Le supplice de Phèdre

Part 14

Chapter 143,709 wordsPublic domain

Reposée, elle le vit sans appréhension. Un examen plus méthodique, fait d’une tête plus froide, avait suffi, dès son réveil, à lui persuader qu’elle s’était émue gratuitement. A quel degré, presque infernal, de la corruption supposait-elle donc son beau-fils pour lui avoir jamais prêté pareille conjecture? D’un si bas égarement, elle se méprisa. Mais, déchargée de son angoisse, elle se sentit libre, un peu, vraiment, comme si ce trouble était sa faute même. Les plus pressants de ses remords avaient disparu. Sa pensée aurait pu se traduire ainsi: «J’ai pour Marc un amour réputé coupable, mais dès l’instant qu’il n’en sait rien, que j’en souffre seule, si je préfère cette souffrance-là à la quiétude, je suis bien maîtresse de l’aimer!» Elle se grisa jusqu’au vertige de ce raisonnement. Grâce à lui, elle pouvait considérer Marc sous un aspect de sa personne tout nouveau pour elle et qui lui sembla délicieux. Dans le visage qu’elle admirait, les organes des sens, séparés des fonctions qu’ils accomplissaient, prirent cette valeur d’ornements purs, d’inutiles merveilles que prête aux traits dont elle s’enchante une passion totale. Aucun désir proprement dit n’agitait Hélène, mais le bonheur de contempler son charmant pupille la rendait légère comme l’oiseau. Rien d’amer n’existait lorsqu’il était là. De son absence momentanée provenait toute ombre et de sa présence toute clarté. «Innocente folie!» pensa-t-elle. Au moindre mot que lançait Marc, elle se pâmait d’aise.

Cet état fortuné dura plusieurs jours. Quelques symptômes de soulagement notés avec joie dans l’attitude de son beau-fils pendant cette période eurent pour effet et d’endurcir la confiance d’Hélène, et d’imprégner ses sentiments d’une plus vive chaleur en lui montrant Marc plus proche d’elle. Mais, un matin, elle lui trouva la figure couverte et le sut retombé dans son humeur noire. Ce fut assez pour lui causer une peine effroyable. Elle avait beau voir dans cette crise la preuve la plus nette que Mme Aliscan n’avait pas faibli, de cette pensée ne lui venait, bien qu’elle lui fût douce, que le plus médiocre apaisement. Le sourire disparu lui manquait par trop. Comment, hélas! le faire renaître et le faire durer? Il eût fallu pouvoir tromper l’inquiétude de Marc par des plaisirs que le grand deuil leur interdisait. Hélène, cédant à sa passion, l’aurait fait sans doute, mais elle craignit de se sentir sévèrement jugée si, par malheur, elle offensait dans l’âme du jeune homme la mémoire trop fraîche de son père. Un voyage? C’eût été une sérieuse dépense. Puis, quel motif, en cette saison, l’aurait justifié? «Laissons faire le temps!» conclut-elle. Chaque journée lui semblait d’une longueur affreuse et ses nuits s’écoulaient dans l’agitation.

Marc, cependant, ne vivait pas des heures moins troublées. Aussitôt terminée sa convalescence, il avait fiévreusement griffonné dix pages pour demander à sa maîtresse des nouvelles, un mot, son silence l’étonnant et le tourmentant. Aucune réponse n’étant venue à cette première lettre, il l’avait appuyée d’une seconde, plus courte. Des télégrammes étaient ensuite partis l’un sur l’autre. Après trois jours de ce manège, fou d’incertitude, tremblant d’apprendre une maladie ou une mort subite, il s’était présenté à l’appartement. La domestique lui avait dit qu’on n’était pas là, remis en même temps une enveloppe.

