Le temple enseveli

Part 11

Chapter 113,534 wordsPublic domain

«Le 11 Floréal au matin, Guesno, se rendant à cet effet à la préfecture de police, rencontra Lesurques, auquel il proposa de l’accompagner, ce que celui-ci accepta par désœuvrement. Pendant qu’ils attendaient dans l’antichambre l’arrivée du magistrat, on y introduisit deux femmes appelées dans l’affaire, et qui, trompées par la ressemblance de Lesurques avec Dubosq, qui était en fuite, n’hésitèrent pas à le signaler comme l’un des assassins, et malheureusement persistèrent à l’affirmer jusqu’à la fin. Les antécédents de Lesurques plaidaient en sa faveur, et, entre autres faits qu’il cita pour prouver qu’il n’avait pas quitté Paris dans la journée du 8 Floréal, il dit avoir assisté, chez un bijoutier, à certains échanges entre Legrand et son confrère Aldenoff. Ces transactions avaient, en effet, eu lieu le 8; mais Legrand, ayant été requis de présenter son livre, s’aperçut qu’il les avait, par erreur, inscrites à la date du 9. Il crut bien faire de gratter le 9 pour en faire un 8; il voulait sauver son compatriote Lesurques, qu’il savait innocent, il acheva de le perdre. La surcharge, le faux furent facilement constatés; dès lors, le ministère public et les jurés n’accordèrent plus la moindre confiance aux quatre-vingts témoins à décharge cités par l’accusé: il fut condamné, et ses biens furent confisqués. Il s’écoula quatre-vingt sept jours entre sa condamnation et son exécution, délai tout à fait insolite à cette époque: c’est que de grands doutes s’étaient élevés sur sa culpabilité.

«Le Directoire ne possédait pas le droit de grâce; il crut devoir en référer au Conseil des Cinq-Cents, lui demandant «si Lesurques devait périr parce qu’il ressemblait à un coupable». Le Conseil passa à l’ordre du jour sur le rapport de Siméon, et Lesurques fut exécuté, en pardonnant à ses juges. Et non seulement il avait constamment protesté de son innocence, mais encore, au moment où l’arrêt fut prononcé, Couriol s’était écrié d’une voix ferme: _Lesurques est innocent!_ Il fit entendre la même protestation sur la fatale charrette, et jusque sur l’échafaud. Tous les autres condamnés, en s’avouant coupables, déclarèrent également que Lesurques était innocent; ce fut en l’an IX seulement que Dubosq, son sosie, fut arrêté et condamné.

«La fatalité qui avait frappé le chef de famille n’en épargna aucun membre. La mère de Lesurques mourut de douleur; sa femme devint folle, ses trois enfants languirent dans le délaissement et la misère. Ému, cependant, d’une aussi cruelle infortune, le gouvernement restitua en deux fois, à la famille de Lesurques, les cinq ou six cent mille francs dont une confiscation inique l’avait dépouillée; mais la plus grande partie de cette fortune fut soustraite par un escroc. Soixante ans s’étaient écoulés; des trois enfants de Lesurques, deux étaient morts; une seule avait survécu, c’était Virginie Lesurques. Depuis longtemps déjà, l’opinion publique avait proclamé l’innocence et la réhabilitation de son malheureux père. Elle voulait davantage, et, aussitôt que fut édictée la loi du 29 juin 1867, qui autorisait la révision des jugements criminels, elle espéra que le jour était enfin venu où elle pourrait proclamer cette réhabilitation dans le sanctuaire de la justice; mais, par une dernière fatalité, la cour de cassation, arguant de subtilités légales, déclara, par arrêt du 17 décembre 1868, qu’il n’y avait pas lieu de s’occuper du fond, et que Virginie Lesurques n’était pas recevable dans sa demande en révision.»

