Le signe sur les mains

Part 5

Chapter 53,855 wordsPublic domain

Cet entretien se déroulait à mi-voix, presque bas; car elles avaient entendu Jérôme et Mme Élise sortir tous deux dans le jardin. Le bruit de leurs pas s’était perdu sous les arbres; puis ils étaient revenus s’asseoir au coin de la terrasse, là où soufflait un peu de brise; ils étouffaient, eux aussi, le son de leurs paroles; le nom d’Agnès y résonnait trop souvent. Jérôme écoutait, sans trop d’impatience, Mme Élise «se faire l’avocat du diable», épuiser contre son amour les objections d’une mère prévoyante:

--Tu crois être aimé d’Agnès; quelle preuve t’en accorda-t-elle? Est-ce bien toi qu’elle aime? Elle a besoin d’occuper son imagination, de s’établir dans une vision de bonheur.

--Cependant, opposait-il, est-ce pour amuser sa chimère qu’elle vous brode un napperon? Elle qui déteste les travaux d’aiguille! Suis-je un fat de supposer, ma chère maman, qu’un tel effort dépasse sa gratitude envers vous?

--Admettons. Ce n’est pas très difficile, à dix-huit ans, d’être amoureuse. Mais, la femme nécessaire à ta vie, je la vois avant tout dévouée, simple, vaillante, capable d’élever tes enfants, de bien mener son intérieur, de t’aider dans la conduite de tes affaires. Agnès est une fille originale, douée ou plutôt affligée d’une sensibilité rare. J’aimerais mieux admirer chez elle de fermes vertus, celles d’une chrétienne. A-t-elle même une foi sérieuse?

--Elle manque d’expérience; la vôtre l’instruira, et je la dirigerai.

--Toi! Elle te dominera par la toute-puissance de son charme et parce que tu as l’illusion d’être fort. Elle saura se faire adorer jusque dans ses pires faiblesses...

Irrité, Jérôme se leva, et s’inclina vers sa mère avec un geste tranchant qu’avant cette heure il ne se fût jamais permis:

--C’est bien, maman; choisissez-moi comme épouse une sotte, un laideron, une créature en bois dont vous n’aurez pas à craindre que je l’aime trop...

Mme Élise, à son tour froissée, étendit, pour l’arrêter, sa main:

--Puisque tu le prends sur ce ton, mon enfant, je ne te dirai plus rien. Si, plus tard, quelque regret t’accable, tu ne me feras aucun reproche.

Jérôme lui demanda pardon de sa riposte dure. Mais ils se séparèrent dans la tension d’un malentendu qui ne pouvait durer.

Il rentra et se mit au lit après une vague prière; le sommeil ne vint pas. La nuit chaude lui pesait; il ouvrit largement sa fenêtre, y respira.

Immense et doux, le clair de lune coulait sur les ombres du jardin. Les roses, les asters, les myosotis traçaient autour des gazons comme un ruisseau pâle. Des reflets de source luisaient parmi les lierres. Un peu de brume allégeait l’épaisseur des bois. Derrière l’épaule du coteau s’élevait une clarté pourpre, telle qu’une aurore immobile, le brasier du Paris nocturne. En bas, par delà le rebord de la vallée, des routes lumineuses s’enfonçaient dans les horizons vagues, se perdaient sous les étoiles.

Jérôme se représenta une rade pleine de navires, un soir de fête, avec les rampes de leurs feux entrecroisés. La fête, elle s’illuminait en lui. D’autres nuits pareilles il avait songé: «Où sont les yeux qui liront l’amour dans les miens? Où sont les lèvres qui attendent le sceau des miennes?» Ces yeux et ces lèvres, à présent il les connaissait; le fruit délectable s’offrait à portée de sa soif. Quoi donc l’empêcherait de l’atteindre?

Les observations maternelles n’avaient eu qu’un effet: exalter sa passion jusqu’à l’exaspérer. Il croyait goûter dans cette violence une preuve de sa force. Il se souvint d’avoir, la veille, baisé un balcon de fer où Agnès venait d’appuyer son coude nu:

--Faut-il que je l’aime pour être assez fou!... Elle dort maintenant; mon image traverse-t-elle ses rêves? Si elle savait...

Une hulotte, le long des bois, vers Buzenval, promenait ses cris chevrotants qui finissaient en une sorte de rire sardonique. Elle se rapprocha, se posa, près de la maison, sur un des cèdres. Mob la pourchassa d’abois indignés; les dogues l’imitèrent; des chiens plus lointains répondirent.

