Part 13
En quelques minutes, elle fut prête. A peine dehors, elle eut la chance de trouver un fiacre. Profitant de l’aisance que lui donnait l’heure, l’énergumène à tête d’oiseau et pouces d’assassin qui la conduisait brutalement se faisait un devoir de brûler les rues. «Il devine,» songea-t-elle, «que je suis pressée!» La vitesse l’excitait pour la première fois et sa cervelle enregistrait avec amusement les moindres détails de cette course. Quand la voiture se fut rangée devant la maison, elle descendit et pénétra dans le vestibule sans même jeter sur la façade un rapide coup d’œil. Arrivée au palier du troisième étage, elle reprit haleine et sonna.
La domestique qui vint ouvrir parut hésiter.
--Faites passer, lui dit-elle, cette carte à Madame!
On l’introduisit au salon. C’était une chambre assez spacieuse et parfaitement claire, plutôt meublée avec le goût qu’une femme de vingt ans peut répandre aujourd’hui dans un intérieur qu’avec celui d’une personne mûre, bourgeoisement mariée et déjà enrichie par des héritages. Trop de tentures, trop de coussins, sur des sièges trop bas, de guéridons, de chinoiseries et de lampes énormes y compensaient la pénurie de pièces d’un bon style. Le souci de la mode s’y accusait trop. Une poupée dormait dans un coin. L’idée que Marc, à son insu, depuis plusieurs mois, venait ici régulièrement, et qu’il s’y plaisait, qu’il y respirait comme chez lui, qu’entre ce cadre et sa personne existait un lien, agit d’abord de telle façon sur les nerfs d’Hélène qu’elle sentit les pleurs la gagner. Pour les combattre, elle fit appel à toute sa raison. Cette première émotion un peu dissipée, comme elle regardait autour d’elle, une diversion lui fut donnée par des poissons roses dont elle suivit quelques instants les évolutions à travers la paroi d’une jatte de cristal. Pareil objet, dans un salon lui sembla grotesque. Elle sourit de pitié et se trouva mieux.
Mais Mme Aliscan ne paraissait pas. Dans l’appartement, aucun bruit. «Ou elle a peur,» se dit Hélène qui s’impatientait, «ou bien elle est à sa toilette, devant ses crayons et elle se refait une beauté. A son âge, une visite que l’on n’attend pas est toujours, je suppose, une mauvaise surprise!» Quelques minutes passèrent encore. «C’est plutôt la peur!» Subitement, une pensée qui la terrifia: «Et si elle s’esquivait? Si elle filait? Moi dans cette pièce, elle dans la rue, serais-je assez jouée! En admettant que, d’où je suis, on entende la porte, l’escalier de service est toujours ouvert!» Tourmentée du besoin d’éclaircir ses craintes, elle fit deux pas vers le bouton d’un timbre électrique, se disposant à réclamer Mme Aliscan. A cet instant même, elle entrait.
Les deux femmes se saluèrent d’un signe de la tête. Puis Hélène dit, avec l’accent rigoureusement froid qu’elle réservait ordinairement à ses domestiques:
--J’espère, madame, si ma visite vous étonne un peu, qu’elle n’a pas le pouvoir de vous intriguer.
Devant elle, on ne fit qu’élever une main, et une voix douce interrogea, non sans inquiétude:
--Apportez-vous ici, madame, de mauvaises nouvelles?
La liberté de cette parole gêna la jeune femme.
--Marc, fit-elle, est entré en convalescence. Un peu de grippe (elle hésita), rien de bien sérieux... Au surplus, coupa-t-elle, vous êtes au courant! Mais la santé physique de Marc n’est pas en question. C’est d’une autre chose qu’il s’agit!
--Expliquez-vous! dit sans faiblesse Mme Aliscan.
--Comme il vous plaira! dit Hélène. J’aurais voulu être comprise sans plus insister! décocha-t-elle en aiguisant un perfide sourire. Puisque c’est impossible, allons droit au fait! Marc a beaucoup de légèreté, beaucoup d’imprudence, c’est encore un enfant beaucoup plus qu’un homme. Je suis venue vous demander de rompre avec lui.
