Le supplice de Phèdre

Part 3

Chapter 33,495 wordsPublic domain

Résultat décisif que le temps d’école ne devait ensuite que parfaire. Si c’est, depuis 1915, vérité commune que les parents ont élargi la limite du gouffre où les poussent du pied leurs enfants, ce n’était pas dans la maison de Michel Soré qu’on eût trouvé, à nulle époque, la confirmation d’un renoncement aussi stupide et aussi honteux. Là, les principes nés de la guerre ou mûris par elle et l’extension des _Droits de l’Homme_ aux républicains dont on coupe le pain en tartines, pour généreux que fussent le cœur et l’esprit d’Hélène, étaient ignorés solidement. Quand son beau-fils avait atteint les classes supérieures, après avoir, dans les premières, fait de bonnes études, sans jamais, cependant, en tenir la tête, loin de laisser progressivement son autorité, comme il est d’usage, s’affaiblir, elle l’avait accentuée, rendue plus jalouse, de même qu’un peintre consciencieux multiplie ses soins lorsqu’il arrive aux derniers détails d’un tableau. A mesure qu’elle gagnait en maturité, le penchant qu’elle avait pour la tyrannie ne faisait, d’ailleurs, que s’accroître, et, plus les cours que suivait Marc prenaient d’importance, plus sa nature, que passionnaient les difficultés, y puisait de goût pour sa tâche.

Son instruction lui permettait, la plupart du temps, de l’accomplir sans un effort vraiment rigoureux et, pour le reste, elle demandait à sa volonté de quoi n’y pas être inférieure.

Rien, au surplus, n’avait gêné cette puissante jeune femme dans sa laborieuse entreprise. Le commandant tenait la mer les trois quarts de l’an et, fidèle aux promesses de ses fiançailles, n’intervenait domestiquement en aucune manière lorsqu’il se trouvait en congé. Outre les exigences de sa rude vie, qui le laissaient sans étonnement ni délicatesse devant une sévère discipline, il avait, pour se fier aux méthodes d’Hélène, les arguments que lui soufflait une adoration à chaque retour plus impérieuse et plus déférente. Si, quelquefois, avec réserve, ainsi qu’on l’a vu, il se risquait à proférer une sérieuse remarque, c’était toujours pour déplorer que l’absence de foi se fît trop sentir chez sa femme. Et encore, sur ce point, rompait-il bientôt devant les rires ou les défenses qu’on lui opposait.

Hélène régnait donc sans partage. A l’époque où commence cette histoire vécue, Marc venait d’avoir dix-sept ans. Il était bachelier depuis deux grands mois. D’un physique agréable et plutôt joli, avec des cheveux blonds, une bouche petite, un regard qu’il tenait fréquemment baissé, mais que la moindre animation rendait expressif et chargeait d’un bel éclat fauve, il avait cette sveltesse de l’adolescence qui ne permet, comme aux jeunes chats leur parfaite structure, que des mouvements harmonieux. Ses épaules, cependant, accusaient la force. Son élégance était de celles que le goût d’une femme réussit encore à sauver dans un siècle où les hommes se soignent trop les mains et ne savent plus nouer une cravate.

Moralement, il manquait de tout caractère. L’éducation l’avait rompu, le travail, lassé, trop de surveillance, engourdi. C’était toujours l’enfant timide et plein d’innocence que sa belle-mère, trois ans plus tôt, envoyait au coin et tenait encore sous les verges, mais aussi qu’elle couvait sans aucune raison, lui tâtant le pouls tous les soirs et redoutant pour sa santé la température comme les exercices trop violents. Accoutumé à voir la vie à travers ses yeux et à n’agir scrupuleusement, dans les moindres cas, que sur permission explicite, il n’avait ni le goût de la volonté, ni même celui des entreprises qui excitent le sang par quelque apparence téméraire. Le dessin, la lecture et la nonchalance occupaient ses heures de loisir. Ses pensées, ni plus vaines, ni plus fausses que d’autres, ne sortaient pas, ordinairement, d’une zone tolérée, de même qu’enfant il tenait compte de certaines limites en courant derrière son cerceau. Avec cela, qu’on n’aille pas croire qu’il fût malheureux! Au contraire, son sort l’enchantait. Une apathie, soit naturelle, soit plutôt acquise, mais dans un âge où les tendances de l’individu n’ont encore aucune fermeté, inclinait Marc à se complaire dans la soumission. Il en goûtait ingénûment les commodes dispenses et ce qu’elle procure de bien-être, presque toujours, faute d’y songer, sans réel bonheur, mais quelquefois avec une pointe de sybaritisme.

