Le temple enseveli

Part 12

Chapter 123,631 wordsPublic domain

Je crois donc que c’est dans notre vie inconsciente,--énorme, inépuisable, insondable et divine,--qu’il faut chercher l’explication de nos chances heureuses ou contraires. En nous se trouve un être qui est notre moi véritable, notre moi premier-né, immémorial, illimité, universel, et probablement immortel. Notre intelligence, qui n’est qu’une sorte de phosphorescence sur cet océan intérieur, ne le connaît encore qu’imparfaitement. Mais chaque jour elle apprend davantage que là gisent sans doute tous les secrets des phénomènes humains qu’elle n’a pas compris jusqu’ici. Cet être inconscient vit sur un autre plan et dans un autre monde que notre intelligence. Il ignore le Temps et l’Espace, ces deux murailles formidables et illusoires, entre lesquelles doit couler notre raison sous peine de se perdre. Pour lui, il n’y a ni proximité, ni éloignement, ni passé, ni avenir, ni résistance de la matière. Il sait tout et peut tout. Du reste, on a toujours admis, à des degrés divers, cette science et cette puissance, et l’on a donné à ses manifestations les noms d’instinct, d’âme, d’inconscient, de subconscient, de mouvements réflexes, d’intuition, de pressentiment, etc. On lui attribue notamment cette force indéterminée et souvent prodigieuse de ceux de nos nerfs qui ne servent pas directement à produire notre raison et notre volonté, et qui est apparemment le fluide essentiel, le rayon ultra-violet de la vie universelle. Il est vraisemblable que ce fluide est, à peu de chose près, de même nature chez tous les hommes. Mais il communique avec l’intelligence de façons très diverses. Dans les uns, ce principe inconnu demeure si profondément enseveli, qu’il ne s’occupe que des fonctions physiques et de la permanence de l’espèce. Dans d’autres, au contraire, il paraît toujours en éveil, il s’élève fréquemment jusqu’à affleurer de sa féerique présence la surface de la vie extérieure et consciente; à tout propos il intervient, prévoit, avertit, décide et se mêle à la plupart des faits prépondérants d’une carrière. D’où vient cette faculté? On ne saurait le dire. Il n’y a pas de lois fixes et certaines. On ne découvre, par exemple, aucun rapport constant entre l’activité de l’inconscient et le développement de l’intelligence. Cette activité obéit à des règles que nous ignorons. Pour l’instant, en l’état actuel de nos connaissances, elle semble purement accidentelle. On la rencontre en celui-ci et non en celui-là, sans qu’aucun signe permette de soupçonner la cause de cette différence.

XI

Qu’il s’agisse de chance heureuse ou contraire, voici ce qui probablement arrive. Un événement propice ou funeste, venu du fond des grandes lois éternelles, se dresse sur notre route et la barre tout entière. Il est là, immobile, fatal, démesuré, inébranlable. Il ne s’occupe pas de nous; il n’est pas là pour nous. Il n’a de raison d’être qu’en soi et pour soi. Il nous ignore simplement. C’est nous qui nous approchons de lui, et qui, arrivés à portée de son influence, avons à le fuir ou à l’affronter, à le tourner ou à le traverser. Je suppose que l’événement soit néfaste: un naufrage, un incendie, un coup de foudre; ou la mort, la maladie, l’accident, la détresse, sous une forme un peu anormale. Il attend, invisible, aveugle, indifférent, parfait, inaltérable, mais encore en puissance. Il existe tout entier, mais seulement dans l’avenir; et pour nous, dont les sens au service de notre intelligence et de notre conscience sont construits de telle sorte qu’ils ne perçoivent les choses que successivement dans le temps, il est encore comme s’il n’était pas. Prenons, pour préciser davantage, qu’il s’agisse d’un naufrage. Le navire qui doit périr n’est pas sorti du port; le roc ou l’épave qui le déchirera dort paisiblement sous les flots; et la tempête, qui n’éclatera qu’à la fin du mois, sommeille, par delà les regards, dans le secret des cieux. Normalement, si rien n’était écrit, et si déjà la catastrophe n’avait eu lieu dans l’avenir, cinquante passagers, venus de cinq ou six pays divers, se fussent embarqués. Mais le navire est bien marqué par le destin. Il est certain qu’il doit périr. Aussi, depuis des mois, peut-être depuis des années, une mystérieuse sélection s’est-elle opérée parmi les voyageurs qui auraient dû partir le même jour. Il est possible que sur ces cinquante voyageurs primitifs, vingt seulement montent à bord au moment où l’ancre se lève[3]. Il se peut même que pas un des cinquante ne réponde à l’appel des circonstances qui, n’eût été le désastre futur, eussent nécessité leur départ, et qu’ils soient remplacés par vingt ou trente autres en qui la voix du hasard ne parle pas avec la même force. Ici, où l’on plonge au plus profond de la plus profonde des énigmes humaines, l’hypothèse s’égare forcément. Mais en présence de ce fait imaginaire qui ne sert qu’à mettre en évidence ce qui se produit si souvent dans les conjonctures plus réduites de la vie quotidienne, au lieu d’avoir recours à des dieux lointains et douteux, n’est-il pas plus naturel de présumer que notre inconscient agisse et décide? Il connaît, il doit connaître, il doit voir la catastrophe, puisque pour lui il n’y a ni temps ni espace, et qu’elle a lieu en ce moment sous ses yeux, comme elle a lieu sous les yeux des forces éternelles. Peu importe la manière dont il prévient le mal. Parmi les trente voyageurs avertis, deux ou trois auront eu le pressentiment réel du danger; ce sont ceux en qui l’inconscient est plus libre et atteint plus facilement les premières couches encore obscures de l’intelligence. Les autres ne se douteront de rien, maudiront des retards et des contrariétés inexplicables, feront tout ce qu’ils peuvent pour arriver à temps, mais ne partiront point. Ceux-ci tomberont malades, se tromperont de route, changeront leurs projets, rencontreront une aventure insignifiante, auront une querelle, un amour, un moment de paresse ou d’oubli qui les retiendra malgré eux. Ceux-là n’auront jamais songé à s’embarquer sur le navire prédestiné, alors que c’est le seul qu’ils eussent dû logiquement, fatalement choisir. Chez la plupart, ces efforts de l’inconscient pour les sauver s’effectuent à de telles profondeurs que l’idée qu’ils doivent la vie à leur heureuse chance ne leur vient même pas à l’esprit, et qu’ils croient de bonne foi n’avoir jamais eu l’intention de monter sur le vaisseau marqué par les puissances de la mer.

