Le Témoin: 1914-1916

Part 4

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«La France est la prostituée Qui corrompt le vieil univers; Il faut donc qu’elle soit tuée!... A nous ses vins! et les plages de ses deux mers!

«Et puisqu’elle a dit elle-même Qu’elle est le Christ des nations, Je justifierai son blasphème: Je livrerai la France aux tribulations.

«Allemands! acceptons sans plainte L’ordre de nous faire un cœur dur: Nous accomplirons l’œuvre sainte Que commandent Dieu même et Guillaume le Pur.

«Soyons des Attilas superbes; Fléaux par Dieu même voulus, Foulons les corps comme des herbes! Où passent nos chevaux, que rien ne vive plus!

«Torturons nos tristes victimes, Puisque Dieu veut leur châtiment; Assurons-leur, bourreaux sublimes, Un salut éternel par des maux d’un moment!

«Que leur sanglot nous réjouisse, Comme il réjouira le ciel! Dieu m’a dit: «Va! le sacrifice «Sera d’autant plus beau qu’il sera plus cruel!»

«Savourons les cris de souffrance! Pour être grands, soyons sans cœur! Et sur le monde, et sur la France, Nous représenterons Dieu même,--et Christ vainqueur.»

--«Les entends-tu? dis-je au vieillard.

«En Germanie, Où l’on condamne à mort l’humanité punie, Catholiques ou non, tous, prêtres et pasteurs, Prônent le sacrifice... en sacrificateurs.

«Ce qu’on prêche, dans les églises allemandes, C’est un Christ noir, vrai fils du Satan des légendes.»

XXVII

--«La mort, dit Le vieux sage, est un feu dans la nuit; C’est dans l’obscurité, qu’une étoile éblouit; Plus s’épaissit l’obscur, mieux on voit toute flamme; Nuit pour la chair, la mort est lumière pour l’âme. A peine est-il tombé, que le reître germain, Qui marchait contre vous, torche ou fusil en main, Mort, entre frissonnant dans la vérité même, O France! et c’est alors toi qu’il sert, toi qu’il aime! Mais toi, France au grand cœur, ce qui fait ton cœur fort, C’est la fidélité de tes fils dans la mort. Le lourd crâne carré, que surmonte une pique, Subit aveuglément son maître satanique, Mais, cadavre, il le juge; il maudit, plein d’horreur, L’Antéchrist reconnu dans ce rouge empereur; Et Guillaume le Fauve à tout moment tressaille, Quand il passe aujourd’hui sur un champ de bataille, Car il y voit tous les cadavres allemands, Le suivre du regard avec des yeux tournants. Et ce regard, où désespère l’âme humaine, Pour lui n’a plus d’humain qu’une implacable haine.

«Le soldat français, lui, mort pour la vérité, Ne donne à son bourreau qu’un regard contristé... C’est alors que, sentant l’horreur de sa tuerie, Le roi rouge, croyant mentir à Dieu, s’écrie:

--«Je ne l’ai pas voulue!» «A ce mot, l’œil des morts Jette des feux qui vont, comme autant de remords, Fouiller cette âme obscure, éperdue, exécrée, Où s’allume un enfer d’épouvante sacrée.»

XXVIII

--«Haine! mort! je n’entends que ces mots, et des pleurs! Père! je meurs de voir tuer!»

--«Regarde ailleurs.»

--«Hélas! vieillard! devant tant d’horreurs amassées Toutes, à tout instant, par d’autres dépassées, Aucun de nos espoirs ne me reste certain, Je perds le goût de vivre et le sens du destin. Le monde entier me semble entré dans la démence. Comme un naufragé, seul, sur une mer immense, Désespérément nage, et cherche, autour de lui, Une épave, un débris flottant, un point d’appui, Et, n’en trouvant aucun, seul dans la grande houle, Tout seul contre les flots monstrueux,--sent qu’il coule, Je meurs à ma raison qui sombre avec ma foi. Si tu vois un vrai point fixe, montre-le-moi, Mais qui soit bien réel, non plus dans tes chimères. On égorge l’enfance! on fusille les mères! Guillaume a fait cela! le refera demain! Et qu’un prince vivant soit ce monstre inhumain, Sans qu’il tombe honni, dégradé par le nombre, Devant l’inexpliqué ma raison fuit... je sombre! Et, mourant sans honneur, vainement irrité, Ma faiblesse me semble une complicité!