C’était, en cinq lignes, son congé. Sans une syllabe d’explication, ni même une tendresse. Le sec avis d’un dégagement jugé raisonnable. Rien qui permît de soupçonner les souffrances, les pleurs du feu desquels était sortie cette formule glacée, minutieusement remise au point, patiemment réduite jusqu’à la dernière concision. D’abord frappé d’un saisissement facile à comprendre, Marc avait dû relire ce texte à plusieurs reprises avant d’être sûr d’y voir clair. Puis, il était, sur le trottoir, resté confondu. Sauf de rares cas, le jeune amant d’une femme déjà mûre n’imagine pas un seul instant qu’elle puisse le tromper. Il sait trop à quel point il est tout pour elle. Certains accents qu’il n’entendra que d’une bouche flétrie, déjà son cœur, par un instinct singulièrement fort, l’avertit qu’ils expriment quelque chose d’unique. A mille lieues du motif de cet abandon, Marc avait fait, séance tenante, plusieurs conjectures sans en trouver une d’acceptable. La plus sensée, à l’examen, s’en allait en poudre. De nouveau, le soir même, il avait écrit. Mais, redoutant une défaillance de sa volonté, la pauvre femme qu’il implorait n’ouvrait plus ses lettres et sa chaleur, son désespoir étaient restés vains.

En lui, du coup, s’était produite et consolidée une révolution surprenante. Il n’avait plus pour sa maîtresse, depuis fort longtemps, qu’un désir traversé par des répulsions. S’il l’avait recherchée aussitôt guéri, c’était par suite moins d’une langueur ou d’une inquiétude que d’un vif dépit d’amour-propre. Brusquement, privé d’elle, il s’était rongé. Pour sa tête et son cœur pareillement fiévreux, rien, dans la ville où respirait Mme Aliscan, n’avait plus compté que cette femme. Les grands reproches qu’il lui faisait s’étaient évanouis. Occupant sa mémoire sans rivalité, peu à peu revêtue par sa convoitise jusque des grâces qu’en déclinant la jeunesse emporte, elle s’était mise à rayonner sur son existence comme la figure même de l’amour. Et de quels gémissements il la poursuivait! Plein de quels remords, de quel feu! A la pensée qu’il l’avait eue et l’avait perdue, l’indignation le transportait non seulement contre elle, mais contre lui qui, de guerre lasse, s’était convaincu que sa froideur était la cause de son abandon. Se pouvait-il que, par sa faute, la plus belle des chances se fût gâtée jusqu’à finir dans cette catastrophe? Nuit et jour, dormant peu, ne mangeant qu’à peine, influencé par le chagrin au point d’en maigrir, il recherchait passionnément, mais sans résultat, le moyen de fléchir Mme Aliscan. Toutes les puissances de persuasion dont il disposait, il les avait mises dans ses lettres. Devant elle, trop ému, il aurait tremblé. L’adolescence n’a pas encore cet œil audacieux qui, d’un ensemble examiné d’événements contraires, dégage le succès d’une manœuvre. L’unique façon que connût Marc d’obtenir une grâce était d’aller avec tendresse la solliciter en donnant l’assurance de sa contrition. Sa belle-mère, autrefois, l’y avait rompu. Mais, pour user de cette ressource envers sa maîtresse, encore eût-il au moins fallu qu’il la vît chez elle et l’idée même d’y parvenir en forçant sa porte ne l’avait jamais effleuré.

Chaque matin ajoutait à son désespoir. C’est qu’avec lui ressuscitait, pour mourir bientôt, l’agitation liée dans les âmes que torture l’attente au premier passage du facteur. Ce feu tombé, son jeune visage légèrement défait regagnait à l’instant toute son amertume. En constatant que sa douleur persistait ainsi, Hélène fut prise d’une inquiétude à ce point violente qu’elle détesta comme un conseil de sa nonchalance le propos d’inaction qu’elle avait formé. N’avait-elle pas d’autres moyens d’intéresser Marc que les frivoles divertissements de la vie mondaine? A quoi donc lui servait son intelligence? Témoignait-il si peu d’amour des choses de l’esprit qu’elles ne pussent être utilisées comme dérivatif? L’entourer, le chérir dans son abattement, telle était la méthode à mettre en pratique, au lieu de celle qui consistait à s’en détourner, comme le ferait d’une plaie du corps qui lui répugne trop quelque négligente infirmière. Sans hésiter, bien que d’abord elle eût à se vaincre, ni se laisser décourager par la maussaderie, elle commença d’exécuter une de ces approches dont on dirait, à voir les femmes les mener à bien, qu’elles sont pourvues d’un sixième sens ou disposent d’antennes. Toute minute opportune lui devint précieuse. A la douceur de caractère qui lui manquait tant, une espèce de génie vint se substituer. Elle ne songeait qu’à baigner Marc dans son affection.

