Part 3
--«La terre, bien de tous, sera-t-elle usurpée Par un seul? Non! le droit de tous a pris l’épée, Affirma le vieillard, et lorsque, ô mon enfant, La Justice ou l’Amour indigné se défend, L’âme du défenseur passe et vit dans le glaive; Et même quand le bras des faibles le soulève, Dans ses propres éclairs passe un étrange éclair, Et, parmi les reflets dont resplendit le fer, L’âme voit des rayons qui lui viennent des âmes. Le juste armé vaincra les conquérants infâmes. Le monde est un, au fond; il va vers l’unité Visible, et ne peut être en sa marche arrêté. Tout peuple est criminel d’en asservir un autre; Et la France le sait, elle, le peuple apôtre! L’Évangile en tous temps fut au fond de son cœur, Et par elle le droit de tous sera vainqueur, Tous les droits de chacun se feront équilibre; Et, de même qu’en France un homme se sent libre, Fût-il faible, et se sait protégé dans son droit, De même, un jour, demain, ou plus tôt qu’on ne croit, Chaque peuple sera, devant tous, son seul maître; Et, librement unis, tous devront reconnaître, Pour être protégés, qu’ils doivent protéger, Et qu’être différent n’est pas être étranger. Il n’est qu’un Droit, unique et sacré, loi suprême Qui pour un homme ou pour tout un peuple est la même; Et le respect aux droits des peuples reste dû, Le même que l’État doit à l’individu. Jésus et Jeanne d’Arc semèrent cette idée Par le sang de vos morts aujourd’hui fécondée.»
--«Fou! dis-je au grand vieillard, de croire au Dieu de paix! Tu vas connaître enfin comme tu te trompais, Tiens, vois!»
La terre était un seul champ de bataille.
Le Mage auguste, alors, sembla prendre la taille D’un géant, et, son dos voûté se redressant, Je crus voir un Samson indigné, si puissant Qu’il pourrait ébranler les colonnes du monde. Sa barbe au vent des monts se mouvait comme une onde; Ses sombres yeux semblaient lancer des dards de feu.
--«L’empereur des Germains, tout en invoquant Dieu, Dit-il, a méconnu la norme de la vie. Il rêve l’homme esclave et la terre asservie; Il veut fouler la chair et l’esprit sous ses pieds; Il dit que la faiblesse est l’âme des pitiés; Il prétend que la force est l’unique puissance... La force n’est qu’esprit, mon fils, en son essence. Les peuples l’ont compris, et--regarde à ton tour-- Albert, vrai roi, debout pour le droit et l’amour, Sert l’honneur, l’honneur pur, que l’Allemagne oublie; Et vos Français, qu’on crut une race affaiblie, Artistes, artisans, le marchand, le penseur, Et les oisifs, pour qui vivre n’est que douceur, Ceux dont le mot Patrie excitait les sarcasmes, Et tous ceux qui raillaient les beaux enthousiasmes, Ceux qui niaient le sentiment, le dévouement, Regarde-les! leur cœur s’exalte brusquement! On dirait qu’en voyant l’affreuse Germanie Servir les bas instincts dont elle est le génie, Les plus pervers ont pris leurs vices en dégoût! Transfigurés, soldats merveilleux tout à coup, Pour que la grande fin prédite s’accomplisse, Ils servent en héros ce mot: le Sacrifice, Et meurent pour prouver qu’il est le seul salut! Et, las des vanités où leur cœur se complut, Les plus obscurs d’entre eux, les martyrs anonymes, Disent, devant la mort, des mots qui sont sublimes! Un souffle d’héroïsme a traversé les cœurs...
«Où sont-ils maintenant, vos sceptiques moqueurs? Ils trouvent, sous les yeux étonnés de l’Histoire, Au baiser de la mort une saveur de gloire! Et l’univers a dit: «Suivons les fils des Francs! «Eux, c’est par la bonté loyale qu’ils sont grands!» Et, de la mer Baltique au lac Tibériade, Tout est debout,--ou pour ou contre la Croisade!»
XVIII
--«La Croisade, vieillard?»