«Oh! lorsqu’on est l’esprit, la tendresse, la grâce, La France! et reine et libre, et guerrière de race, Riche, enviée, on a des périls à prévoir, Et se garder au monde est le premier devoir; Honneur du monde, on doit, plus belle d’être forte, Abriter, au milieu d’une invincible escorte, Ses droits et ses orgueils fièrement défendus, Sous un dais rayonnant fait de glaives tendus.

«Sous la voûte d’acier n’être pas bien gardée, C’est offrir aux périls l’avenir de l’idée, Les noblesses de l’art, les bonheurs de l’amour, Tout ce qui rend si doux au cœur--l’éclat du jour.

«Maintenant qu’une guerre interminable gronde, Où rencontrer, dans quel recoin du vaste monde, Puisqu’il faut qu’on massacre ou qu’on soit massacré, Un geste évangélique et pur, vraiment sacré, Le Christ en acte et non en mots gonflés d’emphase? L’heure n’est plus à l’art de cadencer la phrase; Montre-moi, si tu peux, un héros désarmé Qui, vrai soldat du Christ, ne veuille qu’être aimé.

«Alors, tout en foulant cette fange sanglante, Vieillard, je pourrai croire à la victoire lente Mais sûre,--de ce Dieu qui, mort sur un sommet, Jamais ne nous revient et toujours se promet!»

--«Eh bien, regarde, au plein milieu de la tuerie, Vois, penché sur les grands blessés, dont la chair crie, L’homme de paix, qui va les guérir par l’acier, Et dont le saint labeur est de s’apitoyer, De vaincre la souffrance et d’exalter la vie; Par lui, la charité, malgré tout, est servie; Ennemi de la mort qu’il attaque en soldat, Seul il défend l’esprit de paix, en plein combat.

«Vestale des chrétiens, près de lui, l’infirmière Abrite, de sa main, l’amour--notre lumière.

«Et parmi les effrois, le prêtre, à leur côté, Héroïque avec eux, sauve la charité.

«Tant que ceux-là, souvent martyrs de l’Allemagne, Donneront aux horreurs la bonté pour compagne, Le globe pourra voir, du zénith au nadir, L’astre de Bethléem marcher et resplendir.»

XXIX

De hauts palmiers berçaient au vent leurs nobles palmes, Sur les bords en gradins d’une rade aux eaux calmes.

Cela nous apparut comme un vibrant décor, Où dominait l’azur, où resplendissait l’or. De notre plateau nu, rocailleux et grisâtre, Nous admirions, comme un heureux fond de théâtre, La ville, dont les toits, les clochers et les tours, Encerclaient cette rade aux sinueux contours.

Et le spectacle était d’une beauté parfaite.

Pourtant, dans la cité qu’on aurait crue en fête, A qui tout souriait, mer pure et ciel serein, Les arsenaux, battant le fer, fondant l’airain, Travaillaient pour la mort, à l’appel de la guerre; Mais tout semblait aussi tranquille que naguère, D’abord par la vertu du climat souriant Où s’annonce déjà le charme d’Orient, Puis, parce que le cœur héroïque de France Poursuit son rythme, en guerre, en paix, sans différence, Et que, sûr de sa force, exalté par son droit, Il jouit du futur triomphe--auquel il croit.

Nous avions sous nos yeux non pas un paysage, Mais l’âme de la France aimée,--et son visage, Tel qu’il était hier, tel qu’il sera demain, Lorsqu’on aura chassé le cauchemar germain.