Elle avait mis toute sa hauteur dans cette dernière phrase. La vieille maîtresse ferma les yeux, parut réfléchir et, tout à coup, articula, d’un air de défi:
--Mais, madame, qui vous dit que, pour cette rupture, ma volonté seule suffirait?
--Oh!... fit Hélène, déconcertée. Sincèrement, madame...
--Les sentiments qu’a Marc pour moi vous sont-ils connus?
--Non, je l’avoue! J’ai négligé de m’en enquérir. Mais enfin, madame, j’ai des yeux! Ils sont ouverts sur le courrier qui arrive chez moi. Quand une personne, presque chaque jour, en relance une autre...
--Relance, dites-vous?
--C’est le mot propre! En relance une autre... Oh! vous pouvez chercher, madame, une autre expression! Encore, ce matin, cette dépêche...
--Je serais bien surprise qu’elle eût troublé Marc!
--En effet! dit Hélène. Il ne l’a pas eue.
--Pas plus, sans doute, qu’aucune des lettres adressées par moi depuis qu’il est assujetti à garder la chambre?
--Pas plus qu’aucune. Non, c’est exact! Assurément, non! J’ai détruit à mesure ce qui parvenait.
--Tenez, madame, sans le savoir, je l’aurais juré! fit, avec un sourire aigu, Mme Aliscan. Et j’en suis heureuse! reprit-elle. Son silence commençait à me faire souffrir. Mais revenons à la question qui vous intéresse! Votre franchise appelle la mienne, que vous excuserez si vous la trouvez un peu dure. Mon bonheur m’est trop cher pour que j’aille le rompre. Marc le ferait qu’il sortirait de mon existence sans perdre sa place dans mon cœur. Mais je l’aime trop pour qu’il me cause un pareil chagrin!
La fermeté de cette réponse confondit Hélène. Dans le for de son âme, elle la trouvait digne. Puis, ses regards s’étant posés sur la bouche flétrie, l’image de Marc vint à passer entre elle et cette bouche et le langage qu’elle estimait lui parut grotesque. A l’aise et confiante, cette vieille femme? La présomption qu’elle témoignait méritait des coups! Son visage se durcit et elle riposta:
--Votre attitude se comprendrait, s’expliquerait, du moins, et moi qui suis sans préjugés, oui, je l’admettrais, si la nature pouvait sans honte invoquer ses droits dans vos relations avec Marc. Mais, hélas! il s’en faut qu’il en soit ainsi!
--Comment, madame, si la nature... Que voulez-vous dire?
--Oh! fit Hélène avec une moue, ne m’obligez pas...
Son interlocutrice l’interrompit.
--Je demande simplement à être éclairée. Parlez, madame! Les vérités ne me font pas peur.
--Elles pourraient vous déplaire!
--Non, elles m’instruisent.
--Enfin, celle-ci est éclatante...
--Pas, sans doute, pour moi!
--Tant pis, donc! Je regrette... Vous l’aurez voulu. Marc a vingt ans, dit la jeune femme, et vous quarante-six. Si c’était votre fils, vous l’auriez eu tard!
Mme Aliscan devint rouge. Dans le silence où s’éteignaient ses dernières paroles, Hélène suivit avec bonheur l’impression produite par son effroyable apostrophe. «J’ai frappé dur,» se disait-elle, «elle va s’effondrer!» Mais Mme Aliscan se ressaisissait. Du bout des doigts, avec une grâce à peine étudiée, elle effaça deux ou trois plis que formait sa jupe, et trouvant le courage de sourire un peu:
--Pour mon amant, répliqua-t-elle, j’ai l’âge qu’il me donne!
Une pareille assurance fit bondir Hélène.
--Et savez-vous quel est cet âge? Le soupçonnez-vous? Marc vous a-t-il, sur ce point-là, livré sa pensée? jeta-t-elle d’une voix qui mordait. Vous subissez, j’en suis certaine, vos poursuites le prouvent, non seulement sa froideur, mais ses éloignements. Vous êtes-vous demandé quelle était leur cause? C’est si commode, quand on redoute la réalité, de boucher les fissures de ses illusions!
--Ici, madame, fit d’une voix sèche Mme Aliscan, vous touchez un sujet qui n’est qu’à moi seule.
