalement une force qui s’élève contre sa force? et si nous le pouvons, est-ce sans raison que la nature permet que nous le puissions? Pourquoi en nous, et nulle autre part, ces deux tendances irréconciliables qui l’emportent tour à tour, mais ne cessent jamais de lutter en aucun homme? L’une eût-elle été trop dangereuse sans l’autre? Eût-elle peut-être dépassé le but; et le besoin de vaincre, sans le sentiment de justice, aurait-il amené l’anéantissement, de même que le sentiment de justice, sans le besoin de vaincre, aurait pu engendrer l’immobilité? Mais laquelle de ces deux tendances est la plus naturelle et la plus nécessaire? laquelle la plus étroite et laquelle la plus vaste? laquelle est provisoire et laquelle éternelle? Qui nous indiquera celle qu’il faut combattre et celle qu’il faut encourager? Devons-nous nous conformer à une loi incontestablement plus générale ou affermir dans notre cœur une loi évidemment exceptionnelle? Existe-t-il des circonstances où nous ayons le droit d’aller à l’encontre de l’idéal apparent de la vie? Notre devoir est-il de suivre la morale de l’espèce ou de la race, qui semble irrésistible et qui est une des portions visibles des intentions obscures et inconnues de la nature; ou bien est-il indispensable que l’individu maintienne ou développe en lui une morale entièrement différente de celle de l’espèce ou de la race dont il fait partie?

XX

En somme, nous retrouvons ici, sous une autre forme, la question peut-être scientifiquement insoluble qui est à la base de la morale évolutionniste. La morale évolutionniste se fonde, sans oser prononcer le mot, sur la justice de la nature, qui impose à chaque individu les conséquences bonnes ou mauvaises de sa propre nature et de ses propres actions. Et d’un autre côté, il lui faut invoquer, ce qu’elle appelle à contre-cœur, l’indifférence ou l’injustice de la nature quand elle veut justifier certains actes, injustes en eux-mêmes, mais nécessaires à la prospérité de l’espèce. Il y a là deux buts inconnus--celui de l’humanité et celui de la nature--et qui ne paraissent pas conciliables en notre esprit, dans le mystère peut-être provisoire où ils se trouvent. Au fond, toutes ces questions n’en forment qu’une; et c’est pour nous la plus grave de la morale contemporaine. Il semble qu’en ce moment l’espèce prenne une conscience peut-être prématurée et funeste, je ne dirai pas de ses droits, car le problème est encore en suspens, mais de certaines habitudes amorales de l’histoire.

On dirait que cette conscience inquiétante envahit peu à peu notre vie individuelle. Trois fois, au cours d’une même année ou peu s’en faut, nous avons vu surgir et grandir la question: A propos de l’écrasement de l’Espagne par l’Amérique (mais ici elle n’était pas bien nette, car depuis trop longtemps l’Espagne accumulait les fautes et les crimes et le problème changeait de nature); à propos d’un innocent sacrifié aux intérêts prépondérants de la patrie; à propos de la guerre inique du Transvaal. Il est vrai que le phénomène n’est pas absolument nouveau. L’homme a toujours essayé de justifier son injustice; et quand il ne trouvait ni prétexte ni excuse dans la justice humaine, il invoquait dans la volonté des dieux une loi supérieure à sa propre justice. Mais aujourd’hui l’excuse ou le prétexte menacent plus dangereusement notre morale, attendu qu’ils invoquent une loi ou du moins une coutume de la nature plus réelle, plus incontestable et plus universelle que la volonté d’un dieu éphémère et local.

Est-ce la force ou la justice qui doit l’emporter, ou bien la force contient-elle une justice inconnue dans laquelle vient se perdre notre justice humaine, ou bien notre sentiment de justice qui semble résister à la force aveugle n’est-il, en dernière analyse, qu’une émanation détournée de cette force, va-t-il au même but, et n’est-ce que le détour qui nous échappe? Il faudrait pour pouvoir répondre n’être pas soi-même une partie du mystère qu’il s’agit d’éclaircir; il faudrait le contempler du haut d’un autre monde, connaître le but de l’univers et les destinées de l’humanité. En attendant, si nous donnons raison à la nature, nous donnons tort à cet instinct de justice qu’elle a mis en nous, et qui par conséquent est la nature aussi; et si nous approuvons cet instinct, nous ne pouvons guère le faire qu’en tirant cette approbation de l’objet même qui se trouve en question.