Ses sentiments envers son père, strictement honnêtes, étaient demeurés d’une teinte neutre. Le commandant restait pour lui ce passant discret que recevaient avec égard les vieux Cortambert entre deux randonnées sur les mers du globe, aventurier que l’on respecte et que l’on tutoie, de qui la présence étonne peu, dont pourtant le départ ne crée aucun vide. Sa petite sœur Marie-Thérèse l’agaçait plutôt et, bien qu’il eût au fond pour elle une certaine tendresse, il ne pouvait lui pardonner la place importante qu’elle avait prise, lui déjà grand, dans la vie d’Hélène. Car c’était à celle-ci qu’allait tout son cœur. Ni discipline intolérante, souvent abusive, ni sévérité sans faiblesse n’avaient rompu le sortilège qui le liait à elle du temps où, vive, elle le charmait, chez ses grands-parents, comme la figure même du plaisir. Il advenait que, par éclairs, en public surtout, il la souhaitât dans ses rapports d’une humeur moins prompte, d’une composition plus facile: mais sa docilité n’en souffrait pas, et rien n’était plus intrigant pour l’observateur que de le voir, sans un murmure, conformer ses actes aux plus capricieuses injonctions de cette marâtre ravissante et d’aspect si jeune qu’on la prenait ordinairement pour sa sœur aînée.

III

Le séjour à la mer une fois terminé, après avoir passé septembre à l’Amirauté qu’administrait bénévolement le comte de Kerbrat, Hélène avait réintégré, avec ses enfants, le silencieux appartement de la rue Vaneau. Son mari naviguait depuis près d’un mois. Il se dirigeait vers Melbourne. Sa dernière lettre était datée d’un port africain.

Lorsqu’ils s’étaient, à la fin d’août, éloignés de Brest pour se rapprocher de Quimper, un léger incident les avait émus. Marc, tourmenté visiblement, depuis quelques jours, par une mystérieuse inquiétude, s’était mis, dans le train, à pleurer si fort qu’il n’avait pu longtemps cacher sa désolation.

--Mais qu’as-tu, mon chéri? avait dit Hélène en l’attirant sur sa poitrine pour le consoler.

Il avait répondu: «Rien, petite mère!» puis confessé qu’il lui coûtait extraordinairement de quitter cette anse de Bretagne.

--Enfin, pour quelle raison?

Il l’ignorait.

Hélène l’avait réconforté par de douces paroles et bientôt vu, séchant ses pleurs, retrouver son calme.

A la campagne, quatre ou cinq fois, elle l’avait surpris de nouveau ravagé par cette humeur noire qui lui paraissait sans motif. «Ce sont les nerfs, l’adolescence!» avait-elle pensé. Elle raisonnait Marc de son mieux. Puis, comme les crises n’éclataient plus qu’à longs intervalles, elle les avait enfin traitées par l’indifférence.

Une question plus sérieuse la préoccupait. Qu’allait-elle faire de ce garçon qu’attendait la vie? Quel supplément de connaissances joindre à son bagage et quelle profession lui choisir? Elle avait eu pour lui, jadis, de grandes ambitions, des rêves disparates et splendides, s’était promis de faire de Marc un homme remarquable et avait dû se rendre compte, les années aidant, qu’il n’en avait pas toute l’étoffe. L’intelligence était déliée, mais sans envergure. L’esprit, flegmatique, brillait peu. L’application ne s’obtenait que par la contrainte.