[3] Il est en effet remarquable et constant que dans les grandes catastrophes, on compte d’habitude infiniment moins de victimes que les probabilités les plus raisonnables ne l’eussent fait redouter. Au dernier moment, une circonstance fortuite et exceptionnelle a presque toujours éloigné la moitié et parfois les deux tiers des personnes que menaçait le danger encore invisible. Un paquebot qui sombre a généralement bien moins de passagers qu’il n’en aurait eu s’il n’eût pas dû sombrer. Deux trains qui se rencontrent, un express qui tombe dans un précipice, etc., transportent moins de voyageurs que les jours où rien ne leur arrive. Un pont qui s’effondre, le fait le plus souvent, et contre toute attente, au moment où la foule le quitte. Il n’en va malheureusement pas ainsi dans les incendies de théâtres et autres lieux publics. Mais là, on le sait, ce n’est pas le feu, mais la présence même de la foule affolée et forcenée qui constitue le principal danger. D’autre part, un coup de grisou éclate de préférence quand il y a dans la mine un nombre de mineurs sensiblement inférieur à celui qui devrait régulièrement s’y trouver. De même, lorsque saute une poudrerie, une cartoucherie, etc., c’est généralement au moment où la plupart des ouvriers, qui tous auraient fatalement péri, s’en étaient éloignés pour quelque cause futile, mais providentielle. Cela est si vrai que cette observation presque invariable s’est transformée en une sorte de cliché que nous connaissons tous. Tous les jours, nous lisons dans les faits divers des gazettes des phrases de ce genre: «Une catastrophe qui aurait pu avoir des conséquences épouvantables, grâce à telle circonstance, s’est heureusement bornée à, etc...» Ou bien: «On frémit quand on pense que si le même accident s’était produit une minute plus tôt, alors que tous les ouvriers, que tous les voyageurs, etc.»

Est-ce clémence du Hasard? Nous croyons de moins en moins à la personnalité, à l’intelligence et aux intentions du Hasard. Il est bien plus naturel de supposer que quelque chose en l’homme a flairé le malheur, et qu’un instinct obscur, mais très sûr chez beaucoup d’êtres, les a éloignés du danger au moment où, grandissant subitement, il prenait la forme imminente et impérieuse de l’Inévitable. C’est alors une sorte de panique sourde et cachée de l’Inconscient, qui ne se traduit au dehors que par une velléité, un caprice, un incident, souvent puérils et inconsistants, mais irrésistibles et sauveurs.

