Part 8
--Oh! oui, poursuivit-il, le nôtre serait assuré, sans _l’obstacle_. Vous savez, ou plutôt vous ne pouvez comprendre, Agnès, ce qui s’agite en moi. Je vous aime beaucoup plus que je n’aime Dieu. C’est mal de le penser; je vous le dis, parce que c’est vrai. Mais, si Dieu m’aime infiniment plus que je ne vous aime, je n’y peux rien. Jusqu’ici, chaque fois que j’ai voulu me jeter tout entier à vous, quelque chose d’inattendu m’a barré la route...
Plus confiante, Agnès répliqua:
--C’est que vous ne savez pas aimer, aimer absolument. L’amour donne _tout pour tout_, il me semble. Je vous ai cru, Jérôme, un homme de décision. Vous êtes un roseau qui flotte.
Jérôme, piqué au vif, lui lança un regard brûlant et suppliant:
--Je me honnis moi-même, croyez-le, plus que vous ne sauriez m’accabler. Je ne puis vivre ainsi avec deux épées dans la poitrine; il faut que l’une ou l’autre soit arrachée. Je vois trop ce que Dieu attendrait de moi. Vous, Agnès, je connais mal ce que je dois attendre de vous...
Les yeux à demi baissés, et sans qu’elle parût mettre aucun prix à son aveu, Agnès murmura:
--Demandez à votre cœur jusqu’où vous suivra le mien.
Sa voix prit en cet instant une suavité si profonde que Jérôme sentit sa résistance dissoute; il allait répondre: «Je suis à vous pour jamais.» Agnès se donnait tout entière; mais, par un mouvement réflexe de défense, elle se reprit aussitôt:
--A quoi bon cet entretien, si nous devons être séparés?
Imprudemment elle rejeta son esprit vers l’idée qu’en effet il devait être séparé d’elle. Eut-il conscience de ce faux pas? Une conversation d’amour est un duel secret. Agnès avait pris d’abord l’avantage. Jérôme le ressaisit et, s’arrêtant net au bout de l’allée, là où se croisent deux chemins:
--_A quoi bon?_ La phrase des vaincus. C’est toujours votre grand mot, pauvre amie. On dirait qu’à dix-huit ans vous avez épuisé tous les dégoûts. Vous me déclariez pourtant: Je veux _vivre_. Je désire parce que j’ignore... Expliquez-moi donc le mystère de cette mélancolie. Je voudrais tant la guérir!
Agnès rougit, parce qu’elle pensa: «Ma guérison vous appartient.» Elle discerna, dans la curiosité de Jérôme, un doute. Au lieu de le ramener à la question décisive: «M’aimez-vous?» elle céda, comme une enfant gâtée, au plaisir de justifier ses désenchantements.
--Que voulez-vous? Jérôme. Je suis née avec un sens trop subtil de la douleur. A la moindre meurtrissure, je rentre en ma coquille; elle est si petite que ma place dans l’univers me paraît égale à zéro. Voilà pourquoi j’ai l’air de mépriser la lutte. Et puis, l’impression de la guerre, tant de ruines, tant de sang peut-être inutile. Et notre deuil. Et la pensée qu’Antoinette se sacrifie pour moi. Et le poids d’un vieux pays qui regarde le couchant, porte des songes, la mer, l’inconnu. Et je ne sais quelle prédestination à vivre malheureuse. Vous ne soupçonnez pas combien de fois je me suis redit ce mot du roi Charles Ier que vous m’aviez un jour cité: «J’ai besoin d’un cœur propre à beaucoup souffrir.» Je vous admire parce que vous, quoi qu’il vous arrive, vous ne pourrez jamais être abattu.
Ils s’étaient remis en marche, ils passaient maintenant entre la prairie déserte du golf et un champ abandonné où d’innombrables oseilles sauvages dressaient leurs tiges comme des flammes pourpres. Sur les bois proches tombait le silence du crépuscule. Un avion noir, semblable à une croix tronquée, glissa très haut sous les nuages et disparut.
Jérôme, attendri par la solitude, se pencha vers Agnès, attira sa main gantée et la baisa. Mais il n’entra point avec elle dans le sentier sombre qui menait au bois; tous deux reprirent le chemin de la maison.
