Le supplice de Phèdre

Part 4

Chapter 43,647 wordsPublic domain

Hélène, du reste, avait compris que pour tenir Marc dans le respect de liens plus lourds que vraiment solides, de nœuds forcément un peu lâches, il lui fallait dorer ceux-ci de si bonne façon qu’ils n’occupassent guère son esprit. «Sans cela», pensait-elle, «il s’en fatiguera. Qu’il les secoue, mon pouvoir tombe, je suis désarmée, sa nature l’emporte, il m’échappe!» Un motif autre était venu la presser ensuite. De tout temps, elle s’était ardemment souciée d’entretenir le corps de Marc, par une forte hygiène, dans la vigueur et la santé des marmots anglais qui sont les plus roses de la terre. Sa nourriture était choisie, son sommeil réglé, l’eau, chaque matin, coulait sur lui d’une énorme éponge qu’autrefois, par scrupule, elle trempait elle-même, ses moindres heures de liberté, sauf averse ou brume, étaient consacrées à la marche. Entre toutes, elle goûtait cette dernière pratique. Elle aurait voulu la sauver. Mais pourrait-elle encore longtemps obtenir de Marc qu’à jours donnés, il la suivît, sans montrer d’humeur, jusqu’à des Joinville, des Saint-Cloud, pour le plaisir de prendre, à l’air, un peu d’exercice? L’hiver venait, le climat rude et le ciel chargé lui rendraient cette corvée presque insupportable. Il ferait tout pour s’y soustraire. Il y parviendrait. Sa nonchalance accentuerait son désœuvrement. La seule pensée de ce grand corps, sourd à toute sagesse, occupant ses loisirs à s’intoxiquer en se traînant d’un fauteuil bas sur quelque chaise longue emplissait Hélène de dégoût.

Elle le mit d’un tennis, lui fit faire des armes; c’était l’obliger adroitement à déployer hors de ses cours, comme elle le souhaitait, une activité salutaire.

Mais la culture de son esprit, la culture gracieuse, celle qui fait l’honnête homme d’un homme éclairé et le distingue dans la mesure où il s’y complaît, l’intéressait au moins autant que celle de ses muscles. Marc, en toute chose, ne possédait que des connaissances. Bourré de rudiment par sa belle-mère, qui professait que l’on n’élève une architecture que sur de solides fondations et déclarait fort inutile d’orner les sous-sols, il n’avait eu ni l’occasion de former son goût, ni le temps nécessaire à cette entreprise. Aussi bien manquait-il de précocité. C’est une pensée qu’il faut avoir constamment présente, si l’on veut juger cette figure, que mille pratiques avaient tendu délibérément à empêcher qu’elle ne perdît la fleur de l’enfance. Nous n’en citerons qu’un exemple: Marc, à quinze ans, malgré sa taille et malgré la mode, portait encore, sauf au lycée, le costume d’Eton, avec la veste à pointe légère s’arrêtant aux reins. «Qu’il gagne ses galons! Rien ne presse. Il ne manquerait plus qu’il jouât à l’homme!» disait Hélène à son mari, en haussant l’épaule, pour lui expliquer cette tenue. «Habillé en gamin, il obéit mieux. Puis, voyez donc ses camarades, avec leurs complets: le veston les engonce, ils ont l’air de singes!» La vérité était qu’elle-même eût été gênée, bien que fort éloignée de la coquetterie, de promener, comme son beau-fils, un adolescent dont la mise trop virile eût accusé l’âge et qu’elle tenait à le garder naïvement vêtu pour le faire paraître plus jeune.

