Le supplice de Phèdre

Part 5

Chapter 53,656 wordsPublic domain

La démarche était loin de la révolter. Elle manquait de noblesse, elle était gênante, mais, pour elle, n’était-ce pas un devoir d’état que de surveiller son beau-fils? Se faisait-elle, naguère, scrupule de fouiller ses poches lorsque, parmi les vingt objets qu’elle savait y être, elle pensait y trouver des choses interdites? De la voiture qui stationnait le long du trottoir devant la porte principale de la Faculté, elle guettait tranquillement la porte ordinaire, sans autre crainte que de faillir à distinguer Marc s’il venait, par hasard, à quitter l’École dans un flot important de ses camarades. Quelques minutes après quatre heures, il sortit enfin. Hélène le vit se séparer de deux étudiants et se diriger seul vers la rue Soufflot. Elle abaissa une glace du fiacre et dit au chauffeur:

--Regardez ce jeune homme en pardessus gris! Je désire savoir où il va. Il faut le suivre discrètement, sans qu’il s’aperçoive...

Elle ajouta vite:

--C’est mon fils.

L’homme ricana sous sa moustache. Hélène devint rouge et pensa, dépitée, en se rencognant:

--Pour le bénéfice que j’en tire, j’aurais pu m’épargner cette dernière parole!

Le locatis avait grimpé la raide rue Saint-Jacques et tourné en roulant à l’allure du pas. Hélène voyait Marc devant elle. Il cheminait assez vivement le long des boutiques. Elle essaya de supputer le but de sa course, mais aucune hypothèse ne la contenta. A vrai dire, l’inquiétude lui mordait les nerfs. C’était curieux comme, jusque-là, même en l’attendant, elle avait peu imaginé, lancé dans Paris, ce garçon mince et net qu’elle regardait fuir. Pourvu surtout que le chauffeur pût garder contact! «Si je descendais?» pensa-t-elle. Sur le trottoir, les embarras ne sont pas à craindre. Mais il marche plus vite et me distancerait!» Soudain, la voiture s’arrêta. Marc stationnait à quelques mètres, au coin du boulevard. Hélène, tremblant d’être aperçue, se dissimulait, lorsque, venant du côté gauche de la longue artère, elle vit arriver une jeune fille. Son beau-fils lui baisa gracieusement la main, puis, côte à côte, ils traversèrent, se pressant un peu, La chaussée qui grondait sous les véhicules.

Le temps d’un saut, de payer l’homme, de passer elle-même, indifférente aux mille dangers que présente l’endroit, sans quitter des yeux le jeune couple: elle entra derrière lui dans le Luxembourg.

Ni indignation, ni chagrin. Nul des signes apparents de contrariété qu’on aurait attendus d’une nature si prompte. La stupeur l’emportait sur tout sentiment. A peine savait-elle qu’elle marchait. «Marc est avec une femme... Il voit une femme...» ces quelques mots brillaient en elle comme, dans les ténèbres, l’inscription lumineuse tendue sur un toit, seul vibrant phénomène de la masse des ombres et pensée unique de la nuit. Les deux jeunes gens avaient gagné, à travers les groupes, une partie du jardin à peu près déserte et, tendrement, ils cheminaient, trop occupés d’eux pour que l’on eût à redouter d’en être aperçu. Hélène les suivait à vingt pas. Machinalement, elle étudiait la forme et la coupe de la robe qui frôlait la silhouette de Marc. «C’est celle d’une jeune fille», songea-t-elle. Elle réfléchit et renchérit: «Même d’une très jeune fille!» Tout à coup, elle sentit comme un ébranlement. «Mais j’ai déjà vu cette personne!» Un effort de mémoire à peine laborieux et le nom qu’elle cherchait lui montait aux lèvres: «La petite Vulmont! Oui, c’est elle! Maigre et jaune, parfaitement, elle n’a pas changé depuis leurs tennis du mois d’août!» Les amoureux, timidement joints, semblaient s’alanguir. Alors, elle marcha vite, les atteignit et posa sa main droite sur l’épaule de Marc.

--Que fais-tu là? demanda-t-elle d’une voix étranglée.

Il tressaillit, ouvrit la bouche, demeura sur place et ne put trouver un seul mot.