XXI

Cela est vrai; mais il est vrai aussi que c’est une des plus vieilles et des plus vaines habitudes de l’homme que de vouloir enfermer le monde dans un syllogisme. Il est bien périlleux de faire de la logique dans l’inconnu et dans l’inconnaissable; et il semble qu’ici, presque tous nos doutes proviennent d’un autre syllogisme hasardeux. Nous sommes, nous disons-nous,--à haute voix par moments, plus souvent à voix basse,--nous sommes les enfants de la nature, nous devons donc nous conformer à ses lois et imiter son exemple en toute chose. Or, la nature n’a nul souci de justice; elle a un autre but, qui est le maintien, le renouvellement incessant et l’accroissement de la vie, par conséquent... Nous ne formulons pas encore la conséquence, ou du moins, elle n’ose pas encore se montrer ouvertement dans notre morale; mais si, jusqu’à ce jour, elle n’a exercé que de discrets ravages dans la sphère familière qui va de nos parents à nos amis et à notre prochain immédiat, elle pénètre peu à peu dans l’immense région désolée où nous reléguons notre prochain inconnu, invisible, anonyme. Elle est déjà au fond de bien des actes; elle envahit notre politique, notre industrie, notre commerce, presque tout ce que nous faisons dès que nous franchissons le cercle étroit du foyer domestique, le seul endroit pour la plupart des hommes où règne encore un peu de justice véritable, un peu de bienveillance, un peu d’amour. Loi sociale, lois économiques, évolution, sélection, lutte pour la vie, concurrence, elle prend mille noms pour faire le même mal. Pourtant rien n’est moins légitime que cette conséquence; car sans avoir besoin de retourner le syllogisme, ce qui serait très raisonnable aussi, et de lui faire dire qu’il doit y avoir une certaine justice dans la nature, parce que nous qui sommes ses enfants nous sommes justes, il suffit de le prendre tel quel, et de faire observer que rien n’est plus mystérieux ni plus contestable que l’une au moins des deux prémisses. Nous avons vu dans les chapitres précédents que la nature ne semble pas juste par rapport à nous, mais nous ignorons complètement si elle n’est pas juste par rapport à elle-même. De ce qu’elle ne s’occupe pas de la moralité de nos actions, il ne suit pas qu’elle n’ait aucune morale, ni que notre morale soit la seule possible. Affirmons que la nature ne tient pas compte de nos intentions bonnes ou mauvaises, mais n’en concluons pas qu’elle est dénuée de toute moralité et de toute équité; ce serait implicitement affirmer qu’il n’y a plus de secrets, plus de mystères, et que nous connaissons les lois, l’origine et la fin de l’univers. Elle n’agit pas comme nous, mais, je le répète, nous ignorons absolument pourquoi elle agit d’autre façon; et nous n’avons pas le droit d’imiter quelqu’un qui nous paraît faire une chose inique ou cruelle, tant que nous ne connaissons pas exactement les raisons peut-être profondes et salutaires pourquoi il la fait. Où veut en venir la Nature? Où tendent les mondes à travers l’éternité? Où commence la conscience? Ne peut-elle avoir d’autre forme que celle qu’elle a en nous? A partir de quel point les lois physiques sont-elles des lois morales? La vie est-elle intelligente? Avons-nous pénétré toutes les propriétés de la matière, et est-ce uniquement dans notre système cérébro-spinal qu’elle devient esprit? Enfin, qu’est-ce que la justice vue d’une autre hauteur? Le centre de son domaine est-il nécessairement l’intention, et n’existe-t-il point de régions où l’intention ne compte plus? Il nous faudrait répondre à toutes ces questions et à une foule d’autres, avant de décider si la nature est juste ou injuste par rapport à des masses qui répondent à sa taille. Elle dispose d’un avenir et d’un espace dont nous n’avons aucune idée, dans lesquels il y a peut-être une justice proportionnée à sa durée, à son étendue et à son but, tout comme notre instinct de justice est proportionné à la durée et au cercle étroit de notre vie. Elle peut faire pendant des siècles un mal qu’elle a des siècles pour réparer; mais nous qui ne vivons que quelques jours, nous n’avons pas qualité pour imiter ce que nous ne pouvons embrasser du regard, ni suivre, ni comprendre. Tous les éléments nous manquent, qui nous permettraient de la juger, dès que nous regardons par delà l’heure actuelle. Par exemple, sans chercher dans l’immensité étrangère, et en nous en tenant au point imperceptible que nous sommes dans les mondes, nous ignorons tout ce qui concerne notre vie possible d’outre-tombe, et nous oublions que dans l’état présent de nos connaissances rien ne nous autorise à affirmer qu’il n’y ait pas une sorte de survie plus ou moins consciente, plus ou moins responsable; sans qu’il faille pour cela que cette survie soit soumise aux décisions d’une volonté extérieure. Très téméraire serait celui qui soutiendrait que rien ne subsiste, soit en nous, soit en d’autres, des acquisitions de notre cerveau, des efforts de notre bonne volonté. Il se peut, et des expériences sérieuses semblent sinon prouver le phénomène, du moins permettre qu’on le classe parmi les possibilités scientifiques, il se peut qu’une partie de notre personnalité ou de notre force nerveuse ne se dissolve pas. N’est-ce pas là un avenir très vaste ouvert aux lois qui unissent la cause à l’effet, et qui toujours finissent par créer de la justice quand elles rencontrent l’âme humaine et qu’elles ont des siècles devant elles? Ne perdons pas de vue que la nature, si nous disons qu’elle n’est pas juste, est néanmoins logique, et, lors même que nous aurions résolu de devenir injuste, il nous serait fort difficile de l’être, car nous devrions demeurer logique; et la logique, dès qu’elle entre en contact avec nos pensées, nos sentiments, nos passions, nos intentions, qu’est-ce qui la distingue de la justice?