--«Oui!» dit-il, élevant Son regard vers le ciel, tandis que, dans le vent, Flottaient sa barbe longue et sa longue tunique. Et, n’adressant qu’au Dieu fait homme--sa réplique:
--«Oui, dit-il lentement, qu’il croie ou non en toi, Christ, le monde moderne en ta tendresse a foi. D’un mot que tu jetas dans la terre féconde L’arbre immense a jailli, dont l’ombre est douce au monde! Tous les penseurs, les plus libres, les plus hardis, Négateurs de ton ciel et de ses paradis, Souhaitent de les voir réalisés sur terre, Et c’est toi que Calas remercie en Voltaire! La Pensée affranchie est ta vassale encor; Le meilleur d’elle est un denier de ton trésor; L’altruisme, c’est ta charité sous un voile; C’est pour avoir levé les yeux vers ton Étoile, Que l’homme, avec des yeux mieux voyants, plus humains, Sait marcher plus heureux dans ses tristes chemins. Qu’il te confesse ou non, qu’importe! et que t’importe, Si ta bonté de Dieu survit à la foi morte! Non, tu n’as pas maudit les hommes pour si peu! Tu restes l’éternel, qu’on t’appelle ou non Dieu. Tu ne recherches point,--tu nous l’as dit toi même,-- Les honneurs de ce monde, et, pourvu qu’on s’entr’aime, Et que du Christ humain la terre ait hérité, Toi, Dieu, tu nous souris, dans ton éternité!»
--«Pourvu que l’on s’entr’aime!... Allons, vieillard, lui dis-je, Ta foi dans Christ me semble un risible prodige, Quand les humains, partout, inhumains sans remord, Ne sont unis que par la haine, dans la mort...»
Il reprit:
--«Pour sauver ton rêve de tendresse, Christ! contre le Germain le monde entier se dresse: C’est la Croisade! Eh oui, les peuples et les rois Se lèvent pour la croix de Rome, et pour la croix Que Genève dessine en rouge sur ses flammes, Et pour la croix secrète inscrite dans nos âmes, Car, même dans le cœur des enfants d’Israël, Quelque chose est entré de ton verbe immortel, Et ton espoir d’amour les gagne et les soulève!... Germains vils, qui tirez sur les croix de Genève, La France est devant vous la chrétienne sans peur; Le Quirinal, qui vous observe avec stupeur, Sent se confondre, en la même pitié des hommes, Les deux cœurs, hier encor désunis, des deux Romes; Çakia-Mouni s’indigne, et les rajahs hindous Vous surveillent de loin avec leurs grands yeux doux; Mahomet vous méprise, et l’Afrique immobile S’agite et court sur vous, toute, arabe et kabyle; Et, vous tombés, elle dira: «C’était écrit,» Car Mahomet sait rendre hommage à Jésus-Christ. Oui, c’est bien la Croisade et c’est la guerre sainte! L’Angleterre, dont les océans sont l’enceinte, Tient fixés ses yeux clairs sur vous, sombres géants, Et vous menace avec la voix des océans! Et le tsar de Pologne et le tsar de la Haye, Père des Slaves dont le nombre vous effraie, Le tsar au bon cœur, pape et roi, Nicolas II, Qui compte vos hauts faits et les juge hideux, Nicolas II, que la douleur française touche, Contre ta force brute, Allemagne farouche, Brandit à l’horizon le glaive éblouissant Dont la poignée est une croix teinte de sang!»
XIX
Le Christ de bois, que, seul, un ermite révère, Du pic que nous foulions faisait un vrai Calvaire, Et, chancelant, le Juif s’appuya d’une main Sur Celui qui voulut sauver le genre humain. Alors il dit, debout sur le pic haut et chauve:
--«Sauveur, c’est, à son tour, Le monde qui te sauve! S’il n’est fort, s’il n’est grand qu’appuyé sur toi,--toi, Tu n’as plus de salut qu’en son glaive et sa loi.»
Mais l’image du Dieu dont l’humanité doute, La voyant à ses pieds souffrir et mourir toute, Sembla crier vers nous et vers le ciel: «Je meurs!» Et cela dominait la guerre et ses clameurs.
