Part 2
Au reste, nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre de l’indifférence de l’univers et à la déclarer monstrueuse et incompréhensible. Nous n’avons pas le droit de nous étonner d’une injustice à laquelle nous prenons une part très active. Il n’y a, il est vrai, nulle trace de justice dans les accidents, dans les maladies, ni dans la plupart des hasards de la vie extérieure qui frappent aveuglément le bon et le méchant, le traître et le héros, la sœur de charité et l’empoisonneuse. Mais nous rangeons volontiers sous la rubrique: «Injustice de l’Univers» un grand nombre d’injustices exclusivement humaines et infiniment plus fréquentes et plus meurtrières que la tempête, la maladie et l’incendie. Je ne parle pas de la guerre; on pourrait m’objecter qu’on l’attribue moins à la nature qu’à la volonté des peuples ou des rois. Mais la pauvreté, par exemple, que nous mettons encore au nombre des maux irresponsables, au même titre que la peste ou le naufrage, la pauvreté avec ses douleurs écrasantes et ses déchéances héréditaires, combien de fois n’est-elle pas imputable à l’injustice de notre état social qui n’est que le total des injustices de l’homme? Pourquoi, au spectacle d’une misère imméritée, cherchons-nous dans le ciel un juge ou une cause impénétrable, comme s’il s’agissait d’un coup de foudre? Oublions-nous qu’ici nous nous trouvons dans la partie la mieux connue et la plus sûre de notre domaine et que c’est nous qui organisons la misère et la distribuons aussi arbitrairement, au point de vue moral, que le feu distribue ses ravages et la maladie ses souffrances? Est-il raisonnable de nous étonner que l’océan ne tienne pas compte de l’état d’âme de sa victime, alors que nous, qui avons une âme, c’est-à-dire l’organe par excellence de la justice, nous ne tenons pas compte de l’innocence de milliers de misérables qui sont nos victimes? Est-ce une excuse suffisante que d’éloigner de nos soucis quotidiens, pour en faire une force fatale, une force qui est tout entière dans nos mains? En vérité, nous sommes d’étranges juges et d’étranges amants d’une justice idéale! Nous frémissons d’un bout du monde à l’autre, devant une erreur judiciaire, mais l’erreur qui condamne à la misère les trois quarts de nos frères, et qui est aussi purement humaine que l’erreur d’un tribunal, nous l’attribuons à je ne sais quelle puissance inaccessible et implacable. Que l’enfant d’un brave homme de notre voisinage naisse aveugle, idiot ou contrefait, nous irons chercher n’importe où, jusque dans les ténèbres d’une religion que nous ne pratiquons plus, un dieu quelconque pour interroger sa pensée; mais si l’enfant naît pauvre, ce qui d’habitude, non moins que l’infirmité la plus grave, rabaisse de plusieurs degrés la destinée d’un être, nous ne songerons pas à poser une seule question au Dieu qui est partout où nous sommes, puisqu’il n’est fait que de nos volontés. Avant de désirer un juge idéal il serait nécessaire d’épurer nos idées, car ce juge participera des tares de ces idées. Avant de nous plaindre de l’indifférence de la nature et d’y chercher une équité qui n’y est point, il serait sage d’attaquer, dans nos régions humaines, une iniquité qui s’y trouve, et quand elle ne s’y trouvera plus, la part réservée aux injustices du hasard paraîtra probablement réduite de deux tiers. Elle sera, en tout cas, plus diminuée que si nous avions rendu l’orage raisonnable, le volcan perspicace, l’avalanche avisée, le froid et le chaud circonspects, la maladie judicieuse, la mer intelligente et attentive à nos vertus et à nos intentions secrètes. Il y a, en effet, beaucoup plus de pauvres que de naufragés ou de victimes d’accidents matériels, et beaucoup plus de maladies dues à la misère qu’aux caprices de notre organisme, ou à l’hostilité des éléments.
