Le signe sur les mains

Part 4

Chapter 43,818 wordsPublic domain

Il descendit, l’aperçut qui lisait dans son paroissien; un retour d’idées pieuses le troubla; il résolut de lui déclarer ce qu’il éprouvait, le scrupule qui le séparait du bonheur. L’attente qui se prolongeait irrita son angoisse; il fit quelques pas dehors, mais n’osa s’approcher. Une timidité imprévue, à la minute de l’aveu, déconcertait son élan; il rentra, se fit honte de son indécision, et, ressortant, aborda la jeune fille avec cette figure étrange dont elle fut saisie. Le mystère, le décousu des confidences ébauchées la mit en alerte; sous l’ironie de la rebuffade il ne discerna point l’émotion terrible. Quand il avait eu le bras droit cassé par une balle, le choc l’avait surpris comme un coup de fouet qui l’eût pincé jusqu’à l’os; la chiquenaude d’Agnès le blessa d’une douleur autrement cuisante. Il se retira, comme abasourdi, humilié, certain qu’elle le jugeait absurde, et consterné de la découvrir cruelle, au moment où il n’aspirait qu’à fondre son âme en la sienne, dans la plus tendre confiance.

Jérôme souffrait d’une imagination excessive; ses désirs bondissaient plus loin que le réel; si quelque chose d’imprévu lui résistait, il désespérait des autres et de lui-même.

Il s’en alla par l’avenue des tilleuls, prit au hasard, voyant à peine où il marchait, sur la droite, un chemin désert. Il se demandait pourquoi il existait encore; sa personne lui semblait un point morne, inutile dans l’immensité du monde. Son chagrin n’était qu’une folle impatience de joie; et il croyait la joie manquée à jamais!

Au bout du chemin, il s’arrêta, étonné d’être là plutôt qu’ailleurs. Il se retourna, comme voulant renouer le nœud de ses sensations. Derrière lui, clairsemés parmi des chênes, des genêts roux faisaient des brasiers de fleurs. Aux Clouzeaux, dans son Bocage, il connaissait un coin pareil. Cette analogie le dépaysa tout d’un coup; il se réveilla de son égarement.

--Agnès s’est moquée de moi. Elle a bien fait. Ma contenance, le ton de ma voix étaient par trop stupides. Elle a vu, de loin, venir le mot que je n’aurais peut-être pas dit. Elle a paré l’offensive; _elle a rompu les chiens_. Coquetterie? Ou plutôt, c’est que je ne lui plais guère. Tant pis pour elle!

Un sursaut d’amour-propre masculin le redressa; de son amertume il tira une reprise d’énergie. Il rentra, décidé à ne rien laisser paraître. Il monta dans sa chambre où son miroir l’avertit que sa mine portait les traces d’une commotion. Il se doucha d’eau froide, peignit avec lenteur ses cheveux châtains dont les boucles animaient la vigueur sanguine d’une oreille finement ourlée. Ses joues avaient repris leur vive carnation. Détendu, dispos et beau comme un astre, il redescendit pour le déjeuner.

Il s’attendait à retrouver Agnès ironique et distante. Elle se montra simplement gentille. Démêlait-elle qu’il affectait de n’avoir pas souffert? Ne doutant point qu’elle l’avait peiné, elle s’appliquait à dissiper leur malentendu. Elle le regardait manger, revenir à tous les plats par une ostentation d’appétit où elle devinait une bravade. Elle sentait chez ce garçon une force indomptée. Aurait-elle désiré la soumettre ou s’y perdre? Elle ne savait.

Au sortir de la table, on s’assit dehors, près de la maison. Le Père lui-même, qui avait passé une excellente nuit, oublia sa sieste, vint prendre l’air en compagnie des siens.

Mme Élise insista pour qu’Agnès s’étendît sur la chaise-longue. Elle refusa, prétendant que cette position «de statue funéraire» l’excédait. En se mettant sur une chaise basse à côté de Jérôme, elle eut une manière imperceptible de se pencher vers lui et un sourire qui signifiait: «Sommes-nous amis maintenant»? Il en pénétra l’intention et, tout d’un coup, redevint pleinement, éperdument heureux. Par-dessus la tête d’Agnès il dominait les rosiers de la pelouse; un grand arbuste--le bouquet de la mariée,--toutes ses fleurs blanches ouvertes, ressemblait à un buste de femme sous de mousseuses dentelles. La conque verte du vallon, couronnée d’azur, n’était plus pour lui qu’une corbeille nuptiale offerte à la bien-aimée.

