Le temple enseveli

Part 10

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Certes, c’est une des plus profondes tristesses humaines, que d’avoir dans son passé des injustices dont toutes les routes sont, pour ainsi dire, barrées derrière nous, dont il n’est plus possible de retrouver, de rejoindre, de relever ou de consoler les victimes. C’est une des douleurs qui s’oublient le moins vite que d’avoir abusé de sa force pour dépouiller le faible qui a définitivement succombé; d’avoir iniquement et mortellement fait souffrir un cœur qui nous aimait, ou simplement méconnu une affection touchante qui s’offrait. Il est nécessaire que cela pèse d’un grand poids sur notre existence. Mais selon le point où nous avons fixé notre conscience actuelle, il dépend de nous que ce poids fasse descendre ou remonter toute notre destinée morale. Il est inévitable,--car presque rien ne meurt de ce que nous faisons,--il est inévitable que beaucoup d’injustices commises ressuscitent quelque jour, pour réclamer les parts qui leur demeurent dues, et commencer de légitimes représailles. Elles atteindront alors notre vie extérieure; mais avant de pouvoir toucher à l’être intime qui est au centre de cette vie, elles seront forcées de passer par le jugement que nous avons déjà porté sur nous-mêmes; et la qualité de ce jugement déterminera l’attitude de ces mystérieuses envoyées qui viennent des profondeurs où s’élabore l’éternel équilibre des effets et des causes. Si nous nous sommes sincèrement interrogés et condamnés du haut de notre conscience nouvelle, ce ne seront point de soudaines et menaçantes revendicatrices que nous verrons surgir de toutes parts, mais de bienveillantes visiteuses, presque des amies attendues, qui s’approcheront en silence. Elles savent d’avance qu’elles trouveront un homme qui n’est plus le coupable qu’elles cherchent; et, au lieu des idées de révolte, de désespoir, de haine, au lieu des châtiments qui dégradent ou qui tuent, elles verseront dans notre cœur les pensées et les peines qui ennoblissent, purifient et consolent.

X

Entre beaucoup de choses, qui dérivent presque toutes d’un même principe de confiance et d’ardeur, ce qui différencie les heureux et les forts de ceux qui pleurent et sont découragés, c’est bien moins ce qu’ils ont fait ou subi que la manière dont ils savent se rappeler ce qu’ils firent ou subirent. A le prendre en soi, il n’y a de passé heureux pour personne; et les privilégiés du destin, s’ils considèrent ce qui demeure des années écoulées dans le plus grand bonheur, ont peut-être plus de raison de s’attrister que les infortunés qui parcourent les restes d’une vie de misère. Tout ce qui fut un jour et n’est plus aujourd’hui incline à la tristesse, surtout ce qui fut très beau et très heureux. L’objet des regrets--que ceux-ci se tournent vers ce qui a été ou ce qui aurait pu être--est donc à peu près le même pour tous les hommes; et leur tristesse devrait être identique. Pourtant, elle ne l’est point; ici elle règne sans interruption, et là-bas ne se montre qu’à de longs intervalles. Il faut donc qu’elle dépende d’autre chose que des faits accomplis. Elle dépend de la façon dont l’homme agit sur eux. Les vainqueurs de ce monde, ceux qui ne perdent pas leur temps à fermer l’horizon avec de l’immuable et de l’irréparable imaginaires, ceux qui semblent naître chaque matin dans un monde qui naît sans cesse à l’avenir, ceux-là savent d’instinct que ce qui paraît ne plus exister, existe toujours vierge, que ce qu’on croit fini est en train de s’achever. Ils savent que les années que le temps leur a prises sont encore en travail, et sous leur nouveau maître n’obéissent qu’à l’ancien. Ils savent que leur passé est toujours en mouvement; qu’hier qui fut lugubre, infirme ou très coupable, reviendra tout joyeux, innocent, rajeuni, sur la route de demain. Ils savent que leur image n’est pas encore fixée dans les jours écoulés, qu’il suffit d’une pensée ou d’un acte décisifs pour bouleverser toute l’œuvre. Ils savent que, si vieille, si compacte que soit l’ombre étendue derrière eux, ils n’ont qu’à faire un geste d’allégresse ou d’espoir pour que l’ombre aussitôt l’imite et le prolonge jusqu’aux petites ruines de leur première enfance, et tire de ces débris des trésors imprévus. Ils savent que tout peut s’embellir et devenir meilleur rétroactivement, et que les morts eux-mêmes casseront leurs sentences au fond de leurs tombeaux pour juger à nouveau un passé qu’aujourd’hui vient de faire revivre et de transfigurer.