--Marc y est trop intéressé, répartit Hélène, pour qu’en fin de compte je m’en prive! D’ailleurs, moi-même, ajouta-t-elle, n’y suis-je pas mêlée? Si cet enfant, les oreilles pleines de toutes vos instances, se maintient par faiblesse dans une mauvaise voie, n’est-ce pas à moi, qui suis sa mère, à le diriger, et de telle façon qu’il en sorte? La vérité, puisqu’elle vous plaît, vous allez l’avoir! Marc est las d’une passion qui l’humilie trop. Oui, reprit-elle avec violence, qui l’humilie trop, je le répète et j’y insiste, entendez-moi bien, c’est le seul langage qui convienne! Par vanité, par entêtement, par sotte prévention, vous me faites dire, s’écria-t-elle, des choses révoltantes. Je comprendrais, chez une jeune femme, une pareille folie et cette cruauté pour elle-même. Mais quand on a votre âge, une fille mariée...
--Silence, madame! put intimer Mme Aliscan.
Son visage présentait une affreuse pâleur. Dans ses yeux gris semblaient lutter l’angoisse et la haine et ses mains fines se pétrissaient, s’écrasaient l’une l’autre, prises d’un tremblement convulsif. Cependant, elle parvint à se maîtriser.
--Vous êtes renseignée! souffla-t-elle.
--On l’est toujours, quand on le veut, répondit Hélène.
--Et qu’on paie ce qu’il faut! Oui, je sais bien...
Elles se regardaient fixement. Si leurs dehors ne trahissaient qu’une faible émotion, leurs mépris s’échangeaient perçants comme des balles et chacune d’elles, dans sa conscience, percevait un choc qui rendait brûlante sa rancune. Avec des mines qu’elles s’appliquaient, par respect humain, à garder distantes et paisibles, elles côtoyaient parallèlement ces lisières du drame où il suffit parfois d’un mot pour nous faire tomber. Leurs mains seules témoignaient un peu d’impatience. Mme Aliscan demanda:
--Marc est-il au courant du détail intime dont vous venez de faire usage si délicatement?
--Oui, dit Hélène, il le connaît. Celui-là... et l’autre!
--Il les tient de vous?
--Je m’en flatte!
Elle se sentait comme dévorée de courage physique. La vieille amante baissa la tête, réfléchit longtemps, ou, pour mieux dire, parut sonder un cruel futur et déjà, par avance, s’y déchirer toute. Quand son visage se redressa, des pleurs le baignaient.
--Eh! bien, fit-elle, n’en parlons plus! Je m’efface, madame... Votre fils n’aura pas à rougir de moi!
--Mais, dit Hélène, si jamais Marc...
--Je n’ai qu’une parole!
--Il me reste, madame, à vous remercier.
Elle se disposait à sortir. Comme elle avait encore un pied dans l’appartement, Mme Aliscan l’arrêta.
Ses beaux yeux répandaient une étrange lueur.
--Puisque, fit-elle, nous sommes deux mères, écoutez ceci... dont j’étais sûre, prononça-t-elle avec désespoir, et que m’a confirmé notre affreuse rencontre. Ce n’est pas comme un fils que vous aimez Marc! C’est autrement... Tout autrement... Regardez en vous...
Elle fit entendre un long soupir.
--Madame, je vous plains!
X
Hélène riait dans l’escalier, qu’elle descendait vite, tant elle était pressée de fuir cette maudite maison, et elle rit encore dans la rue. Quelle impression de soulagement! Quelle détente physique! Victorieuse, apaisée, l’esprit libre enfin, comme, à présent, elle mesurait les difficultés que son entreprise comportait! Quelle ivresse d’y penser dans la réussite! Puis, l’invention de cette vieille femme la réjouissait tant! Une bouffonnerie à ce point folle, elle éprise de Marc, c’était de quoi, positivement, lui tirer des larmes toutes les fois que demain et jusqu’à sa mort il lui adviendrait d’y songer! Fallait-il que le vice eût l’agonie dure pour, à l’instant de renoncer, brandir une telle arme! Où la rage impuissante ne descend-elle pas? «Elle aurait pu tout aussi bien,» se disait Hélène, «m’accuser d’un meurtre ou d’un vol! Ce qui n’empêche,» reprenait-elle, «qu’elle est allée loin et qu’une bonne gifle aurait été parfaitement placée sur sa vilaine bouche de sorcière. Je crois vraiment que j’ai eu tort de lui en faire grâce!»