Il avait allumé un de ces petits cigares qu’on appelait, alors des «diabolos». Le Père, en veine de plaisanterie, aventura un alexandrin dont il fit l’honneur à François Coppée:

_Quelquefois, le dimanche, il fumait un cigare._

Antoinette, là-dessus, l’interrogea:

--En Orient, Père, en Chine, vous fumiez sans doute?

--Non, jamais. Au séminaire, les premiers temps, bien que ce fût interdit, je fumais dans ma chambre. Je fis vœu, ensuite, de ne plus toucher une pipe, et j’ai tenu parole.

--Je me demande, insinua Mme Élise, comment on a pu faire de vous un clerc discipliné.

--Oh! vous savez par quelle méthode, chez nous, les gens du Marais domptent les poulains qu’ils ont laissé grandir, jusqu’à trois ans, libres, en plein herbage, avec le vent de la mer dans les naseaux. Le jour où on veut les dresser, on lâche au milieu de leur bande de vieux chevaux plus commodes et tranquilles. Tous ensemble on les pousse dans une vaste grange. On s’approche de l’animal effarouché; on essaie de lui passer au cou un nœud coulant. Il se défend, recule contre le mur où il s’écorche. A force de patience, on en vient à bout. On l’attache, pour l’emmener, au cul d’une charrette. Deux mois plus tard, le poulain sauvage est devenu un bon cheval de trait.

Avant la fin de cet apologue, Mme Élise éclata de rire; les deux jeunes filles et Jérôme l’imitèrent plus discrètement. Les deux mains allongées sur les bras de son fauteuil, la tête appuyée au dossier, comme en rêvant, avec son air d’archimandrite oriental, le Père continua:

--Pourquoi suis-je entré au séminaire? En apparence, je n’avais rien de ce qu’il faut. Une secrète impulsion m’y entraînait. J’ai résisté tant que j’ai pu. Dieu a été le plus fort. Au début, je rongeai mon frein si amèrement qu’à peine la porte fermée sur mon dos, j’eus envie de sauter le mur, sans regarder derrière moi. La retraite, les premiers cours, la soutane, la perspective de ressembler à tel ou tel qui la portait, bien d’autres points me rebutèrent. Je souffris en silence; je ne voulais pas communiquer à d’autres ma nausée. Mon Directeur était un homme compassé, rigide; il eût achevé mon découragement, si je m’étais ouvert à lui. Je me consolais (ô honte!) avec ma pipe; ce dont le Supérieur averti me blâma comme d’une grave incartade. Je restai quand même, pour ne pas me dédire, plutôt que de reparaître devant mon père (il avait contrarié de toutes ses forces ma vocation) et d’être acculé à cet aveu: «Vous n’aviez pas tort.»

Quelque chose de plus profond me retenait. Un jour, Dubourdieu, cet ami qui rêvait d’être bénédictin (mais sa mère, veuve, avait besoin de lui, et il ne l’a jamais quittée), Dubourdieu m’apporta au parloir un livre qui l’avait bouleversé, les _Visions et instructions_ d’Angèle de Foligno. Je l’ouvris; ce fut un trait de foudre dans la sécheresse où je végétais. J’entrevis brusquement l’Amour divin; il me transverbéra. Les dégoûts, le _quant à soi_, la solitude du cœur, le brisement de la volonté, est-ce que cela comptait? Du coup, je me précipitai dans toutes les rigueurs; on dut modérer mon zèle. Je passai même pour singulier; et je l’étais. Ai-je cessé de l’être?

Mme Élise coupa encore d’un léger rire cet aveu. Jérôme paraissait préoccupé, presque ennuyé. Les confidences imprévues de l’oncle dérangeaient son illusion amoureuse. Plus vaguement il l’écouta poursuivre:

--Je fis pénitence de mes fragilités, des grandes et des petites; et, dans une intention naïve, cherchant quelle volupté illicite je pourrais à jamais sacrifier, je brisai ma bonne pipe, non sans l’avoir fumée une dernière fois... Peu à peu, je m’intéressai aux études; je me fis des amitiés dans mon sévère milieu. Bref, au bout de l’année, le poulain sauvage était à peu près soumis.

--Ce qui ne vous a pas empêché, remarqua Mme Élise, de partir ensuite pour les missions, afin, disiez-vous à votre frère, d’échapper aux disciplines du diocèse, _au moule_...