Ils sont heureux ceux qui trouvent cet instinct aux plis de leur berceau. Mais ceux qui ne l’ont point ne peuvent-ils l’imiter, et l’une des missions de la sagesse humaine n’est-elle pas de nous faire acquérir les instincts salutaires que la nature nous avait refusés?

XI

Ne nous endormons point dans notre passé. Plus il est heureux ou glorieux, plus il doit nous être suspect s’il tend à s’arrondir en voûte sur notre vie, s’il ne change pas sans cesse sous notre œil, si le présent s’accoutume à le visiter, non plus comme un bon ouvrier qui s’y rend pour y faire le travail auquel l’appellent les ordres d’aujourd’hui, mais comme un pèlerin passif et trop crédule qui se contente de contempler de belles ruines immobiles.

Et n’ayons pas pour lui le respect profond que l’instinct nous impose, si ce respect nous fait craindre d’en troubler la belle ordonnance. Mieux vaut un passé ordinaire, qui se tient à sa place dans sa brume, qu’un passé somptueux qui prétend régenter ce qui ne lui appartient plus. Mieux vaut un présent médiocre mais bien vivant, et qui agit comme s’il était seul au monde, qu’un présent qui se meurt fièrement dans les chaînes d’un merveilleux jadis. Un pas que nous faisons à cette heure vers un but incertain a plus d’importance pour nous que les mille lieues que nous avons faites autrefois vers une victoire éclatante mais périmée. Notre passé n’eut d’autre mission que de nous élever au moment où nous sommes, et de nous y fournir les armes, l’expérience, la pensée et la joie nécessaires. Qu’à ce moment précis, il nous retire ou détourne sur lui une parcelle de notre énergie; si glorieux qu’il ait été, il ne fut qu’inutile, et il eût mieux valu qu’il n’eût pas existé. Quand nous lui permettons d’entraver un geste que nous allions faire, c’est alors que notre mort commence, et que les édifices de l’avenir prennent subitement la forme de tombeaux.

XII

Il est d’autres passés plus dangereux encore que les passés de bonheur et de gloire; ce sont ceux que peuplent des fantômes trop puissants et trop chers. Ils sont nombreux ceux qui périssent dans les enlacements de ses ombres aimées. N’oublions pas ceux qui ne sont plus là; mais que leur présence idéale, au lieu d’être une peine, soit une consolation. Recueillons et gardons dans une âme fidèle et heureuse en ses larmes, les jours qu’ils nous donnèrent. En s’en allant ils nous ont laissé le plus pur de ce qu’ils furent, ne perdons pas dans les mêmes ténèbres ce qu’ils nous ont laissé et ce que la mort nous a pris. Si eux-mêmes revenaient sur la terre, sages, puisqu’ils ont vu ce que nous cache encore la lumière éphémère, ils nous diraient, je pense: «Ne pleurez pas ainsi. Loin de nous ranimer, vos larmes nous épuisent, puisqu’elles vous épuisent. Détachez-vous de nous, ne pensez plus à nous, tant que notre pensée ne mêle que des pleurs à la vie qui nous reste dans votre propre vie. Nous ne subsistons plus que dans vos souvenirs; mais vous croyez à tort que les seuls qui nous touchent sont ceux qui nous regrettent. C’est tout ce que vous faites qui se souvient de nous et réjouit nos mânes, sans que vous le sachiez, sans qu’il soit nécessaire de vous tourner vers nous. Si notre pâle image attriste votre ardeur, nous nous sentons périr d’une mort plus sensible et plus irrévocable que la première mort; et quand vous vous penchez trop souvent sur nos tombes, vous nous prenez la vie, l’amour et le courage que vous croyez nous rendre.»

