Le Témoin: 1914-1916

Part 2

Chapter 23,626 wordsPublic domain

--«L’amour, dit-il (et sa voix grave était plus grave), C’est le maître insolent qui deviendra l’esclave. Les loups dans les forêts, les ours, même les cerfs, Et, dans les sables roux, les lions des déserts, Avec des cris haineux, pris de fureur jalouse, Bramant ou rugissant d’amour, mordent l’épouse; Les hommes font comme eux, et leurs désirs grondants, Fauves hargneux, ne sont que griffes et que dents. La griffe rétractile, ayant guetté, veut prendre; La dent se réjouit d’entrer dans la chair tendre; Qu’importe au cerf ardent, lascif et furieux, L’inutile refus de la biche aux grands yeux? En proie au faux amour, l’âme en vain crie et saigne, Et la tendresse humaine attend toujours son règne. C’est pourquoi, détournant des hommes mon regard, J’ai cherché l’homme--et vu, calme et chaste, à l’écart, Le couple pur errer sous la forêt ombreuse. J’ai vu, sur un seuil blanc, une sainte amoureuse Attendre le retour du fiancé lointain; L’amour est un plein jour dont elle est le matin; Tout l’avenir aimant naîtra de cette aurore Qui n’est qu’une lueur fraîche, incertaine encore; Et ce couple de deux bons cœurs, simples et purs, N’est que l’image en fleur d’innombrables futurs. Ces deux êtres liés, douceur, candeur et grâce, Promettent à l’amour une nouvelle race. Ce seul couple béni, qui s’aime sans tourment, Prépare à l’avenir un paradis aimant; Et qu’importe s’il a désappris l’Évangile? Tout amour vrai, qui n’est ni cruel ni fragile, Fut un rêve ineffable au cœur de Jésus-Christ, Car la lettre n’est rien, selon qu’il est écrit. Oui, compagnon, il faut voir, par-delà les hommes, Ce que nous deviendrons et non ce que nous sommes. Vaste est l’amas des temps; le mal rampe au-dessus; Par-dessous, mon œil suit la trace de Jésus. Or, elle est comme une eau secrète sous la terre, Où, dès qu’elle jaillit, l’oiseau se désaltère; Je sais la reconnaître à ses reflets de feu, Qui, là, semblent s’éteindre; ici, renaître un peu; Et c’est en elle enfin, source, pluie ou rosée, Que toute eau bonne à boire est et sera puisée. Oui, sous les cris discords, j’entends de pures voix; Écoute-les, sois attentif, regarde et vois: Les œuvres de bonté, parmi tant d’œuvres viles, Fleurissent, comme, sur le pavé noir des villes, Quelques arbres, parmi les charrois et les cris, Tendent au ciel lointain de beaux thyrses fleuris. Que d’asiles de luxe offerts à la misère! Que d’infirmes, manquant chez eux du nécessaire, Hommes, enfants, vieillards, mères aux seins gonflés, Y trouvent leur salut, ou meurent consolés. D’autres que des croyants donnent les grands exemples. Jamais la charité n’éleva plus de temples. Et même l’animal,--que Christ a racheté, Quand sur un âne, sans orgueil, il est monté,-- Le cheval dans l’étable et le chien à la chaîne, Sentent passer sur eux de la tendresse humaine...

«Crois-moi, mon fils, car j’ai vingt siècles révolus, Bien des maux sont soufferts, qu’on ne reverra plus.»

X

Derrière les grands pics montait l’aube sublime; Puis l’aurore alluma des feux sur chaque cime. Candélabres géants, ténébreux par en bas, Les pins, les châtaigniers, ouvrant de larges bras, Portaient, au plus fin bout de leurs épaisses branches, Des feuilles qu’un reflet changeait en flammes blanches; Les nids se réveillaient; une joie en frissons Courait sur la colline où naissaient des chansons.