Ce regret lui donnant un peu d’amertume, elle recourut pour le combattre à des arguments dont l’insuffisance la surprit, puis voulut oublier l’injurieux propos. Mais sa mémoire lui présentait avec insistance l’étrange regard qu’on avait eu en le proférant et ses oreilles, comme si la voix résonnait en elle, tintaient encore des propres mots qui l’avaient formé. Soudain, de même que dans un air connu de longue date et jugé sévèrement ou dédaigneusement, à l’improviste, un trait nous frappe comme assez curieux, le «dont j’étais sûre» l’intrigua. «Sûre de quoi?» se dit-elle, et elle réfléchit. «De cette horreur, c’est évident, (faut-il qu’elle soit folle!) mais d’où venait une certitude d’un pareil calibre et comment l’y ai-je confirmée? Aurais-je eu, par hasard, une phrase équivoque?» Elle rechercha sans rien trouver qui la compromît que le ton vif et chaleureux de sa discussion. «C’est donc mon accent!» reprit-elle. «Cette éhontée pensait sans doute qu’on réclame un fils avec autant de politesse qu’un objet perdu. Oui, j’y ai mis de la hauteur et de la passion, je lui ai dit sans ménagements de dures vérités, mais toutes les mères chez qui le vice n’a pas tué l’esprit auraient fait de même à ma place. Si elles deviennent rares, il en reste! Ce doit être cela qu’elle ne comprend pas.» L’explication qu’elle découvrait lui parut si juste que son souci, provisoirement, en fut dissipé. Le joli temps, les trottoirs secs lui donnaient des jambes. Sa rapide victoire la grisait. Elle appartint sans nulle réserve à son contentement.
Mais, dès qu’elle fut rentrée chez elle et qu’elle revit Marc, l’étrange malaise la ressaisit, plus aigu cette fois, déterminant dans sa caresse une hésitation lorsqu’elle embrassa son beau-fils. On aurait dit qu’elle se livrait à un acte impur. Quels ne furent pas son étonnement et son déchirement lorsqu’elle sentit un plaisir fou lui monter au cœur à la pensée que, désormais, sur cette joue si fraîche, ne frémiraient plus certaines lèvres! Elle avait beau vouloir calmer une exaltation que la semence jetée en elle trois quarts d’heure plus tôt lui faisait trouver peu décente, c’était vraiment, dans sa poitrine, un chant d’allégresse qui, sous l’effort qu’elle déployait pour l’y étouffer, multipliait à l’infini ses variations et retentissait largement. Marc, écrasé dans un fauteuil, une main sur les yeux, paraissait toujours morne et méditatif. Pourquoi, dès lors, au lieu d’avoir cette contrariété qui, le matin, l’avait poussée à fuir sa présence et fait sangloter dans sa chambre, éprouvait-elle en l’observant une espèce de joie? Si, réellement, dans son dépit, son intervention, rien n’était équivoque, ou du moins suspect, par quel effet, n’ayant rempli qu’un devoir de mère, découvrait-elle au résultat qu’elle avait acquis l’enivrante odeur d’une vengeance? Comme elle allait s’en tourmenter, elle se rassura. «C’est assez normal!» pensa-t-elle. «Je manquerais de caractère et vaudrais bien peu si le tort spirituel qu’elle a fait à Marc me laissait sans rancune contre cette coquine. La confusion qu’elle a subie me donne du plaisir, et pas du tout la sombre humeur où Marc est plongé!» Pour s’en convaincre, elle fit retour sur le sentiment qui avait manqué l’émouvoir, comme, au physique, on tâte un mal avec insistance par désir de connaître où il retentit. Voyons, c’était clair! Aucun doute! «A la fin,» conclut-elle, «je deviens idiote! Vais-je m’occuper des inventions d’une femme folle de rage, lorsque j’ai pour moi ma conscience?» Elle arrêta sur son beau-fils un regard oblique dont la rigueur n’était mêlée d’aucune compassion. Puis elle quitta la pièce commune pour gagner sa chambre où, soigneusement, elle mit de l’ordre et compta du linge, se croyant enfin l’esprit libre.
