Le signe sur les mains

Part 6

Chapter 63,876 wordsPublic domain

--Non, répliqua Jérôme, je lui parlerai, moi-même, le premier. Priez pour que j’aie ce courage. Une fois prononcés les mots nécessaires, je resterai très malheureux; je ne me démentirai plus; du moins, je tâcherai.

Dom Estienne l’étreignit en silence, comme Montcalm et Jérôme s’étaient étreints, le soir où ils échangèrent les suprêmes paroles.

Jérôme s’en alla, étourdi, courbaturé, comme après un corps à corps surhumain. Il sentait le déchirement de sa blessure et aucune joie d’avoir laissé Dom Estienne la débrider d’une main rude. Il croyait marcher dans un songe amer dont il repoussait la vraisemblance. Dom Estienne, au milieu de l’entretien, s’était révélé si différent de lui-même! Ce moine pondéré l’avait poussé, presque avec violence, sur le sentier des renoncements. Sa modération n’était-elle qu’une discipline d’homme d’église, d’où s’évadait son âme intraitable? Mais non; une Volonté qui n’était pas la sienne lui avait suggéré ses âpres conseils. Jérôme voyait, dans la nuit de son angoisse, descendre une clarté inconnue; et ce rayon le transperçait comme la pointe d’une épée ardente.

--Irai-je où il me sera dur d’aller? Je suis libre. _Si je le voulais_, ce qu’Agnès n’a pas encore entendu, avant une heure elle le saurait. Pourquoi cette impuissance à vouloir? Sottise, vraiment, de croire à ma force. Je ne puis rien sans Dieu, ni contre Dieu.

Jérôme répétait à sa manière la plainte du prédestiné:

--_Que vous ai-je donc fait pour être votre élu?_

N’avait-il connu Agnès qu’afin de souffrir par elle et de la sacrifier? Il la chérissait plus qu’avant; toutes ses fibres tremblaient de désespoir, s’il pensait qu’elle ne lui appartiendrait pas. Et, malgré tout, le monde dont elle était, il avait l’impression de ne plus y vivre. Les passants défilaient lointains, comme si un glaive invisible avait tranché les liens qui le retenaient au niveau commun des hommes. Il avait éprouvé quelque chose d’analogue, quand il revenait du front à l’arrière, parmi les civils indifférents. Mais, cette fois, la distance semblait plus profonde, à peine franchissable.

Dans la rue du Bac un jeune homme, tout d’un coup, l’interpella, l’arrêta:

--Cormier! Tu ne me reconnais pas? Jobard.

Marcel Jobard, fils d’un notaire parisien, avait été, comme Montcalm, son camarade dans les tranchées. Seulement, las de s’exposer à ce qu’il appelait «une quotidienne catastrophe de chemin de fer», il s’était ménagé, au sein d’un état-major, un poste «amusant» et sans risques. C’était un garçon fin d’allure, esthète, sceptique et voluptueux; sa mise, sous une souple négligence, indiquait des velléités de dandysme. Jérôme l’attirait par sa vigueur, comme étant le contraire de sa mollesse:

--A quoi rêves-tu, mon vieux? Je ne t’ai pas connu si dans la lune!

--Et toi, riposta Jérôme, prompt à se ressaisir, que deviens-tu, depuis les heures où, avec Montcalm...

--Nous fumions de si bonnes pipes, jusqu’à ce qu’il eût cassé la sienne. Ce que je deviens? mon vieux, je me laisse vivre. La Victoire est une cueilleuse de figues indolente; je la regarde passer, une corbeille sur sa tête, les mains pourpres du sang des fruits. J’ai une amie charmante; j’en ai même plus d’une; et je m’intéresse aux sciences occultes. Hier soir, j’ai entendu la conférence du docteur Sivya. Ce fut très drôle. Il nous fit apparaître Jésus-Christ en personne, dans une lumière étrange, comme détaché de la muraille nue où il avait surgi. Après quoi, il nous démontra, preuves en main, que Jésus n’a jamais existé.