--Que fais-tu là? reprit Hélène, lui secouant l’épaule, guère plus gênée de cet éclat dans un lieu public que de quelque semonce dans l’intimité. Depuis quand t’ai-je permis de flâner en route. A la fin, suis-je ta mère ou ta domestique? Me croirais-tu faite pour t’attendre? Où as-tu pris cette péronnelle qui traîne à tes trousses avec des allures de chienne chaude?

Une voix grêle monta:

--Mais, madame...

Ce fut assez pour détourner la colère d’Hélène. Comme si son cœur se fût réjoui de cette occasion, elle fit un pas vers la jeune fille et, l’index pointé:

--Vous, ma petite, s’écria-t-elle, vous êtes une coquine! Commencer à votre âge à courir les hommes, c’est faire preuve d’une nature singulièrement trouble. Et pleine de promesses, croyez-moi! Je plaindrais vos parents, s’ils le méritaient! Puisqu’ils vous laissent vagabonder à la longueur du jour, ce qui leur arrive est fort bien, il faudrait que je fusse la dernière des bêtes pour m’apitoyer sur leur compte. Cependant, retenez, de ma part, ceci: je vous invite une fois pour toutes (son accent vibra, l’autorité qu’elle sut donner à cette injonction était réellement d’une grande dame), une fois pour toutes, répéta-t-elle en scandant les mots, à cesser tout rapport avec mon beau-fils. Marc n’est pas un fantoche pour gamine vicieuse. Libre à vous d’essayer, par vos manigances, de le ressaisir malgré moi. Mais alors, vous verrez comme j’y mettrai fin!

Elle suspendit son algarade. La jeune fille pleurait. Hélène grinça des dents, haussa l’épaule, se redressa pour accabler d’une dernière injure le timide visage convulsé, le parcourut encore une fois d’un regard furieux. Puis, s’éloignant d’un pas rapide, sans tourner la tête:

--Viens, dit-elle à Marc, nous partons!

Devant la grille, elle s’assura qu’il marchait près d’elle et fit signe à un fiacre, où elle le poussa. Dans le trajet du Luxembourg à la rue Vaneau, ils n’échangèrent pas une parole.

Marc fila dans sa chambre, aussitôt rentré. La confusion et le dépit lui brûlaient les joues. Surpris par Hélène en plein tort, il n’avait ni songé à la résistance, ni même frémi devant l’outrage fait à sa compagne avec une violence passionnée. En bousculant et gourmandant, blessant et rompant, sa belle-mère lui semblait exercer un droit. Ce n’était qu’en voiture qu’il s’était repris. Alors, tandis qu’au bord des rues circulait une foule dont s’emplissaient machinalement ses regards bornés par le cadre obscur d’une portière, qu’à son côté se durcissait un silence farouche, il avait eu présente au cœur, le désespérant, la figure d’Alice tout en larmes et sa propre conduite l’avait humilié. De quel nom la traiter, qui fût assez fort? De quelle épithète la flétrir? Différait-elle assez à fond de celle des grandes âmes que lui décrivaient ses lectures! Chez celles-ci, tout était générosité, combative ardeur, zèle brûlant, lui souffrait qu’un affront fût publiquement fait à la jeune fille qui s’était crue sous sa protection. Une occasion se présentant de parler en homme, il avait eu peur comme un mioche! Fallait-il qu’il fût lâche et de faible amour!

Ses réflexions prirent plus d’ampleur dans la solitude. Elles le tourmentèrent davantage. Un instant même, il supposa le jeune corps d’Alice tombant en syncope derrière eux, après un geste désolé qu’il n’avait pas vu, puisqu’aussi bien, obéissant au premier appel, il avait déguerpi sans se retourner. Et qui savait si l’algarade qu’elle avait subie n’aurait pas des suites plus funestes? Chaque matin, les journaux n’annonçaient-ils pas quelque suicide ayant pour cause un fait du même genre? Le désespoir ou le remords, la crainte du scandale, les reproches d’un parent y poussaient une fille. Soudain, passant du drame si proche à son auteur même et jugeant sa belle-mère pour la première fois, il détesta, non le seul rôle qu’elle avait tenu vis-à-vis d’Alice interdite, mais ses principes, ses prétentions, son intransigeance et son caractère tout entier. Que signifiait cet espionnage dont elle l’entourait? Depuis quand un jeune homme sorti du lycée portait-il encore des lisières? Désireux de goûter dans son amertume tout l’exceptionnel de son cas, il recherchait, parmi la foule de ses condisciples, quelque visage où se trahit manifestement une adolescence opprimée et ne voyait s’en détacher que de fiers garçons respirant la vigueur et l’indépendance. La plupart, sinon tous, avaient des maîtresses. Ils s’en flattaient, buvaient comme elles, se contaient leurs frasques et les escortaient sans vergogne. N’était-ce pas plus coupable, et surtout moins digne, que de flâner au Luxembourg, deux fois par semaine avec une jeune fille de son rang? «Je m’affranchirai!» pensa-t-il. Mais ce propos tintait en lui d’un accent plus vif que profondément convaincu. Il couvrait: «Espérons qu’elle m’affranchira!»