Il jouirait, à coup sûr, d’une certaine aisance. Jointe à la dot qu’avait reçue autrefois sa mère, la fortune héritée de ses grands-parents produisait des rentes honorables. Mais, auraient-elles suffi à le faire vivre, qu’Hélène jamais n’aurait souffert, à son âge surtout, de le voir près d’elle désœuvré. Elle aimait le travail par instinct profond, comme une autre femme la toilette. Ni sa vertu, ni sa tendresse, ni son intérêt n’auraient pu rayonner sur un inactif.

Marc, cependant, ne trahissait aucune vocation. Les jeunes gens d’aujourd’hui sont ainsi formés que beaucoup participent, comme par contagion, au désenchantement de leurs pères. Les récits de combats leur ont fait une âme que ce qu’ils savent, pour, à toute heure, en être avertis, des difficultés d’après-guerre, ne contribue ni à grandir, ni à fortifier. Comme si, d’avance, ils s’apprêtaient à périr eux-mêmes fauchés dans leur fleur par une balle, il leur paraît au moins frivole de rien entreprendre. Pour se donner à regretter prochainement le vie, n’ont-ils pas assez des plaisirs? Cette espèce d’envoûtement qui pesait sur Marc, sans que, d’ailleurs, il se souciât d’en saisir la cause, le détournait de se complaire aux ardents projets que, sous le gaz des salles d’études, entre deux lexiques, mûrissaient ses aînés d’une génération. Au surplus, la question lui semblait trop vaste. Il n’abordait que des problèmes étroitement cernés. Celui-ci échappait à sa compétence.

Avant que Michel ne partît, Hélène l’avait interrogé à plusieurs reprises sur la carrière qui, d’après lui, conviendrait à Marc. Ses efforts étaient restés vains. La commandant secouait la tête et faisait une moue. «Étudiez-le. Parlez-lui-en. Vous verrez vous-même. Je le connais vraiment trop peu pour me prononcer!» avait-il, chaque fois, répondu. C’était la stricte vérité, cette affirmation. Puis, chez cet homme qui dirigeait un navire en mer avec certitude et sang-froid, la confiance dans ses vues manquait totalement dès qu’il avait à s’occuper d’un cas domestique et, trop honnête, ou, si l’on veut, trop pusillanime pour les imposer à tous risques, il préférait s’en rapporter à celles de sa femme.

Hélène, rentrée chez elle, réinstallée, s’était donc entourée de programmes d’études. Mais quoi de plus décourageant que ces feuilles volantes où, sur deux pages d’un texte fin à lasser les yeux, se trouvent, en somme, énumérées toutes les connaissances? Dans telle préparation, dite scientifique, les notions littéraires occupaient une place incroyablement étendue, et inversement, aux belles-lettres, on formulait des exigences en mathématiques aussi ridicules qu’accablantes. C’était de quoi désespérer tout esprit moyen, et même tout esprit supérieur, mais n’ayant d’aptitudes que d’un certain ordre. Entre tant de notices, laquelle choisir? Sur laquelle de ces voies précipiter Marc? Le mot violent: précipiter, qu’employait Hélène, l’égayait et pourtant lui paraissait juste, tant elle connaissait son beau-fils, tant elle avait le sentiment, l’impression profonde que, pour le nantir d’une carrière, il faudrait l’y jeter par la peau du cou. Il n’offrirait, se disait-elle, aucune résistance et, une fois lancé, poursuivrait. Mais, justement, cette impulsion qui proviendrait d’elle, dont elle serait seule responsable, lui faisait un peu peur à déterminer et, quelle que fût son habitude de pourvoir à tout, elle eût aimé qu’un trait quelconque, une parole de Marc dissipât en partie ses hésitations.

Un jour, elle entra dans sa chambre. Il fredonnait, l’air insouciant, une musique de danse et s’amusait à dessiner un vase annamite.

La décision devant laquelle reculait Hélène était prise par elle depuis peu. Ou son beau-fils ferait un choix qu’elle examinerait, ou bien elle lui signifierait, et péremptoirement, ce qu’elle-même avait arrêté. De toute façon, leur entretien ne se clorait pas qu’un bon projet n’en fût sorti, net et judicieux, qu’on n’en eût tracé les grandes lignes.