XXII

Ne nous hâtons pas de conclure; trop de points sont encore incertains. En voulant imiter ce que nous appelons l’injustice de la nature, nous risquons de n’imiter et de ne favoriser que notre propre injustice. Quand nous disons que la nature n’est pas juste, cela revient en somme à déplorer qu’elle ne s’occupe pas davantage de nos petites vertus, de nos petites intentions et de nos petits héroïsmes, et c’est moins notre désir d’équité que notre vanité qui est blessée. Mais de ce que notre morale n’est pas proportionnée à l’énormité de l’univers et à ses destinées infinies, il ne suit pas que nous devions l’abandonner, car elle est proportionnée à notre stature et à nos destinées restreintes.

Au surplus, l’injustice de la nature fût-elle incontestable, il faudrait examiner l’autre question qui reste entière, à savoir, s’il est ordonné à l’homme de suivre la nature dans son injustice. Ici, écoutons-nous nous-mêmes, plutôt que d’écouter une voix si formidable que nous ne saisissons aucune des paroles qu’elle profère. Notre raison et notre instinct nous disent qu’il est légitime de suivre le conseil de la nature, mais ils disent aussi qu’il ne faut point le suivre lorsqu’il heurte en nous un autre instinct également profond qui est l’instinct du juste et de l’injuste. Et si les instincts se rapprochent de la vérité et doivent être respectés à proportion de leur force, celui-ci est peut-être le plus puissant, puisqu’il a lutté seul jusqu’à ce jour contre tous les autres et n’est pas encore ébranlé. L’heure n’est pas venue de le renier. Hommes, il nous faut, en attendant d’autres certitudes, demeurer justes dans la sphère humaine. Nous ne voyons ni assez loin ni assez clair pour être justes dans une autre. Ne nous hasardons pas dans une sorte d’abîme, dont les races et les peuples trouvent sans doute l’issue, mais où l’homme en tant qu’homme ne doit pas pénétrer. L’injustice de la nature finit par devenir de la justice pour l’espèce, elle a le temps d’attendre et cette injustice est à sa taille. Mais nous, tout cela nous écrase, et nous comptons trop peu de jours. Laissons la force régner dans l’univers et l’équité dans notre cœur. Si la race est irrésistiblement et, je pense, justement injuste, si la foule même paraît avoir des droits que n’a pas l’homme isolé, et commet parfois de grands crimes inévitables et salutaires, le devoir de chaque individu dans la race, le devoir de tout homme dans la foule, est de demeurer juste au centre de toute la conscience qu’il parvient à réunir et à maintenir en lui-même. Nous n’aurons qualité pour abandonner ce devoir que lorsque nous saurons toutes les raisons de la grande injustice apparente; et celles qu’on nous donne: la conservation de l’espèce, la reproduction et la sélection des plus forts, des plus habiles et des «mieux adaptés», ne sont pas suffisantes à déterminer un changement si effroyable. Certes, chacun de nous doit tâcher d’être le plus fort, le plus habile, et de s’adapter le mieux possible aux nécessités de la vie qu’il ne peut transformer; mais à considérer les qualités qui le font vaincre, manifestent sa puissance morale et son intelligence, et le rendent réellement heureux, le plus habile, le plus fort, et le «mieux adapté», c’est jusqu’ici le plus humain, le plus honnête et le plus juste.