Il semble que l’on voie, comme dans le plus affreux des rêves, un misérable en proie aux Euménides. Depuis ce repas chez Guesno, presque aussi tragique que celui de Thyeste, il tourne sans relâche autour de l’abîme qui l’aspire, tandis que son destin, qui plane sur sa tête comme un vautour énorme, obscurcit la lumière de tous ceux qui l’approchent. Et les cercles d’en haut et les cercles d’en bas, magiquement, se précipitent, se rétrécissent et se rejoignent, jusqu’à ce que leurs tourbillons se confondent et s’abattent sur le même cadavre.

En vérité, le concours des fatalités meurtrières doit paraître surnaturel dans cette cause; et le cas est typique, formidable et symbolique comme un mythe. Mais il est certain que des séries analogues se reproduisent en petit, chaque jour, dans les mille déboires médiocres ou ridicules de bien des vies soumises à l’influence d’une étoile néfaste ou malicieuse.

Nous estimons fabuleuses et invraisemblables les calamités des Atrides et d’Œdipe, et cependant nous voyons dans l’histoire contemporaine la fatalité s’acharner avec la même opiniâtreté sur certaines familles, comme celle des Coligny, des Stuarts[2], etc., ou poursuivre jusque dans la mort, d’une haine personnelle, quelques victimes innocentes et hagardes telles qu’Henriette d’Angleterre, fille de Henri IV, Louise de Bourbon, Joseph II et Marie-Antoinette.

[2] Les malheurs des Stuarts sont suffisamment connus; ceux des Coligny sont moins populaires. Les voici tels que les met en bonne lumière l’auteur déjà cité: «Maréchal de France sous François Ier, Gaspard de Coligny avait épousé la sœur du connétable Anne de Montmorency. On lui reprocha d’avoir différé d’une demi-journée d’attaquer Charles-Quint, comme il pouvait le faire avec avantage, et manqué ainsi une occasion presque certaine de le vaincre. L’un de ses fils, archevêque et cardinal, embrassa le protestantisme, et se maria en soutane rouge. Il combattit à la bataille de Saint-Denis contre le roi, se sauva en Angleterre, où il fut empoisonné par un de ses domestiques en 1571. Échappé cependant à cette tentative, il voulut rentrer en France; mais, pris à la Rochelle, il fut condamné à mort et exécuté. L’amiral de Coligny, frère du cardinal, passait pour un des premiers capitaines de son siècle; il fit des prodiges à la défense de Saint-Quentin. Toutefois, la place ayant été forcée, il resta prisonnier de guerre. Devenu, sous le prince de Condé, le véritable chef des calvinistes, il déploya un courage à toute épreuve, montra un esprit fertile en ressources, et personne ne mit en doute ni son mérite, ni son habileté militaire; et cependant, il fut constamment malheureux dans ses entreprises. En 1562, il perdit la bataille de Dreux contre le duc de Guise, celle de Saint-Denis contre le connétable de Montmorency, et, enfin, celle de Jarnac, qui fut également fatale à son parti. Vaincu encore à Moncontour, dans le Poitou, son courage, néanmoins, ne fut jamais ébranlé; il sut réparer par son habileté les trahisons de la fortune, et parut plus redoutable après ses défaites, que ses ennemis au milieu de leurs victoires. Souvent blessé, mais toujours inaccessible à la crainte, il dit un jour tranquillement à ses amis qui pleuraient en voyant son sang couler à flots: _Le métier que nous faisons ne doit-il pas nous accoutumer à la mort comme à la vie?_ Peu de jours avant la Saint-Barthélemy, Maurevert lui tira un coup de carabine d’une maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, et le blessa dangereusement à la main droite et au bras gauche. On sait que, la veille de cette sanglante journée, Besme, à la tête d’une troupe de sicaires, pénétra chez l’amiral, le perça de plusieurs coups, et le jeta par la fenêtre dans la cour de sa maison, où, dit-on, il rendit le dernier soupir aux pieds du duc de Guise. Exposé pendant trois jours aux insultes de la populace, son corps fut enfin pendu par les pieds au gibet de Montfaucon.

