Le signe sur les mains

Part 7

Chapter 73,737 wordsPublic domain

Il dégourdit ses bras nus dans l’air léger, salua les roses et les iris, le gazon des pelouses, la courbe verte de la vallée, si amicale et suave, et l’immensité d’en bas qui, sous la buée fumante, s’approfondissait comme un gouffre blanc. Des merles fredonnaient dans les chênes; déjà l’éther vibrait de l’orgue des avions. Le monde en paix se donnait à la lumière. Jérôme sentit décroître les ombres de son destin; l’alacrité des espérances renaissait en lui.

--Pourquoi es-tu triste, ô mon âme? _Quare tristis es?_

Cette réminiscence d’un verset de Psaume que le prêtre dit au bas de l’autel lui rappela qu’il avait promis d’assister à la messe du Père. En qualité de vieux malade, celui-ci avait licence de la célébrer dans un oratoire contigu à sa chambre. Mme Élise ne la manquait jamais, et, quand Jérôme n’était pas là, répondait elle-même.

La messe du Père se distinguait par une lenteur très solennelle. Au Memento des vivants et à celui des morts il avait introduit une vaste prière en français composée par lui; il ne se contentait point d’y nommer ceux et celles qu’il unissait à l’intention du sacrifice; il exposait ses requêtes personnelles pour ses amis et ses ennemis, c’est-à-dire ceux de l’Église. En dépit de ces étrangetés ou peut-être à cause d’elles, Jérôme recevait de sa messe une impression unique. La majestueuse netteté des moindres détails rituels lui imposait la présence du Mystère, un peu comme s’il avait été le célébrant lui-même. La liturgie, d’ailleurs, depuis son enfance, pénétrait sa vie quotidienne; la couleur de ses pensées n’était plus la même, selon qu’il avait suivi une messe en rouge ou en violet; dans l’oratoire de la villa, l’odeur concentrée des cierges et du vin des burettes, les linges fins d’autel ourlés et brodés par Mme Élise, les voix d’oiseaux qui se mêlaient à celle du prêtre et enchantaient le silence, une image où une Vierge byzantine présentait à son adoration l’Enfant superbe tenant en sa petite main le globe impérial, tout communiquait à l’office un attrait d’intimité persuasive.

Mais il savait la distance de ces douceurs sensibles à la fermeté d’un élan spirituel; ce matin-là, elles s’éclipsèrent durant la messe offerte pour qu’il fût éclairé sur sa vocation.

Mme Élise et Antoinette se tenaient agenouillées derrière lui; leur ferveur compenserait les défaillances de la sienne.

Quand il répondit aux premières paroles de l’_Introïbo_, il perçut la contradiction de ses sentiments et des mots qu’il murmurait:

«J’irai vers le Dieu qui fait la joie de ma jeunesse.»

--Ce n’est pas vrai, songeait-il; la joie viendra plus tard; en ce moment, Dieu me reste amer. Je ne le supplie point, de tout mon désir, «d’émettre» jusqu’à moi «sa lumière et sa vérité». Si elles m’emmènent vers «la sainte montagne de ses tabernacles», je m’y laisse traîner, la corde au cou. J’espère «en son nom» puisqu’il est ma seule force; autrement, je ne serais pas ici, dans une posture de foi. Mais, puisqu’il a fait si beaux «le ciel et la terre», suis-je capable d’y vivre comme en exil? Jamais je ne pourrai prêcher aux autres que ce monde est «une vallée de larmes».

Pour moi-même, non. Pour Agnès, sera-t-il autre chose?

Et, s’oubliant, Jérôme offrit à Dieu la messe de son oncle afin qu’Agnès fût vaillante et heureuse, s’il le fallait, sans lui...

La chasuble du Père était rouge, selon l’office du 18 mai, dédié à Saint Venant, le tout jeune martyr de Camerino, dont l’hymne dit «qu’ayant vaincu son bourreau et son juge, en liesse _il chante son triomphe_. Après les chaînes, après le cachot, après les verges, il est donné comme pâture à des lions frémissants d’une longue faim. Mais la férocité des lions épargne son innocence, ils lèchent les pieds du martyr. Alors on le suspend la tête en bas; la flamme d’une lampe lui rôtit à petit feu les côtes et les entrailles; la fumée d’un brasier l’étouffe.»