Pour ce qui est de ceux qui, fidèlement, sont arrivés au fatal rendez-vous, ils appartiennent à la tribu infortunée. Ils forment une race plus malheureuse dans notre race. Quand tous les autres fuient, eux seuls restent en place. Quand les autres s’écartent, confiants, ils se rapprochent. Ils prennent infailliblement le train qui déraillera, passent à l’heure voulue sous la tour qui s’écroule, entrent dans la maison où déjà le feu couve, traversent la forêt que l’éclair va percer, portent ce qu’ils possèdent au banquier qui va fuir, font le pas et le geste qu’il ne fallait point faire, aiment la seule femme qu’ils eussent dû éviter. Au rebours, s’il s’agit de bonheur, lorsque accourent les autres, attirés par la voix profonde des forces bienveillantes, ils passent sans l’entendre, et jamais prévenus, livrés aux seuls conseils de leur intelligence, le vieux guide, très sage mais à peu près aveugle, qui ne connaît que les petits sentiers au pied de la montagne, ils s’égarent dans un monde que la raison humaine n’a pas encore compris. Certes, ils ont sujet d’accuser le destin, mais non comme ils l’entendent. Ils ont le droit de lui demander pourquoi il n’a pas mis en eux le veilleur avisé qui protège leurs frères. Mais ce reproche fait, qui est le grand reproche aux injustices irréductibles, ils n’ont plus à se plaindre. L’univers ne leur est point hostile. Les calamités ne les poursuivent pas; ils vont à elles. Les choses du dehors ne leur veulent pas de mal; ils se donnent aux maux. Le malheur qu’ils saisissent ne les a pas guettés; eux-mêmes l’ont choisi. Au long de leurs années, ainsi qu’au long de celles de tout homme, les événements attendent, comme des marchandises dans un bazar attendent le chaland qui doit les acquérir. Personne ne les trompe; ils se trompent simplement. Rien ne les persécute; mais leur âme inconsciente ne fait pas son devoir. Est-elle plus maladroite ou moins attentive? Dort-elle sans espoir au fond d’une prison mieux close que les autres; et nulle volonté ne peut-elle la tirer d’un sommeil si funeste, ni ébranler les redoutables portes qui mènent de la vie qui sait tout sans conscience, à celle qui ignore avec intelligence?

XII

Un ami devant qui j’agitais ces problèmes me dit hier: «La vie qui nous interroge mieux que les philosophes, va me forcer aujourd’hui même à ajouter une question assez étrange à vos questions. Qu’arrive-t-il lorsque deux chances, c’est-à-dire deux inconscients contraires, l’un heureux et habile, l’autre maladroit et infortuné, s’unissent et se confondent en quelque sorte dans la même aventure, dans la même entreprise? Lequel l’emportera? Je le saurai bientôt. Je vais faire cet après-midi une démarche importante, dont dépendent presque entièrement l’avenir, la possibilité de vivre selon sa nature et ses droits, la fortune et tout le bonheur extérieur de l’être qui m’est le plus cher. En interrogeant mon passé qui fut toujours clément, où le hasard me fut un ami prévoyant et fidèle, en me retournant pour revoir les cinq ou six moments qui, dans toutes les vies, sont comme les pivots d’or sur lesquels a roulé la chance favorable, j’ai foi en mon étoile, et je suis moralement sûr que la démarche, si elle n’intéressait que moi, réussirait sans peine, car j’ai «la main heureuse». Mais la personne pour laquelle je la fais n’a jamais eu de chance. Avec l’intelligence la plus subtile et la plus étendue, avec une volonté mille fois plus prudente, plus ferme que la mienne, elle a, il faut le croire, un inconscient stupide ou malveillant, qui l’oblige de parcourir, sans lui faire grâce d’une station, l’âpre route des injustices, des passe-droits, des coïncidences fâcheuses, des contre-temps et des déceptions. Ne doutez pas qu’il l’eût embarqué de force sur le navire dont vous parliez. Je me demande donc de quelle façon mon inconscient alerte et avisé se conduira envers ce frère indolent et néfaste, au nom duquel il doit agir, et dont il va, pour ainsi dire, prendre la place.

Comment et où se forme en cet instant la décision si grave à la recherche de laquelle je sortirai tout à l’heure? Pendant que je vous parle, quelle est donc la puissance qui pèse le pour et le contre, c’est-à-dire le bonheur et le malheur de celle que je représente? De quelle sphère, de quelle vertu peut-être immémoriale, de quel esprit caché ou de quelle étoile invisible tombera donc le poids qui fera pencher la balance vers l’ombre ou la lumière? En apparence, c’est la raison, c’est la volonté, l’intérêt des parties qui décide; dans la réalité plus profonde, c’est souvent autre chose. Lorsqu’on se trouve ainsi en face du problème, et que l’amour qu’on a pour ceux qui le subissent nous ouvre un peu les yeux, il ne semble plus aussi simple, et l’on jette un regard étonné, anxieux et presque vierge sur tout l’inconnu qui nous mène et auquel nous obéissons.