Encore debout, sans s’inquiéter d’aucun préambule:

--Nous voici, lui dit-elle, au milieu d’octobre. Un peu partout, dans quelque temps, les cours reprendront et je désire que nous fixions, cet après-midi, ceux que tu suivras désormais. Y as-tu réfléchi? Que voudrais-tu faire?

--Je ne sais pas trop! souffla Marc.

Hélène s’assit, les jambes croisées, bien en face de lui, dans l’unique fauteuil de la chambre.

--Voyons, Marc, ce n’est pas une réponse sérieuse! Tu n’es ni moins intelligent, ni moins vif qu’un autre, et tes études n’ont pas été à ce point mauvaises que tu doives passer pour un cancre. Avec un peu d’application, un peu d’énergie, tu peux réussir n’importe où. Ce ne sont, certes, pas les carrières qui manquent. Me diras-tu que tu n’éprouves, quand tu t’interroges, quelque préférence, pour aucune?

--Je ne connais, répliqua-t-il, que celle de papa, mais celle-là me déplaît extraordinairement.

--C’est un dur métier! fit Hélène. Aussi bien, reprit-elle en secouant la tête, je te verrais avec chagrin dans une profession qui te tiendrait, ta vie durant, sans cesse éloigné. Ne parlons donc ni de la mer, ni des colonies. Nous avons Paris, toute la France. Ce champ-là peut suffire à nos ambitions.

--Surtout aux miennes! observa Marc d’un ton cavalier qui impatienta la jeune femme.

Elle lui jeta dans la figure, presque avec colère:

--Enfin, tu aimes bien quelque chose?

--Oui, fit-il, rappelé à la soumission. J’aime à dessiner... j’aime à peindre...

Il montrait du doigt son carton. Hélène tendit une main, saisit l’esquisse, demeura un instant à l’examiner, puis, sans paraître y attacher beaucoup d’importance, la posa près d’elle, sur un meuble.

--Évidemment, tu as du goût! fit-elle, radoucie. C’est ordonné, c’est rigoureux, c’est honnête en diable. Pauvres qualités pour un peintre! Veux-tu savoir quel avenir je pressens pour toi si tu te consacres aux beaux-arts? Celui d’un homme qui habitera, vers la cinquantaine, une maison encombrée de ses propres toiles et vieillira au milieu d’elles, obscur et jaloux, plein de l’amertume des ratés, n’ayant pu, de sa vie, en placer une seule!

--Et pourquoi donc? demanda Marc, légèrement froissé. Pourquoi, si j’ai des aptitudes et qu’on les cultive, ne parviendrais-je pas comme un autre?

--Parce que, mon petit, il te manque le don! En matière d’art, le savoir-faire est sans doute utile, mais le sentiment compte surtout. Comprends-tu? fit Hélène avec bienveillance. Je veux parler de cette ivresse qui s’empare du cœur et qui donne à la main, docilement soumise, comme de merveilleuses impulsions. Tu me diras qu’il faut encore que l’objet s’y prête et que l’on brûle difficilement devant une potiche. Mais j’ai vu bien des fois de tes paysages. Ils sont sans accent, ils sont secs. On en retire cette impression que l’âme n’y est pas, que tu traces la nature sans la pénétrer. Or, à l’École, si ton talent se perfectionnait, tu n’apprendrais pas à sentir. Tu resterais modestement de ces bons élèves dont je t’ai dit que les plus riches empilaient des toiles sans aucun espoir d’en vendre une et dont les moins favorisés dessinent des bijoux. Mieux vaut ne pas se ménager de telles déceptions. C’est pourquoi je t’invite à faire un effort et à choisir, dans un domaine plus à ta portée, une occupation plus bourgeoise.

Marc avait écouté sans bouger un cil. Hormis sa bouche qu’infléchissait le mécontentement, rien ne semblait, dans sa personne, vouloir protester contre cette sévère diatribe.

--J’espère bien, dit Hélène, que tu m’as comprise. Il m’est pénible, ajouta-t-elle, de te contrarier, mais ce sont là des vérités que tu dois connaître et que je t’ai dites pour ton bien. J’aurais agi contre toi-même si je m’étais tue. Allons, mon loup, sois raisonnable! As-tu quelque idée?