Il en éprouva du bien-être. Assez d’empire avait jadis rayonné sur lui de cette belle-mère intransigeante et parfois hautaine pour que, toujours, dans une mesure plus ou moins sensible, il goûtât les faveurs qu’elle lui accordait. Sa solitude était, du reste, une des grandes raisons du ravage que la peine avait fait en lui. En le privant de camarades par tendresse jalouse, Hélène avait, sans le vouloir, rendue ombrageuse une âme ni plus mélancolique, ni plus lâche qu’une autre, mais assurément susceptible. Il vivait trop, ordinairement, replié sur soi. Entouré d’habiles attentions, on put le voir qui s’entrouvrait, comme, vingt mois plus tôt, quand le souci de le former intellectuellement avait occupé sa belle-mère, bien que, sans doute, avec un zèle et une franchise moindres. Quelquefois, sa disgrâce le tourmentait trop. Alors, blessé par l’enjouement d’une sollicitude qui n’en pouvait faire aucun cas, il n’était pas sans témoigner des caprices d’humeur. Mais ces derniers étaient, en somme, relativement rares. Son attitude la plus courante, à défaut d’entrain, respirait la douceur et la complaisance.

Hélène avait le cœur trop lourd pour demander plus. Un clin d’œil, un sourire, une curiosité, un simple mot qui sonnât clair et parût senti la payait largement du plus grand effort. Elle en tirait la certitude du retour de Marc à son insouciance d’autrefois. Le plus souvent, leurs entretiens naissaient d’une lecture, ou bien alors d’une anecdote que puisait Hélène dans son existence de jeune fille. En tâtant son beau-fils pour le mieux manier, elle avait remarqué qu’il s’intéressait à cette figure depuis longtemps évanouie d’elle-même, comme il l’eût fait, si le conteur avait su s’y prendre, à quelque chronique d’un autre âge. Les petites mœurs d’une petite ville pleine de traditions avaient pour lui le même piquant et la même saveur qu’un récit de la vie au XIVe siècle. Or, Hélène, sur ce point, ne tarissait pas. On l’eût surprise en lui disant qu’elle s’y passionnait, s’ouvrant à Marc comme une jeune femme folle de son mari, qui veut lui montrer tout son cœur. Ambitieuse moins de plaire que de persuader et, principalement, d’attendrir, sa voix prenait de ces notes graves mêlées de fraîcheur qui rendent vivantes et pathétiques nos vieilles émotions. Sans choix, sans ordre, au gré des chances, n’en perdant pas une, elle livrait ainsi toutes les siennes: ses sympathies, ses répulsions, ses plaisirs, ses rêves, et tels débris de souvenirs secrètement gardés, dont beaucoup la frappaient comme des découvertes.

Ce fut un soir qu’elle fut saisie d’un désir atroce. Marc était auprès d’elle sur le grand sofa. Par un caprice de leurs postures, leurs jambes se touchaient, et tout en eux favorisait presque au même degré cette intimité d’attitude. Jamais encore, depuis qu’armée d’une brûlante patience elle s’était consacrée à son soulagement, Hélène n’avait senti si proche l’âme de son beau-fils. Un bouillonnement d’hésitation semblait y frémir. Elle allait verser dans la sienne. On aurait dit qu’entre les deux, pour les séparer, il n’existait plus qu’une membrane. Folle de joie, sûre de vaincre, elle s’y attaquait. Tous ses efforts se concentrèrent sans pouvoir la rompre. En même temps lui venait l’impression très nette que, pour finir par triompher de ce frêle obstacle, elle manquait du moyen qu’il aurait fallu. Singulière défense! Qu’inventer? Les yeux de Marc étaient empreints d’une riante chaleur, mais leur clarté ne rayonnait qu’à travers un voile, comme celle d’une eau que couvre encore la brume du matin. Subitement, une secousse, et la certitude: «Ce qui m’intrigue s’évanouirait en moins d’une seconde si je le baisais sur la bouche!» La rougeur de la honte envahit Hélène. Elle se leva, comme sous l’action d’une pointe de couteau, puis, retrouvant assez d’empire pour dompter ses nerfs, fit l’effort de s’asseoir sur une chaise voisine.