Cette mémoire perpétuée d’un supplice _triomphal_ enivra Jérôme comme une allusion aux épreuves qu’Agnès et lui avaient à surmonter. Des images de victoire au bout d’un martyre affreux l’aidaient à se courber sous une loi d’holocauste.

Dans la messe l’humiliation de la Victime le frappait moins que la dignité puissante du sacrificateur. Jamais elle ne l’avait si bien ébloui, à l’Offertoire, quand il regarda le Père, élevant les yeux et l’Hostie vers le Pontife éternel, tendre le Pain sur la patène, non seulement «pour ses péchés, offenses et négligences innombrables», mais «pour tous les fidèles chrétiens, vivants ou défunts». Ce corps mystique de l’Église et son âme, ou plutôt l’univers enveloppé dans une seule oblation! Cela, par le geste de deux vieilles mains, en des paroles invariables, et qui doivent l’être, sortant du Saint des Saints afin d’y remonter!

Après le _Sanctus_, le Père, selon sa coutume, dénombra, d’une voix nette, ses intentions pour les vivants; il fit une pause sur les noms de Jérôme et d’Agnès; Jérôme eut la certitude qu’ils étaient vraiment portés dans le Lieu invisible où les Dominations qui adorent, les Puissances qui tremblent, les Cieux et leurs Vertus concélèbrent la gloire du Très-Haut.

Il se ressouvint, à la Consécration, d’un mot que le Père citait souvent: «Faire avec du pain et du vin le Corps et le Sang d’un Dieu, c’est un miracle plus grand que de créer le monde.»

--Et dire que mes lèvres pourraient être un jour les médiatrices du miracle! Jérôme Cormier thaumaturge! Antoinette a bien raison: qui le croirait?

Perspective formidable et sublime! Ce n’était point son humilité qui s’en effrayait. Tout homme, il le savait trop, est également indigne de prononcer les mots sacramentels. Mais, plus son avenir se définissait, plus sa nature charnelle résistait en se dérobant.

Une idée absurde, entre l’Élévation de l’Hostie et la Communion, le harcela; la thèse du docteur hindou qu’admirait Jobard: _Jésus-Christ n’a jamais existé._ Une voix secrète sifflait à ses oreilles:

--Si ce Jésus pour qui tu veux égorger ton bonheur n’était qu’une ombre?...

Il se rebiffa contre la tentation. Elle pesait sur sa foi, au point qu’il se demanda s’il oserait communier. Il communia quand même, et, dès que l’Hostie reposa dans sa bouche, le doute s’évanouit. Une paix amère lui vint, non l’acceptation pleine, mais le désir de l’acceptation. Il entendit, au-dedans de son cœur, cette prodigieuse parole que rapporte l’Évangéliste: «Allez hardiment! _J’ai vaincu le monde._» A la veille de se voir cloué, comme un misérable, sur une potence, quand il sait que les disciples se disperseront, que son œuvre a toutes les chances humaines d’être anéantie, Jésus se proclame victorieux. Langage extravagant, s’il n’était divin.

--Ah! Seigneur, affirma Jérôme, Vous n’avez pas besoin, pour qu’on voie qui vous êtes, de vous montrer en personne! Vos paroles comme votre Pain sont esprit et vie.

Il sortit donc de cette messe, mieux prêt qu’avant à _consentir_. Un nouveau choc l’attendait. Agnès, bien qu’elle eût passé une nuit plus calme, était restée dans son lit; le Père faisait en son oratoire une longue action de grâces. Jérôme prit son petit déjeuner seul avec sa mère et Antoinette. Au milieu d’une conversation vaguement gênée et après un silence Antoinette dit enfin:

--Chère Madame, trop longtemps déjà nous avons abusé de votre accueil. Dès qu’Agnès pourra supporter le voyage, nous prendrons congé de vous.

En exprimant cette décision, elle évita de regarder Jérôme et rougit fortement.

--Partir! soupira Mme Élise. Pourquoi si vite?

Au lieu d’une insistance qu’elle aurait jugée vaine, sinon coupable, elle reprit cependant:

--Si vous croyez qu’il le faille pour la santé et le repos d’Agnès? Mais je vous accompagnerai. A toutes les trois le voisinage nous sera bon. J’ai besoin, d’ailleurs, de voir mes métayers. Désirée, en mon absence, conduira le ménage.

--Je craignais, dit Antoinette, que Désirée ne vous quittât.