Et le témoin de tant de jours tombés au gouffre, De tous les maux soufferts et de tous ceux qu’on souffre, Tourna vers moi son front par l’aurore éclairé. On ne sait quoi de grand, d’étrange, de sacré, La force du prophète et la douceur du sage, Étaient, en creux profonds, gravés sur son visage. Ses cheveux sur ses reins tombaient, bouclés et blancs; Sa barbe en nœuds tordus s’enroulait à ses flancs; Aux plis déchiquetés de sa souple tunique, Le vent jeune arrachait une poussière antique; Et, depuis deux mille ans, n’ayant fait que marcher, Ses grands pieds, nus et durs, effritaient le rocher.

XI

Il dit:--«Témoin d’horreurs dix-neuf fois séculaires, J’ai vu l’immense arène, aux hauts murs circulaires, Qui, tout chargés de fronts, d’yeux et de bras mouvants, Semblaient d’horribles murs faits de moellons vivants; Les parois de ce puits hurlaient par mille bouches, Et les regards étaient, sous des sourcils farouches, Plus mordants et plus durs que le ciment romain. Tout le fond de ce puits n’était que sang humain, Et luisait sous les yeux des horribles murailles. Ventre ouvert, retenant à deux mains leurs entrailles, Les gladiateurs, nus, saluaient en mourant Le vil César, qu’un peuple avili faisait grand. Et toute cette horreur a passé comme un rêve. Les vierges, les enfants qui saignaient sous le glaive, S’étant donné la main l’un à l’autre en s’aimant, Calmes, ont regardé le glaive fixement. Le cirque a dit: Je hais! Ils ont répondu: J’aime! Et le glaive est tombé, vaincu, dans leur sang même.»

--«Vaincu pour peu de temps; des rois l’ont ramassé! Des papes ont brandi le fer!»

--«C’est le passé.»

--«Un moine inventera la poudre... Oh! que de veuves Pleurent les huguenots, chrétiens jetés aux fleuves!»

--«C’est le passé.»

--«Toi même, ils t’ont persécuté, Juif, tous ces prétendus rêveurs de charité.»

--«C’est le passé, qui fut rage, haine, colère. Le jour vient, le regard du Juif même s’éclaire.»

--«Le vieux peuple des Francs décapite son roi; Lorsque la liberté règne, c’est par l’effroi. A leur tour les martyrs ont ramassé l’épée: Notre foi dans leur Christ, c’est eux qui l’ont frappée!»

--«L’épée est belle aux mains vengeresses du Droit!

--«Ton Christ nous a menti, plus personne n’y croit!»

--«Qu’importe à Dieu les noms mortels dont on le nomme? Amour, bonté, ces mots sur les lèvres de l’homme Sont des noms plus humains de l’immatériel. L’homme ne vit que pour lever les yeux au ciel; Il y cherche à jamais l’idéal, son étoile; L’orage n’est jamais qu’une heure, et n’est qu’un voile; L’étoile est fixe au fond des gouffres infinis; Et les hommes, pervers à la fois et bénis, Tous rencontreront Dieu, puisque Dieu pour la terre N’est qu’énigme, et que tous se heurtent au mystère...

«L’Évangile chemine, et moi, je suis des yeux Le triomphe du Christ, secret et merveilleux.»

XII

Nous restâmes longtemps plongés dans ce silence Où l’esprit, comme dans un abîme, s’élance Jusqu’à des profondeurs où les mots ne vont pas.

Enfin le grand vieillard reprit d’un ton plus bas:

--«Oui, vingt siècles auront suffi pour sa victoire. Vous la mesurez lente au compas de l’histoire? Je l’estime autrement. Vous, c’est par millions Que vous comptez les morts des générations, Depuis le soir où, sur la croix, Jésus expire; Et vous répétez: «Comme il tarde, son empire!» Tandis que je me vois seulement séparé Par vingt hommes au plus, de son siècle sacré.

«A l’heure où Christ, mourant, rentrait dans la lumière Un enfant m’appela de sa plainte première. Cet enfant, je le vis s’éteindre après cent ans, Juste à l’heure où, près d’un berceau, ses fils, contents, Accueillaient leur enfant à sa première plainte. Ce fils, le soir de sa centième année atteinte, Mourut. Et j’en ai vu vingt ainsi, tour à tour, Lorsqu’un enfant de ses enfants venait au jour, Expirer; et je vois que, du siècle où nous sommes, Si je retourne au Christ par cette chaîne d’hommes, Vingt hommes seulement, enlacés par la main, Sont entre nous et le sauveur du genre humain.»