XI
Pourtant, nous aimons la justice. Nous vivons, il est vrai, au sein d’une grande injustice, mais il faut ajouter qu’il n’y a pas longtemps que nous en avons acquis la certitude et nous cherchons encore le moyen de la faire disparaître. Elle était si ancienne, l’idée de Dieu, du destin et des volontés mystérieuses de la nature s’y mêlait si intimement, elle est encore si étroitement liée à la plupart des puissances injustes de l’univers, que c’est d’hier seulement que nous essayons d’isoler les forces purement humaines qui s’y trouvent. Et si nous parvenons à les isoler, à les reconnaître et à les séparer définitivement de celles sur lesquelles nous n’avons aucune influence, cela sera plus important à la justice que tout ce que l’humanité a trouvé jusqu’ici dans sa recherche de la justice.
Car dans l’injustice sociale, ce n’est pas la part humaine qui est capable d’arrêter notre désir passionné d’équité, mais celle qu’un grand nombre attribue encore à Dieu, à une sorte de fatalité, à d’imaginaires lois de la nature.
XII
Cette dernière part, cette part inactive diminue chaque jour. Non pas que le mystère de la justice disparaisse. Il est bien rare qu’un mystère disparaisse; d’ordinaire il ne fait que changer de place. Mais il est souvent très important, très désirable qu’on parvienne à le changer de place. D’un certain point de vue, tout le progrès de la pensée humaine se réduit à deux ou trois changements de ce genre; à avoir délogé deux ou trois mystères d’un lieu où ils faisaient du mal, pour les transporter dans un autre où ils deviennent inoffensifs, où ils peuvent faire du bien. Parfois même, sans que le mystère change de place, il suffit qu’on réussisse à lui donner un autre nom. Ce qui s’appelait «les dieux», aujourd’hui on l’appelle «la vie». Et si la vie est aussi inexplicable que les dieux, nous y avons du moins gagné que personne n’a le droit de parler ou de nuire en son nom. Le but de la pensée humaine n’est probablement pas de détruire le mystère ou de l’amoindrir. Cela ne semble pas possible. On peut croire qu’il y aura toujours la même quantité de mystère autour de ce monde, attendu que le propre de ce monde, en même temps que le propre du mystère, est d’être infini. Mais la pensée honnêtement humaine veut déterminer avant tout la situation des mystères véritables et irréductibles. Elle veut arracher à ces mystères tout ce qui ne leur appartient pas, tout ce qui n’en fait pas partie, tout ce que nos erreurs, nos terreurs et nos mensonges y ont ajouté. Et à mesure que tombent les mystères artificiels, elle voit s’élargir l’océan du mystère réel, qui est le mystère de la vie, de son but et de son origine, le mystère de sa propre existence, le mystère qu’on a appelé «l’accident primitif» ou «l’essence peut-être inconnaissable de la réalité».