Mme Élise la rassura; l’accident d’Agnès, le conciliabule qui avait suivi, la figure soucieuse de tout le monde avaient intrigué, effrayé la servante, au fond, très fidèle. Elle avait sauté au cou de sa maîtresse, implorant et sans peine obtenant son pardon. Mme Élise lui avait alors confié les projets de son fils.

--Monsieur Jérôme, un _monsieur Prêtre_! s’était exclamée Désirée. Lui que j’ai reçu à sa naissance, moi qui lui ai fait boire sa première cuillerée d’eau sucrée! Un si beau gas! _C’est bien dommage._

Pendant le dialogue de Mme Élise et d’Antoinette, morne et comme absent, les yeux baissés, Jérôme avalait son chocolat. Le départ d’Agnès, il le savait trop certain; mais l’imminence de la séparation le poignait d’une douleur affreuse.

--Avant huit jours, elle s’en ira, et, _pour la vie_, ce sera fini entre nous!

Il s’entendit intérieurement déclarer à sa mère:

--Agnès ne partira point; je l’épouse.

Pourquoi lui fut-il impossible d’articuler cette phrase? Sa langue demeura liée, comme si une mystérieuse Puissance lui interdisait de contrecarrer ses desseins.

Mme Élise n’avait pas répété, par étourderie, le mot: C’est bien dommage! Elle voulait éprouver, en toute occasion, la fermeté de Jérôme. S’il avait fléchi, elle l’aurait blâmé sans doute. Mais sa joie instinctive eût fait taire son regret de chrétienne. Le Père lui-même pouvait-il condamner son neveu sans merci? Bien d’autres ont mis le pied sur le seuil de la vie sacerdotale, puis reculé; leur vie n’en fut pas moins honorable.

Elle considéra son fils, admira son silence, parce qu’elle pénétrait ce qui s’y débattait de terrible. Elle se proposa de l’interroger à loisir, de mieux sonder son courage. Quelqu’un l’appela, le jardinier qui venait prendre ses ordres pour une corbeille de cannas. Jérôme et Antoinette se trouvèrent seuls vis-à-vis.

--Je sens, dit Antoinette, la délicatesse de votre mère dans son intention de nous accompagner. Mais votre isolement sera si lourd! Je devine tellement votre combat, mon ami.

Et, par-dessus la table, elle lui tendit une main fraternelle.

--Non, répliqua-t-il, vous ne pouvez comprendre, Antoinette; avez-vous jamais aimé comme j’aime Agnès? Notre position réciproque est si étrange! Ni promesse ni aveu ne nous enchaîne l’un à l’autre. Chaque fois que j’ai failli parler, _l’obstacle_ a surgi pour dévier mon élan. Mais tous les serments du monde nous retiendraient-ils autant que cette muette intelligence?

--Votre amour est né, certifia-t-elle, afin que, tous, nous mettions la main au sacrifice.

--Le sacrifice n’est pas encore fait.

--_Nous_ vous aiderons.

Une ardeur de compassion héroïque jaillit des prunelles et de la voix claire d’Antoinette. Elle se leva, monta en hâte auprès d’Agnès.

Elle laissa Jérôme plus fort contre lui-même. Il entrevit la grandeur de son abnégation. A n’envisager qu’humainement l’avenir, ce mariage assurait la félicité d’Antoinette, son entrée immédiate en religion. Mais elle n’avait pas hésité: «Que la volonté de Dieu soit faite et non la nôtre, avait-elle dit magnifiquement.» Parole spontanée où son âme donnait sa mesure. Néanmoins, dans sa générosité s’insinuait peut-être l’orgueil d’avoir choisi pour soi la meilleure part, une vie dont n’approcheraient pas les tourments des passions. Le fond monastique de ses désirs la portait à rêver une terre changée en un immense couvent. Si la vocation de Jérôme n’avait point causé le malheur d’Agnès, qu’il devînt prêtre, tant mieux! Et si Agnès avait souhaité la paix du cloître, Antoinette aurait eu la joie suprême.

Mais, abîmée dans son chagrin, Agnès ne conservait de force que pour se révolter.

--J’aimerais mieux être morte que religieuse, avait-elle riposté la veille à une réflexion d’Antoinette.

Son premier mouvement, dès qu’elle se retrouva lucide, fut l’exaspération de s’être laissé surprendre en flagrant délit de curiosité, d’avoir trahi la violence d’un inutile amour. Elle se voyait vaincue par une sensibilité frénétique, vouée à n’être jamais qu’une victime, la victime d’elle-même.