«C’est en vous que nous sommes; c’est en toute votre vie que se trouve notre vie; et quand vous grandissez, même en nous oubliant, nous grandissons aussi; et nos ombres respirent comme des prisonnières dont la prison s’entr’ouvre.»

«Si nous avons appris quelque chose de nouveau dans le monde où nous sommes, c’est d’abord que le bien que nous vous avons fait, alors que nous étions comme vous sur cette terre, ne balance pas le mal que fait un souvenir qui diminue la force et la confiance de la vie.»

XIII

Surtout, n’envions le passé d’aucun homme. Notre passé fut créé par nous-mêmes, pour nous seuls. Il est le seul qui nous convienne; le seul qui ait à nous apprendre une vérité que personne n’eût pu nous apprendre, le seul qui nous donne une force que personne ne nous puisse donner. Bon ou mauvais, étincelant ou morne, il est pour nous comme un musée qui renferme des chefs-d’œuvre uniques qui ne parlent qu’à nous; car aucun chef-d’œuvre étranger ne saurait égaler une action que nous avons accomplie, un baiser que nous avons reçu, une beauté que nous avons sentie, une souffrance que nous avons subie, une angoisse qui nous a étreints, un amour qui nous a couverts de sourires ou de larmes. Notre passé, c’est nous-mêmes, ce que nous sommes et ce que nous deviendrons; et sur cette sphère inconnue où nous nous agitons, nul,--du plus heureux au plus infortuné,--nul ne saurait prévoir ce qu’il perdrait à substituer une trace étrangère à la trace qu’il devait laisser dans la vie. Notre passé, c’est notre secret promulgué par la bouche des années, c’est l’image la plus mystérieuse de notre être, surprise et gardée par le Temps. L’image n’est pas morte; un rien la dégrade ou la pare, elle peut encore s’éclairer ou s’assombrir, rire ou pleurer, exprimer la haine ou l’amour; mais elle demeure à jamais reconnaissable au milieu des myriades d’images qui l’entourent. Elle nous représente derrière nous, comme nos aspirations et nos espoirs nous représentent dans l’avenir; et les deux visages se confondent pour nous apprendre à nous-mêmes ce que nous sommes.

Ce qui est enviable, ce ne sont point les faits du passé, mais le tissu spirituel dont le souvenir des jours qui ne sont plus vient envelopper le sage. Ce tissu, qu’il soit formé dans la douleur ou dans la joie, qu’il soit tiré de l’abondance ou de la misère des événements, peut être également précieux; et l’on ne saurait dire, à le voir resplendir sur la vie qui le porte, si les étoiles et les pierreries qui l’animent furent trouvées dans les cendres parcimonieuses d’une cabane ou sur les marches d’un palais.

Il n’y a point de passé vide ou pauvre, il n’y a point d’événements misérables, il n’y a que des événements misérablement accueillis. Si réellement il ne vous était rien arrivé, ce serait l’aventure la plus extraordinaire qui fût jamais arrivée à personne, et vous en pourriez tirer une lumière non moins extraordinaire. En réalité, les mêmes faits, les mêmes passions, les mêmes possibilités et des occasions à peu près identiques attendent et sollicitent la plupart des hommes. Les circonstances et leur éclat diffèrent, mais bien moins que les réactions intérieures; et un événement minime et inachevé, tombant dans un esprit et dans un cœur féconds, atteint aisément la hauteur et les proportions morales d’une conjoncture analogue qui, sur un autre plan, ébranlerait un peuple.