--Taisez-vous, femme terrible. J’étais prédestiné à baptiser des Chinois, voilà le motif. Privilège que j’ai durement payé, et je le paie encore. Si c’était à recommencer, je me ferais missionnaire... en France. Je frémis de penser au paganisme de nos campagnes, à la déchéance des masses, et de ne plus rien pouvoir, sinon prier. Le chanoine Lordereau me contait, l’autre jour, cette petite aventure qui lui arriva, en l’an de grâce 1900, aux environs d’Auxerre. Il traversait, le soir d’un beau jour d’été, un hameau perdu. Les gens étaient assis devant leurs maisons, quelques enfants jouaient dans la rue. A l’aspect d’une soutane, il y eut une soudaine panique, comme en face d’un jeteur de sorts. Les gens couraient à leur porte, en touchaient la serrure ou les gonds et rentraient, en se bousculant, dans leur logis. Plus personne; le prêtre pouvait croire que la peste passait avec lui. Seule une vieille intrépide resta dehors, et, toute souriante, osa l’interroger:

--N’êtes-vous point Monsieur Pénard?

Or, il sut que l’abbé Pénard était venu dans ce hameau, dix-huit ans auparavant. Depuis dix-huit ans, dans ce coin d’ancienne France, pas un baptême, pas un mariage béni, pas un mourant réconcilié. Aujourd’hui, le hameau lui-même est mort. Les vieux sont en terre, les jeunes sont partis. Des toits ruinés, le vent, la pluie, les araignées restent les seuls maîtres. Tels seront, avant un demi-siècle, des milliers de villages. Plus de prêtres; donc, plus de famille, plus d’enfants, la mort partout.

--C’est affreux, conclut Jérôme qui se leva pour interrompre le sinistre prophète. Mais, si l’on veut des prêtres, il faut d’abord des enfants...

Le Père fut tenté de lui répondre avec bonhomie:

--Alors, marie-toi bien vite et prépare-nous des prêtres.

Une soudaine violence l’emporta; il se redressa, fronçant les sourcils, et son regard fulgurant parut s’enfoncer au loin, dans un avenir de ténèbres:

--Si l’on attend les prêtres qui ne sont pas encore au monde, dit-il d’un ton obscurément ironique, ce sera trop tard.

Jérôme, sans répliquer, se dirigea vers le vestibule. La conversation, derrière lui, était tombée. Le Père faisait peser sur tous comme l’attente d’un perpétuel orage grondant sur l’horizon.

Mais la voix limpide d’Antoinette rompit le silence oppressé:

--Ce matin, j’ai reçu, informait-elle Mme Élise, une lettre de la vieille Hortense, la gardienne de notre logis. «Elle se languit de nous _espérer_.» Il faudra bien, chère Madame, que nous songions, au départ...

Impétueuse, Mme Élise coupa court à ce préambule:

--Je vous défends, Toinon, d’y songer. Vous quitterez Garches, après les examens de Jérôme, en même temps que nous.

Elle mit dans sa décision tant de grâce affectueuse qu’Agnès et Antoinette lui sautèrent au cou, l’étreignirent filialement.

Du grand salon, Jérôme, caché par le store d’une fenêtre, observait Agnès, tandis que sa sœur prononçait le mot: départ. Un rapide battement de cils, une moue contrariée marquèrent son appréhension. Mais la réponse de Mme Élise la saisit d’un tel transport qu’elle ne chercha point à le voiler.

Donc, elle était heureuse; et pourquoi, si elle n’avait pas _aimé_? Une certitude ineffable, suave et poignante, emplit Jérôme jusqu’aux moelles. Il contempla celle qu’il avait élue; assuré de son cœur, pour la première fois il osa penser: «Son âme et son corps, tout ce qui est, en elle, beau et désirable, tout peut être à moi. Elle sera mienne, comme je serai _sien_.» Une phrase à dire, et son bonheur se décidait! Dans un moment, quand sa mère rentrerait, il lui ferait confidence de son inclination; sans nul doute elle l’approuverait.

Il ressortit au milieu du vestibule. Une tenture à larges plis en assombrissait le fond. Brusquement, il crut voir quelqu’un traverser, une forme confuse qui, de biais, ressemblait à Montcalm, massif et grave, la tête penchée sous son casque, tel qu’au dernier soir, où ils marchaient, l’un devant l’autre, le long du boyau fangeux.