--Vous me croyez, dit-il, prédestiné au bonheur. Eh bien! si vous me voulez heureux, il faut l’être. Promettez-moi, ce soir, d’être joyeuse et forte, en pensant à moi, même loin de moi. Notre avenir à nous deux nous dépasse. Mais le moment que nous vivons ce soir, c’est une joie sans repentir, acquise pour l’éternité. Jamais nos âmes ne se connaîtront mieux. Vous m’avez fait un don qui ne se reprend pas...
La figure d’Agnès, un instant, s’était détendue, presque illuminée. Le langage de Jérôme la froissa d’une âpre désillusion. Elle attendait autre chose. Elle comprit que ce don d’elle-même serait vain, si le bien-aimé la précipitait avec lui dans l’holocauste qu’elle repoussait.
--Hélas! répondit-elle, Jérôme, j’ai trop peur que ce ne soient des mots. Dans la vie d’un... apôtre une amie compte si peu. Le souvenir est un regret, une tentation. Si vous devenez ce que je crains, je ne serai plus qu’un fantôme croisé dans une autre vie; et vous oublierez même le timbre de ma voix, l’inflexion des mots qui vous touchent. Je n’aurai qu’à me consumer comme un cierge dans un caveau, si je ne sais moi-même oublier.
Jérôme protesta, de toute sa véhémence, que d’une affection si parfaite rien ne pouvait mourir.
--Et puis, ajouta-t-il brusquement, ce que vous redoutez est incertain. Notre séparation va être l’épreuve décisive. Je vous écrirai bientôt, ma chère Agnès...
Ils arrivaient à l’avenue des tilleuls. Au bout du cloître des feuillages, un mur de brume, d’un bleu sombre, bloquait l’horizon. Ils se turent, écoutant le rythme de leurs pas, des derniers peut-être qu’ils feraient ensemble sur la terre. Agnès se souvenait de ce qu’elle avait ressenti, un soir, dans la nef d’une église où l’on disposait, pour un enterrement, des tentures; les hautes draperies noires glissaient d’arceau en arceau; elles l’avaient enfermée comme si elle était morte déjà, au fond d’un cercueil. Jérôme contemplait encore, dans le crépuscule, sa beauté triste; il se l’appropriait avec l’ivresse désespérée d’un adieu; mais il pensait:
«De mon grand amour, si j’y renonce, que me restera-t-il? Un baiser sur un gant.»
X
L’éloignement d’Agnès désolait Jérôme plus qu’un deuil. Si elle avait été morte, il se fût mieux soumis devant l’irrémédiable. Mais une telle affliction pour eux deux, le vide mortuaire autour de lui, et tout cela parce qu’il le voulait!
Le voulait-il vraiment? Une Volonté supérieure à la sienne, et que sa raison ne démentait pas, défendait à sa passion d’agir. Cependant, Agnès régnait au centre de sa vie profonde. La présence convoitée saturait comme un parfum la maison. En l’y respirant il sentait par une plus cruelle certitude, qu’_elle-même_ ne reviendrait pas.
Il essaya de fuir la hantise inutile. Il s’enfonça dans son examen. Au milieu des notions arides, tout d’un coup surgissaient, contre ses yeux, les lignes adorées du fantôme, le regard tendre et voilé sous les cils battants, la moue de sa lèvre, un mouvement de ses doigts. Des phrases qu’elle avait dites ressortaient du silence; il s’en répétait les modulations comme une musique impossible à écrire et tremblait de les oublier, selon ce qu’elle prévoyait.
Les épreuves de son examen coupèrent d’une diversion trop brève le tête à tête imaginaire. Quand il les eut terminées,--presque brillamment,--un mot lui échappa, celui qu’il avait condamné chez Agnès: A quoi bon? Son succès fut une tentation nouvelle de suivre la carrière agricole où il avait cru s’engager. Même il avertit sa mère qu’il la rejoindrait aux Clouzeaux. Elle le supplia d’attendre quelques semaines; Agnès était souffrante; sa venue la secouerait d’un émoi dangereux.
Dom Estienne, quand Jérôme lui exposa toute la tragédie qui avait précipité le départ d’Agnès émit sur elle un jugement d’inquiétude:
--Je me demande, le sacerdoce hors de cause, si réellement cette jeune fille vous conviendrait. Je devine en elle une âme nostalgique, inapte à faire le bonheur d’un autre, parce qu’elle ne fera jamais le sien. La joie chrétienne lui manque. Dieu vous épargne, en vous séparant d’elle, bien des tourments. Et les fils que vous auriez, des malades aussi, des nerveux, promis à la souffrance, sinon au désordre...