--Jé-sus n’a ja-mais e-xis-té? reprit Jérôme en martelant chaque syllabe d’un accent moins agressif qu’ironique. Et tu gobes ces farces-là? C’est ce que Montcalm eût défini «un château de cartes bâti sur un courant d’air».

--Je ne le prends pas autrement. Mais je suis ainsi. L’instable et l’absurde m’enchantent. Tu t’en souviens. A Compiègne, en février 18, je m’amusais à courir sur le verglas, sans point d’appui, avec l’idée que je pouvais tomber; et je ne tombais pas; je me déplaçais trop vite.

--Eh bien! moi, dit Jérôme, l’instable me rebute, comme le gâchis d’un dégel. Je veux fonder ma vie sur un roc, et qui ne glisse jamais.

Il quitta Jobard un peu brusquement, dégoûté par cette pose de dilettante incurable. Comme toujours, la contradiction, au lieu d’ébranler sa foi, l’excitait, de même que le spectacle des turpitudes trempait sa volonté de souffrir.

Il suivait la rue de Sèvres, se dirigeant vers l’omnibus qui devait l’emmener à la gare. Devant la façade des Lazaristes, il eut l’idée soudaine d’entrer sous le portail, dans l’étroit couloir par où l’on gagne la chapelle.

Rarement il y avait pénétré; elle lui déplaisait à cause de ses ténèbres; il aimait, ainsi qu’Agnès, les églises joyeuses, celles que la clarté d’une coupole vivifie d’en haut. A cette heure, elle eût été déserte, si deux ou trois cornettes de religieuses n’avaient flotté hors de l’ombre, au-dessus de vagues prie-Dieu. La lampe du sanctuaire, étoile de sang lumineux, tremblait dans la hauteur de la nef; et Jérôme trouva cette obscurité calmante, bonne au moins pour descendre au fond de sa détresse.

--Seigneur, je suis devant vous comme un enfant perdu dans un bois. Faut-il prendre à droite ou à gauche? Je sais trop sur quel chemin vous m’attendez. J’hésite encore, parce que je suis lâche. Il faudrait mettre la hache à la racine; Vous le pouvez, si je vous laisse faire. J’ai peur de vos coups parce que je vous aime trop peu. Aimer quelqu’un qui m’aime plus que je ne puis l’aimer, c’est au-dessus de mes forces. Dire: non! à ma chair, Vous être consacré, n’être plus qu’à Vous, c’est terrible. Je Vous plaindrais d’avoir un prêtre comme moi. Je ne mériterai jamais que, par mon entremise, Vous vous fassiez chair et sang. Moi, _un autre Christ_; est-ce possible? Je ne suis rien; je suis faible au delà de toute faiblesse. Mais enfin, Vous êtes le Tout-Puissant: ou laissez-moi dans la voie commune, ou, si Vous me voulez, que Votre Volonté vienne en moi, donnez-moi l’énergie de quitter ce qui passe pour aller à Vous qui demeurez.

Cette adjuration monta de l’abîme de son cœur avec une impérieuse violence. Il se releva, tremblant d’avoir osé la proférer. Mais, quand il sortit de la chapelle, un pas immense était accompli. Il requérait du Maître la décision; il n’aurait plus qu’à obéir.

VIII

Le jardin fume au soleil de midi. Les deux cèdres ont l’air de deux tentes noires déployées sur le ciel fondu. Un seul moineau, dans un bosquet, brave de son pépiement dur le silence accablé. Jérôme qui gravit, à droite, le sentier ombreux, regarde, malgré lui, le store fauve tendu contre une des fenêtres, celle de la chambre d’Agnès. Il aperçoit, au coin d’une allée, un banc peint en blanc près d’une bordure de géraniums qui flamboient. Avant-hier encore, tous deux, avec Antoinette, se sont assis là pour deviser. Et, de nouveau, voici que sa vaillance va défaillir. Exterminer d’un mot la joie de la maison, à l’instant où elle aurait sa plénitude, c’est comme s’il s’armait d’une fourche, saccageait les parterres tendrement cultivés par Mme Élise, et plantait à la place une grande croix nue.