Puis elle se représenta l’affection de Jérôme, tout ce qu’elle perdait en lui. Car elle avait questionné Antoinette: «Devant _mon cadavre_, qu’a-t-il dit? qu’a-t-il supposé?» Et celle-ci, avec son invincible franchise, avait répondu: «Il a gémi: Pauvre bien-aimée!» Le bonheur était donc là; il passait, comme pour la narguer, en face d’elle et «il ne reviendrait plus».

Assurément, Jérôme l’aimait trop peu, puisqu’il se ployait sous le joug d’une illusion mystique, au lieu d’écouter son cœur. Mais elle ne lui en voulait pas. C’était le Père qu’elle accusait d’avoir couvé, imposé cette vocation. Sa rigueur lui avait toujours déplu. Maintenant elle l’exécrait. Antoinette, qui dessinait fort bien, avait entrepris le portrait au fusain du missionnaire; l’esquisse était posée, dans le petit salon, sur un chevalet.

--Retourne-le; je ne veux plus voir sa tête, avait signifié Agnès. Il me rappelle l’_Inquisiteur_ du Greco!

Lorsqu’Antoinette pénétra dans sa chambre, lui apportant une tasse de thé, Agnès, les paupières entrecloses, se tenait accoudée, comme l’autre soir, contre son traversin et chiffonnait la guipure de son oreiller. Elle ne redressa point son front; elle parut à peine s’apercevoir que sa sœur entrait. Au tendre bonjour de la voix qui lui demandait: Tu es mieux? elle répondit en laissant tomber de ses lèvres un: Non, à peine distinct.

Les volets étaient fermés; Antoinette s’empressa de les ouvrir. Agnès s’impatienta:

--Je t’en prie, Toinon. La lumière me blesse, tout me blesse. Ne le sens-tu pas?

--Ma chérie, veux-tu te lever ou manger dans ton lit?

--Manger? A quoi bon? Je ne désire que le néant pour être assurée du repos. Je suis hors du temps. Plus rien derrière moi. Plus rien devant...

Antoinette la reprit, avec douceur, de cette désespérance où elle se complaisait. Au moins, par amour-propre, elle devait ne pas succomber. Agnès haussa vaguement les épaules. Elle n’avait plus ni amour-propre, ni «l’amour de rien».

--Je suis une allée pleine de feuilles mortes...

Antoinette eut envie de la rabrouer: «Mon amie, tu es ridicule, tais-toi. On dirait que tu fais de la littérature.» Mais, chez Agnès, elle le savait, l’artifice était à fleur de peau, comme la poudre dont elle usait pour s’adoucir le teint. Et, sous des images apprêtées, affluait le sang d’une atroce blessure. On pouvait d’ailleurs craindre, après l’ébranlement de la syncope qui l’avait terrassée, plus d’une perturbation organique. Une couleur de citron pâle cernait le tour de son menton; ses traits tirés, dans la chambre obscure, prenaient un je ne sais quoi de hagard, comme un masque de folie.

--Agnès, insistait Antoinette, si tu as un peu pitié de ta pauvre Toinon, ne te laisse pas dépérir. Il faut, entends-tu? que tu domines cette crise. _Je ne veux pas_ te voir maigrir, devenir une ombre, un squelette. C’est trop laid, un squelette! Aie donc au moins le courage de te regarder.

Elle lui tendit un miroir; Agnès fut effrayée de sa pâleur.

--Je suis jolie avec ces joues griffées!...

Antoinette réveillait un point sensible. «Les femmes, a dit l’une d’elles, tiennent à leurs agréments encore plus qu’à leurs passions.» Agnès consentit enfin à boire du thé; elle quitta son lit et fit un bout de toilette. Mais cette détente ne dura guère. Comme Antoinette la prévenait qu’elle avait annoncé à Mme Élise leur départ imminent:

--Alors, dit Agnès d’un ton saccadé, nous partons demain?

--Non, dans une huitaine. Mme Élise nous accompagne. Elle est si bonne!

--Oh! si cruelle dans sa bonté! Hier soir elle est venue me demander pardon d’avoir été la cause involontaire de tout ce qui m’arrive. Quelle maladresse! Je ne l’ai pas trop bien reçue. Je ne voudrais aucune allusion, le silence!... Mais, en somme, cette vocation de Jérôme est-elle bien sérieuse? Il a dû s’ouvrir à toi; il te dit tout...