Ainsi, quoique l’amiral de Coligny passât pour le plus grand capitaine de son temps, il fut toujours malheureux, toujours vaincu; tandis que le duc de Guise, son rival, moins prudent mais plus hardi, plus confiant surtout dans sa destinée, sut étonner ses ennemis et se rendre maître des événements. «Coligny était honnête homme, dit l’abbé de Mably; Guise avait le masque d’un plus grand nombre de vertus. Coligny était détesté de la foule, le duc de Guise en était l’idole.» On rapporte que l’amiral de Coligny laissa un journal que Charles IX lut avec intérêt, mais que le maréchal de Retz fit jeter au feu. Enfin, une fatale destinée s’attachant à tout ce qui portait le nom de Coligny, le dernier descendant de cette famille fut tué en duel par le chevalier de Guise.

Et, dans un ordre un peu différent, que dire de l’injustice inintelligente, mais qui paraît presque consciente, systématique, des jeux de hasard, des duels, des batailles, des tempêtes, des naufrages, de la flamme, de la foudre? Que dire de l’incroyable chance d’un Chastenet de Puységur, qui, après avoir servi quarante ans, pris part à trente combats et à cent vingt sièges, toujours au premier rang et d’une intrépidité légendaire, n’avait jamais été atteint par le fer ou le plomb, alors que le maréchal Oudinot fut blessé trente-cinq fois et que le général Trézel à chaque rencontre recevait une balle? Que dire encore de l’extraordinaire fortune d’un Lauzun, d’un Chamillart, d’un Casanova, d’un Chesterfield, etc., de l’inconcevable et persistant bonheur dans le crime de Sylla; de Marius, de Denys l’Ancien, lequel, arrivé à la plus extrême vieillesse, après une vie odieuse mais bénie par le sort, mourut de joie en apprenant que les Athéniens venaient de couronner une de ses tragédies? Que dire, enfin, de la destinée d’Hérode surnommé le Grand ou l’Ascalonite, qui nagea dans le sang, fit périr une de ses femmes, cinq de ses enfants, tous les hommes vertueux qui lui portaient ombrage, et fut heureux dans toutes ses entreprises?

VI

En ces exemples fameux, qu’on pourrait indéfiniment multiplier, sont agrandis aux proportions anormales de l’histoire les spectacles plus humbles mais non moins tranchés que nous offrent chaque jour, sur la petite scène mal éclairée de l’ordinaire de la vie, les mille et un caprices de la chance heureuse ou contraire.

Certes, en interrogeant ces bonheurs insolents et ces invariables malheurs, il faut d’abord faire une part royale aux causes physiques et morales qui les peuvent expliquer. Il est probable que si nous avions connu Vauvenargues, nous aurions découvert dans son caractère la timidité, l’irrésolution ou la fierté inopportune qui l’empêchèrent de faire naître ou de saisir assez vigoureusement l’occasion. Il est possible que Lesurques ait manqué d’habileté, de je ne sais quoi, de cette force intime et prodigieuse qu’on s’attend à trouver dans l’innocence faussement accusée. Il est certain que les Stuarts, Joseph II et Marie-Antoinette commirent d’énormes fautes qui éveillèrent les désastres; que Lauzun, Casanova, lord Chesterfield s’étaient débarrassés de la plupart des scrupules nécessaires qui entravent l’honnête homme. Il est également certain que si l’existence de Sylla, de Marius, de Denys l’Ancien, d’Hérode l’Ascalonite fut en dehors heureuse jusqu’au miracle, aucun de nous, je pense, ne se contenterait de l’étrange fantôme, inquiet, ensanglanté, presque sans sentiment et presque sans pensée, que doit être en dedans un bonheur (si le mot bonheur est encore applicable) fondé sur des crimes incessants. Mais ce décompte fait, aussi raisonnablement, aussi largement que possible (et plus on voit et étudie la vie, plus on pénètre dans le secret des petites causes et des grands effets, plus largement il se fera), en ces coïncidences opiniâtrement répétées, en ces séries indissolubles de bonne chance ou d’infortune (il y a longtemps que l’on a remarqué que le bonheur ou le malheur procède presque toujours par séries ininterrompues), il ne reste pas moins une part considérable, souvent capitale, parfois exclusive, qu’on ne saurait attribuer qu’à l’impénétrable mais incontestable volonté d’une puissance inconnue mais réelle, appelée Hasard, Fatalité, Destin, Veine, Guignon, bonne ou mauvaise Étoile, Aile de l’Ange blanc, Aile de l’Ange noir, et de bien d’autres noms, selon le génie plus ou moins imaginatif, plus ou moins poétique des peuples et des siècles.