Le grand vieillard se tut. J’avais l’âme étonnée. A remonter les temps, non d’année en année, Mais par ces vingt chaînons d’hommes vivant très vieux, Les uns mourant quand les autres ouvraient les yeux, Il semblait qu’un esprit divinement agile M’emportât dans la crèche où naissait l’Évangile.

--«Jésus, qu’on croit si loin de nous, est donc tout près? Oh! comme j’aimerais le voir! J’arrêterais Un peu, rien qu’en baisant le bas de sa tunique, L’homme si merveilleux qu’il reste l’homme unique, L’exemple, le modèle incomparable et pur, Le maître maternel, le conseil calme et sûr, L’être si beau, si calme et si pur, que nous, hommes, Montrant par là que nous jugeons ce que nous sommes, Nous n’avons pas admis qu’il fût un d’entre nous, Et nous ne le nommons qu’en pliant les genoux!»

Le vieillard souriait: --«Dans le temps et l’espace, Dès que l’homme, plus grand que l’homme, se dépasse, Beau des vertus dont nous n’avons qu’un désir vain, Nos cœurs, en le suivant, entrent dans le divin. Et le divin, c’est nous meilleurs, nous bons et justes; Le sens en est vivant dans les cœurs les plus frustes; C’est le sens de l’amour, et rien n’est au-dessus, Sinon l’amour lui-même, et l’amour c’est Jésus. L’homme y va lentement, et par toutes les voies; Par les pires douleurs, il marche vers ses joies; Vous, vous désespérez du triomphe d’amour? Moi, deux mille ans de nuit m’en présagent le jour.»

XIII

--«L’aube avait ébloui de ses plus douces flammes, M’écriai-je, nos yeux trompés comme nos âmes. Tantôt, quand sa candeur argentait les sommets, Les orages semblaient vaincus à tout jamais; Et maintenant, voyez, le chaos recommence: Une nuit matinale emplit le ciel immense; J’entends d’ici souffler les chevaux de la mer Qui se cabrent, montés par les démons de l’air, Et déjà la forêt, cette autre mer mouvante, Paraît s’enfuir, courbée et criant d’épouvante. Que de vaisseaux, par un tel vent, vont naufrager! Venez sur la hauteur, où, loin de tout danger, Nous jouirons de voir, selon le vieux Lucrèce, Les gestes éperdus des marins en détresse...»

Il comprit le sarcasme, et dit, sans plus: «Venez.»

Un très grand crucifix, à mes yeux étonnés, Surgit. Nous arrivions sur un plateau sévère Que ce haut Christ de bois transformait en Calvaire.

L’orage assombrissait deux tristes horizons: La plaine vers le nord, cultures et maisons, Qui, sans trop en souffrir, subissaient la tourmente, Et, dans le sud, la mer qui toujours se lamente, Qui fait, d’un seul soupir, osciller sur son dos Les cuirassés de fer comme d’humbles fardeaux, Et qui peut, s’il lui plaît, en rugissant de joie, Dévorer ces volcans comme une faible proie.

La mer! Combien a-t-elle englouti d’armadas!

Or, sur les flots grondants, j’aperçus, tout là-bas, Au bout d’un mât penchant, secoué par les lames, Un pauvre être!--Et, de tous nos yeux, nous regardâmes.

Le navire englouti vibrait à tous les chocs Des lourds ressacs, dont la fureur brise des rocs. Seul, le mât, émergeant du formidable abîme, Secouait, comme un fruit perdu, l’homme à sa cime.

Je songeais:--«En effet, cet homme est bien perdu! Par qui son cri lointain serait-il entendu? Et, le fût-il, qui donc quitterait le rivage Pour arracher sa proie à cette mer sauvage? Un bon Samaritain qui descend de cheval Pour panser un blessé, fait un acte banal, Facile, mais devant ce gouffre épouvantable, Il faut être un héros pour être charitable!»

Et voici qu’apparut, au large, en plein danger, Un canot!--S’élevant, comme pour mieux plonger, Sur l’écumeux sommet d’une lame puissante, Il tomba vers les fonds par la pente glissante, Pour remonter sans fin sur les monstrueux flancs De ces montagnes d’eau, sombres, aux sommets blancs. Et douze hommes--ce nombre est cher à l’Évangile-- Attaquaient l’ouragan dans cet esquif fragile.