A celui qui verrait étalés devant lui les passés divers d’une assemblée humaine, s’il ne percevait en même temps les conséquences morales de tous ces faits épars et dissemblables, il serait bien difficile de désigner lequel de ces passés il souhaiterait vivre. Peut-être se tromperait-il mortellement, en choisissant telle existence dont débordent, pareils à d’énormes joyaux, des bonheurs et des triomphes incomparables, tandis que son regard glisserait avec indifférence sur telle autre, apparemment déserte et cependant peuplée d’émotions sereines et de hautes pensées rédemptrices qui la rendent heureuse entre toutes, mais ne se montrent point. Car nous savons bien qu’il suffit d’une pensée pour bouleverser, aussi profondément que ferait une grande victoire ou une grande défaite, ce que le destin nous donna et ce qu’il nous réserve. Elle ne fait pas de bruit, elle ne choque pas un caillou sur la route illusoire que l’on voit; mais tranquillement elle élève une pyramide indestructible au tournant du chemin plus réel que suit la vie secrète; et soudain, tout ce qui nous arrive, jusqu’aux phénomènes du ciel et de la terre, prend une direction nouvelle.

Ce qu’il y a de plus important dans la vie de Siegfried, ce n’est pas le moment où il forge l’épée prodigieuse, ni celui où il tue le dragon et oblige les dieux à lui céder la place; ce n’est pas davantage la minute éblouie où il trouve l’amour sur la montagne en flammes, mais la brève seconde arrachée aux décrets éternels, le petit geste puéril où, ayant approché par mégarde de ses lèvres l’une de ses mains rougies du sang de sa mystérieuse victime, ses yeux et ses oreilles s’ouvrent; il entend le langage caché de tout ce qui l’entoure, surprend la trahison du Nain, qui représente les mauvaises puissances, et, tout à coup, apprend à faire ce qu’il doit faire.

LA CHANCE

I

Il y avait une fois deux frères, dit un vieux conte serbe. L’un était actif et malheureux, l’autre paresseux et comblé de prospérités. Le frère malheureux rencontre un jour une belle jeune fille qui gardait des moutons en filant un fil d’or.--«A qui appartiennent ces moutons? demande-t-il.--Ils appartiennent à qui j’appartiens.--A qui appartiens-tu?--A ton frère, je suis son bonheur.--Et mon bonheur, où est-il?--Bien loin de toi.--Puis-je le trouver?--Oui, si tu le cherches.»

Il s’en va donc à la recherche de son bonheur. Un soir, dans une grande forêt, il découvre, endormie sous un arbre, une pauvre vieille femme à cheveux gris. Il la réveille et lui demande qui elle est.--«Tu ne me connais pas? répond-elle. Il est vrai que tu ne m’as jamais vue: je suis ton bonheur.--Et qui donc m’a donné un si misérable bonheur?--La Destinée.--Puis-je trouver la Destinée?--Peut-être, à force de la chercher.»

Il part à la recherche de la Destinée. Après de longues routes, on la lui montre enfin. Elle vit dans le luxe d’un immense palais; mais de jour en jour ses richesses diminuent, et les portes, les fenêtres et les murs de sa demeure se contractent. Elle lui explique qu’elle passe ainsi, alternativement, de la misère à l’opulence; et que la situation où elle se trouve à un moment donné, détermine l’avenir de tous les enfants qui naissent à ce moment.--«Vous êtes venu au monde, ajoute-t-elle, aux heures où ma fortune décroissait, de là tous vos malheurs.»--Elle lui conseille, pour conjurer ou pour tromper le mauvais sort, de substituer à sa chance celle de sa nièce Militza, qui est née durant une période propice. Pour opérer cette substitution, il suffira qu’il prenne chez lui cette nièce, et déclare à qui l’interroge que tout ce qu’il possède appartient à Militza.

Il suit ce conseil; et ses affaires changent de face. Ses troupeaux engraissent et multiplient, ses arbres rompent de fruits, il lui échoit des héritages imprévus, ses terres se couvrent de moissons prodigieuses. Mais un matin, que, immobile dans son bonheur, il contemple un admirable champ de blé, un étranger lui demande en passant à qui appartiennent ces épis magnifiques qui se balancent sous la rosée, deux fois plus hauts et plus lourds que les épis voisins, il s’oublie et répond:--«Ils sont à moi.»--Aussitôt le feu prend à l’autre bout du champ et commence ses ravages. Il se rappelle alors le conseil négligé, court après l’étranger et lui crie:--«Je me trompe! Je ne t’ai pas dit vrai; arrête-toi, reviens; ce champ n’est pas à moi, mais à ma nièce Militza!»--Subitement, entendant ces paroles, les flammes tombent et les épis repoussent.