Marc s’était jeté sur son lit. Ce trait seul dénotait son effervescence, car il savait comme, en plein jour, une pareille mollesse lui était restée défendue. Les yeux fixés sur la corniche qui courait au mur, il observait machinalement le progrès des ombres que le crépuscule y versait. La jolie pièce bien décorée lui semblait maussade, lui faisait l’effet d’une prison. Constamment l’obsédait le visage d’Alice et quelquefois des pleurs brûlants mouillaient ses paupières.

Sur le coup de six heures, sa belle-mère entra. Elle avait l’air un peu plus calme et la face moins dure. Marc sauta sur ses pieds en l’apercevant. Elle ne parut ni triompher de l’avoir surpris, ni se rendre compte de son trouble et lui dit en prenant tranquillement une chaise:

--Maintenant, mon petit, nous allons causer! Ta faute de conduite est très grave. Si tu veux qu’entre nous la confiance renaisse, tu vas répondre exactement à toutes mes questions. Où as-tu rencontré cette écervelée?

--Au Quartier Latin, souffla-t-il.

--Vers quelle époque? demanda-t-elle. Qu’y venait-elle faire?

Il pressentit avec humeur une sérieuse enquête et garda le silence en baissant les yeux.

--Allons, reprit Hélène, sois raisonnable! Ce n’est pas sans motif que je t’interroge. Tu sais fort bien qu’en cette matière, comme d’ailleurs dans toutes, ton intérêt seul me conseille et que j’aurais moins d’inquiétude si je t’aimais moins. C’est notre rôle, à nous, les mères, qui avons vécu, de vous faire profiter de notre expérience. On ignore trop les déceptions qu’elle peut épargner! Réfléchis, sois sincère, et j’oublierai tout. Depuis quand revois-tu mademoiselle Vulmont?

Cette douceur de langage fit effet sur Marc qui, méditant de se dresser contre sa belle-mère si quelque violence l’y poussait, se trouva désarmé par son attitude.

--Mettons deux mois, murmura-t-il. C’était avant mars...

--Avant mars? fit Hélène en l’interrompant. J’aurais cru plus tard, mais passons! Vous étiez séparés depuis les vacances et, bien entendu, sans rapports, car, tout de même, je me refuse à vous croire si fous que d’avoir échangé secrètement des lettres. Comment vous êtes-vous rencontrés?

Il répliqua:

--Je vous l’ai dit: au Quartier Latin.

--Mais ce n’est pas une circonstance, le Quartier Latin! Je te demande une circonstance, tu me cites un lieu.

--Elle y prend des leçons de piano, dit Marc.

--Des leçons de piano? Et elle vient seule?

Il exprima d’un signe de tête que c’était ainsi.

--Bien! dit Hélène. N’insistons pas. De la plaine Monceau, elle vient seule! Il y a des parents qui sont à gifler! Laisser courir, s’écria-t-elle, une fille de son âge dans une ville réputée pour ses mauvaises mœurs! Alors, un jour, vous vous êtes vus, vous vous êtes parlé, vous avez fait sur le trottoir quelques pas ensemble... et, depuis lors, régulièrement, deux fois par semaine...

Marc baissa la tête.

--Oui, c’est ça!

--C’est quoi? fit-elle, impatientée. Je veux tout savoir! Je t’ai promis l’impunité si tu étais franc et je ne reviens pas sur ma parole. Tu peux donc t’expliquer, te confier sans crainte. A quoi se passaient vos rencontres?

Il répondit:

--Vous l’avez vu! Nous nous promenions.