XIII
Où était situé le mystère de la justice? Il remplissait le monde. Tantôt il se trouvait dans les mains des dieux, tantôt il enveloppait et dominait les dieux même. On l’avait mis partout excepté dans l’homme. Il occupait les cieux, animait les rochers, l’atmosphère et les mers, peuplait un univers inaccessible. On interroge enfin ses retraites imaginaires, on ébranle son trône de nuages, on le presse, on l’examine; il s’évanouit, et, au moment où nous croyons qu’il n’est plus, voici qu’il reparaît et se redresse au fond de notre cœur. Et c’est encore un mystère qui se rapproche de l’homme et se résorbe en lui. Car nous devenons presque toujours le dernier refuge et la véritable demeure des mystères que nous voulions anéantir. C’est en nous qu’ils retrouvent enfin le foyer qu’ils avaient abandonné pour parcourir l’espace dans le premier délire de leur jeunesse; et c’est en nous aussi que nous devons prendre l’habitude de les rejoindre, et de les interroger. Il est en effet aussi admirable, aussi inexplicable que l’homme ait dans son cœur un immuable instinct de justice, qu’il était admirable et inexplicable que les dieux ou les forces de l’univers fussent justes. Il est aussi difficile de rendre compte de l’essence de notre mémoire, de notre volonté, de notre intelligence, qu’il était difficile de rendre compte de la mémoire, de la volonté et de l’intelligence des puissances invisibles ou des lois de la nature; et si c’est l’inconnu ou l’inconnaissable qu’il nous faut pour ennoblir notre curiosité, si nous avons besoin de l’infini et du mystère pour entretenir notre ardeur, nous ne perdrons pas un seul des affluents de l’inconnu ou de l’inconnaissable en ramenant enfin le grand fleuve dans son lit primitif; nous ne fermerons pas une seule des routes de l’infini, nous n’amoindrirons pas d’une ligne le plus contesté des mystères véritables. Ce qu’on enlève aux cieux se retrouve dans le cœur de l’homme. Mais mystère pour mystère, préférons celui qui est certain à celui qui est douteux, celui qui est proche à celui qui est loin, celui qui est en nous et qui nous appartient à celui qui était hors de nous et qui avait sur nous une influence très funeste. Mystère pour mystère, n’interrogeons plus les messagers, mais le souverain qui les envoyait; n’interrogeons plus ceux qui fuyaient en silence aux premières questions, mais notre propre cœur, qui renferme en même temps la question et la réponse, et qui peut-être un jour se souviendra de celle-ci.
XIV
Dès lors, il nous sera possible de répondre à plus d’une question inquiétante sur la répartition souvent très équitable des peines et des récompenses parmi les hommes. Et il ne s’agit pas seulement des peines et des récompenses intérieures et morales, mais encore de celles qui sont visibles et parfaitement matérielles. Ce n’est pas absolument sans raison que l’humanité croit depuis son origine que la justice imprègne et anime pour ainsi dire tous les objets du monde où nous vivons. Pour expliquer cette croyance, il ne suffit pas de constater que nos grandes lois morales ont été forcément adaptées aux grandes lois de la vie de la matière. Il y a autre chose. Tout ne se borne pas, dans toutes les circonstances, à un simple rapport de cause à effet entre la transgression et le châtiment. Souvent aussi on y découvre un élément moral, et, bien que les choses ne l’y aient pas mis, bien qu’il n’ait été créé que par nous, il n’en est pas moins réel et puissant. S’il n’y a pas de justice physique proprement dite, s’il y a une justice psychologique tout intérieure et dont nous parlerons bientôt, il y a aussi une justice psychologique qui est en relation constante avec le monde physique; et c’est cette justice que nous attribuons à l’on ne sait quel principe invisible et universel. Nous avons tort de prêter à la nature des intentions morales, et d’agir sous l’empire de la crainte du châtiment ou de l’espoir de la récompense qu’elle nous réserve. Mais cela ne veut pas dire que même matériellement il n’y ait pas de récompense pour le bien, ni de châtiment pour le mal. Il y en a incontestablement, mais ils ne viennent pas d’où nous croyons; et en croyant qu’ils viennent d’un lieu inabordable, qu’ils nous dominent, nous jugent et nous dispensent par conséquent de nous juger nous-mêmes, nous commettons l’erreur la plus dangereuse, car aucune n’influe davantage sur notre manière de nous défendre contre le malheur et d’aller à la conquête légitime du bonheur.