La question embarrassa visiblement Antoinette. Elle devina l’ouragan qui allait fondre sur elle. Mais, quels que fussent les risques, elle suivait cette règle: ne jamais mentir. Elle redit à sa sœur l’aveu du jeune homme:

«Le sacrifice n’est pas encore fait.»

--Et qu’as-tu répondu?

--Nous vous aiderons...

--Te voilà bien! Que ta sœur soit sacrifiée, peu importe! Tu serais contente de voir Jérôme en soutane. Et tu oseras dire que tu m’aimes! Ce serait à te croire jalouse de mon bonheur possible!

Antoinette frémit devant son injustice. En vain essaya-t-elle de lui faire entendre que, la décision de Jérôme étant voulue par Dieu, il n’y avait pas à lutter, mais à le soutenir dans ses dispositions généreuses.

--Plaider pour qu’il t’épouse, après ce qu’il m’a confié, tu ne sens pas que c’est impossible! Comprends-moi donc: toi, surtout, tu peux _l’aider_; il dépend de ta seule volonté que la paix et la joie reviennent dans cette maison. Résigne-toi à l’offrande de ton amour douloureux, et, toi-même, tu seras plus heureuse ensuite que si Jérôme se donnait à toi.

Agnès, en fureur, se dressa, cria:

--Ne me parle plus de sacrifice, Antoinette. Tu me fais horreur. Je deviens païenne en t’écoutant. Va tout de suite au couvent. Au couvent, entends-tu? Et laisse-moi mourir dans mon coin; ou plutôt, pour vous faire tous enrager, je prendrai un amant, le premier venu.

Antoinette avait poussé la fenêtre, de peur que cette explosion n’arrivât aux oreilles de Mme Élise, dans le jardin. Agnès colla son front contre la vitre; surprise et honteuse de sa violence, elle se raidissait, comme une enfant qui a brisé, par colère, sa poupée, et ne veut pas se repentir. Antoinette, sans répliquer, était allée s’asseoir au fond de la chambre; elle avait pris la robe d’Agnès, déchirée par les ronces du buisson, et se mit à la recoudre. Des larmes roulaient sur ses mains et sur l’étoffe noire où elle les essuyait. Agnès fut prise d’une rage; le dévouement d’Antoinette avait l’air d’un reproche et d’un défi. Elle s’élança pour lui arracher sa robe. Mais une réaction fulgurante de son intelligence lui montra, au même instant, l’absurdité de sa conduite. Elle se jeta aux genoux de sa sœur, l’embrassa d’une étreinte éperdue:

--Je suis trop méchante, murmura-t-elle. Tu me pardonneras. J’ai tant de peine!

Antoinette lui rendit ses baisers et la laissa pleurer longuement sur son épaule. Elle mit en ses caresses pourtant quelque sévérité: la frénésie d’Agnès la tourmentait. Elle lui dit enfin:

--Calme-toi. Qu’on ne voie pas tes yeux gros. Un peu de fierté pour nous deux!

Agnès promit de descendre à l’heure du déjeuner, de faire, autant qu’elle le pourrait, bonne contenance.

Mme Élise, occupée au bas du jardin, n’avait pas entendu les éclats de leur querelle. Mais Jérôme travaillait dans sa chambre; il distingua une conversation agitée, les derniers mots criés par Agnès; et il retomba dans une agonie. Fallait-il, afin d’entrer dans la voie parfaite, exposer à sa perdition l’âme chère entre toutes? La vie d’Agnès, qu’il le voulût ou non, dépendait de la sienne; leur amour taciturne les liait secrètement pour l’éternité.

Néanmoins, la furie dont il avait perçu le paroxysme ne justifiait-elle point les craintes de Mme Élise? Le mariage pouvait assagir Agnès, comme son caprice, s’il rencontrait des résistances, l’emporter vers plus d’une aberration. Jérôme inclinait de nouveau à suivre son penchant; mais il demeura en suspens, le cœur haché de contradictions et d’incertitudes. Le désir le fascinait encore; il ne croyait plus ingénument au bonheur attendu.

Quand Agnès reparut à table, tout le monde s’efforça de se comporter avec elle, comme si rien ne s’était passé. Le souci d’éviter les allusions mêlait cependant une gêne, une froideur latente aux regards comme aux paroles. L’intimité antérieure avait duré trop parfaite; une demi-cordialité sonnait faux.