--Toujours au Luxembourg?

--Mais oui, toujours.

--Et jamais ailleurs?

--Non, jamais.

Elle fit entendre un léger rire, agacé, nerveux.

--Quelle exemplaire fidélité! C’est attendrissant! Et alors, ces sornettes te divertissaient? Tu les attendais avec fièvre? Réellement, tu trouvais un certain plaisir à débiter des compliments pendant trois quarts d’heure à cette péronnelle sans conduite?

--Elle n’est pas sans conduite, osa-t-il répondre. Et ce n’est pas une péronnelle. Vous la jugez mal!

La jeune femme parut réfléchir.

--Admettons-le! dit-elle enfin, d’un air méprisant.

Et, posément, elle ajouta:

--Je connais sa mère... Comme je la crois, dans ce qu’elle fait, plus sotte que méchante, il est bon, malgré tout, que je l’avertisse. C’est même un devoir de conscience!

--Que voulez-vous dire? gronda Marc.

Piqué au vif par cette menace, il avait bondi. Ses pommettes se couvrirent d’une rougeur foncée et ses sourcils se contractèrent, donnant à son masque une expression qui paraissait également empreinte d’énergie virile et d’enfance. Elle touchait en même temps qu’elle faisait sourire. Hélène le regarda sans souffler mot. Puis, lorsqu’il eut deux ou trois fois parcouru la chambre en prodiguant, la bouche serrée, des signes de colère dont la violence prit quelque chose de systématique dès qu’il se sentit observé:

--Parfaitement! fit-elle, de conscience! Certaines faiblesses ne se cachent pas, d’une mère à une autre. Nous avons entre nous des obligations qui dépassent quelquefois de beaucoup vos têtes.

--Mais quelles obligations? Que pensez-vous?

--Qu’à votre âge, dit Hélène, dans un certain monde, on ne laisse pas encore courir deux écervelés comme un garçon de magasin avec une modiste!

--Et alors, les penchants? fit pompeusement Marc. C’est bon pour la gare, les penchants? Mais nous sommes fiancés! cria-t-il soudain. Fiancés! reprit-il sur une note plus haute, en considérant sa belle-mère.

Elle entr’ouvrit la bouche, battit des cils, leva les mains et les secoua d’un air de pitié, puis se renversa pour mieux rire.

--Dieu, que c’est ravissant! Ah! la belle surprise! Je m’attendais à bien des choses, mais pas à celle-ci. Toute l’époque! jeta-t-elle, à moitié sérieuse. Ils sont là d’avant-hier, ils ne savent rien, on n’est pas sûr qu’ils aient mangé leur dernière bouillie, et, tranquillement, ils vous font part de leurs fiançailles! La fessée se marie avec le pain sec...

Elle insista sur cette boutade et elle rit encore. Tout à coup, se tournant pour regarder Marc et, cette fois, vraiment agressive:

--Tu t’es, hélas! trompé d’adresse, mon beau soupirant! Ta folie méritait un accueil plus chaud. Elle aurait touché bien des mères. Moi, que veux-tu, malgré le siècle et malgré la mode, j’ai le droit de garder un certain bon sens. Au surplus, fit-elle, brisons là! Depuis quand ai-je besoin de me justifier? Avec ou sans ton agrément, qu’il te plaise ou non, j’écrirai dès ce soir à la mère d’Alice ou j’irai la voir ces jours-ci. De toute façon, tu peux compter qu’elle saura par moi la manière dont sa fille occupe ses loisirs!

Marc changea d’attitude et joignit les mains.

--Et si je vous promets? Si nous rompons?... Si je vous jure que, quoi qu’elle fasse, j’aurai l’énergie... Réfléchissez! murmura-t-il d’un ton suppliant.

Elle leva les épaules.

--C’est tout fait! dit-elle.

--Cependant, petite mère, vous admettrez bien...

--Assez, fit Hélène. Plus un mot!

Il tourna en silence pendant une minute. Deux sentiments, dans son esprit, se livraient un duel où la rébellion l’emporta. Et, soudain, se postant devant sa belle-mère:

--Mais, vous rendez-vous compte que c’est ignoble? prononça-t-il en insistant sur le dernier terme avec une grimace dégoûtée.

La face d’Hélène eut, un instant, cet aspect tragique, cette expression de saisissement mêlé d’épouvante que revêt un visage dans une catastrophe.