Mais l’inquiétude, au fond d’elle-même, renaissait sans cesse et, sans cesse, les paroles qui l’avaient causée revenaient l’obliger à jeter une flamme. Au bout d’une heure, d’abord un livre, un ouvrage ensuite, qu’elle avait pris pour se distraire et maniés sans goût, reposaient auprès d’elle sur un guéridon et, renversée dans son fauteuil, les paupières mi-closes, une extrême lassitude lui pesant aux membres, elle s’enfonçait et se perdait dans des réflexions d’une mélancolie accablante. Tout le travail que son esprit s’était assigné consistait à trouver dans ces derniers mois de quoi fournir un démenti à l’accusation qui, décidément, l’obsédait. Où le prendre? Il était, peut-on dire, partout et, en même temps, ne se montrait, si l’on veut, nulle part! Sourdement ébranlée dans son assurance, elle commençait à exercer sur ses moindres actes cette critique soupçonneuse et décourageante qui, bien plutôt qu’elle n’étudie, recrée ou transforme. Aucune des vues rétrospectives qu’elle souhaitait d’elle-même n’avait proprement de netteté. Toutes baignaient dans la plus irritante des brumes. Au Luxembourg, un an plus tôt, pour prendre un exemple, elle avait fait, et de quel cœur, cette sortie furieuse. Était-ce par simple indignation ou par jalousie? Elle tançait Marc, punissait Marc, le voyait bouder, lui rendait alors toutes ses grâces, comment savoir si la raison dictait cette clémence ou si autre chose l’inspirait? En décidant de le distraire, avait-elle péché? Elle s’y était plu, était-ce mal? Plus elle donnait de son esprit à toutes ces questions, plus elle sentait comme une conscience peut être au supplice lorsqu’on s’évertue à l’y mettre. «Jeu stupide!» finit-elle par lancer tout haut. «Réussit-on, devant la neige, même en s’appliquant, à se persuader qu’elle est noire?»
Mais, tout à coup, elle tressaillit. Ses paupières battirent. Un long moment, elle oublia sa respiration, comme sous l’effet du saisissement que produit un choc. Promenés autour d’elle avec détachement, ses yeux venaient de rencontrer, sur une étagère, la seule image de son mari qu’elle eût dans sa chambre. Alors, comme si, de ce portrait, jaillissait, aigu, l’argument jusque-là recherché en vain, une épouvante inexprimable et qui fit tache d’huile s’empara d’Hélène effondrée. Qu’on se figure une somnambule reprenant ses sens pour voir briller dans sa main droite la lame d’un poignard et pour buter, l’instant d’après, sur le corps d’un homme. Quelle surprise et quel cri d’incrédulité! Quelle chute, ensuite, de la stupeur dans le désespoir! Quelle déchirante malédiction jetée par une folle à tel fond trouble et passionné qu’elle se prête soudain! Comme elle se sonde, comme elle se presse, comme elle se torture pour éclaircir l’obscurité qui baignait son âme lorsqu’elle a commis son forfait! Dans les minutes qui précédèrent le retour d’Hélène à une apparence de sang-froid, ces réactions, qu’elle subit toutes, lui brisèrent l’esprit, comme si, vraiment, le pire des crimes ou la pire des hontes justifiait de leur part tous les paroxysmes. Assez vite, sous les pleurs, cet excès tomba. Mais pour ouvrir à la pensée quelle atroce carrière! D’un phénomène longtemps jugé d’éloignement physique sans complication d’aucune sorte, se dégageait expressément un sens effroyable. La vérité prenait, au jour, la face de l’inceste. Non, Michel, en trois mois, n’avait pas changé! Si, brusquement, à l’indulgence envers sa personne (on peut même dire à cet oubli que donne l’habitude), le dégoût le plus vif avait succédé, c’était que Marc, à la faveur de l’adolescence, s’était saisi, dans un cœur vide, d’une place importante. Et fallait-il que ce cœur-là fût aveugle et sourd! Mille traits auraient dû l’avertir. De relâchement, d’admiration, d’intérêt, d’orgueil, à l’examen le plus rapide, ils se distinguaient. Peut-être, hélas! tandis qu’au bal, secrètement maudite, votre bouche surprenait par son amertume, méditiez-vous douloureusement sur votre