Jérôme contestait au moine la justesse de son diagnostic:
--Vous la connaissez mal. Sa tristesse n’est que l’impatience du bonheur. Mon influence la transformerait...
--C’est-à-dire qu’elle vous a enveloppé de sa mélancolie comme d’un linceul. Vous paraissiez un homme résolu. Elle vous a presque noyé dans son indécision.
Jérôme avait beau défendre Agnès; ce coup d’œil perspicace le forçait à réfléchir. Mais le désœuvrement des vacances, la mollesse de l’été, la solitude vis-à-vis du Père taciturne, tout l’attardait aux délices de l’amour perdu.
Les autres années, à la mi-juillet, la campagne vendéenne l’accueillait comme son fier nourrisson. Il se mêlait aux moissonneurs abattant les javelles, rôdait autour des batteuses dans la poussière des pailles, ou descendait jusqu’à la mer, pêchait au large avec les hardis lurons des Sables. Ou bien il s’en allait à cheval un jour de foire, marchandait sur la place des bourgs les bestiaux, trinquait devant les auberges parmi les métayers. A cette heure il ne pouvait songer au pays natal sans le regret d’Agnès qui en affolait le désir. Durant les après-midis torpides, lorsqu’une brise, sous le ciel de feu, agitait les cèdres, il se représentait, dans les pins de la Brunière, la psalmodie du vent, le murmure du flot sur la plage du Veillons, les chansons des filles, le soir, au long des routes. Son isolement lui devenait insupportable.
Néanmoins, la perspective de l’abnégation s’affermissait en lui. Les assises de son avenir sacerdotal s’ébauchaient presque à son insu. Il n’avait pas encore écrit la lettre qu’attendait Agnès. Il se voyait plus loin d’un serment de fidélité que de la rupture; mais l’idée de rompre le déchirait.
Ce fut Agnès qui le devança. Un soir, sur un pli que lui apporta Désirée, il reconnut, avec un tremblement indicible, son écriture pointue et fine, où certaines lettres s’enroulaient de capricieuses volutes. Elle lui disait:
Mon ami,
Votre silence me prouve ce que j’ai bien prévu. Vous continuez à souffrir sans vous résoudre à rien. C’est moi, la faible Agnès, qui vais vous décider. Je ne veux plus être une des deux épées qui vous blessent. Celle-ci au moins vous sera ôtée. La blessure, je la prends toute. Si Dieu vous entraîne, allez.
Soyez heureux, Jérôme, oubliez-moi. Et ne me jugez pas sublime. Se vaincre est plus doux que céder. Ma seule vocation, c’est le renoncement. Je suis une ombre; je n’ai eu qu’un bonheur d’ombre. Je regarderai mourir, dans notre étang, les longs crépuscules. Je me dissoudrai, vite ou peu à peu; qu’importe? Quand je ne serai plus là pour les sentir, les roses sentiront aussi bon. Tout est fini. Adieu.
Celle qui fut,
Votre Agnès.
Ce billet, loin de libérer Jérôme, le rejeta dans une tourmente d’amour qu’il crut irrésistible. Si Agnès avait été une comédienne, elle n’aurait rien su imaginer de plus astucieux. Mais il la connaissait trop sincère, et sous les apparences du sacrifice, il percevait le frémissement d’une adoration exaspérée.
Il bondit à sa table de travail, écrivit ce télégramme:
Bien chère Agnès, jamais ne n’ai été plus près de vous. Demain matin, je pars. Demain, à cette heure, nous serons ensemble et pour la vie.
Mais, la poste étant fermée, il n’y déposerait la dépêche que le lendemain, en se rendant à la gare. Il monta au grenier pour y chercher une valise et commença des préparatifs. Seulement, il ne pouvait partir sans que son oncle fût averti. Un conflit était à prévoir; il l’affronta aussitôt.
Le Père se tenait assis dans un fauteuil d’osier, sur le balcon, devant la fenêtre de sa chambre. La nuit était close; la ville, au loin, réfléchissait contre des nuées lourdes la flambée de chaque soir, la flambée des veilles fiévreuses et de l’orgie. Ce dais roux, tendu dans le sombre espace, renvoyait sur le front du vieux voyant une clarté vague, un reflet des gouffres d’en haut et d’en bas. Il avait l’air d’un homme perdu dans un songe où il attend qu’une fête inconnue commence. L’attente du Père, c’était la trompette annonçant le Jugement dernier; sans cesse il écoutait si elle ne vibrait pas au-dessus de la terre enténébrée et coupable.
