Le sergent Renaud: Aventures parisiennes
Chapter 9
--Maman Renaud, je l'ai revu! Il doit habiter notre quartier; il passait devant notre porte, il m'a saluée.
Maman Renaud fronça les sourcils.
--Prends garde, petite!
--Et à quoi?
--Mais c'est très imprudent de se laisser ainsi saluer quand tu es toute seule!
--Je ne pouvais pourtant pas l'empêcher de me saluer!
--J'espère que tu es passée sans rien dire?
--Oh! non, fit Marie en secouant sa jolie tête, je lui ai rendu son salut bien gentiment... J'étais si contente!
Maman Renaud jugea qu'il ne fallait pas détruire trop brusquement les illusions de son enfant; mais elle se défiait. Ce ne fut que très doucement qu'elle essaya de prouver à Marie que les hommes sont faux, trompeurs, qu'on ne doit les écouter qu'avec une extrême prudence.
Marie souriait; elle avait une confiance inaltérable.
--Tous les autres, oui, maman Renaud, tant que tu voudras, mais pas lui! On voit bien sur son visage quand un homme ment. Lui est incapable de mentir!
Elle avait, par-dessus tout, l'horreur du mensonge.
La semaine s'écoula en discussions infinies entre la grand'mère et la petite fille.
--Vraiment, grand'mère, disait Marie toute peinée, qu'as-tu donc contre lui? Toi, si bonne toujours, comment deviens-tu méchante quand il s'agit de lui?
Quinze jours après, un dimanche, les deux femmes étaient descendues pour se promener dans le jardin de la place Royale où jouait une musique militaire. C'était leur plus grande distraction, l'été. La musique faisait éprouver à Marie des sensations si douces, la plongeait dans des rêveries si heureuses, qu'elle attendait avec une légère impatience le dimanche et le jeudi. Le jeudi, c'était de sa fenêtre qu'elle écoutait; mais, le dimanche, elle jouissait plus vivement en se promenant dans les allées du jardin; et elle trouvait superbe cette pauvre végétation enserrée dans des grilles, étouffée par les hautes façades des maisons qui l'entourent.
Comme elles suivaient une allée un peu longue, étroite, elles aperçurent à une certaine distance un jeune homme qui les salua aussitôt.
--C'est lui, maman Renaud. Vois comme il a l'air timide et respectueux!
Il tremblait, en effet. Depuis deux dimanches, il venait là; et il avait fixé à aujourd'hui ce grand coup d'audace: lier sérieusement connaissance avec elles. Et il tremblait comme un enfant.
Il les aborda cependant:
--Permettez-moi, madame, de prendre de vos nouvelles.
Il semblait ne pas faire attention à Marie, et s'occuper seulement de la grand'mère. Sans en demander la permission, il se mit à marcher auprès d'elles et s'excusa bien gentiment de son audace. Ce fut alors qu'il raconta la petite histoire qu'il avait préparée: sa vie creuse, abandonnée, dans le quartier Latin, son ennui profond de ne pas connaître à Paris de famille au sein de laquelle il pût se reposer, la hâte qu'il avait maintenant de terminer ses études pour retourner en province. Et, en disant tout cela, il avait l'air de consulter la grand'mère, comme si elle seule, dans sa vieille expérience, eût pu le comprendre. «Il est réellement fort bien élevé, songeait-elle; et, s'il commence par me faire ainsi la cour, c'est qu'il a des intentions sérieuses, honnêtes.» Cependant, elle ne put s'empêcher de lui faire encore remarquer qu'il semblait un peu plus âgé que ne le sont d'habitude les étudiants. Et il lui expliqua que, les premières années de son séjour à Paris, il avait fait comme bien des jeunes gens, qu'il s'était amusé au lieu de travailler. Puis, son examen de licence passé, il n'avait pas eu le courage d'aller s'enterrer en province, et il avait commencé son doctorat. Mais, en vieillissant, il s'ennuyait dans ce quartier Latin! Il désertait ses cafés, ses fêtes trop tapageuses, et il regrettait de ne s'être pas créé à Paris des relations de famille... Son isolement lui pesait!