--«Ce spectacle est divin! me dit alors le Juif; Si tu cherches la vérité, sois attentif, Encore plus qu’à ma parole, à ce spectacle. L’action de ces gens est un humain miracle. Pour sauver un seul homme ils vont douze à la mort. Rester dans leur logis leur serait un remord; Même, ils ont pris conseil de leur femme attendrie; Connaissent-ils du moins cet homme, ou sa patrie? Non. Fût-il ennemi, qu’ils lui tendraient la main. Ils sont les sauveteurs, gloires du genre humain! Et ces simples pêcheurs, si pauvres et si braves, Sont les fils, rachetés, de ces pilleurs d’épaves Qui, traîtres, allumaient, la nuit, par mauvais temps, A terre, çà et là, de grands feux éclatants, Pour attirer,--c’était la coutume barbare-- Sur des rocs, un vaisseau que la lumière égare, Et qui, trahi d’abord, était enfin pillé...

«Depuis ce temps, un siècle à peine est écoulé!

«Et, devant ce canot qui s’abaisse et remonte, Sans cesse, sur des monts écroulés qu’il affronte, Je vois, plus lumineux que l’aveuglant éclair, Le spectre de Jésus qui marche sur la mer.»

XIV

La mer, bouleversée encor, n’était plus noire; Les vents changeaient, chassant une nuit provisoire. ... Tout l’azur reparut dans sa sérénité.

--«Oui, me dit le vieillard, le monde est racheté. Le Christ a, dans nos cœurs, jeté le grain qui lève. Lentement, des héros réalisent son rêve, Et son amour en eux resplendit, tout pareil (Si ton cœur sait le voir) au radieux soleil.»

--«Vous triomphez! je suis convaincu, répondis-je; Ce triomphe à lui seul me paraît un prodige; J’abjure devant vous mon scepticisme vain: Des héros m’ont prouvé l’héroïsme divin!»

Or, juste à ce moment, où le vieillard étrange Me montrait l’idéal, fixe lorsque tout change, Et sous le faux réel, qui seul nous apparaît, Dieu rayonnant en nous comme un soleil secret, Dans cet instant de joie et d’extase féconde, Où la paix nous semblait l’espoir certain du monde, Un cri troubla la terre, et, déchirant les airs, De nouveau souleva la profondeur des mers: --«AUX ARMES!»--

Des clairons stridaient, sonnant la charge, Et la terre troublait les mers jusqu’au grand large: Un peuple épouvantable, armé de fer, de feu, De gaz mortels, et se disant l’élu de Dieu, N’étant, esprit et chair, qu’appétit d’ogre immonde, Marchait, organisé, contre l’ordre du monde!

Tout le génie humain dompteur de l’élément, Ce peuple élémental, sauvage savamment, Le tournait contre l’homme en outil de torture; Lui-même il s’était fait monstre, par la culture! Méthodiquement serf d’un prince carnassier, Le Teuton, formidable automate d’acier, Ou chair amalgamée au corps des mitrailleuses, Colosse lourd de force et de haine orgueilleuses, Proclamait,--espérant figer ses ennemis Dans l’horreur,--que tout crime, à la guerre, est permis!

Ses plus graves savants, et ses poètes même, Contresignaient d’un cœur tranquille un tel blasphème!