Agnès, convalescente, se drapait de langueur et de mélancolie. Elle se forçait parfois à sourire; mais tout, dans les rapports communs, lui devenait occasion de souffrance. Une autre eût reconquis adroitement son empire sur un amoureux indécis; elle n’avait plus hâte que de s’en aller. Son malaise gagnait Jérôme; il avait passé de l’amitié à l’amour; il sentait impossible le passage de l’amour à l’amitié. Le découragement d’Agnès le détachait d’elle, malgré des reprises de passion. Même la revoir lui était pénible. Plus d’une fois, au lieu de remonter à Garches après ses cours, il rentra dans la nuit. Sans l’insistance de sa mère il aurait abandonné son examen; pourquoi se bourrer de formules et franchir la porte d’une école où il ne voulait plus entrer? Mieux valait fuir très loin, n’importe où.

Le flambeau de son premier et dernier amour s’éteindrait-il donc au fond d’un brouillard? Non, il ne laisserait pas Agnès disparaître ainsi.

Qu’au moins la douceur d’un adieu leur demeurât; il s’expliquerait avec elle; il lui laisserait _le testament_ de sa tendresse.

Le vendredi soir, veille du départ, le dîner fut morne comme un repas funèbre. En vain, pour tenter une diversion, le Père déroula-t-il quelques souvenirs de Chine, le soulèvement des Boxers, le siège de Pékin et la visite du maréchal de Waldersee à l’évêque, Mgr Favier. Préoccupées des préparatifs à finir, Antoinette et Mme Élise se retirèrent au plus vite; une voiture devait emmener les voyageuses, dès le matin, vers sept heures.

Avant qu’Agnès eût quitté la salle à manger, Jérôme s’approcha d’elle, et, d’une voix un peu tremblante:

--C’est notre dernier soir, Agnès. J’aimerais sortir avec vous.

Elle pâlit violemment, mais répondit en affectant de l’indifférence:

--Si vous voulez...

Inquiet, le Père les regarda s’éloigner ensemble. Il jugeait cette promenade bien scabreuse, pleine de précipices. Tous deux en reviendraient plus chargés d’amertume. Ou l’adieu, s’il se prolongeait, ne serait plus un adieu. Il entra au petit salon, et, seul dans le jour qui tombait, il se mit en prière, tremblant que Jérôme ne succombât.

La soirée était chaude et brumeuse; un orage se condensait au couchant; pas une feuille ne bougeait même à la cime des arbres. Les champs altérés attendaient en silence la pluie libératrice. Jérôme, sans y songer, suivit avec Agnès «le cloître» des hauts tilleuls, l’allée qu’ils avaient prise, le jour où ils avaient commencé à s’aimer.

Agnès regardait au loin, dans le vague. Voyait-elle la roue énorme du soleil qui s’abaissait entre des nuées brunes, sur la crête des bois? Elle n’apercevait rien hors de Jérôme, dont elle écoutait le pas viril sonner près du sien. Elle avait tiré ses gants de sa poche et les mit d’une façon distraite. Elle marchait d’une allure nerveuse, la gorge contractée par l’angoisse, sachant qu’en ces minutes solennelles se jouait tout son avenir.

--Agnès, dit Jérôme avec résolution, voilà trop longtemps que nous sommes vis-à-vis l’un de l’autre comme deux muets. Ce que vous êtes pour moi, vous l’avez lu, vous le lisez encore dans mes yeux. Demain, vous ne serez plus là. Quand nous reverrons-nous? Je voudrais que ce fût après-demain, ou plus tôt. Dieu en décidera...

--Et vous-même, insinua-t-elle en se tournant brusquement vers lui.

--Oui, moi-même, si notre volonté suffisait...

--Quand on en a une.

--C’est très facile, chère amie, de _faire sa volonté_. Je pourrais vous dire: Agnès, je vous aime; allons devant nous à l’aventure, jusqu’à ce que vous soyiez lasse. Nous nous arrêterons au pied d’un chêne; vous dormirez dans mes bras, et, à l’aurore, nous repartirons, sans savoir le terme de notre voyage, oubliant tout, sauf notre joie...

Elle le dévisagea d’une manière qui signifiait: «Eh bien! Allons!» Mais elle n’eut pas l’audace d’articuler cette folie.

--Il y a d’autres manières, exprima-t-elle, d’assurer son bonheur.