Marie écoutait toutes ses paroles avec ravissement. Il était bien tel qu'elle le rêvait, simple, bon, aimant. Puis il parlèrent de ce bal où ils s'étaient vus pour la première fois. Et Jean les reconduisit jusqu'à leur porte, en demandant la permission de leur faire de temps en temps une courte visite. Maman Renaud, voyant le désir dans les yeux de sa fille, n'osa pas refuser. Et quand elles furent remontées dans leur petit logement, Marie se jeta dans les bras de sa grand'mère, pleurant et riant.
--Seras-tu encore défiante, maman Renaud? Un si bon et si charmant jeune homme!
Maman Renaud n'avait plus la force d'être défiante: elle était conquise, elle aussi, charmée, séduite par la grâce et l'élégance souveraines de Jean de Villepreux. Elle cherchait dans ses souvenirs et ne trouvait que son fils à qui elle pût le comparer. Mais elle crut devoir encore prononcer quelques paroles de sagesse, recommander la prudence à sa petite-fille. Marie souriait: elle aimait Jean Berthier et savait déjà, sûrement, que Jean Berthier l'aimait. Et elle lui était bien reconnaissante de s'être montré si aimable pour sa grand'mère.
Dès lors, elle l'attendit chaque jour.
--Nous ne savons pas quel jour il viendra, grand'mère; il faut qu'il trouve tout bien propre chez nous, bien joli!
Elle surveillait plus spécialement le ménage; elle donnait un air de fête à leur atelier. C'est là qu'il la verrait; elle voulait être coquette dans son travail. Elle mettait, tous les jours, des fleurs nouvelles sur la table.
Il vint trois jours après. Et ce fut une entrevue charmante. Le travail étant pressé, elle ne quitta pas sa table. Il s'assit entre les deux femmes, émerveillé par leur adresse, par le goût qu'elles apportaient dans les moindres choses. Il osait à peine parler. Marie faisait un petit bonnet de valenciennes; quand elle l'eut terminé, elle le plaça sur son petit poing fermé et le lui montra.
--Comment le trouvez-vous?
Il aurait voulu baiser ce petit poing. Elle dit:
--C'est pour des gens très riches, et qui demandent tout ce qu'il y a de plus beau. C'est bon de pouvoir gâter ainsi ses enfants... Mais on ne les aime pas mieux pour cela!
Il revint souvent, les trouvant toujours à la besogne, séduit par la paix si calme de ce petit logement, éprouvant des émotions si neuves, si différentes de celles qu'il avait connues jusqu'alors, qu'il s'en allait tout bouleversé! La scène du portrait le rendit définitivement l'ami de la grand'mère. Toute défiance avait disparu chez elle. Cependant, un soir où Marie était allée chez Mme Welher, maman Renaud reçut Jean Berthier avec plus de gravité que de coutume; et, sans hésitation, elle lui dit que ses visites ne pourraient être admises plus longtemps s'il ne leur donnait un motif honorable. Lui non plus n'hésita pas.
--Je vais demander tout à l'heure à votre petite-fille si elle veut bien de moi pour mari...
--Non, non, répondit sagement la grand'mère, réfléchissez encore, écrivez à votre mère; et, dans huit jours, si votre cœur n'a pas changé, vous nous engagerez votre parole.
Et elle le renvoya impitoyablement. Huit jours après, il revenait plus épris que jamais, annonçait formellement son intention d'épouser Marie. Et maman Renaud, définitivement vaincue, disait à son enfant:
--Embrasse ton fiancé!
Ah! ce premier baiser, quel bonheur il donna à ces deux êtres! Une félicité sans mélange les unissait pour jamais. Le bonheur de Jean de Villepreux fut si intense qu'il éprouva pour la première fois la crainte de le perdre; dès ce moment, il songea à la possibilité de sa mort, à la nécessité de faire son testament, Marie était anéantie par le bonheur; il lui semblait qu'elle n'était plus la même femme. Elle aurait voulu rester ainsi éternellement, dans les bras de son fiancé. Ce baiser si chaste, si pur, l'avait transportée dans un monde divin. Maman Renaud souriait, tout épanouie. Elle retrouvait un fils.
Ils menèrent alors, tous les trois, la vie la plus adorable. Seul, Jean avait des instants de tristesse à la pensée qu'il trompait celles qu'il considérait franchement comme sa future famille; mais il écartait vite ses remords: quel triomphe pour lui quand il leur dirait la vérité! Il était aimé sans que sa richesse, sans que son nom eussent été connus, et aimé par une jeune fille qu'il se plaisait à comparer à sa mère,--cette mère dont Marie parlait sans cesse.