II

Cette image naïve et très ancienne montre que le mystérieux problème de la chance ne s’est guère modifié depuis que l’homme commença de l’interroger. Elle pourrait encore illustrer notre ignorance actuelle. Nous avons nos pensées qui nous façonnent un bonheur ou un malheur intimes, sur lequel les incidents du dehors ont plus ou moins d’influence. Il en est chez qui ces pensées sont devenues si puissantes, si vigilantes, que rien ne peut plus, sans leur agrément, pénétrer dans l’édifice de cristal et d’airain qu’elles on su élever sur une colline qui domine la route habituelle des aventures. Nous avons notre volonté qui, nourrie de nos pensées et soutenue par elles, parvient à écarter un grand nombre d’événements inutiles ou nuisibles. Cependant, autour de ces îlots plus ou moins sûrs, plus ou moins inexpugnables, s’étend une région aussi insoumise, aussi vaste que l’océan, où il semble que le hasard règne seul, comme le vent sur les flots. Nulle pensée, nulle volonté ne peuvent empêcher un de ces flots d’inopinément surgir, de nous surprendre, de nous étourdir, de nous blesser. Leur bienfaisante action ne recommence qu’après que la vague s’est retirée. Alors elles nous relèvent, nous pansent, nous raniment, et veillent à ce que le mal que le choc nous a fait ne pénètre pas jusqu’aux sources profondes de la vie. A cela se borne leur rôle. En apparence il est très humble. En réalité, à moins que le hasard ne prenne la forme irrésistible d’une maladie cruelle ou de la mort, il rend ce hasard presque impuissant, et suffit à maintenir ce qu’il y a de meilleur et de plus propre à l’homme dans le bonheur humain.

III

Entre les actes que nous avons prévus, autour des faits que nous déterminons et qui tracent péniblement les grandes lignes de notre existence, se presse et circule la redoutable multitude des hasards aux aguets. L’air que nous respirons, l’espace où nous nous mouvons, le temps que nous traversons, sont peuplés de circonstances qui nous attendent, et nous choisissent dans la foule. A observer leurs habitudes, on constate bientôt que ces étranges filles du hasard, qui devraient être aveugles et sourdes comme leur père, n’agissent nullement au hasard. Elles savent ce qu’elles font, et se trompent rarement. Avec une certitude inexplicable, elles reconnaissent le passant qui s’avance et devant lequel elles doivent se dresser. Que deux hommes suivent, à la même heure, le même chemin, il n’y aura ni hésitation ni confusion dans la double troupe invisible apostée par le sort. A l’arrivée de l’un se rangent les vierges blanches, avec les palmes, les amphores et les mille bonheurs imprévus de la route; à l’approche de l’autre, les «Mauvaises Femelles» qu’Eschyle nous a peintes s’élancent hors des taillis, comme si elles avaient à venger sur leur ignorante victime quelque offense inexplicable et antérieure à sa naissance.

IV

Tous nous avons plus ou moins suivi par la vie la destinée de certains êtres auxquels advenaient des bonheurs ou des malheurs que leurs actes n’avaient point préparés, et qui soudain, au tournant d’une rue, semblaient jaillir du sol ou tomber des étoiles, parfaits, gratuits, inévitables. L’un qui ne songeait même pas à un emploi dont un rival mieux armé lui barrait l’accès, voit disparaître ce rival à la minute décisive; l’autre qui comptait sur la protection d’un ami très puissant, voit mourir cet ami au moment même que ce dernier tendait la main pour lui venir en aide. Celui-ci, qui n’a ni talent ni beauté, et ne sait rien prévoir, arrive chaque matin au palais de la Fortune, de la Gloire ou de l’Amour, à la brève seconde où toutes les portes sont ouvertes; celui-là, qui est plein de mérites et a longuement médité sa démarche légitime, s’y présente à l’heure même où la malchance le ferme pour un demi-siècle. Tel risque vingt fois sa santé dans des prouesses imbéciles et l’en retire intacte, tel autre la hasarde prudemment dans une aventure honorable et la perd sans retour. Des milliers d’inconnus travaillent obscurément à aider le premier sans l’avoir jamais vu; des milliers d’inconnus entravent l’œuvre du second sans savoir qu’il existe. Et les uns et les autres ignorent ce qu’ils font; séparés par des mers, ils obéissent au même ordre diffus et minutieux; puis, à l’heure prescrite, les pièces détachées de l’énorme machine se rejoignent et s’emboîtent; et voilà deux destinées complètes et dissemblables que le Temps met en branle.