Aucune peinture ne rendrait bien la nuit qu’elle passa. Suppliciée, peut-on dire, et de toutes manières. Jusque-là, ses alarmes avaient été vives, mais elle n’avait considéré dans son affreux mal qu’un accident qui, de lui-même, guérirait un jour. A la faveur de la pensée qu’elle venait d’avoir, elle en découvrit l’étendue. Ses regards s’y perdirent sans en voir le fond et, qui pis est, elle en vint vite à l’imaginer brusquement converti en infâmes délices. De la minute où son esprit, battant la campagne, rencontra ce piège monstrueux, où, l’ayant reconnu, il s’y engagea, ce qui, d’abord, n’avait été qu’une torture morale se compliqua de telles épreuves qu’à les endurer elle criait son effroi plus que son plaisir. Sous la réserve à peine sensible observée chez Marc, elle avait deviné ce besoin d’une femme plus impérieux, à dix-neuf ans, que l’amour d’aucune. Par avance, il souhaitait celle qui s’offrirait. «Moi comme une autre, aussi bien moi!» gémissait Hélène, parfaitement sûre que la caresse un instant rêvée n’aurait causé à son beau-fils aucune répulsion. Elle le voyait s’y complaisant, l’œil encore stupide. Puis leurs audaces s’entr’excitaient comme des chiennes qui jouent, leurs mains se formaient sur des proies, leurs bouchés fiévreuses, réciproquement, se désaltéraient et, balbutiant moins de surprise que d’éblouissement, ils glissaient à des joies vraiment démoniaques. Veut-on croire que la pire révoltait Hélène? Qu’on se détourne et de son corps farouchement tendu, et du cerveau qu’à chaque paresse elle congestionnait pour donner aux images une vigueur plus grande! Dans l’épouvante, le désespoir, les cris et les larmes, elle vivait là sa première nuit d’amour passionné. Sous des caresses qui l’épuisaient, elle sondait l’enfer. Par moments terrassée d’un sommeil de brute, elle en sortait, geignant d’angoisse et la tête trempée, sur une vision qu’à peine rompue elle reconstituait pour s’en délecter avidement. Le plaisir consommé, elle s’aspergeait d’eau. Vers les approches du crépuscule, elle dormit enfin.

Mais quel trouble et quel feu lorsqu’elle revit Marc! Si, dans son cœur, languissait bien une espèce de honte, conséquence naturelle de la dépression où l’avait plongée l’insomnie, le désir la ceignait de mille pointes d’acier. Nul apaisement de son esprit, nulle relâche physique. C’était à croire, tout au contraire, qu’aussi exténuants qu’ils fussent les mirages de le nuit l’avaient mise en goût. Étudiant, contemplant son trop cher beau-fils, non d’une vue dégagée de toute influence, mais sous le signe de ce pouvoir presque diabolique qu’elle lui connaissait sur son corps, elle pensait l’admirer pour la première fois. Quelle trahison était, en somme, cette image de lui dont les audaces multipliées l’avaient rendue folle! La lèvre insatiable? Ombre indigne! Cette bouche vive était celle qu’elle souhaitait baiser. Quand ses regards, conduits vers elle d’une force invincible, un instant s’arrêtaient sur sa chair si tendre, sa propre bouche se contractait, ses paupières battaient, elle flottait, comme saisie d’un étourdissement. A mainte reprise, dans la journée, sans motif sérieux, elle tapota négligemment la figure de Marc ou vint l’embrasser sur une joue. Toutes les fois, déplorant son manque de hardiesse. C’était, pour elle, une certitude, acquise le matin, devenue obsédante en se fortifiant, qu’un seul contact où se seraient mélangés leurs souffles l’aurait rendue, jusqu’à sa mort, parfaitement heureuse. «Qu’ai-je à craindre? Il suffit,» songeait-elle, «d’oser!» Avant d’aller se mettre au lit, elle se décida. Marc reçut le baiser avec étonnement, mais l’intention qui le guidait lui resta cachée et, n’y voyant qu’une maladresse, il ne fit qu’en rire.