Devenue ambitieuse de le policer, elle lui avait d’abord prêté quelques-uns des livres dont sa piquante maturité restait éblouie. Il aimait la lecture et les dévorait. Mais ce qui surprit sa belle-mère, ce fut de voir qu’un sens critique naturellement juste lui faisait discerner les plus remarquables, qu’entre tous il goûtait les volumes de vers. Sur cette femme raisonnable et si positive, la poésie, surtout lyrique, avait un pouvoir qui la transportait hors d’elle-même. Elle émouvait dans sa nature ce fonds généreux qu’avait trahi lumineusement, dix années plus tôt, le sacrifice qu’elle avait fait pour adopter Marc. Lorsqu’elle eut observé que lui-même vibrait à certaines strophes des romantiques qu’elle savait par cœur, que Verlaine excitait sa mélancolie, mais qu’il sortait des _Fleurs du Mal_ comme d’un envoûtement, il lui parut qu’à ses efforts souvent inutiles elle voyait poindre une récompense étonnamment belle. Cet enfant commençait à l’intéresser. Elle prit confiance, le mesura, se pencha sur lui, et soudain s’aperçut qu’elle faisait par goût ce qu’elle croyait faire par devoir. A tout propos, se nouèrent entre eux des conversations qu’un mois avant, quelquefois même une semaine plus tôt, elle aurait jugées impossibles. Marc y tenait ordinairement le rôle d’auditeur, tandis qu’Hélène y déployait cette passion d’instruire qui, supposé qu’elle l’eût saisie pauvre et roturière, l’eût donnée certainement au professorat.

Elle le mena voir des musées. L’inclination de Marc pour la peinture lui avait conseillé ce divertissement, qui, d’ailleurs, elle-même, l’enchantait. Bridée par ses fonctions d’éducatrice, tout au plus, en dix ans de vie parisienne, avait-elle pu se l’accorder, à longs intervalles, une douzaine de fois sans scrupule. Mais toute espèce de catalogues et d’ouvrages sur l’art qu’elle se procurait avidement, des albums de gravures, des photographies l’avaient toujours entretenue dans l’admiration et dans l’atmosphère des merveilles dont les originaux lui restaient cachés. Comme ces visiteurs de province qui, renseignés par la lecture d’innombrables guides, montrent leur ville aux naturels de la Plaine-Monceau, elle connaissait Carnavalet et le Luxembourg, une partie du Louvre et Guimet, à pouvoir diriger à travers leurs salles la plupart des flâneurs et des ennuyés qui les croient pour eux sans mystère. Un goût très fin lui permettait de masquer les vides que présentait nécessairement son érudition. Elle était des rares femmes qui, sans pédanterie, trouvent quantité de choses à dire devant un tableau.

Son beau-fils l’écoutait avec recueillement. Rien ne flattait ce cœur timide, cet esprit docile comme de voir la personne qui l’avait formé l’élever jusqu’à elle dans leurs entretiens. L’affection qu’il lui vouait redoublait d’ardeur à la sentir préoccupée de son instruction sans qu’il eût pourtant à la craindre. Levait-elle un doigt vers une toile, il observait sa main si fine dans le gant brodé et jouissait mieux de la douceur du geste accompli quand sa mémoire le reportait aux cinglantes taloches dont, si souvent et si longtemps, pour des fautes légères, l’avait gratifié la même main. Certaines leçons d’un philosophe au Collège de France, puis des conférences qu’ils suivirent donnèrent à Marc, déjà séduit par l’accent des maîtres, la vanité de recevoir, sur différents points, un enseignement qui, puisqu’Hélène en prenait sa part, les rendait, pour une heure, strictement égaux. Elle désira qu’il eût une teinte de l’art dramatique et le conduisit aux Français; de l’art lyrique et, négligeant son goût personnel qui n’y était, sans l’exécrer, que fort peu sensible, lui fit voir plusieurs opéras. Il vibrait d’enthousiasme à la comédie, mais la musique le pénétrait de l’ennui profond que l’on éprouve, à la campagne, par un jour pluvieux, lorsque le ciel, interrogé toutes les cinq minutes, se présente partout chargé d’eau. N’eût été sa belle-mère, il se fût enfui. Elle suffisait à le garder de trop d’impatience et, par quelques observations spirituelles et justes, lui rendait la soirée presque supportable.