--Non, fit-il d’une voix sourde, en haussant l’épaule.

--Réfléchis un peu...

--Vraiment rien!

--Eh! bien, alors, déclara-t-elle, tu vas faire ton Droit!

Ses beaux yeux glauques avaient repris leur autorité et leurs regards semblaient fouiller les prunelles de Marc.

--Ah! fit-il, vous croyez que c’est mon affaire?

Elle eut du mal à réprimer un sourire de coin.

--C’est surtout facile, mon chéri! Je ne sais qui définissait le diplôme de Droit: «Une peau d’âne qui s’adapte à toutes les carrures.» Cependant, il n’est pas sans utilité. S’il ne conduit à rien du tout, il ouvre mille portes. Tu le verras, dit la jeune femme, répondant à Marc dont le visage, à cet instant, reflétait un doute, quand tu seras d’un âge à prendre une situation! Les études que l’on fait sont assez variées. Et puis, tu auras du temps libre et tu pourras le consacrer à ta chère peinture!

Elle se leva.

--Nous sommes d’accord? Tu ne regrettes rien?

Marc balança la tête.

--Non, petite mère!

De fait, le point était réglé. On n’en parla plus. Marc éprouvait du soulagement et même du plaisir à voir enfin quelque peu clair dans son proche futur et sa belle-mère était certaine, le connaissant bien, d’avoir pris le parti le plus judicieux.

Peu s’en fallut, quand le jeune homme, pour la première fois, franchit le seuil intimidant de la Faculté, qu’il ne se fît de sa personne l’idée la plus haute et ne conçût pour les études qu’il entreprenait une admiration sans limites. Il était fier de ses gants mats, d’un joli veston, de souliers en cuir fauve, étroitement lacés, découvrant des chaussettes d’une brillante nuance, et sa cravate le faisait choir dans le ravissement quand il se posait près d’une glace. La liberté dont il jouissait le grisait un peu. C’était comme si, n’ayant jamais respiré qu’un air assurément pur, mais trop doux, il recevait, à la faveur de quelque escapade, la surprenante révélation de celui des cimes. Autour de lui se bousculaient de vieux étudiants, déjà porteurs de barbes courtes et de longues moustaches, quelques-uns de monocles adroitement vissés. «Je suis leur égal!» pensait-il. A vrai dire, cette notion l’effarait plutôt. Des professeurs, traînant leurs toges, passaient, la mine sombre. Marc trouvait délicieux qu’on n’y prît pas garde, et néanmoins, sans réfléchir, par éducation, les saluait légèrement lorsqu’ils le frôlaient.

Il rentra rue Vaneau sifflotant une marche. Dans ses regards et ses manières, son port et sa voix, se trahissait une assurance inaccoutumée.

Mais sa belle-mère n’était pas femme, sous couleur d’études ordinairement faites sans contrôle, à souffrir sa paresse et son évasion. En dirigeant cet indécis vers l’École de Droit, elle n’avait pas sous-entendu qu’elle le dispensait d’en prendre au sérieux l’enseignement. Toute connaissance lui paraissait mériter l’effort, grâce auquel, à la longue, elle serait acquise, non seulement dans ses lignes les plus générales, mais dans les plus particulières et les plus abstraites.

Moins d’une semaine après la date des premières leçons qu’avait reçues Marc rue Saint-Jacques:

--Montre-moi donc tes notes de cours, il dit-elle un soir.

Il posa devant elle quatre ou cinq cahiers. Son écriture un peu heurtée, encore enfantine, couvrait quelques pages de chacun, dans un désordre agrémenté de plusieurs taches d’encre et de croquis faits dans les marges.

--C’est plutôt mal tenu! gronda la jeune femme.

Elle l’interrogea sans succès. Il l’obligeait à répéter les questions trois fois, prenait un air méditatif après la troisième, comme si le point élémentaire ainsi proposé justifiait d’immenses réflexions, et levait les sourcils en guise de réponse.