Quand Agnès sera devant lui, les yeux encore battus par l’angoisse amoureuse de la nuit dernière, et qu’il entendra sa voix, comme une sourde plainte de violoncelle, l’appeler: Jérôme..., que subsistera-t-il de ses résolutions?

Or, justement, une jeune fille en noir, au tournant du sentier, s’avance à sa rencontre. Ce n’est pas Agnès, c’est Antoinette. Il reconnaît sa démarche ferme, le blond cendré de ses cheveux, la lumière de son sourire. Elle a ou veut avoir sa mine enjouée de tous les jours. Cependant une pensée grave, une sorte d’embarras insolite alourdit sa vivacité.

Elle descendait, dit-elle, au-devant de Mme Élise; celle-ci est au chevet de la femme d’un jardinier qui vient de mettre au monde son quatrième garçon. L’événement retarde le déjeuner, et Désirée en a pris occasion pour une nouvelle crise de fâcheries.

--Mais vous, Jérôme, qu’avez-vous donc? Vous paraissez las et triste.

--C’est vrai, répond-il; et soudain, en face d’Antoinette, si douce, si diaphane, il cède à l’invincible pente d’un cœur trop chargé; il veut se délivrer, en elle, de son secret, lui demander conseil; même avant sa mère, elle _saura_, comme si l’intuition d’une jeune fille pure devait le fortifier mieux que les avis d’un confesseur ou d’une mère.

Il est las en effet, et il s’asseoit sur le gazon du talus. Antoinette, avec simplicité, se met près de lui. Le buisson, en face d’eux, jette son ombre chaude; derrière, des branches de noisetiers abaissent un épais rideau; mais, plus en arrière, se cache une sente tortueuse au milieu du taillis.

--Vous songez, Antoinette, au couvent, commence Jérôme un peu fébrile. Je veux vous confier, comme à une sœur, une chose dont personne, sauf Dom Estienne, ne sait rien encore. Le Jérôme qui vous parle, dans quelques mois peut-être, sera un séminariste...

Il s’attendait à voir le visage d’Antoinette resplendir d’une joie mystique. Au rebours, elle ne peut cacher son bouleversement; haletante et pâle de surprise:

--Vous, Jérôme! s’écrie-t-elle. Bon Jésus! qui l’aurait cru?

Il se met à lui conter l’origine de sa vocation, son amitié pour Montcalm. Mais, à l’instant où, comme dans un songe, il répète ses propres mots:

--Si Dieu l’exige, vieux, c’est promis, tout à coup, derrière les arbres, un bruit de feuilles et de rameaux froissés suspend sa confidence.

--Quelqu’un nous écoute!

Il s’est levé, il écarte les branches, il entrevoit, renversée parmi les ronces d’un buisson, une forme noire.

--Agnès! s’écrie Antoinette.

Tous deux se frayent un passage auprès de la malheureuse, évanouie ou morte, dont la chevelure s’est déroulée, accrochée aux épines. Antoinette s’incline sur elle, lui redresse la tête. Livide, les dents serrées, les yeux inertes, Agnès ne donne aucun signe de vie; Antoinette, cependant, sous la robe légère distingue les faibles mouvements du cœur.

--Ma pauvre bien-aimée! murmure Jérôme, comprimant une explosion de tendresse.

Aveu imprévu qu’Agnès n’entend pas et qui ne suffit point à la ranimer.