abandon, trop honnête visage de Michel! Mêmes yeux, front glacé, vous cherchiez vos torts! Comment sentir celui d’avoir, près d’une femme indigne, placé naguère, avec confiance, un fils trop charmant? Plus perspicace, lisant en elle, éprouvant leurs nœuds, eussiez-vous cru qu’elle le formait à sa propre image pour pouvoir, un jour, l’adorer? O détours hypocrites d’une concupiscence! Comme elle se voile, comme, soigneusement, elle efface ses pas! L’esprit d’Hélène tâtait une cause aussi nette que forte, puis stupéfait qu’elle se trahît sans s’être annoncée, hésitait encore à l’admettre. Tant de signes concordants l’emplissaient d’angoisse, mais n’était-ce pas son inquiétude et son déchirement qui les imputaient à l’amour? «Non!» jetait puissamment une voix intérieure. Lorsqu’en nous la conscience fait jaillir son cri, bientôt nos doutes, intimidés, vacillent et s’éteignent, comme le chant d’un poltron dans l’obscurité. Hélène, en proie, par intervalles, au murmure des siens, frissonnait alors même de sa certitude et ressentait pour sa personne une horreur si grande qu’elle se reprochait d’être en vie. Dans un élan de contrition, dès ses premières larmes, elle avait pris sur l’étagère l’image de Michel. Plusieurs fois par minute, elle la contemplait. Un long baiser désespéré suivait chaque regard et, puérilement, la langue en pointe, elle posait ses lèvres à l’endroit même où se marquaient celles de l’effigie, pour mieux faire amende honorable. A cette figure déjà fanée, jaunie par le temps, elle adressait avec passion des mots bien plus doux que les plus doux qu’eussent reçus d’elle, aux plus belles des heures, les grandes oreilles inexpressives qu’on y voyait poindre. Son index en lissait légèrement les traits. Elle finissait, à force d’âme et de recueillement, par lui découvrir une noblesse. Elle lui criait son désespoir, lui jurait sa foi et implorait d’elle son pardon.
Ces transports de chagrin durèrent jusqu’au soir. Quand arriva l’heure du dîner, elle se mit au lit. Elle avait, fit-elle dire, une migraine affreuse et défendait absolument que, sous nul prétexte, on vînt la troubler dans sa chambre. Allongée, yeux ouverts, au cœur des ténèbres, elle continua de méditer sur son infamie, mais avec la résignation de qui a tout vu et ne saurait, en conséquence, ni vraiment s’instruire, ni s’offusquer outrancièrement d’un détail nouveau. Ce qui la surprenait de plus en plus, c’était la paix ou, pour mieux dire, l’ignorance totale dans laquelle, jusque-là, elle avait vécu. En admettant que le séjour à l’Amirauté, la scène violente avec son père, mille indices plus vagues se fussent produits sans lui causer nulle espèce d’alarme, se pouvait-il que ses faiblesses du dernier automne ne l’eussent pas, au moins, tourmentée? N’étaient-elles pas en désaccord avec toute sa vie? Manquaient-elles de suite, d’étendue? Jusqu’à ses modes abandonnées pour complaire à Marc! Puis, souffrait-on de jalousie sans savoir de quoi, et n’était-ce pas d’une jalousie caractérisée qu’elle avait souffert si longtemps? Dévorée de ses flammes avant son veuvage, elle la sentait brûler son cœur, sans pouvoir la vaincre, à l’enterrement même de Michel, la subissait à toute minute, la traînait partout et lui cédait dans sa démarche à l’Agence Privée comme dans sa visite d’aujourd’hui. Lorsqu’elle songeait aux témoignages prodigués par elle de cette passion que son objet rendait monstrueuse, elle redoutait que son beau-fils, en les observant, ne les eût qualifiés comme ils devaient l’être, tant, à cette heure, ils la frappaient et lui semblaient clairs. Alors, sa honte croissait soudain dans une telle mesure qu’elle cachait sa tête sous son drap. Jusqu’au moment où le sommeil finit par la prendre, elle vécut traversée de cette crainte affreuse comme les élancements d’une colique, se demandant ce qu’elle ferait le matin suivant si, trop lasse ou trop molle pour dompter ses nerfs, elle manquait du courage de rencontrer Marc.