--Je suis fixée! dit-elle enfin, d’une voix mécontente. Livré à toi-même, tu t’oublies. J’aurais voulu trouver en toi plus de caractère, des dispositions plus sérieuses, et pouvoir t’accorder une certaine confiance. Tu ne le mérites pas, n’en parlons plus! Désormais, je prétends qu’aussitôt rentré tu revoies les notes de tes cours et, comme je tiens à m’assurer qu’elles sont vraiment sues, tu viendras tous les soirs me les réciter.

--Vous les réciter? grogna Marc. Mais, petite mère, les professeurs n’en exigent pas tant! C’était bon pour la boîte, les récitations!

--Ce sera bon aussi longtemps qu’il me conviendra! prononça Hélène d’un ton sec. Au surplus, fais-moi grâce de tes commentaires!

--Cependant... reprit-il, comme perdant patience.

Elle le regarda.

--Tu résistes?

Il hésita quelques instants, tenté de dire oui, puis sortit, la tête basse, et gagna sa chambre.

Les habitudes de la jeune femme se renouèrent d’elles-mêmes. Pendant plus de dix ans, presque à toute heure, elle avait surveillé le travail de Marc, soigneusement réglé sa conduite. Elle l’avait assoupli, remanié, formé. Il lui parut tout naturel qu’après une relâche, aussi courte, en somme, qu’insensible, sa vigilance recommençât, puisqu’il le fallait, à se déployer largement. Marc, à ses yeux accoutumés, ne changeait qu’à peine, grandissait et pourtant ne vieillissait pas. L’ayant toujours tenu près d’elle dans une dépendance qu’elle avait su rendre absolue, que régissait assurément une tendresse profonde, mais qui n’était parfois ni douce, ni surtout paisible, et qu’il acceptait sans un mot, elle n’avait vu ni les symptômes de l’adolescence naître en lui peu à peu et s’y développer, ni, par là même, se dessiner entre leurs personnes un obstacle encore transparent. Pour se résoudre à le laisser quelques jours son maître, elle avait dû se raisonner, faire état d’un chiffre, se persuadant qu’à l’âge de Marc, si léger qu’il fût, quelque tolérance s’imposait. L’expérience lui prouvait qu’elle avait eu tort. Nulle déception, bien au contraire. Elle était ravie.

Marc se vit gratifier d’une règle assez souple et cependant assez étroite pour le comprimer. Il s’éloignait de la maison juste pour les cours et devait rentrer à heure dite. Quelques retards peu importants, soigneusement notés, avaient dicté à sa belle-mère cette première mesure. Puis Hélène, s’engageant avec décision dans un cycle d’études tout nouveau pour elle, se mit en tête d’approfondir les ouvrages de Droit, en devoir d’élaguer de ces mastodontes ce qui lui semblait superflu, pour ne laisser, dans chacun d’eux, briller que le suc, subsister que l’utile et le substantiel. C’était isoler l’esprit même. Par ce travail, elle arrivait à combler les vides que semait l’insouciance dans les notes de Marc. Elle proposait à ses efforts un aliment net. Et elle tenait pour nécessaire, exigeait de lui qu’il l’assimilât jour par jour.

Le nouvel étudiant se montrait docile. Trop indolent pour se complaire à braver une lutte qui lui paraissait inégale, après l’accès d’indépendance qui l’avait secoué, il était retombé dans son apathie. Mille détails lui donnaient des satisfactions. Une pension de cent francs pour ses menus frais venait, chaque mois, garnir sa bourse et pouvait filer sans qu’il en dût compte à personne, la cigarette, certaines lectures lui étaient permises, les cours de Droit ressemblaient moins aux glaciales leçons qu’aux récréations du lycée, enfin, malgré la discipline et l’étroit contrôle auxquels l’astreignait sa belle-mère, il jouissait de loisirs extrêmement nombreux. Pour mutilée dans ses espoirs, contrariée qu’elle fût, son existence était charmante comparée à celle qu’il avait menée si longtemps. L’ancien captif encore privé de courir les bois s’en console aisément au fond d’un jardin.