Et, dans les grands lointains, voici ce que nous vîmes: Des soldats ivres, fous, et prêts à tous les crimes, Des hordes, mais en bel ordre matériel, Avec un bruit de pas qui montait Jusqu’au ciel, S’avançaient sur Paris, menaçaient Notre-Dame, Et derrière eux, Louvain, Maline, étaient en flamme. «Les voilà! les voilà qui viennent sur Paris!»
C’est un sourd grondement sinistre; point de cris. Sous le piétinement de l’innombrable foule, Le sol, comme un tambour voilé, tressaille et roule. Ils viennent,--les uhlans en tête, lance au poing. La tour Eiffel les guette: ils se traînent au loin, Hommes, chars et chevaux, fusils et mitrailleuses, Sombre nuage, gros de foudres furieuses. A voir sur l’horizon marcher ces guerriers-là, Le mont de Geneviève a dit: «C’est Attila!» Dans cette immense armée, il reconnaît la horde. Ces êtres sans amour et sans miséricorde, Gueule et ventre affamés, ces appétits grondants, Veulent de la chair vive à mettre sous leurs dents; Ils veulent des terrains tout cultivés, blé, vigne, Un vaincu qui sous eux s’écrase,--et se résigne A leur donner de l’or, de l’or par milliards! Leur chef sinistre crie à ces bandits pillards, Dont l’affreux crâne--en fer de lance se termine: «Va, mon peuple, toi qui ne crains que la famine, La France est riche! prends son pain, son or, son vin, Et saccage Paris comme un autre Louvain! Obéis; je commande, et mon ordre te couvre. Fais flamber, s’il le faut, la Sorbonne et le Louvre! Prends-leur Paris,--ou meurs! voilà ce que je veux, Et que l’histoire dise à nos petits-neveux: «Guillaume II, géant de Prusse, fut un homme Plus grand que ce fameux Néron--qui brûla Rome!»
Il dit, et les Germains répondent: «Hoch! hurrah! Chef, nous t’aurons Paris! et lorsqu’il flambera, Alors, docile au roi sanglant qui nous commande, La France deviendra l’Allemagne plus grande! Hoch! hoch!» Tout en jetant le cri cher au Kaiser, Ils roulent, flot montant d’horreur, de sang, de fer, De feu,--torrent sans nom qui tord, saccage et broie, Et c’est bien Attila, c’est la race de proie!
Les voilà sous Paris, sous l’œil fixe des forts.
Oh! qui seront les morts? Combien seront les morts?
--«Les noirs envahisseurs, avec la faim au ventre, Resteront là longtemps, cherchant par où l’on entre.»
--«Soit, la France attendra.» --«Mais s’ils étaient vainqueurs?» --«On peut vaincre les corps, non la vertu des cœurs; Nous attendrons toujours: le salut, c’est d’attendre.» --«Mais s’ils prennent Paris? --«Se laissera-t-il prendre?» --«S’ils le prennent?» --«Eh bien, sur Paris dévasté Nous attendrons toujours.» --«Quoi?» --«Le jour d’équité, Le triomphe final de la justice sainte! L’autel du temple est mieux gardé que son enceinte! L’esprit chrétien, l’esprit pur, ne peut pas mourir!»
--«Mais s’ils brûlent Paris?»
--«Nous saurons tout souffrir! Nous le rebâtirons, sous les yeux de l’histoire, Avec du ciment rouge et des marbres de gloire! Nous n’attendons qu’un mot, le dernier, du Destin.»
XX
Ce spectacle et ces voix nous venaient d’un lointain Formidable,--et ni mes regards ni mes oreilles, Qui n’auraient pu subir réalités pareilles, Ne percevaient image ou son; seuls, mes esprits En eux-mêmes portaient ce spectacle et ces cris. Et je sentais en moi, dans mon simple cœur d’homme, Les souffrances de tous, dont je souffrais la somme.
Et je compris quel faix terrible, à mes côtés, Portaient, après dix-neuf cents ans, les reins voûtés Du grand Juif; car son dos, qu’il redressait naguère, Se courbait sous les maux que déchaîne la guerre, Et qui lui rappelaient l’horreur du monde ancien.
--«Paris, libre cerveau, cœur du monde chrétien, Va périr!... Rien ne peut faire mentir l’oracle, Criai-je. Rien ne peut nous sauver--qu’un miracle!»