Que s’est-il passé? Apparemment, elle a suivi sa sœur, impatiente d’écouter ce qu’elle dirait à Jérôme, ce que Jérôme lui répondrait. Elle n’a pu soutenir l’horrible déception; elle est tombée, comme anéantie. Et il s’explique l’étonnement d’Antoinette: elle venait le pressentir, pénétrer au moins s’il comprenait Agnès. Chez elle, malgré tout, la sublimité chrétienne a déjà rebondi:

--Agnès aussi vous aime. Mais que la Volonté de Dieu soit faite, et non la nôtre!

Dans cette parole très simple, transfigurée par un regard de feu, Jérôme perçoit la déchirante évidence: Agnès est sa victime, et il faut qu’elle le soit. O douleur! Il est certain d’être aimé, juste au moment où il renonçait à son amour. Mais ces idées le traversent comme des éclairs. Antoinette, toujours maîtresse d’elle-même, déclare:

--Nous ne pouvons la soigner ici.

Jérôme veut transporter Agnès insensible; il la laisserait retomber si Antoinette ne se raidissait pour la soutenir avec lui. C’est la seconde fois qu’il serre Agnès entre ses bras, mais aujourd’hui, pareille à un cadavre, tuée par son immolation. Les longs cheveux lui balaient doucement les paupières; les joues égratignées par les épines déposent sur ses lèvres un filet de sang. Le sang d’Agnès, il en gardera longtemps le goût amer et délicieux.

Une pareille épreuve n’excède-t-elle pas son courage? Il est sur le point de la déposer à terre, de se jeter contre elle, de lui crier dans l’oreille:

--Agnès, réveille-toi; je t’aime; il n’y a plus que toi au monde. Je choisirais l’Enfer avec toi plutôt que le Paradis sans toi.

Mais une voix éperdue a retenti dans le jardin:

--Jérôme! Antoinette! Qu’arrive-t-il? O lamentables enfants!

Mme Élise, qui rentrait en hâte, les a vu passer du sentier dans le jardin avec leur fardeau noir, échevelé. Pourquoi cet évanouissement d’Agnès? Insolation meurtrière ou bien quelle tragédie? Elle interroge Antoinette; c’est Jérôme, en phrases entrecoupées, qui répond:

--Antoinette et moi, nous étions assis sur le gazon du talus; je parlais; nous ne savions pas Agnès dans le bois, derrière nous; le bruit de sa chute nous a révélé sa présence...

--Il y a là bien de l’étrange. Jérôme, tu ne me dis pas tout!

--Je vous dirai tout, maman. Mais d’abord, pensons à _la_ faire revivre. Je vais courir au médecin...

Désirée vient d’apercevoir, le long des parterres, sous le soleil farouche, ce cortège qui semble ramener une morte. Elle s’élance hors de sa cuisine:

--Eh la! la! bonnes gens! La pauvre mignonne! Elle est _tournée_! Du vinaigre qu’il faut l’en frotter...

Et le Père, secoué dans le sommeil vague de sa sieste par l’éclat des voix insolites, regarde à sa fenêtre, descend avec un air de consternation; il soupçonne quelque foudroyante catastrophe.

Quand Jérôme revient, hors d’haleine, sans avoir trouvé le médecin, Agnès, étendue sur le divan du petit salon, a repris connaissance. Elle demeure prostrée, comme au sortir d’une vision qui l’écrase. Elle refuse de manger; aux câlineries suppliantes d’Antoinette elle répond par des gestes indifférents. Jérôme respire en sachant qu’elle ressuscite. Néanmoins il n’entre pas auprès d’elle. Ce qu’elle a entendu les sépare. Il aurait peur de succomber à la compassion.

--Viens dans ma chambre, ordonne Mme Élise. Enfin, tout va s’expliquer.

Antoinette a gardé le secret de Jérôme; ce mystère induit Mme Élise en de poignantes conjectures. Mais Jérôme se tourne vers son oncle immobile dans l’ombre du vestibule, sévère comme une statue patriarcale de la Justice; et il l’invite affectueusement:

--Montez avec nous, Père. J’ai besoin que vous soyiez là.