XV
La somme de justice que nous trouvons malgré tout dans la nature, ce n’est pas de la nature qu’elle provient, mais de nous seuls, qui la mettons à notre insu dans la nature, en nous mêlant aux choses, en les animant et en nous en servant. Dans notre vie, il n’y a pas seulement le coup de foudre, l’accident ou la maladie, qui, quelles que soient nos pensées, nous frappe à l’improviste, de droite ou de gauche, sans raison apparente. Il y a d’autres cas, et bien plus nombreux, où nous agissons directement sur les objets et sur les êtres qui nous entourent, où nous les pénétrons de notre personnalité, où les forces de la nature deviennent les instruments de nos pensées; et quand nos pensées sont injustes, elles abusent de ces forces, provoquent nécessairement des représailles et appellent le châtiment et le malheur. Mais la réaction morale n’est pas dans la nature; elle sort de nos propres pensées ou des pensées des autres hommes. Ce n’est pas dans les choses, c’est en nous que se trouve la justice des choses. C’est notre état moral qui modifie notre conduite envers le monde extérieur, et nous met en guerre avec lui, parce que nous sommes en guerre avec nous-mêmes, avec les lois essentielles de notre esprit et de notre cœur. La justice ou l’injustice de notre intention n’a aucune influence sur l’attitude de la nature à notre égard; mais elle en a une presque toujours décisive sur notre attitude à l’égard de la nature. Ici, comme lorsqu’il était question de la justice sociale, nous attribuons à l’univers ou à un principe inintelligible et fatal un rôle que nous jouons nous-mêmes; et quand nous disons que la justice, la nature, le ciel ou les choses nous punissent, se révoltent et se vengent, c’est en réalité l’homme qui punit l’homme à travers les choses, la nature humaine qui se révolte, et la justice humaine qui se venge.
XVI
Je citais un jour l’exemple de Napoléon et de ses trois injustices les plus criantes et les plus célèbres qui furent aussi les trois injustices les plus funestes à sa fortune. Ce fut d’abord l’assassinat du duc d’Enghien, condamné par ordre, sans jugement et sans preuves, et exécuté dans les fossés de Vincennes. Assassinat qui sema autour du dictateur inique des haines désormais implacables et un désir de vengeance qui ne désarma plus. Ce fut ensuite l’odieux guet-apens de Bayonne, où il attira par de basses intrigues, pour les dépouiller de leur couronne héréditaire, les débonnaires et trop confiants Bourbons d’Espagne, l’horrible guerre qui s’ensuivit, où s’engloutirent trois cent mille hommes, toute l’énergie, toute la moralité, la plus grande partie du prestige, presque toutes les certitudes, presque tous les dévouements et toutes les destinées heureuses de l’Empire. Ce fut enfin l’effroyable et inexcusable campagne de Russie, qui aboutit au désastre définitif de sa fortune dans les glaces de la Bérézina et les neiges de la Pologne.
Il y a, disais-je à ce propos, de très nombreuses causes à ces catastrophes prodigieuses, mais en remontant lentement à travers toutes les circonstances, à travers tous les accidents plus ou moins imprévus, jusqu’à l’altération d’un caractère, jusqu’aux imprudences, aux violences, aux folies et à l’enivrement d’un génie, jusqu’à la trahison d’une fortune heureuse, n’est-ce pas l’ombre silencieuse de la justice humaine méconnue que l’on croit voir debout près de la source du malheur? Justice humaine qui n’a rien de bien surnaturel, rien de bien mystérieux après tout, faite de revendications très explicables, de mille petits faits très réels, d’innombrables abus, d’innombrables mensonges, et nullement sortie, en un moment tragique, inopinée et tout armée, comme la Minerve antique, du front formidable et décisif du Destin. Il n’y a qu’une chose mystérieuse en tout ceci: c’est la présence éternelle de la justice humaine; mais nous savons que la nature de l’homme est très mystérieuse. Que ce mystère nous retienne en attendant. Il est le plus certain, le plus profond, le plus salutaire. C’est le seul qui ne paralysera jamais notre énergie bienfaisante. Et si dans toute vie nous ne trouvons pas, comme dans celle de Napoléon, cette ombre patiente et vigilante, si la justice n’est pas toujours aussi active, aussi irrécusable, il n’en est pas moins utile de la signaler dès qu’on l’aperçoit quelque part. En tout cas, elle fait naître un doute et une interrogation qui donnent de meilleurs conseils qu’une négation ou une affirmation gratuite, paresseuse et aveugle, telle que nous nous en permettons si souvent, car, dans toutes les questions de ce genre, il s’agit bien moins de prouver que de rendre attentif et d’inspirer un certain respect courageux et grave pour tout ce qui demeure encore inexplicable dans les actions des hommes, dans leur enchaînement à des lois qui semblent générales, et dans leurs conséquences.