--«L’oracle, dit le vieux, sur quoi se fonde-t-il?»
--«Sur l’imminence et sur la grandeur du péril. Quand le boulet, dans l’air, accourt droit sur la cible, Empêcher qu’il la frappe est la chose impossible: Rien ne l’arrêtera sur la fin du trajet.»
Or, à travers le sol sacré qu’il ravageait, Peuple conculcateur de la miséricorde, L’effroyable Germain, armée et pourtant horde, Roulait à flots grondants comme un torrent mortel.
Oiseaux rocks fabuleux, souillant le bleu du ciel, Les taubes allemands, les éperviers corsaires, Sur Compiègne déjà planaient, crispant leurs serres,
Et, l’incendie au poing, chargés d’engins maudits, Déguisés en soldats, je voyais des bandits Qui menaçaient Paris du martyre et des flammes...
Et le torrent de fer sanglant, de feux infâmes, Gagne la capitale! y touche! en rugissant Sa joie affreuse; et tout est rouge, flamme et sang... Quand, sous mes yeux hagards, soudainement tout change... La course au sud devient fuite à l’est?... --«C’est étrange! Le hideux cauchemar, criai-je, est-il fini? Joffre le patient, Maunoury, Galliéni, Comme Hercule, changeant, d’un simple coup d’épaule, Le cours d’un fleuve, ont-ils détourné de la Gaule L’horrible envahisseur, près de nous submerger? Ou quel dieu nous a-t-il sauvés d’un tel danger?»
XXI
Alors le grand vieillard, désignant tout l’espace Du ciel, dit simplement:
--«Vois, là-haut, ce qui passe!»
Une armée, en plein ciel, étonnait nos regards.
Spectres flottants, esprits visibles, milliards De formes, dont chacune était une pensée, Multitude en une âme unique condensée, Tous les morts accouraient, sans gestes et sans cris, Sauver le cœur chrétien de l’univers, Paris.
Et l’humanité morte emplissait l’étendue.
Et sans être aperçue, et sans être entendue, Elle pénétrait tout, réalité sans chair, Matière éparse, plus subtile que l’éther, Feu d’un éclat secret plus ardent qu’une flamme, Fluide magnétique et respirable à l’âme; Et tous nos combattants sentaient naître en leur cœur Un dieu, l’enthousiasme, un dieu déjà vainqueur, Une force innommée, un élan invincible, Une puissance à qui rien n’est plus impossible... C’était, dans les vivants, le vœu de tous les morts!
Des milliards de vœux, des milliards d’efforts, Tout le labeur humain, depuis l’âge de pierre, Où l’homme se sentit des pleurs sous la paupière, Joyeux lorsqu’il connut qu’il pouvait, de sa main, Sur la paroi des rocs graver un rêve humain, Et léguer à ses fils l’œuvre à peine rêvée Pour qu’un jour, par leurs mains, elle fût achevée; L’espoir d’un idéal que chaque siècle accroît, L’amour d’abord, puis la justice, enfin le droit, Tout cela, menacé par un peuple rapace, L’éternité des morts, substance de l’espace, Accourait le défendre; et tous, tous étaient là, Même Caïn! Judas mère et même Attila, Car, dans la mort immense, où tout crime s’expie, Les négateurs d’amour, les meurtriers, l’impie, Se sentent dépouillés d’eux-mêmes, lentement...
Et servir la justice est leur seul châtiment.
XXII
--«L’humanité, mon fils, par de mauvaises routes, Rêve confusément, à travers tous les doutes, D’une paix merveilleuse et d’un amour final. Parfois elle a cru voir mourir son idéal, Mais l’éclipse n’est pas la fin et n’a qu’une heure. L’idéal, qui n’est pas encor, lui seul demeure; C’est le but immuable et sans fin déplacé, Et l’avenir y court, sur l’aile du passé. Sans l’idéal, n’étant que muscles, chair et force, L’homme, athlète stupide, orgueilleux de son torse, (La vie et la durée étant leur propre fin) N’aurait pour tout devoir que d’assouvir sa faim, Tandis qu’il cherche au monde une plus douce joie; Et la beauté des cieux est là pour qu’il la voie, Et la douceur d’aimer pour qu’il la sente en lui; Et depuis qu’en son cœur son premier rêve a lui, Astre d’un ciel plus beau que l’autre et non moins vaste, Cet idéal a fait de lui l’Enthousiaste, Et tous vont à l’Étoile, et tous lèvent le front, Et c’est pourquoi les doux sont les forts, et vaincront.»