V

Le Dr Foissac, en un curieux livre sur _La Chance et la Destinée_, énumère d’innombrables et étranges exemples de l’iniquité fondamentale, préétablie, obstinée, irréductible, où baignent la plupart des existences. On croirait, à le suivre, pénétrer avec lui dans les déconcertants laboratoires d’un autre monde, où l’on ne trouve, pour peser et répartir le bonheur et le malheur, rien qui rappelle les instruments indispensables à la justice, à la raison humaines. C’est, entre autres, la vie de l’admirable Vauvenargues, le plus infortuné des grands sages, qui, malgré son génie, sa beauté morale, sa bravoure, ses efforts, brisé et défiguré par de cruelles maladies aux moments où sa fortune se trouvait en suspens, va chaque jour d’une déception imméritée à une injustice gratuite, et meurt à trente-deux ans, à l’heure même où l’on allait reconnaître son œuvre. C’est l’effroyable histoire de Lesurques[1], dans laquelle mille coïncidences, qu’on dirait guidées par l’enfer, accourent et s’accumulent pour perdre un innocent, sans que la vérité, enchaînée par le sort et qui hurle en silence sous la foule des erreurs qui la cherchent,--comme on hurle en silence au fond d’un mauvais rêve,--puisse faire un seul geste pour déchirer la nuit. C’est encore l’aventure d’Aimar de Ranconnet, président du parlement de Paris, le plus probe des hommes, qui, injustement dépouillé de sa charge, voit sa fille mourir sur un fumier, son fils périr de la main du bourreau et sa femme écrasée par la foudre, tandis qu’il est lui-même accusé d’hérésie, et qu’enfermé à la Bastille il y meurt de douleur avant son jugement.

[1] Voici cette histoire, telle que la résume fort bien le Dr Foissac: «Le 8 Floréal an IV, le courrier et le postillon qui conduisaient la malle de Paris à Lyon furent attaqués et assassinés, à 9 heures du soir, dans la forêt de Sénart. Les assassins étaient Couriol, qui avait pris place dans le cabriolet à côté du courrier, Durochal, Rossi, Vidal et Dubosq, qui étaient venus à sa rencontre sur des chevaux de louage, Bernard, enfin, qui avait procuré les chevaux, et prit part au partage du butin. Pour ce crime, auquel prirent part cinq assassins et un complice, _sept_ individus, dans l’espace de quatre ans, portèrent leur tête sur l’échafaud. La justice tua donc un homme de trop, elle frappa donc un innocent; ce ne pouvait être aucun des six individus, qui tous avouèrent leur crime. Cet innocent était Lesurques, qui n’avait cessé de protester qu’il n’était point coupable, et que chacun de ses prétendus complices déclarait ne pas connaître. Comment cet infortuné fut-il donc impliqué dans cette affaire qui devait donner à son nom une si triste immortalité? La fatalité voulut que, quatre jours avant le crime, Lesurques, qui avait quitté Douai avec 18.000 livres de rentes, et était venu se fixer à Paris pour y donner une meilleure éducation à ses enfants, se trouvât à déjeuner chez un de ses compatriotes, Guesno, au moment où Couriol, survenant, fut invité à prendre part au repas. Les soupçons s’étant immédiatement portés sur Couriol, le fait de ce déjeuner suffit pour que Guesno fût un moment arrêté; mais comme il avait prouvé son alibi, le juge Daubenton l’avait mis immédiatement en liberté. Seulement, comme il était tard, celui-ci lui avait dit de se présenter le lendemain pour retirer ses papiers.