Le grand pavois flottait, triomphant par avance, En plein ciel libre, à bord du cuirassé PROVENCE, Qui saluait, du bruit tonnant de son canon, Le pays des lauriers, dont il porte le nom.

Dans la montagne et les gorges les plus profondes, Ce tonnerre, en échos, roulait par larges ondes, Sans qu’on vît, même au loin, un nuage orageux. Cachée, et s’exerçant à ses terribles jeux, La mitrailleuse, exacte à scander ses rafales, Soufflait ce bruit que fait la mer, par intervalles, En roulant des galets qui se choquent entre eux.

Dans l’air pur, tout fleuri de pavillons nombreux, De blancs oiseaux marins, les ailes toutes grandes, Entrelaçaient leurs vols en vivantes guirlandes, Sur cet éden réel, sur ce rêve enchanté.

Et, devant ces splendeurs de suprême beauté, Le Mage s’écria:

--«France, celte et latine, A tous les beaux destins ta beauté te destine!

«O France! tu vaincras tes fauves ennemis. Ton triomphe certain commence; il est promis; Car il faut que le monde aille vers la lumière, Et c’est toi, vers l’amour, qui marches la première!

«L’esprit germain est lourd, comme matériel, Et le tien est ailé comme l’oiseau du ciel.

«O France! tu vaincras, car le monde veut vivre. La terre entière attend le verbe qui délivre, Et qu’il soit esprit libre ou sentiment chrétien, Le grand verbe d’amour sur terre, c’est le tien.»

Entre ciel et mer, blanc, ses deux ailes tendues, Un hydroavion, roi des deux étendues, Planait,--et, pour nos cœurs, en ce siècle d’effrois, Moderne labarum, figurait une croix.

XXX

La vision fondit comme un reflet sous l’onde.

Et nous étions tous deux, seuls, au sommet du monde.

Le bruit sourd du canon lointain, à temps égaux, Ébranlait la montagne en frappant les échos: On eût dit le marteau d’un Titan dans sa forge.

Auprès de nous, chantait un petit rouge-gorge; Sous la croix, sur ce haut désert plat, rocailleux, Il s’attaquait du bec aux dards des chardons bleus.

XXXI

Et l’univers n’était, sous nos yeux, qu’une plaine.

Tel, au pied de la croix, Jean, près de Magdeleine, Le vieillard, sur le haut crucifix vermoulu, S’appuya, cette fois dans un geste voulu. Il mourait, et cherchait cet appui de son âme.

Et de ses veux sa foi jaillit comme une flamme; Il sembla qu’elle allait allumer tout là-bas Des renouveaux d’espoir aux cœurs de nos soldats;

Et l’on eût dit, au front du Sinaï, Moïse Lançant des feux lointains sur la Terre Promise, Et certain que les fils d’Israël la verront. Ses cheveux au soleil irradiaient son front; Sa barbe ruisselait dans le vent comme un fleuve: Et ses yeux contemplaient une humanité neuve, Préparée, à travers tant de siècles éteints, Par tous les rêves purs qu’on n’a jamais atteints.

O Terre de l’amour! éternelle espérée!

Or, sous la Croix, qui me parut démesurée, Le vieillard, tout à coup, en murmurant: «Je vois!» Tomba. Tout s’éteignit en lui, regards et voix...

Et la Croix, sous mes yeux, parut grandir encore.

Midi, plus rayonnant, mais plus frais qu’une aurore, Frappait d’aplomb sur nous et sur le Crucifix; Le Dieu mort promettait le triomphe à ses fils: Sur ses bras grands ouverts tombait tant de lumière, Que leur ombre enlaçait la terre tout entière.

ACHEVÉ D’IMPRIMER

SUR LES PRESSES DE L’IMPRIMERIE LAHURE

LE 10 MARS 1916