Lorsqu’elle eut retrouvé un peu d’équilibre:

--Ah! tais-toi! cria-t-elle. Ah! tais-toi! tais-toi! Me parler ainsi, c’est trop fort! Quel toupet! Voilà donc où mène l’indulgence! A genoux, mauvaise tête, et plus vite que ça! Ici! fit-elle, comme à un chien, l’index étendu, les yeux chargés d’une colère folle et la bouche tremblante.

Il s’était réfugié derrière un fauteuil. Quand elle crut lire dans ses prunelles qu’il lui résistait, elle courut vers lui, la main haute.

V

Marc subit un régime odieusement sévère. Il n’était pas emprisonné, mais peu s’en fallait. Pour une réplique, une impatience, la plus légère faute, toute espèce de brimades s’abattaient sur lui. A l’instant de conclure leur première dispute par une brutale appréhension et par des soufflets, Hélène s’était reprise, avait rompu, disparu de la chambre en fouettant la porte et refermé à double tour celle-ci derrière elle. Une heure après, une des servantes pénétrait chez Marc, lui apportant sur un plateau son repas du soir. Sa belle-mère refusait de l’avoir à table.

Elle lui retrancha sa pension. Désormais, il n’eut plus d’autre argent sur lui que celui qu’il fallait pour ses omnibus. Ses cigarettes, ses menues dépenses, jusqu’aux moindres, dépendirent étroitement du plaisir d’Hélène qui, sans vergogne, lui chicanait le plus mince crédit. Se méfiant des promesses qu’il lui avait faites, elle avait établi à son intention un horaire qu’il devait scrupuleusement suivre. Et, bien souvent, il la trouvait, dans la rue Saint-Jacques, qui guettait sa sortie de la Faculté, comme jadis, à quatre heures, lorsqu’il faisait beau, elle venait l’attendre au parloir.

Rien ne semblait trop rigoureux à cette femme tenace dans les décisions qu’elle prenait. Au contraire, une mesure en dictait une autre. Son esprit s’épuisait à nourrir des craintes et sa malice, à l’instant même, les rendait caduques par de minutieuses précautions. Un subit déchirement s’était fait en elle lorsqu’elle avait, de la voiture, surpris son beau-fils caressant les doigts d’une jeune fille. L’explication venue ensuite l’avait atterrée. Jamais, fût-ce une seconde, fût-ce pour en rire, elle n’avait, de sa vie, imaginé Marc dans la posture d’un amoureux traité sérieusement. Pas même ce jour-là, jusqu’au choc. Non, vraiment, l’hypothèse ne s’était pas faite. Elle redoutait, savait-elle quoi? quelque gaminerie, tout au plus une station entre camarades devant un verre de grenadine ou de quinquina. Pas une pareille compromission! Pas une telle horreur! Peut-être, oui, en cherchant bien, du goût pour le jeu. Allons, mille faiblesses, tout en somme, mais un tout propre et limité par le vraisemblable! Tout, excepté l’avis brutal, et pour elle tragique, jeté à sa face en pleine rue, que Marc n’était plus un enfant, que sa nature, un peu tardive, se dégourdissait, en un mot, qu’il prenait sa qualité d’homme.

Cette évidence, considérée pour la première fois, l’esprit d’Hélène s’en pénétrait à la réflexion, mais son cœur et ses nerfs ne pouvaient l’admettre. Bien que normale, elle l’indignait et la révoltait. Ainsi, l’effort persévérant de plusieurs années, tant de soins déployés pour former un être et rendre sensible une conscience aboutiraient, par le seul jeu de l’instinct viril, à cette pitoyable évasion? Après avoir, aussi longtemps, été tout pour Marc, il lui faudrait s’accommoder d’un rôle secondaire dans lequel, tout au plus, il la souffrirait? Elle perdrait sur lui tout contrôle? Elle le verrait tantôt plongé dans le ravissement et tantôt tourmenté, sans savoir pourquoi? La passion de régir bouillonnait en elle lorsqu’elle tentait de méditer raisonnablement sur ces désolantes perspectives. Puis, à l’idée que son beau-fils, aujourd’hui si pur, tendrait la jambe pour des coquines du dernier étage et véhiculerait leurs parfums, elle éprouvait positivement un malaise physique et sentait l’amertume lui monter aux lèvres.