Et ce peuple, avili par un si haut conseil, Ce peuple, tel qu’on n’en vit pas sous le soleil, Traînait captifs au loin femmes, enfants en larmes, Des êtres impuissants à manier les armes, Les grands-pères, craintifs et muets, consternés... Ces Allemands, parfois, en lâches forcenés, Faisaient de leurs captifs, sur leur front de bataille, Un rempart défenseur, pitoyable muraille, Où, frémissants d’amour, de haine,--de douleurs, Les soldats ennemis, reconnaissant les leurs, Vaincus par leur pitié, reculaient d’épouvante, Tremblant de mutiler la muraille vivante! Nietzsche, spectre dément, planait sur tout cela, Et, non moins fou, Guillaume, invoquant Attila, Criait: «Viole! tue! égorge enfants et femmes!» Des prêtres, torturés par les reîtres infâmes, Les yeux vers le ciel vide, y cherchaient Dieu, l’Absent! Tout nageait dans le sang; partout du sang! du sang! Les rivières étaient de sang et coulaient pleines! Et des fuyards, au flanc des monts ou dans les plaines, Couraient, se retournant pour regarder au loin Leur ville en flamme; et Dieu, leur juge et leur témoin, Laissait faire! et, dans sa fureur démoniaque, L’agresseur, prétendant que c’est lui qu’on attaque, Coupait des mains, des cous d’enfant, brûlait vivants Des vieillards; tout fuyait, comme l’eau sous les vents; Et le viol hideux, à face simiesque, Prenait--détail horrible en l’horreur gigantesque-- Des vierges, qui fuyaient la vie éperdument Parce que c’était fuir l’affreux enfantement! Criminels au hasard, sur l’enfant, sur les mères, Du haut du ciel, les zeppelins, sombres chimères, Lâchaient leur bombe! et quand l’avion surgissant Les attaquait, alors le ciel pleurait du sang! Plus d’asile! Et sur les grands steamers d’Angleterre, Qui semblaient à l’abri des fureurs de la terre, Des passagers (toujours des faibles, et toujours Des femmes, des enfants, sans armes, sans secours!) Voyaient surgir, dans les houles des mers d’Europe, Le dos du sous-marin ou l’œil du périscope... La torpille frappait le grand navire au flanc; Et, colosse blessé, chancelant et soufflant, Il entraînait, dans les fonds glauques des abîmes, Avec lui, des milliers d’innocentes victimes Qui priaient, qui voulaient la vie éperdument...

Et, terre et mer, le monde entier criait: «Maman!» Comme pour réveiller, dans son ombre éternelle, L’amour, le Dieu muet, la Cause maternelle!

XV

Mais rien ne répondit. Nulle part l’agresseur Ne trouva devant lui Dieu, le Dieu de douceur! Et nos peuples, parmi le sang, les cris, les larmes, Se levant indignés, durent prendre les armes, Aiguiser des poignards et fondre des canons; Et tous les beaux progrès, indignes de leurs noms, Se firent instruments de mort et de torture; Et, retournant aux lois brutes de la nature, L’âme humaine appela la force à son secours, La force! l’argument des grands loups et des ours!

Et je dis au vieillard:

--«C’est la fin de nos races. Vois-tu ton Christ encor? Vois-tu toujours ses traces? Vieux nécromant, je suis honteux de t’avoir cru: Le primate éternel dans l’homme a reparu! Le chrétien lâche, avec son rêve d’être un ange, Insultait à la brute--et la brute se venge!»

Sous l’injure, le vieux, comme sourd à mes cris, Resta muet, songeur quelque temps. Je repris:

--«Ton Christ est le plus faux des faux dieux qu’on délaisse! Amour, bonté, mots creux, tout gonflés de faiblesse! Sot qui ne sait qu’aimer! Fou qui veut être aimé! Qui suit ton Christ n’est plus qu’un martyr désarmé, Proie offerte aux soldats du lucre et de la haine, Qui sont le nombre affreux, sans nom, la masse humaine. Christ n’est qu’un doucereux et blanc magicien; Certe, un charme est caché dans le songe chrétien, Mais pernicieux, traître, endormeur d’énergie. Sur la terre, que tant de meurtres ont rougie, Comment répondre, nous, les tendres et les bons, Nous, les propagateurs des infinis pardons, Au fer qui fouille un cœur, en sort et s’y replonge? Quel réveil dans l’horrible, après le divin songe! Nos jardins, nos maisons, asiles de douceur, Les voilà donc ouverts au noir envahisseur! Nos bras chrétiens ne sauront pas tenir l’épée; Ton Christ livre aux bourreaux l’humanité trompée!»