Au même instant, Jérôme distingua au-dessus de sa tête un pas léger. Agnès vint à sa fenêtre, et il ne l’entendit point retourner à son lit. Donc elle veillait; elle était là, peut-être oppressée du même tourment qui le brûlait.

Son cœur bondit; la tête lui tourna; il se vit montant l’escalier, grattant doucement à la porte; et Agnès ouvrait... Mais, au seuil de cette fiction dévorante, il se maîtrisa: quel accueil la jeune fille ferait-elle à son audace? Non, il n’abuserait pas de l’hospitalité. Une tendresse qui avait si purement commencé devait se préserver du désordre.

Pour se calmer il se jura qu’avant une semaine Agnès lui serait liée par de solennelles fiançailles. Il se recoucha; dans la chambre d’en haut il ne percevait plus aucun bruit. Son effervescence, peu à peu, tomba; il recommanda aux Bons Anges sa bien-aimée et lui-même, et s’endormit comme un enfant.

VII

La journée débuta par une secousse domestique. Désirée, la veille au soir, tandis que Mme Élise et Jérôme se promenaient dans le jardin, s’était querellée, à table, avec Mme Hurpeau, la femme de service qui l’aidait au ménage. Celle-ci, une grosse briarde, remuante et rusée, visait à dominer la cuisinière, puis à la supplanter auprès de sa maîtresse. Désirée avait, pour se défendre, une langue bien fourbie; elle voyait assez clair dans le jeu de l’antagoniste. L’une et l’autre, à cause du grand chaud, ayant vidé leur bouteille, avaient eu «des explications», en étaient venues aux invectives. Désirée, toute la nuit, avait ruminé cette affaire. Le matin, dès que Mme Élise descendit, avant l’arrivée de Mme Hurpeau, elle posa _la question de confiance_:

--Je dois dire comme ça à Madame que, si Mme Hurpeau elle reste, moi, je m’en vas.

Stupéfaite, Mme Élise s’informa du motif. Depuis vingt-trois ans que Désirée la servait, elle l’avait vue plus d’une fois hargneuse après avoir bu quelques verres de trop. Mais cette menace de partir la surprit comme si une poutre du plafond craquait, signifiant qu’elle pouvait tomber. Désirée faisait partie intégrante de la maison; Mme Élise l’aimait, lui avait assuré «son pain de rente» pour le temps où, vieillie, elle ne pourrait plus suffire à sa tâche.

--Nous quitter, ma pauvre fille! qui donc vous a brouillé la cervelle?

--Dame! expliqua Désirée, Mme Hurpeau voudrait m’apprendre à manger mon pain. Une apologie sur les gigots qu’elle m’a faite hier! C’était quelque chose de l’entendre. Et sur les mayonnaises... Et patati, et patata! Pour en finir, je l’ai pincée en paroles: «Mme Hurpeau, qu’i ai dit, regardez donc au fond de votre assiette. Brebis qui bêle perd une goulée.» «Chipie, qu’elle m’a dit.» «Guérite, qu’i ai dit, moulin à vent, bonne à rien.» «Charogne, sauf votre respect, qu’elle m’a dit.» «Enfant de garce!» qu’i ai dit. Elle est partie, la bouche pleine; elle a fait claquer la porte. Madame, il faut que je vous le dise: ça me crucifie de la revoir dans ma cuisine. Si elle reste, c’est que Madame ne veut plus de moi.

Mme Élise tenta de lui remontrer qu’elle devait, un mois et demi, prendre patience. Les derniers jours de juin, on ferait les malles, on se mettrait en route pour la Vendée; Mme Hurpeau serait alors congédiée.

Menue, sèche, avec son profil busqué de chèvre quinteuse, Désirée se redressa, le poing brandi contre l’adversaire:

--Non, Madame, c’te femme-là, elle ne me convient ni trente journées, ni deux, ni une. Je _ferai_ ben toute seule; ou Madame cherchera quelqu’un.

--Est-ce vous qui commandez ou moi? répondit Mme Élise d’un ton sans réplique. Je ne vous retiens pas de force, Désirée.

Elle lui tourna le dos; la servante s’éloigna, butée dans un silence de révolte.