Ainsi parla le vieux scruteur de tout mystère Dont les pas en tous lieux sont écrits sur la terre.
XXIII
Nous croyions distinguer, dans les espaces bleus, Tous les grands morts, tous les héros miraculeux, Tous,--les penseurs et les guerriers... Et la bannière De Jeanne d’Arc flottait, blanche, en pleine lumière, Et sur cet étendard, qui planait au-dessus De tous les fronts, ce mot resplendissait: JÉSUS.
Puis, le soir vint, triste et profond. La cathédrale De Reims, chef-d’œuvre pur de la France ancestrale, Profilait son fantôme obscur dans l’azur noir. Tout à coup, chose affreuse en la beauté du soir, Sous les obus germains, toute, du faîte au porche, Toute, elle s’enflamma comme une immense torche... Et l’on vit, à cheval, aux clartés de ce feu, Jeanne resplendissante et criant: --«En nom Dieu, Anglais! je vous adjure, en avant pour la France! Nous avons même cœur: ayons même espérance, Anglais! Boutons-les hors de France! chassons-les!»
Et Jeanne chargeait, seule, en avant des Anglais.
XXIV
Paris, Paris sauvé jadis par Geneviève, Voyait se détourner de lui le mauvais rêve, Et les vils Allemands, les perfides guerriers, En France même ayant préparé des terriers, S’y cachaient, poursuivis, tels des bêtes immondes, Par le glaive de France et le mépris des mondes.
Dans ces trous, comme en leurs naturels habitats, Dans ces bauges, vivaient, accroupis, leurs soldats.
Et comme une eau pourrie exhale ses buées, Ils soufflaient contre nous des poisons, par nuées Ténébreuses, et qui, trahissant l’air du ciel, Rendaient l’azur complice et pestilentiel.
Leurs gaz asphyxiants, moyens de guerre infâmes, Semblaient leur propre souffle et l’odeur de leurs âmes.
XXV
Parmi des morts et de grands blessés,--c’est alors Qu’un Français, se levant, cria: «Debout, les morts!» Mais nous seuls nous savions que cet appel sublime Montait vers tous les morts accourus de l’abîme.
Or, cet appel vibra dans tous les cœurs en deuil, Au souvenir des morts enterrés sans cercueil. Et les vierges en pleurs, les femmes noir-vêtues, Croyaient ouïr les voix chères qui se sont tues... Et nous, nous entendions chanter, en longs accords, Ces même voix, lointains adieux d’esprits sans corps:
--«Nous sommes morts pour vous défendre Contre de vils envahisseurs, Vous que nous aimions d’amour tendre, Vieilles mères, petites sœurs!
«Jeunesse encor mal aguerrie, Tout éprise de grâce et d’arts, Nous sommes morts pour la patrie, Fiers de tomber sous vos regards.
«La mort nous prit sans différence, Riches, pauvres, jeunes ou vieux. Et nous sommes morts, chère France, Pour tes fils et pour nos aïeux.
«Mourir pour toi,--ce fut bien vivre, O France, cœur du monde! sel De la terre! esprit du saint Livre Qui veut l’amour universel!
«Nous sommes morts pour la défense Du plus doux idéal humain; Pour le léguer pur à l’enfance Qui sera la France demain.
«Rapprochés par la mort des pères, Et sentant notre âme sur eux, Nos fils, dans nos maisons prospères, Vivront plus fiers et plus heureux.
«Nous sommes morts pour vous défendre Contre de vils envahisseurs, Vous que nous aimions d’un cœur tendre, Petits enfants,--frères et sœurs!»
Des tombes, çà et là fraîchement remuées, Cette hymne, dominant la guerre et ses huées, S’élançait, rejoignait, comme mêlée au vent, Les anciens morts,--la mort, autre infini vivant, Matrice des soleils, semence des étoiles! Et les femmes, penchant le front sous leurs longs voiles, Les vieux, un crêpe au bras, plusieurs peuples en deuil, Répondaient, en un chant de magnifique orgueil:
--«Vous aurez dans nos cœurs une tombe immortelle, O vous que votre amour de la paix--a trahis! Vous fîtes en mourant l’humanité plus belle, Soldats morts pour notre pays!