Le fantôme s’effaça, se fondit dans les plis de la tenture. Jérôme frissonna, puis haussa les épaules: Hallucination! De quel droit les morts viendraient-ils inquiéter les vivants?

Néanmoins, au lieu d’entretenir sa mère, il s’en alla, prenant comme prétexte un rendez-vous à Paris avec des camarades; jusqu’au soir, il s’étourdit d’une gaîté vaine. Mais il ne put oublier l’apparition.

VI

Vendéen, Jérôme avait été nourri, aux veillées, d’histoires de chèvres fantastiques, de sorciers changés en chats ou en loups-garous; il avait cru aux revenants. Il avait éprouvé l’angoisse et l’attrait de frôler le monde des Esprits. Une certaine nuit de Noël, il accompagnait dans les bois le garde du domaine; la lune était haute; les bouleaux craquaient sous le gel; au centre d’une clairière une nappe de givre couvrait des touffes serrées d’ajoncs; là, il avait _vu_, autour d’une longue table, des hommes blancs assis.

Mais, le fantôme de Montcalm, il ne voulait pas y croire. Il essayait une explication: au moment où la présence d’Agnès visait à l’absorber tout entier, l’image du mort, chassée des profondeurs de son être, s’était animée en une silhouette fictive, dans la pénombre du vestibule. Seulement il comprenait bien qu’il se payait de mots, qu’un mystère ne peut s’élucider par un autre mystère. Illusoire ou non, la vision signifiait la persistance intime du duel qui l’avait déjà déchiré: la promesse donnée à Montcalm l’emporterait-elle sur l’amour qui la niait? Avant peu il prendrait parti. Il l’eût fait aussitôt, et contre Montcalm, si Montcalm n’avait semblé intervenir. Il resta en suspens, jusqu’à ce que son trouble fût apaisé. Mais, toutes les fois qu’il traversait le vestibule, la forme de l’homme en marche hantait son souvenir, plus flottante et disparue avant d’atteindre les plis sombres de la tenture. C’était assez pour figer sur ses lèvres les paroles qui auraient asservi sa destinée.

Cependant ses cours avaient repris; le travail, le flot des impressions quotidiennes, et surtout le contact enivrant d’Agnès dissipèrent l’hallucination.

Comment n’eût-il pas écouté l’appel de la joie? D’Agnès à lui, chaque jour, il découvrait des consonances nouvelles. Il faisait le tour de ses perfections; de peur d’en être idolâtre, il y ajoutait les nuances de quelques légers défauts. Son nonchaloir même devenait un charme, le charme d’une vie latente qu’elle ne livrait qu’à demi. Sa pensée, pour arriver jusqu’à l’air où elle vibrait, paraissait franchir des limbes incertains.

«Je ne puis jamais exprimer ce que je sens; et à quoi bon? Qui me comprendrait?»

Il lui parlait d’elle-même; il excusait ses mollesses de rêverie, son goût un peu maladif du crépuscule, de l’automne, «des choses qui finissent et qu’on laisse doucement mourir.»

Cette révélation d’un cœur féminin le ravissait; il aurait voulu y répondre en ouvrant tout à fait le sien. S’il la quittait, il croyait n’avoir rien su lui dire. Mais, toujours, un je ne sais quoi l’arrêtait devant les confidences décisives.

Au reste, avaient-ils besoin de parler? «L’amour dit peu de chose», observe un grand mystique[2]. La contempler lui suffisait. Elle avait entrepris, pour l’offrir à Mme Élise, de broder un napperon. Quand elle se penchait sur son ouvrage, il n’apercevait plus que son front resserré sous ses bandeaux, avec une petite veine bleuâtre au milieu, les deux creux d’ombre au-dessous des sourcils, la ligne mince et nacrée du nez, les fronçures menues des lèvres, et les doigts en mouvement qui tiraient ou poussaient l’aiguille brillante. Elle s’appliquait. Elle prenait alors, sans la chercher, une pose de graveleuse victime; Antoinette prétendait reconnaître en elle «la fille de Jephté». Puis, tout d’un coup, elle redressait la tête; si elle souriait, il eût volontiers songé comme Dante en face de Béatrice: «Son visage, quand elle sourit, ne se peut définir ni fixer dans la mémoire.» Et la tendresse voilée de son regard l’ensorcelait.

[2] Saint Paul et la Croix.

Un fichu de soie noire, négligemment jeté autour de son cou, relevait la finesse diaphane de sa peau. Quelquefois Jérôme s’oubliait à rêver sur ces blancheurs entrevues. L’appétit d’un baiser ne l’agitait pas encore. Toucher la main d’Agnès, en la revoyant, en se séparant d’elle, cette volupté discrète comblait ses désirs.