Jérôme descendait, un livre sous le bras, se rendant à Paris; sa mère lui parut si troublée qu’il voulut en savoir la cause. Il supposa--et il ne se trompait guère--que des voisins anglais avaient fait offrir à Désirée un gage exorbitant. D’où cette absurde et arrogante intransigeance. Pour Mme Élise, habituée à gouverner en paix, l’incartade de sa cuisinière avait la gravité d’un prodrome de révolution. Jérôme la rassura; mais il sentit que, pour imposer à sa mère sa volonté d’épouser Agnès, le moment serait mal choisi.

Comme il s’en allait, le facteur lui remit une lettre. Il reconnut l’écriture serrée, archaïque et ferme de Dom Estienne. Le Bénédictin lui disait:

«Depuis la Semaine Sainte je ne vous ai pas revu, mon cher ami. Je suis très souffrant; j’ai besoin de vous entretenir. Je vous attendrai, soit aujourd’hui, soit demain, à l’heure où vous serez libre; je ne sors presque plus...»

Ce billet portait en haut, dans un coin, le mot: _PAX_ surmonté d’une petite croix. La paix, celle qui n’appartient pas au monde, Jérôme savait bien que le vieux moine en détenait le riche usufruit; et rarement il l’avait quitté sans avoir eu part à la céleste aumône. Mais, la croix, il n’en voulait guère, pour l’heure du moins.

Le message lui fut désagréable; il eût préféré le silence de Dom Estienne jusqu’à ses fiançailles avec Agnès; alors, il se fût retranché derrière un net engagement; le séminaire n’aurait plus qu’à s’évanouir de l’horizon.

De plus, cette confidence: «Je suis très souffrant» donnait à penser que le vieillard se savait atteint d’un mal sérieux, mortel peut-être. Jérôme avait déjà remarqué sur ses joues une teinte «jaune paille», indice d’un cancer latent. L’idée que Dom Estienne mourrait bientôt le chagrinait à l’extrême; sauf Montcalm, il n’avait vu disparaître personne qu’il eût vraiment aimé. Et le langage d’un mourant prendrait une majesté redoutable, celle d’une révélation venue de la zone crépusculaire où l’on commence à découvrir les choses terrestres, comme les montre l’éternité.

Néanmoins, à mesure qu’il réfléchissait, l’appréhension de cette visite se changeait en une sorte d’impatience. Par devant Dieu, sous le regard de l’homme qui tenait la clef de sa vie intime, il sonderait sa vocation. Après une telle enquête il serait pleinement tranquille; car il la supposait conclue selon l’attente de son cœur.

Dom Estienne habitait, dans le quartier des Bénédictines, assez loin du couvent, le deuxième étage d’un pavillon isolé entre des ormes, au fond d’une ruelle dénommée on ne savait pourquoi: rue de Narbonne.

La matinée était brûlante et vaporeuse; à travers le marché du boulevard Raspail l’odeur des bouquets étalés ramena Jérôme au jardin de la villa, et il se représentait, marchant sous une ombrelle, Agnès inquiète au bord des pelouses où tournoyaient de fins jets d’eau.

Sur le palier de Dom Estienne, une angoisse l’assaillit; derrière cette porte, sa destinée sévère ne l’attendait-elle pas? La servante qui ouvrit avait la tournure d’une religieuse sécularisée; une petite pèlerine ronde couvrait ses maigres épaules; elle montrait un de ces visages que le régime conventuel a laminés, desséchés; et nulle passion ne semblait pouvoir en ranimer la pâleur éteinte. Mais, lorsqu’il l’eut interrogée entre haut et bas:

--Comment va le Père?

elle répondit d’une voix douloureuse et tremblante:

--J’ai grand’peur qu’il ne soit pas bien.

L’accent de cette parole signifiait un profond attachement au moine silencieux qu’elle servait sans autre salaire que d’être logée et nourrie.

Elle n’ajouta aucune explication, discrète par discipline, et comme si elle avait eu peur de préciser ce qu’elle savait.

L’appartement de Dom Estienne possédait une singularité, un escalier en colimaçon donnant, sous le toit, accès à une mansarde dont le Bénédictin avait fait son cabinet de travail, «sa librairie.» Aumônier du couvent de la rue Monsieur, il ne quittait son ermitage que pour aller remplir son ministère quotidien. Le reste du temps, il se consolait, parmi ses livres, du chœur de son abbaye lointaine, de l’office en commun, de tout ce qu’il chérissait dans l’austérité monastique.