«Nous laissons, sous nos yeux cernés, couler nos larmes, Mais nos cœurs sont encor plus grands que nos douleurs, Et sur vos corps, ensevelis avec leurs armes, Nous jetons des lauriers en fleurs.
«Votre mort que l’on pleure, on la donne en exemple; On la pleure en silence, on l’admire à grands cris; Et nos cœurs éternels sont pour vous comme un temple Où, dans l’or, vos noms sont inscrits.
«Vous sûtes, par la mort, avec vos grandes âmes, Faire, au monde sauvé, des avenirs plus beaux! Et c’est pourquoi vos sœurs, vos mères et vos femmes, Vous voient vivants sur vos tombeaux.»
Telle, en prodigieuse et lente symphonie, Chantait son chant d’orgueil l’espérance infinie.
Alors, un autre chœur, mais plus retentissant, De moins lente harmonie et de plus rude accent, Vint jusqu’à nous... C’était la voix, l’âme enflammée, La résolution ardente d’une armée... Quelque chose pourtant d’allègre et de moqueur Traversait les accords farouches de ce chœur:
--«Nos camarades morts sont les moissons fauchées; Mais nous, nous sommes le grain mûr, Le grain gonflé d’espoir qui dort dans les tranchées, Où germine déjà le triomphe futur.
«Nous avons en mépris cette race allemande, Son idéal matériel. C’est la bête puante et féroce,--et gourmande, L’ours noir qui rôde autour des ruchers pleins de miel.
«Ruisselantes de sang, baïonnettes vermeilles, Harcelez le fauve aux pieds lourds! La brute, sous le dard de toutes les abeilles, Saura bientôt comment on fait danser les ours.
«Mais non, le dur Germain n’est pas si débonnaire; Ce n’est pas l’ours, plaisant danseur; Et les canons d’Europe, à défaut du tonnerre, Écraseront, dans sa fange, l’envahisseur!
«Voyons-le tel qu’il est: un dragon de légende, Un monstre aux sept gueules d’enfer, Et jurons-nous d’anéantir l’hydre allemande, Avec la sape, avec la flamme, avec le fer!
«Nous sauverons l’espoir, l’amour, la paix des mondes, En frappant le monstre en plein cœur, Et nous arracherons les sept langues immondes: Il tordra ses anneaux sous le pied du vainqueur.
«Entends-tu le serment des Francs, prince féroce, Faux roi, Guillaume le second? Nous mettrons sous nos pieds, sous l’épée et la crosse, Ta tête affreuse et les sept têtes du dragon.
«Nous ne voulons revoir nos maisons, plus prospères, Que sous des drapeaux triomphants, Quand les mères pourront offrir aux heureux pères Des lauriers tout en fleurs par la main des enfants.»
Des soldats souriants chantaient ce chant suprême, Et la Mort reculait et doutait d’elle-même.
XXVI
La France ainsi chantait, fidèle librement Au Christ universel, à l’Évangile aimant.
Or un vent noir, venu du fond de l’Allemagne, Apporta jusqu’à nous, dans un long sifflement, Avec un gaz fétide, épars sur la campagne, Un chant que suit l’effroi, que la mort accompagne... C’est l’hymne du Christ allemand:
«Je veux, moi, seul grand dans le monde, Moi, le seul peuple élu de Dieu, Purger la terre--elle est immonde-- Par l’air empoisonné, par le fer et le feu.
«C’est sur l’ordre exprès de Dieu même, Que j’attaque, en vils ennemis, Ces peuples corrompus, que j’aime, Et qui, pour leur bonheur, doivent m’être soumis.
«Notre vieux Dieu, celui qu’on nomme Dieu le Père et le Roi des rois, Laissa clouer le Fils de l’Homme, Pour le salut du monde, à l’infamante croix...
«Je suis le peuple qu’il désigne Pour crucifier, à mon tour, L’Humanité, sa fille indigne, Et je la châtierai sans pitié, par amour.