Quel interprète est plus docile qu’un amour anxieux? Le témoignage de complaisance le moins déguisé n’eût pas mis la jeune femme dans un autre état. S’attendait-elle, sans se l’avouer, à une réaction, toujours est-il que, d’une gaieté franche et naturelle, elle tira l’assurance qu’elle avait ému. Aussitôt sa pensée s’inquiéta des suites. Avec l’absence de tout scrupule et cet égarement qui caractérisent la passion, elle entrevit pour elle et Marc un bonheur si proche que le temps même de l’apprêter et d’en jouir d’avance allait certainement lui manquer. Le lien social qu’elle profanerait l’occupa sans doute. Mais fugitivement, et si peu! N’était-il pas, tout bien pesé, de pure convention. Si l’union consanguine inspirait l’horreur, pour les enfants du premier lit d’un veuf remarié, la seconde mère n’était jamais qu’une éducatrice, et depuis quand des relations de maître à disciple étaient-elles réputées constituer l’inceste? La malheureuse, en construisant un pareil sophisme, oubliait jusqu’au nœud, celui-là réel, qui unissait Marc à sa fille. Qu’elle put, un jour, se voir enceinte, elle n’y songeait pas. Dans son esprit ne trouvaient place, en images de feu, que les plaisirs de toute nature qu’elle se promettait de sa vie intime avec Marc. Cependant, la chair même en était absente. Comme, après la folie que cause une grande joie, nous dénombrons, encore tout chauds de notre enthousiasme, les précieuses conséquences qu’elle aura pour nous, c’était alors sur mille détails du train journalier que se portait la meilleure part de son attention. Par exemple, elle goûtait un bonheur total à la pensée que son beau-fils, pour venir chez elle, n’aurait, le soir, qu’à traverser l’étroite salle de bains par laquelle leurs deux chambres étaient séparées. Elle se voyait l’accompagnant au théâtre, aux courses, dans maint endroit qu’elle aimait peu ou connaissait mal, mais où elle courrait pour lui plaire, et, parmi tant de gens qu’elle émerveillerait, seule à savoir, avec lui-même, qu’ils étaient amants. Les imprévus de leur union l’occupaient enfin. Comme elle saurait ou les faire naître, ou les manœuvrer pour qu’ils contribuassent à leur joie!

Les deux jours qui suivirent furent de pleine démence. Hélène les vécut comme une chatte. Ce qu’elle gardait de dignité s’y anéantit. Persuadée que la chute ne pouvait tarder, à la fois impatiente d’en arriver là et rougissant à la pensée, chaque minute plus ferme, d’accomplir la première le pas décisif, elle descendit à un manège de provocatrice pour faire tomber Marc dans ses bras. Comment noter les mille détours de cette coquetterie? Comment, surtout, les indiquer sans souffrir soi-même de l’égarement où les ravages d’un goût monstrueux peuvent jeter une conscience fortement trempée? Avec des regards, des frôlements, ce furent des mots, des inflexions, des sourires, des poses, trop d’oublis, une manière d’humecter ses lèvres, certains effets tirés à point du mouvement d’une jupe ou de l’ouverture d’un corsage. Hors celui de défier et les pires audaces, tout expédient dont peut user la femme la plus rouée fut, par elle, mis en œuvre à la perfection. Où l’expérience faisait défaut, elle trouva l’instinct. Quarante-huit heures de cette recherche et de cette conduite l’avancèrent davantage dans les voies du vice que n’avait fait progressivement, depuis son mariage, toute son existence antérieure.

Cependant, ses nerfs s’épuisaient. Le second soir, en se couchant, elle était à bout. Pas une seule fois, ne fût-ce qu’à peine et fugitivement, elle n’avait vu ni s’altérer le visage de Marc, ni quelque chose répondre en lui aux efforts sans nom qu’elle avait tentés pour lui plaire. Toute sa nuit s’écoula dans des inquiétudes. Déjà, le fort de sa confiance et son espoir même étaient sévèrement ébranlés. Peut-être allait-elle risquer tout. Brusquement, le matin, elle subit un choc et s’aperçut, en observant le regard de Marc, qu’il était posé sur sa gorge.

Ce fut pour elle une émotion dont elle devint pâle.

Par deux fois, coup sur coup, elle tourna les yeux et, par deux fois, surprit encore son beau-fils troublé, les prunelles parcourues d’une étrange lueur.