La seule méthode qu’elle connût bien était la violence. Assurément, elle en avait dans le caractère, mais surtout elle l’aimait et la pratiquait par tradition et par mépris d’un siècle énervé. Depuis les premières pages de cette étude, on se sera probablement aperçu mainte fois que la logique n’inspirait pas les actions d’Hélène avec une rigueur sans défaut. C’est qu’en elle, aux leçons pleines d’humanité qu’elle avait reçues de son père, venait souvent à s’opposer le sang féodal qui la baignait d’autrement loin, et par deux courants. Il lui était fort habituel de penser en sage et de se conduire en despote. Une victoire marchandée lui semblait sans goût. Celle que, peut-être, elle eût acquise en raisonnant Marc, le sentiment de la devoir à une complaisance, selon ses principes, indigne d’elle, l’aurait rendue presque humiliante pour son amour-propre. On ne s’impose de ménagements qu’envers un égal. Chez un subordonné, l’orgueil s’abat, les tentatives d’indépendance doivent être écrasées. C’est lui faire trop d’honneur que d’en discourir.

Mais elle s’embrouillait dans ses coups. Craignant bien moins d’en faire pleuvoir sans utilité que d’en négliger d’efficaces, elle en portait aveuglément et de trop nombreux. L’incertitude se révélait dans toute sa défense, comme dans le jeu d’un escrimeur qu’a déconcerté une attaque imprévue de son adversaire. Confiante dans sa méthode, dans son empire, tant qu’au hasard de la rencontre et sans colère vraie elle n’avait eu à réprimer que des peccadilles, elle hésitait et s’effarait devant une menace qui lui semblait, en raison même de sa discrétion, d’une insaisissable étendue. Ses sentiments l’avertissaient qu’elle frappait en vain. Elle abandonnait tout espoir. Puis, la fureur s’emparait d’elle et la possédait avec une violence redoublée, son naturel autoritaire reprenait du souffle et, sans se faire grande illusion sur leur influence, elle accentuait tyranniquement de gauches représailles.

Marc lui donnait le réconfort de voir qu’elles portaient. Quatre ou cinq jours après la scène du jardin public, en quittant l’École, rue Soufflot, il avait dû saluer Alice Vulmont, qui stationnait, en compagnie d’une servante âgée, devant un bureau d’omnibus, et n’avait reçu d’elle qu’un farouche regard. Tout concourait, dans cette rencontre, à le persuader que sa belle-mère avait tenu sans respect humain son impitoyable engagement. Pouvait-il deviner qu’à la réflexion l’inélégance d’un procédé bon pour une dévote avait sollicité l’esprit d’Hélène et l’avait arrêtée sur le point d’écrire? Un tel retour était si peu dans ses habitudes! Blessé dans son orgueil, sa chevalerie, en même temps qu’énervé par certaines brimades dont il mesurait l’arbitraire, l’adolescent, pas assez brave pour entrer en lutte, s’était contracté sous l’assaut. Mais son silence couvrait un fond d’animosité qui transparaissait malgré lui et chaque atteinte qu’il endurait, loin de l’amender, l’affermissait plus étroitement dans sa muette révolte.

A différentes reprises, l’espace d’une heure, sous le coup d’un abus plus exaspérant, il avait songé à s’enfuir. Savoir sa belle-mère dans les transes, l’imaginer le signalant au commissariat et maudissant le déploiement de sévérité qui la réduisait à cette fin lui paraissait, dans sa colère, une chose délicieuse. Mais, d’abord, l’argent lui manquait. Puis, sa nature, tout en souhaitant de l’indépendance, appréhendait confusément d’en posséder trop et, d’autre part, il redoutait les suites inconnues qui serviraient de conclusion à son escapade. En résumé, plus il pensait à briser ses liens, moins il les trouvait fastidieux. Pour en souffrir continuellement et avec excès, il lui fallait les supporter dans une soumission qui les lui faisait mieux sentir, comme un captif, s’il ne bouge pas, ses entraves le blessent, le poids des fers non déplacés lui meurtrit les muscles, leurs cruelles arêtes l’excorient. Alors, l’aigreur lui fournissait des inspirations et, sans aller jusqu’à faire preuve d’un vrai caractère, il s’accordait audacieusement de modiques revanches.