--M'aimera-t-elle, Jean? Moi, je lui réserve une si belle place, dans mon cœur!... Tu ne seras pas jalouse, maman Renaud?
Maman Renaud travaillait double, pour laisser à son enfant le temps de rêver lorsque Jean était parti, de causer longuement avec lui lorsqu'il passait la soirée chez elles. Et cela arrivait bien souvent, plusieurs fois par semaine. Il venait en vrai fiancé, mais sans que rien pût trahir sa personnalité. Il avait offert à Marie une simple bague, une petite perle entourée de modestes roses.
--Une folie! avait déclaré la grand'mère.
Et Marie était enchantée. Et lui souriait de la voir si contente, pour un si petit cadeau; plus tard, elle aurait tous les bijoux de la famille de Villepreux! Il s'amusait à lui donner des fleurs les plus rares, les plus fines mais en prétendant qu'il les avait achetées à des marchandes des rues. Un jour, il lui porta des orchidées d'une délicatesse extrême, de longues fleurs sur des tiges frêles, nuancées des couleurs les plus intenses.
--Mais où donc pouvez-vous trouver de si jolies fleurs? demanda la grand'mère qui n'avait jamais rien vu de pareil.
Cette fois il répondit que c'était aux Halles, et il avoua, d'un air bon enfant, qu'il avait réellement fait une petite folie. Marie le remercia d'un regard. Cela ne la surprenait point qu'il trouvât pour elle de si jolies choses.
Elle l'aimait tant!
Elle l'aimait trop!
Elle ignorait le mal et ne s'imaginait surtout pas que le mal pût venir de l'homme qu'elle adorait.
Un soir, il fallait livrer une commande très pressée à Mme Welher: Jean était venu trop souvent pendant la semaine, on avait trop bavardé, et Marie n'avait pas terminé sa besogne pour la porter rue de Cléry à l'heure habituelle.
C'était un samedi. Jean avait dit qu'il viendrait. Et Marie travaillait fiévreusement, achevant à la hâte un dernier bonnet.
--C'est fait, dit-elle, vers huit heures. Vite, maman Renaud, vite, ma boîte! Je vais courir, je serai de retour à neuf heures.
Mais la grand'mère comprit la peine qu'avait son enfant de s'éloigner au moment où le fiancé allait venir.
--Reste, petite, j'irai livrer...
Marie lui sauta au cou:
--Oh! maman Renaud! Comme tu es gentille!
Et, sa grand'mère partie, elle se mit à ranger son atelier, pour faire un salon à son fiancé.
Jean arriva presque aussitôt, portant ce jour-là un simple bouquet de violettes de Parme.
--Marie!
--Mon bien-aimé!
Ils ne prononcèrent pas d'autres paroles. Ils étaient déjà dans les bras l'un de l'autre, s'étreignant avec une passion folle.
Jean de Villepreux ne sut pas résister à son amour. Et Marie céda, inconsciente, surprise par le bonheur nouveau qui les unissait. Il lui sembla qu'elle se fondait en lui.
Quand la pauvre grand'mère rentra enfin, bien fatiguée de sa longue course à la rue de Cléry, le malheur était irréparable...
Pauvre maman Renaud! A peine si elle remarqua que, durant cette soirée, Jean redoublait de soins pour Marie!
--J'ai bien fait, se disait-elle, de leur laisser une soirée de liberté. Une grand'mère comme moi, ce n'est pas bien gênant; mais les amoureux aiment tant à être seuls!
Depuis, sans jamais les quitter complètement de nouveau, elle leur fournit plusieurs fois l'occasion de parler en tête à tête.
Marie n'adressa jamais à son fiancé le moindre reproche. Elle lui jetait seulement des regards timides, attendris, des regards qui disaient:
«Je suis toute à toi!»
Maintenant, d'ailleurs, Jean parlait de fixer la date de leur mariage: il irait, disait-il, passer quelques semaines dans son pays, afin de régler certaines affaires et s'entendre définitivement avec sa mère. Et lorsqu'il descendait le grand escalier de la maison de la place des Vosges, il souriait tout doucement: Marie avait une sorte de respect pour cette vieille maison, habitée jadis par des gens si illustres, pour ce large escalier et sa rampe superbe.