Guérie de son entorse, elle s’était réinstallée dans sa chambre. Celle de Jérôme se trouvait juste au-dessous. Malgré l’épaisseur du tapis il l’entendait circuler, ouvrir son armoire, s’approcher de la fenêtre. Il communiquait avec sa solitude. La nuit, dans le silence attentif, il croyait, par instants, percevoir sa respiration.

En elle il aimait tout avec une ferveur éblouie. L’aurore lui semblait plus vermeille; les vibrations des cloches s’épandaient plus célestes. Les arbres l’accueillaient d’un air fraternel. Les œillets du jardin avaient changé d’odeur. Il trouvait Antoinette plus adorable, parce qu’elle était la sœur d’Agnès. Il embrassait plus amicalement sa mère. Il priait mieux. L’attente prestigieuse colorait même la préparation de l’aride examen.

Chaque soir, il se disait: «A mon réveil, elle sera là. Demain, si je veux, elle voudra.» Malgré tout, il ne se pressait pas de risquer les trois mots fatidiques. D’autre part, elle se délectait si doucement d’être aimée qu’elle ne brusquait point la conclusion. Elle demeurait inquiète de pénétrer pourquoi il avait eu _peur de lui-même_. Mais, lorsqu’elle rôdait autour de ce point obscur, il prenait une mine grave; elle sentait qu’en insistant elle l’eût froissé.

Ce fut Mme Élise qui décida un premier éclaircissement. Sur les dispositions d’Agnès elle n’avait plus d’incertitude. Celles de Jérôme restaient moins nettes. Elle le surprenait, vis-à-vis d’Agnès, perdu d’extase; bien des signes le dénonçaient amoureux. Il parlait néanmoins de la jeune fille sur un ton désinvolte, comme d’une amie de passage. Pourquoi cette affectation?

Vers la fin d’une journée chaude, au milieu de mai, elle rentrait de Paris; Jérôme, à son insu, avait voyagé dans le même train; ils remontèrent ensemble; sur la route où ils cheminaient seuls, elle lui dit de la façon la plus simple:

--Agnès est très gentille. C’est dommage qu’on en ait fait _une princesse lointaine_. Antoinette la dispense de tout effort. Elle ne sait rien du ménage; elle ne saurait pas commander. Si Antoinette disparaissait, elle serait en ce monde comme une naufragée sur une barque sans gouvernail et sans rames.

Elle se marierait, protesta Jérôme, visiblement contrarié. Son mari la formerait; elle est assez fine...

--Quel mari? En serait-il capable? A qui penses-tu pour elle?

--A moi-même. Vous l’avez, j’en suis sûr, deviné. Et vous l’avez bien voulu.

Tendrement, il insinua sa main sous le bras de sa mère. Il allait justifier son choix; Mme Élise, sans lui laisser le temps de poursuivre, s’enquit d’une voix impatiente:

--Connaît-elle déjà tes sentiments?

--Elle s’en doute. Ma bouche s’est tue; mes yeux ont parlé.

--Eh bien! je te demande une semaine encore ou deux de silence. Après, nous verrons... Mais pourquoi ne m’as-tu pas dit spontanément qu’elle te plaisait? Il est donc trop vrai qu’une mère n’a plus le cœur de son fils, dès qu’une autre le prend?

Mme Élise se tenait au-dessus de la jalousie mesquine qui arme de griffes certaines mères contre leur bru possible. Même, pour sonder Jérôme, obtenir de lui une déclaration, elle avait exagéré ses critiques. Un mois avant, les eût-elle énoncées? Avec son besoin de voir tout en beau, elle avait d’abord subi l’attrait d’Agnès; depuis qu’elle présumait l’avenir de Jérôme mêlé au sien, elle la considérait d’un œil plus dégagé. Une sorte de brouillard lui avait caché ce que pensait Jérôme; de ce malaise Agnès portait le reproche. Dans l’amertume de ses dernières paroles Jérôme discerna une curiosité non satisfaite; mais il ne voulait pas exposer tout son secret.

--Oh! ma pauvre maman, dit-il en se pressant contre elle et lui frôlant d’un baiser la joue, que vous êtes injuste! Je ne vous ai jamais tant aimée!