La chaleur dense, alourdie par l’exhalaison des vieilles reliures, ne l’empêchait point, tout malade qu’il fût, de travailler là, sa lucarne ouverte. Jérôme le découvrit à sa table, derrière une muraille d’in-folio. Son teint s’identifiait à la couleur des parchemins jaunis. Natif du Morvan, Dom Estienne conservait en son froc noir l’aspect d’un montagnard à la tête fruste qu’on aurait crue taillée dans un bloc de granit. Bien que l’œil fût caché sous l’ombre de dures arcades, il émettait une flamme secrète et dominatrice. Ses lèvres rectilignes paraissaient ne pouvoir exprimer que des certitudes: Cela est, ou: cela n’est pas. _Est, est; non, non._ Mais une bonté calme et la tristesse d’une grande fatigue détendaient la rigueur de son masque.

A l’entrée de Jérôme, il releva son front et sourit. Il ne prit pas le temps de ranger sur son pupitre les feuillets épars; il tourna vers le jeune ami sa chaise de paille, et, les deux mains ouvertes, l’attira:

--Eh bien! que se passe-t-il, mon enfant? On ne vous voit plus. Je commençais à m’inquiéter...

Jérôme, au lieu de lui répondre aussitôt, dit impétueusement:

--Et moi aussi, en recevant votre mot, je vous ai cru bien malade. Mais je vous trouve au travail. Donc tout va mieux.

--Détrompez-vous, mes jours sont comptés. Je voudrais simplement achever la lecture de Denys le Chartreux. J’entreprends le quarante-deuxième et dernier tome. Aurai-je la force de rédiger mes notes? J’aimerais mourir assis ou debout. Il m’en coûte de voir approcher la lassitude dernière, le consentement à la défaillance, l’envie de se tourner vers le mur et d’exhaler le _Consummatum est_ sans avoir rien terminé. C’est ainsi; Dieu est le Maître; je passerai à d’autres ma petite lampe de veilleur; le repos dans la Lumière sera bon... Et vous Jérôme, où en êtes-vous? Voyez-vous mieux le sens de votre avenir? Avez-vous pris une décision?

--Oui, répondit Jérôme d’un ton cavalier, et vous serez, après ma mère, le premier à la connaître. Ce soir même, je vais me fiancer.

Le front du Bénédictin se plissa d’une surprise nettement pénible.

--Ce soir? Alors, ce n’est pas fait? Votre mère consent?

--Elle consentira. Elle-même a préparé ce mariage; elle a mis sur mon chemin celle que j’ai choisie.

Et Jérôme parla fébrilement d’Agnès, des multiples nuances qui lui avaient dévoilé chez elle une ardeur d’amitié naissante. Il ne sous-entendit ni l’aventure dans les bois, ni les objections de Mme Élise, ni son transport fou de l’autre nuit. Dom Estienne l’écoutait, grave, tenant son menton entre son pouce et l’index qu’il allongeait contre sa joue; et Jérôme tardait à toucher le point douloureux du débat. Sous le tranchant du regard qui le scrutait, il se voyait, d’avance, jugé, sinon vaincu. Le moine, avec une douceur péremptoire, l’interrompit:

--Mon cher enfant, je ne connais pas cette jeune fille, j’ignore si votre choix _fut_ raisonnable. Mais voulez-vous que nous priions ensemble? Mettez-vous à genoux; cœur à cœur, nous examinerons si le mariage est votre voie ou bien si Dieu vous veut tout entier.

Jérôme avait souvent pratiqué, chez Dom Estienne, l’agenouilloir en bois appuyé au mur blanc, sous une image de la Sainte Face. Il avait, plus d’une fois, senti la solennité du mouvement par où un homme se ploie aux pieds du Juge infaillible, vis-à-vis d’un autre homme qui tient la place du Très-Haut. Jamais cette comparution ne l’avait saisi comme en cet instant où le tout de sa vie allait en dépendre; une terreur mystique passa dans ses veines.

--Mon Dieu! soupira-t-il, éclairez-moi!

Dom Estienne, à genoux aussi, restait incliné contre sa table de travail, la tête entre ses mains. Son immobilité, le silence de sa prière fascina Jérôme, puis soudain l’irrita. Ce moine était si loin de lui, même en priant pour lui! Il se disposait à faire échec aux conseils prévus; il assemblait des motifs de résistance, quand Dom Estienne, sans bruit, dans ses pantoufles, vint s’asseoir à sa droite, et, en le bénissant, lui imposa sa lourde main.