--A quoi pensez-vous, mon oncle? lui demanda Jérôme, afin de le ramener au monde des apparences.
--A deux choses, répondit le Père, paisiblement. A une vision de Gemma Galgani, la Trinité Sainte aperçue telle qu’un incendie sans limites, toutes les âmes bienheureuses brûlant, resplendissant au sein de cette fournaise. Et au soir du grand incendie, quand Paris flambera devant nous, quand les nuages eux-mêmes seront en feu, pour de bon...
--Alors, observa Jérôme qui s’impatientait, il vous sera très agréable d’être simple spectateur?
--Sois tranquille; nous ne serons pas épargnés. Je serai gai tout de même. Je dis à Dieu: Pilez-nous, pilez-moi, grillez-nous; mais glorifiez-vous et que vienne la fin de la chiennerie universelle!
Accoutumé à ces violences, Jérôme se dispensa de les contredire, d’ailleurs inutilement.
--J’ai reçu quelques mots d’Agnès.
--Ah! s’étonna le Père, avec l’accent d’une compassion indulgente. Semble-t-elle plus résignée?
--Oui, elle se résigne... dans le désespoir.
--Voudrais-tu me lire sa lettre?
Jérôme entra dans la chambre du Père, alluma une lampe. Il lut, arrêté à plus d’une phrase par des sanglots qu’il ravalait.
Le Père s’était levé, les larmes aux yeux, et il s’approcha du jeune homme, en lui tendant les bras. Mais Jérôme se dégagea de son étreinte.
--Mon oncle, je vais vous indigner. Cette lettre me décide à épouser Agnès. Je ne puis laisser dans la détresse son âme sombrer toute seule. Elle m’aime autant que l’on peut aimer. C’est mon devoir de la rendre heureuse. Demain, je pars; je serai, le soir, aux Clouzeaux...
Le Père le prit par les épaules; avec une force pesante que Jérôme n’eût pas soupçonnée en ses doigts perclus, il le retint contre sa poitrine.
--Non, tu ne partiras point, mon pauvre petit. Comprends-le donc; elle prophétise sans le savoir: _Si Dieu vous entraîne, allez._ Les mots sont plus que des mots. L’Esprit parle ou gémit même par une bouche sans foi. Car Agnès, avoue-le, ne renonce pas en chrétienne; elle abdique par impuissance, par lassitude d’elle-même.
--C’est justement de sa misère que je dois la sauver.
--Le devoir a beau jeu quand la passion le dicte. Soyons francs, Jérôme; dis-moi simplement: je l’aime. Je suis mon désir. Hors d’elle, c’est-à-dire de moi, rien n’existe. Voilà une position nette. Seulement le jour où vous vous présenterez à l’autel, appelleras-tu, sans trembler, sur ta jeune maison, les bénédictions divines?
--Vous êtes dur, mon oncle, répliqua Jérôme. Dieu sera plus indulgent pour ses fragiles créatures qui veulent s’aimer en Lui.
--Qu’en sais-tu? L’Amour est terrible, s’il n’est pas aimé. Or, tu mets dans la même balance l’attrait d’une décevante jouvencelle et l’amour du Saint des saints; et ce n’est point Dieu qui pèse le plus. Tu te crois le maître de ta vie, l’arbitre de ta vocation!
--Mais enfin, de cette vocation, quelle preuve tenez-vous? Faites-la-moi donc toucher. Confondez-moi sous l’évidence.
--La preuve, s’écria le Père en lui posant la main sur la tête, comme s’il préludait à l’initiation rituelle, c’est que le Christ t’a signifié l’ordre par Montcalm, par Dom Estienne et par moi. La preuve, c’est que tu restes pantelant comme Jacob, tant que l’Ange l’étreignait. Tu résistes, mais tu sens bien qui lutte en toi. Jusqu’au bout tu peux dire: non. Mais alors ta vie est manquée.
Je t’en conjure, poursuivit-il d’une voix de supplication surhumaine, ce soir au moins réfléchis, élève-toi vers Dieu, regarde-toi sans mensonge devant sa Face; une dernière fois demande-lui: «Seigneur, que dois-je faire?» Je veillerai avec toi, je t’aiderai jusqu’à l’aurore, s’il le faut...