Hélène finit par renoncer à toute tentative de l’initier aux molles jouissances que procurent les sons, comme autrefois, après deux ans d’une lutte opiniâtre, elle lui avait, découragée, fait grâce du piano. Par ambition de conserver son empire sur lui, elle évitait rigoureusement de le contrarier sans nécessité véritable et imposait certaines limites à ses exigences. En même temps, elle tâchait à le captiver par le moyen de distractions pour elle assez froides, mais dont l’accueil que leur faisait une génération lui témoignait que sa jeunesse pouvait être avide. Rien que reniât l’intelligence ne la passionnait. Dans le sport, par exemple, elle voyait un jeu et n’appréciait guère qu’une hygiène. Qu’on pût placer son amour-propre à franchir une barre un pouce plus haut que tel Croate ou tel Scandinave, à courir plus vite que tel Grec, à projeter un bloc de fonte, une massue, un dard à telle distance, enregistrée jusqu’aux millimètres, que n’atteignait pas tel Hindou, lui paraissait d’un ridicule que dépassaient seuls les chroniqueurs qui célébraient de pareils exploits. Cependant, elle s’enquit des lieux consacrés au culte public des athlètes et, lorsqu’elle sut qu’avec l’hiver ils restaient chez eux, conduisit Marc au vélodrome où ce qu’elle goûta fut la débauche de l’enthousiasme aux places populaires. A dire vrai, le milieu la gênait plutôt. Ni les figures, ni les accents, ni les boustifailles n’offraient de quoi se concilier, dans l’odeur des pipes, cette républicaine convaincue à qui manquait pour être à l’aise dans ses opinions de supporter sans répugnance la vulgarité.

De temps à autre, elle s’ébrouait, se tournait vers Marc.

--Tu t’amuses, mon chéri?

--Oui, disait-il.

--Quels phénomènes que ces gens-là! murmurait Hélène. Plus la course dure, plus ils vont. Moi, je crois que le bleu va régler l’orange.

Et elle tirait de son étui une petite lorgnette pour contempler au-dessus d’elle mille visages serrés que transfigurait l’émotion.

Ce fut un soir, comme ils sortaient d’une séance de boxe, les oreilles pleines du mugissement des automobiles et des cris aigus des voyous, que Marc lui dit, avec ce timbre étonnamment faux qu’imprimait à sa voix la moindre hardiesse:

--Une chose me surprend, petite mère! Comment, avec votre nature, vos délicatesses, pouvez-vous rechercher des exhibitions aussi dégoûtantes que celle-ci?

--Rechercher! fit Hélène qui resta sur place.

Elle partait du cirque écœurée. Non seulement dans la boxe elle n’estimait rien, mais la bassesse de ce spectacle et la vue du sang lui avaient donné honte d’elle-même.

--Oui, c’est étrange! poursuivit Marc en suçant ses mots, comme si la crainte l’avait tenu de parler trop fort, d’employer un terme un peu vif. Plus je médite sur la question, moins je la comprends. Vous n’appréciez au monde que les belles choses, je vous ai entendue proclamer cent fois que si, chez vous, l’intelligence n’était pas émue tout plaisir vous semblait une stupidité, et vous trouvez de l’agrément, entre deux lectures, à regarder, sur une estrade, des brutes qui s’assomment!

--Ah! çà, dit Hélène, es-tu fou? Moi, cria-t-elle, comme outragée, la figure défaite, moi, de l’agrément à la boxe! D’où peut bien te venir une pareille pensée? Mon pauvre enfant, elle me répugne et je la déteste!

--Alors, pourquoi, demanda-t-il, m’y conduisez-vous?

--Mais, pour changer un peu... pour te distraire!

Ce fut à son tour de bondir. Il le fit en gamin, les talons claquant, les mains battant l’une contre l’autre à coups rapprochés, la tête agitée furieusement. Souvent, ainsi, de réflexions chagrines ou sérieuses qui semblaient l’occuper avec insistance, on le voyait, sans transition, plonger dans la joie.

--Çà, me distraire! dit-il enfin, recouvrant son calme, aussi comique de suffisance qu’un instant plus tôt d’abandon tapageur et de naïveté. Comme un sauvage de Baltimore? Comme une brute d’Anglais? Ah! vous avez plutôt de moi une sale opinion! Des batailles de gouapes, me distraire! Alors, dites donc, le vélodrome, c’est peut-être aussi... Oh! oh! oh! lança-t-il d’une voix suraiguë, les écureuils pour mon plaisir, vraiment ça passe tout! Si je prévoyais cette réponse...

Et, ressaisi par la gaieté, s’écartant d’un pas, il pivota sur le trottoir, les bras étendus.

--Marc, dit Hélène, tiens-toi tranquille, tu es assommant!

Il rit encore.

--Que voulez-vous? Je trouve ça si drôle!