XVII
Appliquons-nous à découvrir en nous l’action vraiment fatale du grand mystère de la justice. Dans le cœur de celui qui commet une injustice se joue un drame ineffaçable, qui est le drame par excellence de la nature humaine, et ce drame est d’autant plus dangereux, d’autant plus funeste, que l’homme est plus grand et qu’il sait plus de choses.
Un Napoléon a beau se dire, en ces minutes agitées, que la morale d’une grande vie ne saurait être aussi simple que celle d’une vie ordinaire; qu’une volonté active et forte a des prérogatives que ne possède pas une volonté stagnante et faible; qu’on peut d’autant plus légitimement négliger certains scrupules de conscience que ce n’est pas par ignorance ou par faiblesse qu’on les néglige, mais parce qu’on les regarde de plus haut que le commun des hommes, qu’on a un but grandiose et glorieux, et que cette négligence passagère et volontaire est une victoire de l’intelligence et de la force; qu’il n’y a aucun danger à faire le mal, quand on sait qu’on le fait, et pourquoi. Tout cela ne trompe guère le fond de notre nature. Un acte d’injustice ébranle toujours la confiance qu’un être avait en soi et dans sa destinée. Il a renoncé à un moment donné, et généralement des plus graves, à ne compter que sur soi, cela ne s’oublie point, et désormais il ne se retrouvera plus tout entier. Il a rendu confuse et probablement corrompu sa fortune en y introduisant des puissances étrangères. Il a perdu le sentiment exact de sa personnalité et de sa force. Il ne distingue plus nettement ce qu’il doit à lui-même de ce qu’il emprunte sans cesse aux collaborateurs pernicieux que sa défaillance appela. Il n’est plus le général qui ne compte que des soldats disciplinés dans l’armée de ses pensées; il est le chef illégitime qui n’a que des complices. Il a abandonné cette dignité de l’homme qui ne veut d’autre gloire que celle à laquelle il ne faut pas sourire tristement dans son cœur, comme on sourirait à une femme infidèle, dans un amour ardent et malheureux.
L’homme réellement fort examine avec soin les louanges et les avantages que ses actions lui ont acquis, et rejette en silence tout ce qui dépasse une certaine ligne qu’il a tracée dans sa conscience. Il est d’autant plus fort que cette ligne serre de plus près celle que la vérité secrète qui vit au fond de toute chose y a tracée aussi. Un acte d’injustice est presque toujours un aveu d’impuissance que l’on se fait à soi-même, et il ne faut pas beaucoup d’aveux de ce genre pour révéler à l’ennemi l’endroit le plus vulnérable d’une âme. Commettre une injustice pour obtenir un peu de gloire ou pour sauver celle qu’on a, c’est s’avouer qu’il n’est pas possible que l’on mérite ce qu’on désire ou ce que l’on possède; c’est confesser que l’on ne peut loyalement remplir le rôle qu’on a choisi. Malgré tout, on s’y veut maintenir, et ce sont les erreurs, les fantômes et les mensonges qui entrent dans la vie.