C’est là, pour l’homme, l’un des problèmes les plus troublants et les plus difficiles, parmi tous ceux qu’il lui faudra résoudre, pour se sentir un jour l’occupant principal, légitime, indépendant et irrévocable de cette terre.

VII

Posons-le devant la raison dans ses termes les plus simples; et voyons d’abord s’il n’intéresse que l’homme. Nous avons avec nous, sur ce globe assez incompréhensible, de silencieux et fidèles compagnons d’existence qu’il est souvent utile de chercher du regard quand la tête nous tourne sur certaines hauteurs peut-être illusoires, où nous nous imaginons volontiers que les astres, les dieux ou les représentants voilés des lois suprêmes de l’univers ne s’occupent que de nous. En leur résignation si confiante et si calme, ils ont l’air, ces pauvres frères de notre vie animale, de savoir bien des choses que nous ne savons plus. Mais ils gardent tranquillement un secret que nous poursuivons avec tant d’inquiétude! Il est certain que les animaux, notamment les animaux domestiques, ont une sorte de destin. Ils connaissent le bonheur gratuit et prolongé, et le malheur fortuit et opiniâtre; ils pourraient comme nous parler d’étoile, de chance ou de malchance, de veine ou de guignon. Le sort du cheval de fiacre qui finit à la fourrière après avoir passé par les mains de cent bourreaux anonymes, comparé à celui du pur sang, qui meurt de vieillesse dans l’écurie d’un maître compatissant, est aussi inexplicable, au point de vue de la justice (à moins d’avoir recours aux doctrines bouddhiques qui y voient la récompense ou le châtiment d’une vie antérieure), que celui de l’homme devenu pauvre par hasard ou riche sans mérite. Il y a, en pays flamand, une race de chiens de trait, sur laquelle le destin épuise tour à tour sa faveur et sa haine. Qu’un boucher les achète, ils mènent une vie magnifique. Peu de travail; le matin, attelés en quadrige, ils traînent aux abattoirs une légère voiture, et l’en ramènent le soir, débordante de viande, dans un galop joyeux et triomphal, par les rues tortueuses des vieilles villes aux petits pignons éclairés. Dans l’entre-temps tout est loisir, et loisir merveilleux, parmi les rats et les déchets de l’abattoir. Ils sont plantureusement nourris, gras, lustrés comme des otaries, et goûtent dans sa plénitude le seul bonheur que doive rêver l’âme naïve et fureteuse d’un bon chien. Mais leurs malheureux frères de la même portée qu’acquiert le vieillard qui ramasse les ordures ménagères, ou le marchand de sable, presque toujours boiteux, ou le paysan pauvre aux gros sabots cruels, enchaînés à de lourdes charrettes, à d’informes brouettes, pouilleux, pelés, galeux, affamés, efflanqués, parcourent jusqu’à la mort les cercles d’un enfer où les plongèrent quelques sous mis dans une main calleuse. Et dans un monde moins directement assujetti à l’homme, on trouve évidemment des perdrix, des faisans, des biches, des lièvres qui n’ont guère de chance, et sont blessés à chaque rencontre du chasseur, alors qu’il en est d’autres qui, on ne sait comment ni par quel privilège, échappent à toutes les battues.