Dans la chambre de Mme Élise, aux angles de la cheminée, sont deux fauteuils bleus qui datent des années heureuses. Mme Élise se pose au bord de l’un; son beau-frère se laisse tomber lourdement dans l’autre; n’occupe-t-il pas auprès de Jérôme la place de son défunt père? Jérôme reste debout, et tremblant de prévoir le choc dont il va renverser les espérances terrestres des siens.

Il commence, avec des lenteurs et des précautions, le récit du vœu de Montcalm, de toutes les circonstances où le doigt divin a paru faire sentir son attouchement. Ni Mme Élise ni le Père ne soufflent mot. Leur silence est lourd d’émotion. Jérôme voit la figure de sa mère perdre son rose ardent, devenir verte et crispée. Le Père, soucieux, remue sa mâchoire dans sa barbe dont il étire les pointes revêches. Jérôme discerne en son regard le conflit de l’affliction humaine et d’une joie de prêtre indicible.

--Mais pourquoi, interrompt le Père, nous as-tu caché ce qui te hantait? Ta mère et moi méritions-nous si peu de confiance? Nous aurions prié avec toi.

--J’étais sûr de vous causer une grande peine...

--Ah! tu es bien l’arrière-neveu de ce Jérôme Cormier que les Bleus appréhendèrent à Talmont, le sommant de révéler où Charette se cachait. Ils le flagellèrent avec son grand chapelet. Le chapelet se rompit sur ses omoplates dénudées jusqu’à l’os. Ses plaies se gangrenèrent; il mourut après trois jours de furieuses souffrances; mais les Bleus n’avaient rien tiré de lui...

--Et, continua Jérôme, j’étais trop incertain de ma vocation.

--Quelle certitude en as-tu maintenant? interrogea d’une voix étranglée Mme Élise. Hier encore, tu ne pensais qu’à te marier.

--Et vous faisiez contre mes vues toutes les objections possibles.

--Tu ne sais pas lire entre les lignes. C’était mon devoir d’éprouver ton amour. Agnès a pour toi un sentiment si vrai! Y puis-je être indifférente? Tu m’aurais prévenue; je me fusse gardée de vous exposer à une passion l’un et l’autre. Maintenant, tu me fais responsable de son désespoir. J’ai voulu créer du bonheur, et voilà...

--Je vous en supplie, s’écrie Jérôme, ma mère, épargnez-moi. Vous ne voyez donc pas la bataille effroyable où je suis engagé? Au front, j’ai marché sous des voûtes de mitraille. Ce n’était rien auprès. Sachez-le bien: avec une seule parole imprudente vous pouvez culbuter le peu d’énergie qui me porte en avant!

Mme Élise fond en larmes et, lui ouvrant ses bras, l’attire sur ses genoux comme au temps où, petit garçon, elle le grondait tendrement d’une incartade.

--Si, reprend-elle après une pause de suffocation, mon enfant, laisse-moi te reprocher ton mutisme et ta méfiance. Ma peine, si tu avais parlé plus tôt, eût été moins accablante. L’idée de ta vocation m’afflige; elle m’afflige; vous ne m’en voudrez pas d’être franche, Père; vous me comprenez. Que Dieu me pardonne aussi. Je le sais trop, Jérôme; tu es à Lui, avant d’être à moi. Je ne t’ai point mis au monde pour moi. Le rôle des mères, c’est de tout donner, sans rien recevoir. Donner tout pour l’enfant, mais pas l’enfant. Quand la guerre t’a pris, je t’ai déjà sacrifié; seulement avec l’espoir que tu nous reviendrais. J’ai offert ta vie pour la France, il le fallait. A cette heure, à brûle-pourpoint, parce que tu ne peux faire autrement, tu viens me dire: Je serai prêtre; Montcalm l’a voulu, Dom Estienne le veut, et le Christ l’exige. Si j’étais une vraie chrétienne, je crierais: Alléluia. Pour le moment, je n’ai qu’une tristesse, la plus sévère de ma vie, depuis que ton père est mort. Mon fils, prêtre; tout le passé, tout l’avenir de la famille consumé dans la flamme d’une seule promesse; l’arbre qui veut mourir, alors que la terre en attend des fruits si beaux! Réfléchis...