XXIII

«Plus est en moi», dit une belle devise inscrite sur les poutres et au fronton des cheminées d’une vieille demeure patricienne que visitent à Bruges les voyageurs, et qui est située à l’angle de l’un de ces quais mélancoliques et tendres, abandonnés, inanimés, et cependant riants, comme dans une peinture. Plus est en moi, toutes les lois morales, tous les mystères intelligents s’y trouvent, peut dire l’humanité. Il est possible qu’il y en ait bien d’autres au-dessus et au-dessous de nous; mais si nous devons les ignorer toujours, ils sont pour nous comme s’ils n’étaient point, et si un jour nous apprenions qu’ils existent, nous ne l’apprendrions que parce que, à notre insu, ils étaient en nous-mêmes et nous appartenaient déjà. «Plus est en moi», et peut-être avons-nous le droit d’ajouter: «Et je n’ai rien à craindre de ce qui est en moi».

En tout cas, c’est en nous que se trouve toute la région active et habitée du grand mystère de la justice.

Quant aux autres régions, elles sont inconsistantes, probablement imaginaires et bien certainement désertes et stériles. Sans doute l’humanité y a trouvé des illusions utiles, encore qu’elles ne fussent pas toujours inoffensives, et, s’il est hasardeux de soutenir que toutes les illusions doivent être détruites, il faut néanmoins qu’il n’y ait pas un désaccord trop manifeste entre elles et notre conception de l’univers. Aujourd’hui, nous voulons, en toutes choses, l’illusion de la vérité. Elle n’est peut-être ni la dernière, ni la meilleure, ni la seule possible, mais c’est celle qui pour le moment nous paraît la plus honnête, et la plus nécessaire. Bornons-nous donc à constater l’admirable amour de justice et de vérité qui est au cœur de l’homme. En restreignant ainsi notre admiration à la région incontestée, peut-être arriverons-nous à savoir ce qu’est cette passion qui est le signe humain par excellence, mais nous apprendrons sans nul doute,--et c’est le plus important,--de quelle manière il est possible de l’agrandir et de la purifier. En voyant la justice fonctionner sans relâche dans le seul temple où elle fonctionne réellement, c’est-à-dire en nous-mêmes, en la voyant se mêler à toutes nos pensées, à toutes nos actions, nous n’aurons pas de peine à découvrir ce qui l’éclaire et ce qui l’obscurcit, ce qui la guide et ce qui la trompe, ce qui la nourrit et ce qui l’affaiblit, ce qui l’attaque et ce qui la défend.