Enfin, après deux ou trois perfidies, deux ou trois trahisons, quelques infidélités, un certain nombre de mensonges, d’abandons et de faiblesses coupables, notre passé ne nous offre plus qu’un spectacle décourageant; or, nous avons besoin que notre passé nous soutienne. C’est en lui que nous nous connaissons réellement, c’est lui qui, dans nos doutes, vient nous dire: «Puisque vous avez fait ceci, vous pourrez faire cela. Dans ce danger, dans ce moment d’angoisse, vous n’avez pas désespéré, vous avez eu foi en vous-même, et vous avez vaincu. Les circonstances sont pareilles, gardez intacte votre foi, l’étoile sera fidèle.» Mais que répondrons-nous lorsque notre passé n’ose plus nous parler qu’à voix basse: «Vous n’avez réussi que grâce à l’injustice et au mensonge; par conséquent, il vous faudra mentir, il vous faudra tromper encore»? Nul homme n’aime à reporter ses regards sur une déloyauté, sur un abus de confiance, sur une bassesse, sur une cruauté; et tout ce que nous ne pouvons considérer d’un regard ferme, clair, paisible et satisfait, dans nos jours qui ne sont plus, trouble et limite l’horizon que forment au loin les jours qui ne sont pas encore. C’est en contemplant longuement notre passé que notre œil acquiert la force indispensable pour sonder l’avenir.
XVIII
Non, ce n’est point parce que les choses sont justes que Napoléon fut puni de ses trois grandes injustices, et que nous serons punis des nôtres d’une manière moins retentissante, mais non moins douloureuse. Ce n’est point parce qu’il y a, «s’étendant aussi loin que la voûte des cieux», une justice irrésistible et qu’il est impossible de séduire ou d’égarer. C’est parce que l’esprit et le caractère de l’homme, tout son être moral, en un mot, ne peut vivre et agir que dans la justice. Dès qu’il en sort, il sort de son élément naturel, il est pour ainsi dire transporté dans une planète qu’il ne connaît point, où le sol se dérobe sous ses pas, où tout le déconcerte; car si l’intelligence la plus humble se sent «chez elle» dans la justice et peut prédire sans peine toutes les suites d’un acte juste, l’intelligence la plus profonde et la plus perspicace est dépaysée dans l’injustice même qu’elle a créée, et ne parvient jamais à prévoir la dixième partie de ses conséquences. Il suffit que le génie tente de s’écarter du sentiment d’équité qui est au cœur du simple paysan, pour qu’il ne sache plus où il se trouve; que sera-ce quand il outrepassera les bornes de sa propre justice? Car la justice qui s’élève à la suite de l’intelligence met des bornes nouvelles autour de tout ce qu’elle découvre, en même temps qu’elle raffermit les anciennes que l’instinct avait posées et les rend de plus en plus infranchissables. Tout nous manque à la fois sitôt que nous transgressons la ligne primitive de l’équité, un mensonge engendre cent mensonges, et une trahison nous revient par mille trahisons. Tant que nous sommes dans la justice, nous marchons dans la confiance, car il y a des choses que les plus fourbes mêmes ne peuvent pas trahir; mais du moment que nous entrons dans l’injustice, nous devons nous défier de nos plus loyaux serviteurs, car il y a des choses auxquelles ils ne peuvent point rester fidèles. Tout notre organisme moral est fait pour vivre dans la justice, comme notre organisme physique est fait pour vivre dans l’atmosphère de notre globe. Toutes nos facultés comptent sur elle bien plus intimement que sur les lois de la gravitation, de la chaleur ou de la lumière, et quand on les plonge dans l’injustice, on les plonge réellement dans l’inconnu et dans l’hostilité. Tout en nous est fait en vue de la justice, tout y va, tout nous y porte et tout s’y précipite, au lieu qu’au fond de l’injustice nous luttons constamment contre nos propres forces; et lorsqu’à l’heure du châtiment inévitable les choses, le ciel, l’univers ou l’invisible révoltés nous semblent justes enfin, en prenant parti contre nous qui pleurons et qui nous repentons, ce n’est pas qu’ils le soient ou l’aient jamais été, mais c’est nous, malgré nous, qui sommes demeurés justes dans l’injustice même.
XIX