Comme il serait fier et heureux, lorsqu'il aurait obtenu le consentement de sa mère, de revenir, précédé par de Brettecourt! Il avait rêvé un coup de théâtre; il chargerait Henri de se présenter en son mon et de dire gravement à maman Renaud:
--Madame, je suis le comte de Brettecourt et je viens, au nom de mon ami, Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, vous demander la main de Mlle Marie...
Quelle surprise alors! Il devinait l'effarement de maman Renaud, le radieux éblouissement de Marie.
Et il la conduirait triomphalement dans son bel hôtel de la rue Saint-Dominique; et elle gravirait à son bras un escalier encore plus majestueux que celui de la place des Vosges...
Cependant, Marie commençait à s'assombrir; ses regards d'amour renfermaient une supplication de plus en plus tendre. Et, un soir, à voix basse, d'une voix tremblante, plaintive, elle dit à son fiancé!
--Jean, j'ai besoin de vous parler en secret.
Il s'attendait à cette demande.
--Demain, dans ma chambre d'étudiant, répondit-il.
--J'y serai à six heures.
Le prétexte fut facile à trouver: un renseignement à prendre chez Mme Welher.
Et le lendemain, Marie arrivait, à six heures, boulevard Saint-Michel, où Jean avait loué sa chambre d'étudiant, une chambre habituellement bien froide, mais qu'il avait égayée ce jour-là par les plus belles fleurs qu'il avait pu trouver.
Elle n'eut pas besoin de parler. Elle éclata en sanglots dans les bras de son fiancé.
Et lui, se mettant à genoux, dit:
--Je devine, chérie! Mais ne crains rien, mon adorée!... Mais sèche bien vite tes larmes... Est-ce qu'aucune peine peut te venir de moi, ma femme?
Elle le remercia en l'étreignant follement; puis, au milieu de ses larmes, elle balbutia:
--Mais, votre mère?
--Ma mère ne pourra que t'aimer davantage quand elle saura qu'elle est grand'mère!
Le lendemain, Marie se consola de ne pas le voir, en refaisant le bouquet qu'il lui avait donné la veille. Mais, quand huit jours se furent écoulés sans qu'elle eût revu Jean Berthier, sans qu'elle eût reçu la moindre nouvelle de lui, elle commença à s'inquiéter... Un matin, n'y tenant plus, elle descendit tout à coup chez la concierge:
--Vous n'avez rien pour nous?
--Non, rien, mademoiselle.
Elle remonta lentement et parut devant sa grand'mère, le visage très brave; mais, dans l'escalier, elle s'était arrêtée pour pleurer un peu.
Ce n'était rien qu'un retard d'une semaine; et cependant... cependant...
--Rien? fit sa grand'mère, en lui voyant les mains vides. Comme tu as été longtemps! Je croyais que tu avais une lettre et que tu la lisais dans l'escalier...
--Il viendra sans doute ce soir, dit Marie assez ferme.
Et elle se remit à son travail.
Elle semblait tout absorbée dans la confection d'une bavette; et, si sa grand'mère lui adressait la parole, elle ne répondait que par des monosyllabes, évitant toute longue conversation.
--Enfin, qu'as-tu donc, petite?
Et maman Renaud se disposait à la plaisanter; Marie répondit, l'air un peu vexé:
--Ce nouveau point anglais que Mme Welher m'a montré est si difficile!
Elle ne voulait pas que rien vînt la distraire de son attention. Elle écoutait les moindres bruits... Un pas dans l'escalier la faisait tressaillir... Par moments, elle jetait un regard sur la place des Vosges, vers l'angle opposé à leur maison. Jean arrivait quelquefois de ce côté, et lui envoyait un salut.
Hélas! il n'arriverait plus ainsi.
A la fin de la soirée, maman Renaud expliqua à sa fille que les hommes sont souvent pris par des affaires subites qui les accaparent sans leur laisser une minute de liberté. Mais Marie ne voulait pas écouter ces consolations:
--Il aurait toujours pu m'écrire un mot! Qu'il soit pris tout le jour, je le comprends; mais, la nuit, il lui aurait été si facile de tracer deux lignes pour me dire qu'il ne m'oublie pas! Ah! s'il savait la peine qu'il me fait!
Elle ne s'endormit que très tard et eut un sommeil agité; elle rêvait sans cesse à lui. Tantôt elle se voyait à son bras, marchant en robe blanche à l'autel; tantôt il l'avait abandonnée...