Jérôme, sentant contre sa joue la barbe rêche du Père et le halètement de son souffle, se crispait dans le sursaut d’une révolte. Un désir fou le prit de le bousculer, de s’enfuir, sans se retourner, hors du logis. Un simple mot l’eût délivré de cette pression pieuse. Comment se domina-t-il? L’ascendant de l’oncle et du prêtre, une pitié pour sa tendresse, la certitude croissante qu’il lui transmettait l’appel suprême, et quelque chose de plus immédiat, de plus profond, de plus décisif, le poids occulte de la grâce, tout mit en échec sa résistance. Il dit au Père simplement:
--C’est entendu, je réfléchirai jusqu’à demain... Mon oncle, il faut que je vous pose une question. Dans l’état ecclésiastique, fûtes-vous toujours heureux? Ne vous êtes-vous pas, au moins une fois, repenti? Répondez-moi cœur à cœur, en présence de Celui qui nous entend.
Le Père, très las, comme brisé par sa victoire, s’étendit sur sa chaise-longue et, la tête penchée, il sembla descendre au fond de sa vie:
--Eh bien! non, jamais. J’ai guerroyé contre moi-même, je continue, je continuerai, le vieil homme ne meurt pas. J’ai eu à franchir d’effrayantes épreuves intérieures. Mais, pas une minute, je n’ai douté d’être dans la ligne nécessaire et unique. Des joies m’ont comblé, sans nombre, immenses, inénarrables. Chaque âme enfantée à Jésus-Christ par le baptême, c’était comme le Paradis s’ouvrant pour moi. Et toutes celles que j’ai ressuscitées ou préservées de la mort! Aujourd’hui je ne suis plus qu’un traînard et j’en souffre. Conçois-tu, néanmoins, ce qui m’est donné, le matin, pendant ma trop courte messe? Si tu me vois morose et lourd, c’est que je manque de sainteté. Les illusions terrestres sont décolorées pour mes yeux; je ne désire plus que le ciel, mais je le désire trop peu. Je découvre dans mon passé une montagne de fautes, pas un acte méritoire. Je ressemble, moi aussi, à ces bornes qui montrent le chemin aux voyageurs, mais qui ne bougent pas. Quand je pense à l’abjection des temps où il nous faut vivre, je me sens ivre de tristesse. Le spectacle d’un monde athée me tient comme écrasé sur la Croix. Malgré tout, quand j’étais jeune, je ne faisais rien de bon. Maintenant je travaille sur moi-même, j’essaie de m’amender...
Il releva derrière sa tête un coussin, s’y appuya en fermant les yeux. Jérôme ne vénérait pas son oncle à l’égal d’un saint. La conduite du Père étonnait quelquefois en regard de ses maximes; il restait préoccupé de lui-même, avec les égoïsmes d’un vieux garçon qui se dorlote; Désirée le jugeait trop bien: «Il ne parle que du martyre et il se soigne de très près.» Mais la simplicité de ces confidences révélait à Jérôme l’élévation de son cœur chrétien; il l’embrassa dans un élan filial où il étouffa sa propre amertume.
Le Père lui certifiait son bonheur de prêtre; il le croyait; seulement pour aspirer à cette félicité austère, il devait rendre son cœur libre et dénudé. Or, Agnès, au moment de l’irrévocable adieu, lui semblait valoir plus que les béatitudes.
Il se retira dans sa chambre, en proie à des angoisses dont il ne voyait pas l’issue. Un livre était ouvert sur sa table, les _Confessions de Saint Augustin_. Il les avait prises tout à l’heure, puis abandonnées. Il les feuilleta sans y penser. Son attention, soudain, fut reprise par ces lignes:
«Je me roulais et me retournais sur ma chaîne pour achever de la briser. Certes, elle n’était pas très solide, mais elle tenait encore. Je me disais: à l’œuvre! à l’œuvre! J’allais agir et je n’agissais pas.»
Augustin, songea-t-il, a passé par les mêmes souffrances que moi. Il a été plus longtemps irrésolu; il a brisé une chaîne plus lourde que la mienne. Je ne serai pas un saint comme lui. Mais je veux être _un homme_. Il faut en finir.