Agnès les vit rentrer tous deux, d’un pas beaucoup plus lent que d’ordinaire; elle soupçonna qu’en chemin s’étaient échangées des choses importantes. Mme Élise s’efforça de reprendre sa figure habituelle; une réserve, une préoccupation perçaient au travers de son amabilité; Jérôme s’observait davantage, maintenant que sa mère savait.

Agnès ressentit dans son amour une soudaine insécurité; ses espérances lui parurent fragiles comme ces châteaux de sable qu’Antoinette enfant bâtissait avec elle sur la petite plage du Veillons; et un coup de vent les renversait. Quel gage d’attachement tenait-elle de Jérôme? Pourquoi l’obstination de ses réticences? Elle défaillit devant l’hypothèse qu’elle se leurrait peut-être, comme une âme croyante qui se demanderait brusquement: «Le Dieu que j’invoque m’entend-il?»

Cette angoisse la brisa si fort qu’elle ne put, de tout le dîner, articuler une parole. Aussitôt après elle se retira, mettant sa tristesse sur le compte d’une migraine abominable. Antoinette, un moment plus tard, monta dans sa chambre.

La lune presque pleine en éclairait à demi l’obscurité. Agnès, étendue sur son lit, dans sa chemise flottante, les mains croisées sous sa nuque, avait l’air d’une statue pâle couvrant le marbre d’un tombeau. Elle regardait le globe ardent de la lune s’élever juste en face de sa fenêtre ouverte, s’approcher comme s’il voulait entrer. Elle ne tourna point la tête vers sa sœur; Antoinette se pencha sur elle, et la baisant au front, murmura:

--Tu souffres bien, ma chérie?

--Oui, laisse-moi. J’ai besoin d’être seule, de dormir...

--Va, reprit Antoinette, je te comprends trop. Tu te ronges d’idées funestes. Tu as peur d’être heureuse, quand le bonheur vient à ta porte...

Agnès s’était redressée; accoudée sur son traversin, elle dévisagea sa sœur anxieusement:

--Que sais-tu? On t’a dit quelque chose?

--Non, rien du tout. Mais...

--Alors, tais-toi, et oublie-moi dans mon néant. Si tu as vu le bonheur à ma porte, avertis-le qu’il se presse d’entrer. Je suis lasse de l’attendre.

--Oh! reprit Antoinette, malgré ton silence, je sais depuis longtemps que tu aimes Jérôme, et je suis sûre aussi qu’il t’aime. Sois donc patiente. Il n’y a qu’un amour où le Bien-Aimé ne tarde jamais, et encore?...

Agnès chiffonnait la dentelle de son oreiller; comme agacée de cette clairvoyance, elle interrompit:

--Tu vois avec la candeur de tes illusions ses sentiments. _S’il_ m’aimait en vérité, il me le dirait; ce serait plus fort que lui. Ou bien, c’est qu’un obstacle, un grave obstacle l’enchaîne. S’est-il engagé ailleurs? Sa mère s’oppose-t-elle?

--Je ne le crois pas. Elle a pour toi une vraie tendresse.

--Dis qu’elle l’a eue. J’ai été avec elle trop insouciante, trop franche. Je me suis trop montrée telle que je suis. T’en souviens-tu? Vers la fin du carême, comme on parlait de confession, je lui ai fait étourdiment cet aveu: «Se confesser, quelle pénitence! Se mettre à genoux sur du bois dur, sous le rideau, dans un coin noir où l’on étouffe, devant un prêtre qu’on ne voit pas, répéter, entendre des ritournelles qui ne varient guère, et sortir absoute avec la certitude qu’on refera les mêmes péchés, est-ce la peine?» J’ai senti, au sérieux de sa réponse, que mon état d’esprit l’inquiétait. Je l’amuse, elle m’aime un peu. Mais elle ne met en moi qu’une moitié de confiance. Elle a raison peut-être; je ne suis propre à rien qu’à réunir en un seul cœur les misères de beaucoup...

Elle s’abandonna, dans un sanglot, entre les bras d’Antoinette. Celle-ci, de son mieux, la réconforta; elle tenterait d’amener Jérôme à définir ses intentions.

--Jusque-là, jette-toi en Dieu; sois humble. Et ne te laisse plus tomber, comme ce soir, à la façon d’une mouche morte. Jérôme aime la force; sa mère est une femme forte. Sois comme elle.

--J’essaierai, dit Agnès qui l’embrassa tout d’un coup avec une violence farouche. Va te coucher, ma bonne Toinon, et dors en paix.