Le prêtre laissa son pénitent réciter la moitié du _Confiteor_. Mais, sans attendre la litanie de ses fautes coutumières, il éleva la voix, reprit le ton d’un entretien qui n’avait rien d’un sermon:

--Mon ami, j’ai, tous les jours, et bien des fois, ces derniers temps, songé à vous. J’ai interrogé Notre-Seigneur au _Memento_ de ma messe: «Qu’allez-vous faire de cet enfant?» Je n’ai obtenu qu’une seule réponse: «Il sera mien.» Je puis me faire illusion: A vous, plus qu’à moi, Dieu, je le suppose, signifie sa volonté. Mais votre cœur veut-il comprendre? Ce projet de mariage n’est-il pas un obstacle et une simple tentation?

Loyalement, Jérôme dénombra les concordances mystérieuses où se pouvait discerner le prolongement du premier appel, de celui qu’avait énoncé Montcalm.

--Etes-vous, mon Père, continua-t-il, bien certain que nous ne sommes pas, l’un et l’autre, hantés par le commandement du mort? Son mot: «Prends ma place» s’est incorporé à notre mémoire; il a pénétré au fond de moi-même et de vous, comme une persuasion invincible. Est-ce que cela prouve une vocation? Auparavant, je n’avais guère l’idée du sacerdoce. Enfant, oui, j’aimais à jouer au prêtre; j’admirais les prêtres et encore plus les évêques. J’aurais voulu tenir une crosse et donner ma bénédiction. A quinze ans, c’était fini: la chasse, mes chiens, un cheval, les courses dans nos guérets jusqu’à la mer, je n’avais pas besoin d’autre chose pour être heureux. A présent, j’ai l’âge d’aimer, j’aime, je veux m’établir honnêtement, faire souche de bons chrétiens. Dieu ne m’en demande pas davantage, pas plus qu’à mes père et mère et à tous les aïeux, sans qui je ne serais pas aujourd’hui devant vous...

Le moine posa sur l’épaule de Jérôme l’index, noirci d’encre, de sa main droite, et l’arrêtant:

--Voilà, mon fils, où la chair vous abuse. Laissons à l’arrière-plan Montcalm, bien que son vœu, pour une âme généreuse comme la vôtre, ait pris la force d’une indication. En somme, il a voué son sang au salut d’une France qu’il voulait régénérée. Vous avez reçu de sa main le dépôt d’un devoir sublime. Il vous est licite de récuser le fardeau. Mais, si Montcalm ne vous avait point averti d’une prédestination, dites-vous qu’elle vous eût été révélée d’ailleurs. Il faut des prêtres; vous le savez comme moi, et d’excellents prêtres...

--Pardonnez-moi, mon Père, de vous interrompre, protesta Jérôme qui releva la tête et, les yeux dans les yeux, affronta son confesseur. C’est justement là une de mes grandes raisons pour ne pas entrer dans les Ordres. Je me sens incapable de faire un bon prêtre.

--Incapable? Quel sophisme!

--Accablez, tant que vous voudrez, ma mollesse ou mon idolâtrie charnelle. Si Agnès ne s’était pas offerte à mon désir, il se fût jeté sur une autre proie. J’ai besoin de me fondre en une créature que j’aime, dont je fasse mon tout, pour qui je sois un tout. Je voudrais avoir plus d’un cœur et des sens jamais assouvis. Je veux rester libre, entier dans mes énergies.

Dom Estienne, en face de cette explosion lyrique, se permit un sourire indulgent; moins puissante eût été une remontrance:

--Ne divaguons point, Jérôme. Je fus comme vous, plus que vous peut-être, et plus tôt, vers dix-huit ans. J’entrai quand même au cloître; j’eus à me vaincre; j’ai souffert; la paix est revenue; et maintenant, près de la fin, ce que j’ai sacrifié me paraît si peu de chose, juste de quoi rendre méritoire mon renoncement! Vous prenez pour une fatalité l’illusion d’un sang juvénile. Votre corps, que diable! Ce n’est pas tout vous-même. Lorsque vous étiez au front, vous m’écriviez, je m’en souviens: «Je dis à ma pauvre carcasse, comme Turenne: Tu trembles! Si tu savais où je te mène, tu tremblerais bien davantage.» Vous avez tenu contre la peur, contre le sommeil, contre la faim, contre le froid, contre les poux, contre une blessure qui vous brûlait. Et vous venez maintenant me raconter: La fantaisie de mon désir est plus forte que moi! Est-ce la peine d’avoir été un héros? Vous ne seriez pas un bon prêtre! Qu’en savez-vous? Je suis meilleur juge que vous de vos aptitudes. Vous êtes un imaginatif, un démesuré, un violent, c’est entendu. Mais je trouve en vous ce don rare et divin, l’amour. De qui vous vient-il, sinon de Dieu? Il doit retourner à Lui. La passion d’une femme--qui s’aime avant de vous aimer--vous donnera-t-elle l’ombre de ce que Dieu donne à son prêtre dans le Sacrement de l’autel? Ah! maîtrisez vos sens, mettez de l’ordre dans vos élans, et vous deviendrez _un homme_, je vous en réponds. Vous êtes du bois dont on fait les Saints...