--Voyons, ma pauvre Élise, intervient le Père qui se redresse dans son fauteuil impérieusement (lui-même a pleuré, mais le spectacle du grand fils sur les genoux maternels choque ses yeux d’ascète), il ne s’agit pas d’amollir ce garçon par des raisonnements dont il est trop obsédé. C’est le Démon, je le crains, qui vous inspire. Jérôme, assieds-toi ici, et causons, comme si le Seigneur crucifié était dans cette chambre, au milieu de nous.

Jérôme obéit; le Père prend entre ses mains froides les siennes qui brûlent.

--Oui, continue-t-il, le moment sera dur à franchir. Je me souviens de certaines agonies où j’eus comme une sueur de sang. Votre douleur présente, Élise, est la mienne; j’en prends ma part immense. Mais tout ce qui doit finir ne compte point au regard des choses éternelles. Dans les premiers, siècles de l’Église, si on avait besoin de clercs, pour les pousser vers les Ordres on ne faisait point tant de façons. La France, faute de prêtres, se meurt. Hésiteras-tu à la sauver? Quand tu es parti au feu, tu me disais: «J’ai beau retourner mon âme, je n’y trouve que de la joie.» Quand le Seigneur te réclame à son service, ne trouveras-tu au fond de toi que de la détresse? Montcalm t’a parlé; ce n’était pas de lui-même cette idée-là, une heure avant d’être tué. Et je vais te dire pourquoi ta vocation me semble forte. _C’est qu’elle est violemment combattue._ En vérité, tu es sur un champ de bataille, tu es toi-même le champ de bataille où des Puissances invisibles se disputent ton vouloir flottant. Montcalm te commandait: «Prends ma place.» J’ajouterai, mon gas: «Prends la mienne.» Je suis un vieux lion en cage qui se ronge les ongles à user les barreaux. Toi, tu peux agir; va devant toi où l’Esprit te mène.

Jérôme écoute son oncle sans riposter à cette harangue prévue. Il le regarde bien en face, il admire la franchise de sa dialectique. Plus carrément encore que Dom Estienne, l’ancien missionnaire, le Chouan simpliste bouscule la résistance des tendresses profanes. La voix du Maître s’est fait entendre; il n’admet pas qu’on discute. Rien, pour Jérôme, ne pouvait être plus décisif que cet argument: Si tu es troublé jusqu’aux entrailles, c’est que la Grâce lutte contre toi.

--Je le confesse, dit-il enfin, mon oncle, vous êtes irréfutable. Toutes vos raisons, ma conscience, depuis des semaines, me les murmurait; mais empêchent-elles que j’aime Agnès, qu’elle soit désespérée, si je ne l’aime plus? Et voilà l’obstacle dirimant. Puis-je entrer au séminaire avec la constance d’une passion qui, même en souvenir, serait coupable?

L’oncle, soudain, baisse les paupières; son œil de vieux gerfaut s’éteint; et, d’un ton plus bas:

--Rassure-toi, mon cher ami. Le temps et la distance tisseront autour de l’idole un suaire. Quel homme n’emporte avec soi des fantômes? Le fleuve charrie dans ses eaux plus d’un cadavre; il n’en sait même rien. Il marche vers la mer, et il oublie.

--Eh bien! non, proteste Jérôme, certaines images sont plus vivantes au dernier jour qu’au premier. N’est-ce pas vrai, maman?