Le vieillard recueillit sa pensée un moment, Puis, l’œil plein de lumière, il dit, très doucement:

--«S’il ne croit qu’aux ressorts puissants de la matière, L’homme n’a pas en lui la force humaine entière. Même stoïque, il meurt en vaincu révolté, Il périt tout entier, serait-ce avec fierté. Si la force est le droit, sa chute est légitime, C’est justement qu’il tombe, et non pas en victime. La force, c’est là tout ce que le fort défend; Après lui, rien de lui ne reste triomphant. Dès l’instant qu’à ses yeux seule la force compte, Devenu le plus faible il n’a droit qu’à la honte, Tandis que, l’œil levé vers son pur idéal, Le croyant de l’amour souffre et meurt triomphal. La souffrance est pour lui sainte, la mort sublime, Il sent orgueil et joie à s’offrir en victime, Il est le vrai guerrier qui veut, pense, aime et croit, Et qui, même vaincu, laisse un vengeur: le Droit. La force de l’idée est la seule immortelle; Telle est la loi du Christ: la foi de France est telle.

«Mon Christ est mort voilà deux mille ans accomplis, Et nos âmes, aux plus secrets de leurs replis, Gardent toutes, mon fils, sa divine pensée, Que par le monde entier le temps a dispensée. Elle est si bien mêlée au cours de notre sang, Que, lorsque l’Antéchrist se lève menaçant, Le bras, avant le cœur, s’élance à la défendre; C’est d’instinct, désormais, malgré notre cœur tendre, Que nous défendons, même oublieux de Jésus, Les biens d’amour que, par sa mort, nous avons eus. Des hommes, non des Christs, voilà ce que nous sommes, Et nous le défendons, en nous, comme des hommes. Nul ne passe en valeur ta vaillance, ô chrétien! SACRIFICE est un fier mot d’ordre; c’est le tien. La lance et les deux pieds sur quelque hydre abattue, Lent à tuer, mais plus terrible lorsqu’il tue, Le juste, quand il croit la justice en danger, Non pas lui,--se fait dur pour la mieux protéger; Quand l’indignation des plus doux se soulève, Elle est comme la mer qui dévore la grève, Et, contre l’injustice et le mal provocants, Elle a la force involontaire des volcans!...»

XVI

Sans rien connaître à la souffrance de nos âmes, L’azur riait, moins doux mais plus beau d’être en flammes. Autour de nous, sur le haut désert rocailleux, Le calme indifférent des grands espaces bleus Resplendissait; mais, sous ce ciel d’apothéoses, Tant d’éclat dénonçait la misère des choses, Que, dressé là, sur ce plateau nu, dans les temps, Le Dieu n’était plus rien, sous les cieux éclatants, Qu’un débris plein de trous, où la vermine habite. Dans la clarté fondaient tous les rêves en fuite. Du radieux levant au couchant radieux, Une moitié du globe apparut à nos yeux; Et, du plateau désert où nous étions, nous vîmes, Comme jailli soudain des plus affreux abîmes, Un déluge de maux, de meurtres et d’effrois, Submerger l’univers, où mouraient tous les droits.

Des termes d’Amérique aux bornes de l’Asie, Les hommes, en hurlant, frappés de frénésie, S’armaient,--des millions d’hommes! Vingt millions Ou trente, s’égorgeaient; sept, huit, dix nations. On eût dit de la fin du monde en cataclysme! Et tous se réclamaient du doux christianisme, Ou de l’Islam, qui voit un prophète en Jésus. Mais les fleuves étaient de sang, et, par-dessus, L’impassible soleil rayonnait dans sa gloire. Sur la réalité rouge, fangeuse et noire, Il épandait à flots, à verse, par torrents, Sur les camps ennemis, ses rais indifférents, Le même éclat sur Reims et sur Sainte-Sophie, Lui que, dans l’ostensoir, le prêtre glorifie!

Et je criai:

--«Maudit soit l’astre éblouissant Qui peut voir sans horreur des rivières de sang! Car le sang n’est pas fait pour empourprer la terre; Il doit, dans les vivants, rester vivant mystère, Dans les canaux secrets des corps rester secret; Malheur, lorsqu’au soleil le sang des cœurs paraît! Et malheur au soleil, quand l’humanité saigne, S’il ne se voile pas d’horreur, et s’il se baigne Dans la pourpre qui n’est pas, sur les horizons, L’adieu resplendissant de ses propres rayons!»

XVII