--Hélas! mon Père, opposa Jérôme, intimement ébranlé, on n’est pas un saint malgré soi. Je me vois au-dessous de tout, et je n’éprouve aucune envie de changer.

--Vous vous méconnaissez, mon cher ami. Il faut vous dire avec Louis de Gonzague: _Ad majora natus sum, je dois, viser plus haut._ Rappelez-vous au moins cette maxime que vous inculqua votre mère--et, vous me l’avez dit,--elle vous fut secourable en plus d’une occasion: «Mon enfant, estime-toi beaucoup, pour ne rien faire d’indigne de toi.» La vérité simple, c’est qu’une illusion amoureuse vous tient, et, pour ne pas vous en déprendre, vous cherchez les plus vaines excuses, vous n’hésitez pas à vous vilipender.

En même temps qu’il dardait cette parole, les yeux de Dom Estienne enfonçaient jusqu’aux moelles de Jérôme leur fulguration; vaincu par l’évidence, le jeune homme baissa les siens:

--Vous touchez ma plaie, confessa-t-il, mais vous ne la guérirez pas. Est-ce mon seul cœur qu’il me serait trop affreux de briser? Agnès m’aime; je sens son chagrin, à la minute où elle saurait: Jérôme sera prêtre. Et ma mère! Je suis, en ce monde, son espérance unique. La maîtresse-poutre de la maison, c’est moi. Si j’abandonne mes terres, mon patrimoine, l’œuvre de plusieurs générations s’effondre; j’éteins une race dont le sang fut brave...

--Dites que vous la couronnerez. Toute race, une fois ou l’autre, finira. Il est beau que le dernier du nom soit un prêtre. La fécondité d’une famille, ce n’est rien auprès de ce qu’engendre un saint. Le prêtre seul est vraiment _un père_; si vous étiez mon fils selon la chair, je ne vous aurais jamais aimé comme je vous aime, mon pauvre enfant. Et serait-ce la peine de s’offrir à Dieu, si l’on ne croyait renoncer, pour le servir, à des choses d’un grand prix? La France vous a demandé votre sang; vous ne l’avez pas marchandé; votre mère ne vous a point supplié: Reste. Elle vous a dit: Pars. Le Christ exige beaucoup moins; serez-vous avare avec Lui? La main d’un avare ressemble à la main de bronze d’un heurtoir; celle-ci retombe sur la porte sans lâcher ce qu’elle tient. Jésus, certes, ne fut pas avare avec vous; est-ce qu’il a compté les coups de la flagellation? Est-ce qu’il a eu peur de faire souffrir sa Mère, quand votre salut était en jeu? Regardez-le, ayez une goutte de compassion pour les gouttes de sang innombrables.

Jérôme n’eut pas besoin de considérer la Face auguste que voilaient des larmes sanglantes. Il courba la tête; l’accent du prêtre rompait au fond de sa poitrine les sources d’une pitié libératrice; il s’abîma dans un long sanglot:

--Mon Père, dit-il en se relevant, votre voix est la voix de Dieu. Après vous avoir entendu, il m’est impossible d’être heureux d’un bonheur simplement humain. Mais je veux réfléchir encore et m’éprouver; je suis loin d’être soumis.

Dom Estienne le comprenait trop, que Jérôme en était loin! Il redoutait pour lui le contact persistant d’Agnès, un cataclysme d’impulsions qui emporterait les digues héroïques. Il désirait qu’un voyage immédiat mît entre son amour et sa fragilité une distance apaisante. Jérôme lui remontra l’impossibilité de ce départ, à la veille d’un examen. Il devait auparavant s’ouvrir à sa mère; et rien ne lui coûtait davantage; elle serait frappée d’une commotion cruelle.

--Voulez-vous, proposa Dom Estienne, que je l’y prépare? Si elle venait me voir cet après-midi ou demain...