Je vais donc tenter cette démarche avec une émotion plus grande, avec plus de force et d’ardeur que si ma propre vie et mon propre bonheur se trouvaient en péril. Celle pour qui je la fais est en effet «plus moi que tout moi-même» et depuis longtemps son bonheur est la source du mien. Ma raison et mon cœur en sont bien convaincus; mais mon inconscient le sait-il? Ma raison et mon cœur, qui forment ma conscience, ont à peine trente ans, mais mon âme inconsciente qui se souvient encore des secrets primitifs, compte peut-être des siècles. Elle évolue sans hâte. Elle est lente comme un monde qui tourne dans le temps qui n’aura point de fin. Aussi ignore-t-elle probablement encore qu’une seconde existence est venue se mêler à la mienne et l’absorbe tout entière. Combien s’écouleront d’années avant que la grande nouvelle pénètre en sa retraite? Ici encore elle est diverse et inégale. Chez l’un elle apprend tout de suite ce qui se passe dans le cœur; chez l’autre, elle ne prend qu’une part très tardive aux phénomènes de la raison. Du reste, il y a des amours où elle précède le cœur et la raison: l’amour maternel, par exemple. L’âme inconsciente d’une mère ne se sépare qu’à la longue de celle de ses enfants, et veille d’abord sur ceux-ci avec bien plus de zèle et de sollicitude que sur la mère même. Mais dans un amour comme le mien, il est impossible de dire si elle sait ou ignore que cet amour m’est plus nécessaire que la vie. Pour moi, je crois qu’elle reste convaincue que la démarche que je vais faire au nom de cet amour ne me regarde en rien. Elle ne paraîtra pas et n’interviendra point. Au moment où je tends toute mon énergie, toutes mes espérances, plus que s’il était question de mon propre salut, elle vaque à ses mystérieuses besognes au fond de sa ténébreuse demeure. Si j’allais demander justice pour moi-même, elle serait déjà en éveil. Peut-être saurait-elle que ce n’est pas aujourd’hui qu’il convient que j’agisse. Je ne me rendrais nullement compte, j’imagine, de son intervention; mais elle susciterait quelque obstacle imprévu. Je tomberais malade, je ferais une chute, je serais attiré par un événement secondaire qui m’empêcherait d’arriver à l’heure défavorable. Puis, une fois en présence de celui entre les mains de qui se trouverait mon destin, ma vigilante amie me couvrirait de ses ailes, m’inspirerait son souffle, m’éclairerait de sa lumière. Elle me dicterait les paroles qu’il faudrait dire, et qui répondraient seules aux objections secrètes du maître de mon sort. Elle m’imposerait l’attitude, les silences, les gestes; elle me donnerait la confiance, elle répandrait sur moi l’influence innomée, qui, bien plus que les raisons de la raison et l’éloquence de l’intérêt, déterminent souvent le choix des hommes. Tout cela, j’ai bien peur qu’elle ne s’abstienne de le faire. Elle ne se dérangera pas. Elle ne se montrera pas au seuil accoutumé. Obtuse, impénétrable à l’idée que ma vie n’est plus toute en moi-même, elle agira selon sa conviction tant de fois séculaire, et croyant me servir en faisant échouer ce qui, dans sa pensée, ne me regarde pas, elle me fera plus de mal, elle me causera une douleur plus profonde que si elle me trahissait à l’approche de la mort. Je n’apporterai donc en toute cette affaire qu’un très pâle reflet, une sorte de fantôme de ma chance, et je me demande avec crainte s’il sera suffisant pour balancer la mauvaise volonté de la chance contraire dont je suis revêtu et que je représente.»

XIII

Quelques jours après, mon ami m’apprit que sa démarche n’avait pas réussi. Il est possible qu’il ne doive cet échec qu’au hasard ou à son manque de confiance. Car la confiance qui pressent le succès, s’acharne à l’obtenir, déploie des ressources que ne connaissent pas l’hésitation et le doute, et ne démasque aucune de ces faiblesses involontaires dont sait profiter l’instinct de l’adversaire. Il est probable aussi qu’il y a beaucoup de vrai dans sa mise en scène de l’inconscient. Du reste, à une certaine profondeur, inconscient et confiance se confondent; et il est fort difficile de dire où commence le premier, où finit la seconde.