Mme Élise a tourné la tête vers la porte; quelqu’un vient de frapper. Désirée, inquiète, ahurie, montre au seuil son profil de chèvre curieuse:

--Madame, je dois dire à Madame que le rôti de veau a déjà trop attendu.

Apparition et parole bouffonnes par contraste. Plus tard, chaque fois que Mme Élise les évoquera, elle ne pourra s’empêcher d’en rire. Aujourd’hui, son humeur folâtre semble éteinte à jamais. Volontiers elle signifierait à sa cuisinière: «C’est inutile de servir; nous ne mangerons pas.» Mais la mine délabrée de Jérôme l’avertit qu’il a besoin, même pour sa vigueur morale, d’une prompte réfection.

--Descendons, dit-elle. Depuis ce matin, avec toutes ces alertes, je ne sais plus comment je vis.

Elle s’avance sur le palier et voit Agnès qui monte, se tenant à la rampe. Antoinette la suit, prête à la recevoir entre ses bras.

--Ma chère petite, vous êtes mieux. Ne venez-vous pas déjeuner?

--Merci, Madame, répond sourdement Agnès. Je n’ai aucune faim.

D’en haut, saisi d’une folle pitié amoureuse, Jérôme la considère. Elle est si pâle que sa tête, dans l’ombre, sortant de sa robe noire, a l’air d’une tête coupée, oui, d’une tête qui monterait toute seule. Il s’efface, de peur qu’une rencontre soudaine avec lui, en cette minute, n’achève de la broyer; et, jusqu’à ce qu’elle ait disparu, il reste dans la chambre de sa mère, en sanglotant.

IX

La fraîcheur languide d’une aurore pleine d’hirondelles éveilla Jérôme. Il s’étonna d’avoir, après une telle crise, dormi d’un bon sommeil. Le sommeil, ce divin balancier, imposait à ses organes une règle d’équilibre plus forte que toutes les agitations; et son âme, d’ordinaire, en sortait retrempée comme si chaque matin inaugurait l’allégresse d’une vie inconnue. Cette fois, dès son réveil, le combat du désir et de la volonté recommença; mais il avait fait, à son insu, plus de chemin qu’il ne croyait dans les taillis épineux du renoncement; pour suivre sa passion, il devait retourner en arrière, se désavouer. Pourquoi Agnès avait-elle entendu les mots désastreux? A présent, même devant elle, il se jugeait lié par cette révélation. Et, son oncle, s’il venait lui déclarer: «Non, je ne serai pas un prêtre», le honnirait comme un garçon médiocre, sans générosité, sans caractère, indigne de l’ami qui lui avait délégué sa mission, indigne du don prodigieux qui lui était offert:

--Sais-tu, lui dirait-il, le poids d’une grâce refusée? Quel bonheur oses-tu espérer en ce monde, si tu réponds à Dieu: Celui que Vous me réservez, je n’en veux pas?

Néanmoins, des bouffées de révolte lui montaient au cerveau. Il se reprochait de s’être conduit, devant l’injonction du Père, «comme un enfant de chœur docile à son curé». Le seul motif de résistance qu’il avait invoqué, c’était Agnès. Dans un second entretien, le soir, il avait poussé davantage ses objections. Le Père les avait pulvérisées, même la crainte de voir sa personnalité anéantie «dans le moule commun» par le pli de l’obéissance.

--Si ta personnalité succombe, c’est que tu n’en avais aucune. Regarde-moi! La vie ecclésiastique m’a-t-elle amoindri? Compare l’Église aux autres corporations sociales. C’est chez nous que tu apercevras le plus d’hommes originaux.

Malgré tout, Jérôme concluait: Je suis libre encore. Je n’ai rien promis. On ne me tient pas.

Il sauta hors de son lit, ouvrit discrètement ses volets. Agnès reposait sans doute; car elle aimait prolonger le somme des lents matins.