--Bien, fit-elle d’une voix sèche, légèrement vexée de s’être trompée sur son compte. Ce n’est pas une raison pour faire le pantin! Puisque ces endroits-là ne t’amusent pas, désormais, mon enfant, nous irons ailleurs... Et, conclut-elle, n’en parlons plus!... Redresse ton chapeau.

IV

Son mécontentement dura peu. Elle n’était pas rentrée chez elle qu’il n’existait plus, et lorsqu’elle s’éveilla, le jour suivant, ce qui l’avait impatientée lui fut agréable.

Il n’était pas dans sa coutume de flâner au lit. Pourtant, elle y resta, se trouvant bien, satisfaite de goûter sans remuer un membre le réconfort que dégageait sa méditation.

Dans la salle de bains, toute voisine, Marc soufflait bruyamment et s’aspergeait d’eau.

«Quel petit patricien!» se disait Hélène. Mais elle réfléchissait, se corrigea. «Tout pesé, l’expression n’est qu’en partie juste. Les patriciens couraient au cirque avec la crapule et ici commençait leur vulgarité. Ce qui me plaît surtout chez lui, c’est sa distinction. Un tableau sublime, de beaux vers, voilà qui parle une autre langue à ses dix-sept ans que les plaisirs plus ou moins creux, plus ou moins barbares, où ses camarades se passionnent. Rien de bas ne l’amuse, et comme il le dit!» De leur dialogue de la veille, dont certaines des répliques lui restaient présentes, s’entrelaçant dans sa mémoire et y chatoyant comme les molles vapeurs du tabac entre les murs d’une petite pièce où l’on a fumé, elle retenait cette expression: des batailles de gouapes, rendue frappante par le grand air de désinvolture que Marc, plaidant pour sa noblesse, y avait su mettre. Le dernier mot lui semblait vif, l’offusquait un peu. Elle défendait à son beau-fils d’user devant elle d’un vocabulaire aussi rude. Elle n’aimait pas non plus beaucoup que, dans ses jugements, il témoignât à brûle-pourpoint de tant d’assurance. Mais l’accent du cri sauvait tout. Quand Marc entra, net et dispos, pour lui dire bonjour, elle sentit bien que le baiser dont elle l’accueillit résonnait d’une tendresse inaccoutumée.

Cette émotion prit des racines et se fortifia durant les journées qui suivirent. Ce dont Hélène, surtout, se réjouissait, c’était que Marc se détournât de divertissements pour lesquels elle n’avait qu’un furieux dédain. Pareille attitude la flattait. Elle y voyait un résultat de son influence. Tous ses efforts avaient toujours jalousement tendu à rapprocher, dans la pratique, de la naturelle, sa maternité d’adoption. Sans souci d’observer la personne de Marc et de laisser se déployer, en les cultivant, les qualités particulières qu’il pouvait offrir, elle l’avait réglé sur elle-même, avait tout fait pour qu’au mépris de son caractère il lui ressemblât moralement. Rien n’enrageait cette passionnée d’une domination dont elle espérait des merveilles comme de noter une divergence entre ses goûts propres et quelque chose que son beau-fils lui montrait des siens. Au contraire, régnait-il de l’union entre eux, sentait-elle s’établir une communauté, sur un point quelconque, dans leurs vues, un élan plus actif la poussait vers Marc et l’affection qu’elle lui portait gagnait en grandeur.

Comme elle l’avait promis, d’un jour sur l’autre, les dépenses consacrées aux jeux athlétiques disparurent du budget de leurs distractions: le théâtre hérita des après-midi, quelquefois même des soirées vacantes qu’ils perdaient.

Le commandant vint à Paris sur ces entrefaites. Comme toujours, il rentrait de courir le monde avec la mine d’un fonctionnaire que rend à son gîte une tournée d’inspection dans la grande banlieue. Quelques nouvelles qu’il rapportait de villes australiennes n’offraient guère, dans sa bouche, d’intérêt plus vif que si elles étaient d’Orléans. Il avait su, en cours de route, par différentes lettres, la direction qu’avait donnée aux études de Marc la décision prise par sa femme. Le principal était pour lui qu’il fût occupé. Sur le Droit, il n’avait nulle idée précise.