Ils sont donc soumis comme nous à d’incontestables injustices. Mais nous ne songeons point, à propos de ces injustices, à mettre en branle tous les dieux, à interroger les puissances occultes; et pourtant, ce qui leur arrive n’est peut-être que l’image naïvement simplifiée de ce qui nous arrive. Il est vrai que pour eux nous représentons précisément ces puissances occultes que nous cherchons dans notre ciel. Mais alors, sommes-nous en droit d’attendre de ces dernières beaucoup plus de conscience et de justice intelligente que nous n’en témoignons à l’égard des animaux? En tout cas, quand cet exemple n’aurait fait qu’enlever au hasard un peu de son inutile prestige, pour augmenter d’autant notre esprit d’initiative et de lutte, ce serait déjà un gain non négligeable.

VIII

Malgré ce nouveau décompte, on ne saurait nier qu’il y ait,--tout au moins pour la vie plus complexe de l’homme,--par delà tout ce que nous avons dit, dans la volonté souvent visible du hasard,--cette menue monnaie de la fatalité,--une cause de bonheur ou de malheur que nos explications n’atteignent pas encore. Nous savons,--et cela fait partie de ces idées informes mais fondamentales sur les lois de la vie qu’une expérience millénaire a transmuées en une sorte d’instinct,--nous savons qu’il existe des hommes qui, toutes autres choses égales, ont «la main heureuse» ou «malheureuse». Il m’a été donné de suivre de fort près la carrière d’un ami victime d’une persistante malchance. Je n’entends pas par là que sa vie fût malheureuse. Il est même remarquable que les hasards contraires respectèrent toujours les grandes lignes de son bonheur réel, probablement parce qu’elles étaient bien défendues. Car il avait en lui une forte existence morale, des pensées, des espoirs, des certitudes, des sentiments profonds. Il n’ignorait point que ces biens se trouvaient à l’abri d’un coup du sort, et que rien, sans son aide, n’aurait pu les détruire. Le destin n’est pas invincible; c’est-à-dire que la voie centrale de l’existence, le grand canal intérieur, se laisse détourner vers le bonheur ou le malheur, bien que ses ramifications qui s’étendent sur les jours, et les mille affluents qui viennent y verser les hasards du dehors, échappent à notre volonté.

C’est ainsi qu’un beau fleuve, descendu des hauteurs, et tout resplendissant de la noblesse des glaciers, traverse enfin les plaines et les villes, où il ne reçoit plus qu’une eau empoisonnée. Il se trouble un instant; et nous croyons qu’il perd, pour ne plus la reprendre, l’image du ciel pur qu’il avait empruntée aux bassins des fontaines, et qui semblait son âme et l’expression profonde et limpide de sa force. Pourtant, rejoignez-le, là-bas, sous ces grands arbres; il y oublie déjà les souillures des ruisseaux. Il ressaisit l’azur dans ses flots transparents et le porte à la mer, aussi clair qu’il était quand il riait encore aux sources des montagnes.