Sa main s’allongea nerveusement vers une feuille de papier; d’un seul trait il écrivit:
Agnès, amie unique, vous êtes sublime; je vous aime au delà de ce que vous pouvez concevoir. Vous avez eu tout mon cœur de vingt ans; il reste à vous sans retour. Dieu m’entraîne, vous l’avez compris. Au bout de quelles agonies, lui seul le sait. Mais rien, dans le Christ, ne me séparera de vous. Si je deviens un prêtre, je m’offrirai pour votre âme. Je veux que vous ayez la paix et la force de l’espérance. Cela, je l’obtiendrai. Oui, vous serez heureuse; vous méritez de l’être, ayant consenti avec moi.
A vous dans l’éternité,
Jérôme.
Il ne se relut point, cacheta l’enveloppe. En traçant l’adresse ses doigts frémirent:
--C’est la première et la dernière fois que je lui écris!
De peur d’un revirement, il courut à la boîte voisine, au bas de l’avenue; la lettre y glissa comme dans un tombeau où il précipitait son amour. Il rentra mortellement triste de ce qu’il avait fait; il ressentait la douleur d’Agnès, quand elle recevrait en pleine poitrine le glaive de sa décision.
Mais la chose résolue apportait une délivrance, l’apaisement d’être sûr qu’il ne retournerait pas en arrière. Il s’endormit comme il avait une fois dormi dans la tranchée conquise, après un assaut furieux.
La journée du lendemain lui ménagea le réconfort d’une visite imprévue.
L’abbé Langevin se rendait à Rome, chargé encore, par son évêque, de plusieurs affaires délicates. Il arriva sans s’être annoncé, dans l’après-midi. Jérôme supposa--et il devinait juste--que sa mère avait entretenu ce judicieux ami de la crise où il se consumait. Il s’ouvrit à lui pleinement. Le chanoine eût approuvé son mariage; il admira son héroïsme et crut comme le Père, comme Dom Estienne, au sérieux d’une vocation si durement éprouvée.
--Elle est bien frêle, objecta Jérôme. Je me sens si peu évangélique, je garde la faim des joies périssables...
L’abbé l’encouragea:
--Bien d’autres, qui sont devenus de saints prêtres, furent tels que vous d’abord, ou plus loin de la vie parfaite. Une vocation est un germe divin. Elle s’implante et s’accroît par des apports insensibles. Dieu, pour la fortifier, s’aide et de la bonne volonté du sujet, et du milieu, et des influences, et du temps.
--Mais Agnès, n’aurais-je pas dû?...
--Agnès n’est point abandonnée. Antoinette lui sacrifiera sa vie; vos prières la soutiendront. La longueur des jours use tous les chagrins.
Le chanoine se réjouissait, malgré la saison brûlante, de passer un bon mois à Rome.
--Dans les basiliques romaines, disait-il, mieux qu’en nul lieu du monde, la puissance triomphante de l’Église m’est tangible; moi qui suis un vieux lettré, je ne conçois guère un plus beau ni un plus grave symbole de la pérennité latine qu’une certaine allée de cyprès, au-dessus des Catacombes de Saint-Calixte, d’où l’on voit à un bout, le tombeau de Cécilia Metella et, à l’autre, la coupole brillante de Saint-Pierre.
Les Catacombes de Saint-Calixte! Jérôme se rappela qu’elles avaient suscité sa première conversation intime avec Agnès. Mais son imagination l’emporta bien au-delà de ce souvenir. L’appétit de conquête que l’amour avait lié chez lui se débrida soudain. Il proposa au chanoine:
--Voulez-vous un compagnon de voyage? Nous partirons ce soir même. Je n’irai pas à Rome «pour y tout mépriser, oublier tout et mourir»[3]. J’ai besoin de vivre et de palper des choses immortelles.
[3] Chateaubriand.
--Je vous emmène, s’écria le chanoine, ravi de l’arracher à une solitude néfaste.
Et le Père acquiesça:
--Rome, dans des temps proches, sera peut-être dévastée ou détruite. Hâte-toi, Jérôme, de voir ce que des yeux humains ne reverront plus.
* * * * *
Jérôme ne revint de Rome qu’à la fin de septembre, pour entrer au séminaire des Carmes. C’est dans la chapelle qu’il a reçu la prêtrise, l’an dernier. Six ans, d’études, la prière, l’effort ascétique l’ont transformé. Lorsqu’il s’est prostré contre le tapis rouge, sous les litanies des saints, il a pu dire au Seigneur:
«Vous m’avez voulu; maintenant moi aussi je Vous veux, je suis bien à Vous. Place à vous seul, ô mon Dieu! Que je meure en vous pour vivre avec vous.»