Dans les quelques semaines qu’il passait à terre, ce taciturne à qui pesaient les devoirs mondains, mais qui révérait leur principe, ne trouvait de bonheur qu’à s’en accabler. Autant Hélène les esquivait lorsqu’elle était seule, autant il lui fallait, par complaisance, y montrer de zèle, lui présent. Alors, pour elle, reparaissaient d’étonnantes cousines, de ces amies dont on ignore, en voyant leur âge, si elles l’étaient de votre mère ou de votre aïeule, tout un lot de bonnes gens séchés dans Paris entre deux fouilles d’un _Messager_, deux pages de la _Croix_, au beau milieu d’une livraison du _Correspondant_. Michel, à tous, faisait honnête et sérieuse figure, la composant de telle façon qu’ils ne pussent douter qu’il venait les voir sans plaisir. Ç’aurait été, lui semblait-il, gâter ces visites et surtout leur ôter de leur caractère que d’y mêler ouvertement un peu d’allégresse. Il importait avant toute chose qu’elles fussent méritoires. Le bénéfice qu’il en tirait se chiffrait pour lui par la somme des baptêmes et des enterrements, des mariages prochains ou défaits, des médisances, des calomnies, des menus scandales qu’enregistraient, comme autrefois chez les Cortambert, ses longues oreilles sans expression poliment tendues. Par instants, sous sa veste, il cherchait sa montre, en comprimait dans sa main close le lourd boîtier d’or, paraissait s’absorber dans une réflexion et déchiffrait l’heure en louchant. Hélène savait, lorsque sa tête s’inclinait ainsi, ce que signifiait cette mimique. Elle levait alors la séance.

Si fastidieuses que fussent pour elle de pareilles corvées, on n’aurait pu ni la surprendre en flagrante posture de se dérober à une seule, ni l’accuser de s’y soumettre avec mauvaise grâce. Elle estimait de son devoir d’oublier ses goûts pour être agréable à Michel et, souvent obligée, sur des points sérieux, de le contrarier par doctrine, était heureuse de lui donner cette preuve d’attachement.

Cette fois-là comme les autres, elle se résigna. Peut-être même, le sacrifice l’occupa-t-il moins et lui parut-il plus léger. La discipline que réclamait le travail de Marc n’était plus, dans l’ensemble, aussi minutieuse et, pour sa fille, en prenant soin de la chapitrer, elle pouvait la laisser aux mains d’une servante. Marie-Thérèse, qui l’adorait, la redoutait trop pour se permettre, en son absence, de désobéir, fût-ce à la plus molle des gardiennes. Elle pouvait donc, sinon vraiment s’amuser beaucoup, du moins tirer des relations chères à son mari le comique enfermé dans leurs ridicules, sans souci des fonctions qu’elle s’était données, ni du temps sérieux qu’elle perdait. Elle en prit le parti et l’inclination. Le commandant la vit, un soir, pendue à son bras, le conjurer, avec la moue d’une femme capricieuse, de retourner le jour suivant chez une vieille cousine qu’ils avaient quittée l’avant-veille. Et comme, surpris, il accueillait une pareille demande par une question sur le motif qui la lui dictait:

--C’est si curieux, dit la jeune femme, ses corsages en pointe et ses bengalis empaillés!

Le théâtre fit mieux, pour la rendre heureuse, que de donner à son désir de tromper les heures ces satisfactions d’ironie. Marc y venait régulièrement, sauf aux pièces légères. Hélène, assise au bord d’une loge, entre les deux hommes, élégante, mais avec cette modération qu’elle cultivait, par dignité, comme le droit d’une femme à n’être pas exclusivement une bête de plaisir, s’épanouissait dans la conscience du splendide pouvoir qu’elle exerçait concurremment sur l’un et sur l’autre. Leur présence auprès d’elle dans un lieu public lui rendait plus frappante cette félicité. Ses pensées auraient pu se traduire ainsi: «Quelle existence est donc la mienne! La fortune me comble. Nulle ne sait à quel point elle devrait m’envier, parmi toutes ces femmes qui m’entourent. Combien d’entre elles peuvent sincèrement se flatter comme moi d’avoir goûté dans le mariage un miel sans absinthe? J’en suis encore à pardonner une parole blessante échappée à Michel dans une discussion et Marc fait preuve, à dix-huit ans, d’une docilité contre laquelle ne prévaudrait aucun entraînement. Les plus communes de mes actions prennent valeur d’exemples. Je suis jeune, je me passe de toute protection, et j’ai pourtant à ma portée cette épaule robuste et cette frêle épaule qui grandit. Car elle grandit!» songeait Hélène en tournant la tête pour adresser à son beau-fils un rapide regard. «Elle grandit, et bientôt elle sera virile, mais je la guide, elle se laisse faire, elle subit mon poids et ce n’est, sous ma main, que celle d’un enfant.» Arrivée à ce point de ses réflexions, elle éprouvait presque toujours un plaisir si vif que l’enchaînement de ses idées en était rompu. L’orgueil de soi gonflait en elle tous ses instruments. Une étrange langueur le baignait. Elle contemplait avec mépris les brillantes parures répandues aux places de l’orchestre, puis, secouant un état qu’elle jugeait absurde, interrogeait parfois Michel et plus souvent Marc sur ce qu’ils pensaient du spectacle.