Alors, quel vertige la saisit? Devinée, enfin, et comprise, n’ayant à faire, paraissait-il, que la moindre avance pour voir tomber sur sa poitrine la proie convoitée, elle se leva, sortit d’un trait, s’enferma chez elle, se laissa choir dans un fauteuil et fondit en larmes. Mais la passion n’était pour rien dans ce désespoir. Il était causé par la honte. Aussitôt vérifiée l’attitude de Marc, et avant même que dans ses yeux attachés sur elle elle n’eût distingué l’impure flamme, elle avait éprouvé le même soulèvement que si la main de son beau-fils, dans une discussion, s’était abattue sur sa joue. Voilà, pourtant, le résultat qu’elle avait souhaité! Cette fin misérable, outrageante, à la fois folle de prétention et grossière d’oubli, c’était en vue de l’obtenir qu’elle avait tout fait! Ah! ça, quelle femme était-elle donc, ou plutôt quel monstre? Quelle aveugle aussi, par surcroît? Avait-elle pu, dans son délire penser sincèrement qu’entre elle et Marc, sauf une barrière faite de préjugés, il ne se dressait nul obstacle? Quinze années d’habitudes, n’en était-ce pas un? Suffisait-il qu’à l’improviste un désir naquît pour qu’un ordre nouveau s’instituât sans heurt dans des sentiments bouleversés? Cruellement déchiré par ces réflexions, l’esprit d’Hélène avait encore à subir les coups que lui portaient, comme des fuyards couvrant leur retraite, certains des rêves conduits par elle, sous l’empire des sens, à de monstrueux développements. Ces dernières attaques l’écrasaient. Aux plus violentes, les yeux cachés et geignant tout haut, elle bouchait ses oreilles avec ses deux pouces. Il lui semblait qu’elle voyait luire le regard de Marc, qu’elle entendait sonner près d’elle son rire de mépris.

Subitement, une pensée la préoccupa. Le repentir, la confusion ne réglaient pas tout. Comment, après l’ignominie d’une telle aventure, allait-elle pouvoir vivre avec son beau-fils? L’un et l’autre oppressés d’un infâme secret, n’étaient-ils pas de ces maudits qu’entreblessent leurs souffles et que seule soulagerait une séparation? Oublier ensemble? Et leurs cœurs! Humilié, misérable et découragé, celui d’Hélène brûlait toujours d’une flamme aussi vive. Même faisant abstraction de son amour-propre et s’appliquant, par sa conduite, à persuader Marc qu’il s’était trompé sur son compte, pouvait-elle prévoir le futur, garantir que nulle part un orage nouveau n’y était encore suspendu. Sûre d’elle-même en partie, l’était-elle de Marc? La tentation, qui, pour les perdre, agirait sans trêve, n’était-elle pas deux fois à craindre, et partout plus fort, possédant désormais deux entrées chez eux? Aussi bien, cette maison lui faisait horreur, et ses nerfs, plus encore que le raisonnement, dans le désordre où elle était, la poussaient à fuir.

--Sans délai! conclut-elle, les mâchoires serrées. Le plus tôt possible! Il le faut!

Jusqu’au matin du jour suivant, elle s’y excita. Quelque chose en elle résistait. Avant qu’une barque échouée au port ne glisse sur le flot, un instant, de sa quille, elle déchire le sable. Puis, quel prétexte invoquerait-elle pour partir si vite? Justement, à huit heures, elle reçut une lettre. C’était, ou jamais, l’occasion. Elle feignit de la lire en s’y absorbant, secoua la tête et dit à Marc d’un air dégagé:

--La santé de grand-père me tourmente un peu... Décidément, il va falloir que je quitte Paris!

--Pas pour longtemps, je suppose bien!

--Pour toujours, peut-être.

--Hein? fit-il, comme frappé d’incompréhension.

--Cela t’étonne? Oui, reprit-elle, que je quitte Paris! Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’y pense, mon loup!

--Mais, pour quoi faire? demanda-t-il.

--Mon devoir! dit-elle. A l’âge qu’il a, rhumatisant, goutteux comme il l’est, ton grand-père ne peut plus circuler beaucoup. D’autre part, tu sais bien qu’il ne voit personne. Les journées sont longues quelquefois! Quand il m’aura, sa vie courante le fatiguera moins.

--Alors, Marie-Thérèse?

--Je l’emmènerai.

--Eh! bien, et moi?

--Toi, tu es grand! Toi, tu es un homme! Toi, tu n’as plus, de ma présence, un besoin constant! Ton grand-père, il se peut qu’il s’en aille bientôt... Je m’arrangerai pour te trouver un appartement et tu poursuivras tes études.

La voix d’Hélène tremblait un peu. Marc baissa la tête.