Sans nous arrêter à cette recherche trop subtile, écoutons la vie nous poser d’autres questions plus directes au sujet de la chance qui est une des grandes questions de la vie. Il en est d’un intérêt pour ainsi dire quotidien. Elle nous demande, par exemple, quelle conduite il nous faudra tenir envers les hommes incontestablement malchanceux, et dont la mauvaise étoile est si funestement puissante qu’elle mène immanquablement au désastre tout ce qui s’aventure trop près de la sphère, souvent très étendue, de sa pernicieuse influence. Doit-on les fuir sans scrupules, comme le conseille le Dr Foissac?--Oui, sans doute, si leurs malheurs proviennent d’un esprit imprudent, hasardeux, inattentif, brouillon, fumeux ou utopique. La malchance est une maladie contagieuse qui souvent se propage d’inconscient à inconscient. Mais s’il s’agit de malheurs réellement immérités, qui frappent ceux que nous aimons, la fuite est injuste et honteuse. Ici, la partie libre et fière de notre être, qui ignore tant de choses, mais qui crée des vérités d’une autre nature, qui sont comme les premières fleurs d’un monde en formation, a le devoir de tenir tête à la sagesse universelle de l’inconscient, de braver ses avertissements, et de l’entraîner dans sa ruine qui est une victoire sur un plan qu’éclaire un idéal dont l’inconscient lui-même arrivera peut-être à tenir compte un jour.

XIV

Nous sommes ainsi amenés à nous demander si l’inconscient, auquel nous attribuons notre chance, est réellement immuable et imperfectible. Qui de nous n’a observé les bizarres habitudes de la chance? Elle semble, quand on la regarde s’agiter dans une petite ville ou parmi un certain nombre d’hommes qu’on ne perd pas de vue, une sorte de déesse obstinée et fantasque comme un taon. Selon l’être ou l’événement auquel elle s’attache, elle prend aussitôt une personnalité et un caractère bien tranchés. Elle a des manies très diverses, mais elle est pour ainsi dire invariable en chacune d’elles. Suivant que l’on surprend le premier ou le second de ses gestes, il est impossible ou facile de prévoir ce qu’elle fera par la suite. Divinité protéenne que nulle image ne saurait entièrement envelopper, ici elle surgit inopinément, comme un jet d’eau au milieu d’un désert, et disparaît après avoir donné naissance à une éphémère oasis. Là-bas, elle revient à intervalles réguliers, s’attroupe et s’éparpille, comme ces oiseaux migrateurs qui obéissent au rythme des saisons. A notre droite, elle renverse un homme, et ne s’en occupe plus; à notre gauche, elle en terrasse un autre, et s’acharne affreusement sur sa victime. Mais presque toujours, qu’il s’agisse de biens ou de maux, elle demeurera étonnamment fidèle au caractère qu’elle assuma, une fois pour toutes, croirait-on, dans chaque cas particulier. Celui-ci, par exemple, qui n’a pas réussi à la guerre, n’y réussira jamais; celui-là perdra ou gagnera régulièrement au jeu; un autre sera inévitablement trompé; un quatrième se verra persécuté par l’eau, le feu ou les accidents de la rue; un cinquième se trouvera constamment heureux ou malheureux en amour, dans les affaires d’argent, et ainsi de suite. N’est-ce pas encore, sinon une preuve, du moins un indice que ce n’est point hors de nous mais en nous qu’elle règne, et que nous la formons et la revêtons d’une force cachée qui n’émane que de nous?

Parfois d’étranges revirements qui sont eux-mêmes des manies issues de ses manies, déchirent brusquement ses habitudes et démentent son caractère, pour le confirmer aussitôt après dans une autre atmosphère. On dit alors que «la chance tourne».--N’est-ce pas plutôt l’inconscient qui évolue? Son attention ou son habileté s’éveillent-elles enfin?--S’aperçoit-il, à la longue, que d’importants événements se déroulent dans le monde qui lui est superposé?--Acquiert-il une certaine expérience?--Un rayon d’intelligence, un éclair de volonté s’infiltrent-ils en sa retraite et le préviennent-ils du danger?--Apprend-il, au bout de nombreuses années, à la suite de cruelles épreuves, qu’il a intérêt à sortir de son apathie trop confiante? Les malheurs du dehors viennent-ils secouer son sommeil périlleux?--Ou bien, s’il n’a jamais ignoré ce qui se passait au-dessus de sa prison, après de vains et pénibles efforts, parvient-il, au moment de l’urgence, à pratiquer une sorte de fissure dans l’énorme couche de siècles et d’indifférence qui le sépare de ses sœurs inconnues, la volonté et l’intelligence, et réussit-il ainsi à prendre part à la vie éphémère dont dépend une partie de sa vie?

XV