Le commandant n’avait qu’un mot: «C’est intéressant!» Il donnait l’impression, l’air méditatif, de le choisir au fond de lui comme avec une pince et le lâchait en inclinant sévèrement la tête, même s’il s’agissait d’une pièce gaie. C’était un homme qui, par défaut d’imagination, prenait au sérieux toute la vie. Marc, au contraire, ordinairement, ne répondait pas, mais un coup d’œil de son côté instruisait Hélène qu’il n’avait même pas entendu. Tout son jeune être appartenait au jeu des acteurs. Appuyé des deux coudes à la balustrade, on le voyait tantôt frémir, la joue pâle ou pourpre, et mordiller du bout des dents sans discontinuer son mouchoir roulé en tampon, tantôt, saisi d’une gaieté folle, rire à bouche cousue, dominé par la crainte de perdre un plaisir en étouffant quelque réplique sous son propre éclat. Hélène, alors, le désignait d’un geste amusé à son mari qui, docilement, se penchait un peu. Puis ses yeux revenaient se fixer sur Marc.

--Ah! se disait-elle, comme il vibre! C’est grâce à moi! lui plaisait-il de se répéter, l’esprit tendu vers les étapes de sa longue tutelle.

De nouveau, la fierté pénétrait son âme, et elle sentait confusément, dans toute sa personne, courir une chaleur délicieuse.

Ce ne fut guère que lorsqu’en mars Michel l’eût quittée pour un voyage de quatre mois sur un navire neuf qu’Hélène, redevenue plus attentive à la vie ordinaire du jeune étudiant, crut remarquer dans sa conduite certaines libertés. Comme l’année précédente, au début des cours, il parlait haut, riait plus fort, sifflait et chantait, se donnait volontiers des mines importantes, montrait, en somme, dans ses manières, cette audace trop crue, cette désinvolture un peu gauche qui ressemble à l’aisance, dont elle se réclame, comme le croquis d’un collégien à celui d’un maître. D’autre part, il était beaucoup moins exact. A tout instant, se produisaient, dans l’après-midi, sur ses heures normales de rentrée, des retards, quelquefois assez étendus, dont s’impatientait sa belle-mère.

Elle lui fit sur ce point des observations: il invoquait pour s’excuser tantôt une rencontre et, plus souvent, l’obligation où il s’était vu d’assister à l’École à une conférence.

Hélène finit par s’aviser au bout d’un grand mois que, sauf exceptions négligeables, c’était toujours le mercredi et le vendredi qu’il se montrait irrégulier le moins discrètement. Cette constatation l’alarma. Fallait-il croire de ses absences qu’elles fussent concertées? En admettant qu’à l’occasion il prît du bon temps, quelle raison de flâner jusqu’à des six heures pouvait-il avoir à jours fixes? Un mercredi, par une fenêtre, à la nuit tombante, elle le vit accourir, débouchant d’une rue, d’un pas rapide qu’il modéra, pour souffler un peu, parvenu à vingt mètres de la maison. En même temps, il tira son mouchoir de poche et, soigneusement, s’en essuya la nuque et les tempes.

Hélène se demanda:

--Que me cache-t-il?

Le vendredi suivant, elle prit un fiacre et se fit conduire rue Saint-Jacques.