XXIV

Est-elle l’instinct de défense et de conservation de l’humanité? Est-elle le produit le plus pur de notre raison, ou bien y retrouve-t-on un grand nombre de ces forces sentimentales qui ont si fréquemment raison contre la raison même, et qui ne sont au fond qu’une sorte de raison inconsciente et plus vaste, à laquelle la raison consciente apporte presque toujours une approbation étonnée quand elle arrive aux lieux d’où ces bons sentiments voyaient depuis longtemps ce qu’elle ne voyait pas encore? De quoi dépend-elle davantage, de notre caractère ou de notre intelligence? Questions qui ne sont peut-être pas oiseuses si l’on se demande ce qu’il convient de faire pour donner toute sa force et tout son éclat à cet amour de la justice qui est le joyau central de l’âme humaine. Tous les hommes aiment la justice, mais tous ne l’aiment pas du même amour, farouche et exclusif. Tous n’ont pas les mêmes scrupules, la même sensibilité, ni la même certitude. Nous rencontrons des êtres d’une intelligence très développée, dont le sentiment du juste et de l’injuste est infiniment moins délicat et moins sûr que chez d’autres d’une intelligence apparemment très médiocre; et cette portion de nous-mêmes, mal connue et mal définie, qu’on nomme le caractère a ici une grande influence. Mais il est difficile d’évaluer ce qu’un caractère simplement honnête suppose d’intelligence plus ou moins inconsciente. Au surplus, il importe avant tout d’apprendre de quelle manière il est possible d’éclairer et d’augmenter en nous l’amour de la justice; et à ce point de vue une chose est certaine, à savoir que notre caractère commence par échapper à l’action directe de notre bonne volonté, au lieu que le développement de notre intelligence y est en grande partie soumis; on devient meilleur en devenant plus intelligent; et il est loisible à tout homme de cultiver et d’étendre son intelligence. C’est donc en passant par notre intelligence que nous améliorerons cette portion de l’amour de la justice qui ressortit à notre caractère, car, à mesure que l’intelligence s’élève et s’éclaire, elle parvient à dominer, à éclairer, à transformer nos sentiments et nos instincts.

Mais n’allons plus placer ni interroger cet amour dans une sorte d’infini surhumain et souvent inhumain. Il ne participerait ni de la grandeur ni de la beauté que cet infini peut avoir, il serait incohérent et inactif comme lui. Tandis qu’en apprenant à le trouver et à l’écouter en nous-mêmes, où il est réellement, en voyant de quelle manière il profite de toutes les acquisitions de notre esprit, de toutes les joies et de toutes les souffrances de notre cœur, nous saurons bientôt ce qu’il faut faire pour l’augmenter et l’épurer.

XXV

Notre tâche ainsi réduite, sera suffisamment longue et laborieuse. Augmenter, épurer en nous l’idée de justice, savons-nous comment l’entreprendre? Nous voyons à peu près de quel idéal il faut nous rapprocher, mais que cet idéal est encore altérable et trompeur! Il est diminué de tout ce que nous n’apercevons pas, de tout ce que nous regardons incomplètement, de tout ce que nous n’interrogeons pas assez profondément. Il n’en est guère qui soit menacé de dangers plus sournois, victime d’oublis plus extraordinaires ou d’erreurs aussi peu vraisemblables. Il n’en est point que nous devions entourer de plus de craintes, de plus de curiosité pieuse et passionnée, de plus de sollicitude. Ce qui nous paraît irréprochablement juste à cette heure n’est probablement qu’une très petite portion de ce qui nous paraîtrait juste si nous changions de place. Il suffit de comparer ce que nous faisions hier à ce que nous faisons aujourd’hui, et ce que nous faisons aujourd’hui paraîtra plein de fautes contre l’équité, s’il nous est donné de nous élever davantage et de le comparer à ce que nous ferons demain. Un événement a lieu; une pensée s’éclaire, un devoir envers nous même se précise, une relation inattendue se manifeste, et toute l’organisation de notre justice intérieure chancelle et se transforme. Si peu que nous avancions, il nous serait impossible de recommencer à vivre au milieu de bien des tristesses dont nous avons été la cause involontaire, parmi certains découragements que nous avons semés sans le savoir, et pourtant, lorsqu’ils naissaient autour de nous, il nous semblait que nous avions raison, et nous ne croyions pas être injustes. Et de même aujourd’hui, nous sommes satisfaits de notre bonne volonté; nous nous disons que personne ne souffre par notre faute; nous sommes persuadés que nous n’arrêtons pas un sourire, que nous n’interrompons pas un murmure de bonheur, que nous n’abrégeons pas une minute de paix et d’amour; et peut-être n’apercevons-nous point, à notre droite ou à notre gauche, une injustice sans limite qui couvre les trois quarts de notre vie.

XXVI