Aussi, l’ami dont je vous parle, quoi qu’il ait pleuré plus d’une fois, ne pleura-t-il jamais ces larmes que l’on verse sur la mort de soi-même et qui ne sortent plus de notre souvenir. Aussi, chaque mécompte, après l’énervement inévitable, n’arrivait-il, en somme, qu’à le rapprocher davantage de son bonheur secret, à concentrer celui-ci, à le circonscrire d’un trait plus sombre, pour le faire paraître plus précieux, plus ardent et plus sûr. Mais sitôt qu’il quittait cet enclos enchanté, les incidents hostiles l’assaillaient à l’envi. Il était, par exemple, fort bon tireur à l’épée, eut trois duels, et fut blessé trois fois par des adversaires moins habiles. S’il s’embarquait, la traversée était rarement heureuse. S’il mettait quelque argent dans une affaire, celle-ci tournait mal. Une erreur judiciaire, où l’impliqua tout un enchaînement de circonstances étrangement malveillantes, fut pour lui la source de longs et sérieux ennuis. En outre, de visage agréable et l’œil plein de franchise et de bonté, il n’était pas ce qu’on appelle «sympathique». Il n’attirait point d’abord cette première affection spontanée que nous donnons souvent, et sans savoir pourquoi, à l’inconnu qui passe, à un ennemi même. Sa vie sentimentale ne fut guère plus favorisée que l’autre. Aimant, et infiniment plus digne d’être aimé que la plupart de ceux auxquels le sacrifia le cœur fortuit des femmes; là encore, il ne trouva que trahisons, chagrins et déceptions. Il allait ainsi, se tirant de son mieux des médiocres pièges que lui tendait à chaque pas son ingrate fortune, non découragé ni intimement attristé, mais un peu étonné de tant d’acharnement, jusqu’à ce qu’il rencontrât enfin la seule et grande chance de sa vie: un amour égal à celui qui attendait en lui, exclusif, passionné, complet, inaltérable. A partir de cette heure, comme sous la bienfaisante influence d’une étoile nouvelle qui mêlait ses rayons à la sienne, il sentit peu à peu les événements fâcheux s’espacer, s’alentir, s’éloigner, et prendre une autre route. On eût dit qu’ils quittaient à regret l’habitude de le suivre. Il vit réellement _tourner la chance_. Et voici qu’aujourd’hui, rentré dans l’atmosphère indifférente et neutre du hasard commun à la plupart des hommes, il se rappelle en souriant le temps où chacun de ses gestes, épié par l’ennemi insaisissable, suscitait un danger.

IX

N’appelons pas les dieux pour expliquer ces phénomènes. Ils n’auront qualité pour nous expliquer quelque chose, qu’après qu’ils se seront clairement expliqués sur eux-mêmes. Et le destin, qui n’est que le plus inconnu d’entre eux, a moins que tous les autres le droit d’intervenir et de nous crier, comme il fait, du fond de son inébranlable nuit: «C’est moi qui l’ai voulu!» N’invoquons pas davantage les lois illimitées de l’Univers, les desseins de l’histoire, la volonté des mondes, la justice des étoiles. Ces puissances existent, et nous les subissons comme nous subissons la puissance du soleil. Mais de même que celle-ci agit sans nous connaître, il nous reste une liberté probablement immense dans le cercle démesuré de leurs influences, et elles ont mieux à faire qu’à se pencher sur nous pour poser un brin d’herbe ou soulever une feuille dans le petit sentier de notre fourmilière. Puisqu’il s’agit de nous, de notre vie étroite, c’est, je pense, en nous-mêmes que se trouve la clef du mystère, car il est vraisemblable que tout être porte en soi la meilleure solution du problème qu’il propose.

Il y a en nous, sous notre existence consciente, soumise à la raison et à la volonté, une existence plus profonde, qui plonge, d’une part, dans un passé que l’histoire n’atteint pas, et de l’autre dans un avenir que des milliers d’années n’épuiseront jamais. Il n’est pas téméraire de croire que tous les dieux s’y cachent, et que ceux dont nous avons peuplé la terre et les planètes en sortirent tour à tour, pour lui donner un nom et une forme que notre imagination pût comprendre. A mesure que l’homme voit plus clair, qu’il a moins besoin de symboles et d’images, il diminue le nombre de ces noms, le nombre de ces formes. Il arrive peu à peu à n’en prononcer qu’un, à n’en réserver qu’une, et soupçonne bientôt que cette dernière forme et que ce dernier nom ne sont eux-mêmes que la dernière image d’une puissance dont le trône fut toujours en lui-même. Les dieux rentrent alors en nous d’où ils étaient sortis; et c’est là qu’aujourd’hui nous les interrogeons.

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