La nuit suivante, elle rêva qu'elle le voyait tout pâle, comme mort.
Et les jours et les jours s'écoulaient.
Et Jean Berthier ne revenait pas.
Il ne devait jamais revenir...
Tous ces souvenirs s'étaient dressés, aux yeux de maman Renaud, tandis qu'elle contemplait le portrait de son fils.
Elle passa plus d'une heure ainsi.
Et, quand elle eut défilé tout le chapelet de ses joies et de ses peines, en proférant de temps en temps quelque parole de colère, elle jeta une dernière insulte à Jean Berthier.
--Lâche! Menteur!
Elle n'espérait plus. Sa pauvre petite-fille était bien abandonnée...
XI
RECHERCHES EN PARTIE DOUBLE
Malgré l'épouvantable catastrophe qui avait si soudainement frappé la famille de Villepreux, l'hôtel de la rue Saint-Dominique avait promptement perdu cette allure morne, navrée, de deuil irréparable, qu'il avait les premiers jours. Sans doute, le deuil était porté rigoureusement; sans doute, dans toute la vaste habitation, on n'aurait pas entendu un éclat de rire, une parole légère. Mais il n'y régnait pas ce silence désolé des maisons frappées par la mort. Tout le jour, c'était des chuchotements, des conversations à voix basse, fiévreusement animées, des mots que les domestiques avaient surpris en pénétrant au salon, ou lorsque le marquis Honoré de Villepreux reconduisait Florimont ou Brettecourt, des lambeaux de phrase entendus par la femme de chambre de la marquise tandis que la pauvre mère s'entretenait avec Juliette... Et tout cela était répété, commenté, avec de longs développements. Et la douleur s'effaçait presque, pour faire place à l'espoir qui couvait sourdement, cet espoir de retrouver l'enfant du maître si respectueusement aimé.
On guettait avec impatience la venue du notaire, de Brettecourt; on espérait qu'un jour ils arriveraient, le visage triomphant, _qu'ils auraient enfin trouvé_. On avait renoncé à rien lire sur le visage d'Honoré lorsque lui aussi revenait de ses recherches. Ce visage n'exprimait rien que le calme le plus glacial. Et comme, autour de lui; tous les visages étaient éclairés par l'espérance et que le sien était resté morne, froid, c'est lui qui semblait le plus profondément désolé de la mort, de son frère. Tout le monde s'y était laissé prendre, même Florimont et Brettecourt. Et ils se disaient qu'il jalousait son frère... mais qu'il l'aimait.
Il les avait forcés, d'ailleurs, dès leur première entrevue, à revenir sur l'opinion qu'ils s'étaient faite de lui. Il leur avait joué, avec une habileté consommée, la comédie de l'amour fraternel. Et c'est avec des sanglots qu'il avait répété et répété:
--L'enfant de mon frère sera mon enfant!...
Et Florimont et Brettecourt, surpris, très heureusement, n'avaient plus hésité à confier à Honoré tout ce qu'ils tenaient de Jean de Villepreux. Le traître prenait des notes. Et, quand ils eurent terminé, il les remercia et leur fixa un rendez-vous pour le lendemain.
--Demain, leur dit-il, nous diviserons nos recherches pour mieux aboutir.
Il passa toute la nuit à méditer. Guépin vint rôder dans sa chambre, s'attendant à quelque confidence; mais son maître le renvoya brusquement.
--Je n'ai pas oublié ce que je vous ai promis, lui dit-il; et dans quelques jours...
--Ce n'est pas un sentiment d'intérêt qui m'amenait chez monsieur le marquis; j'espérais seulement pouvoir donner à monsieur le marquis de nouvelles preuves de mon dévouement.
--Plus tard, Guépin, plus tard. J'aurai sans doute besoin de vous; mais le moment n'est pas venu.
Il sentait bien que, dans l'entreprise où il se lançait, il aurait besoin d'un auxiliaire subalterne; mais cette complicité lui répugnait, et il espérait bien la réduire au strict nécessaire.
Il passa la nuit à examiner point par point tout ce que lui avaient raconté Brettecourt et Florimont, se disant:
--Rien, dans tout cela, n'indique le quartier habité par la demoiselle... Rien... Moi seul le sais...
Et il formait lentement son plan, avec le plus tranquille cynisme.
--Je les lancerai dans tout Paris, excepté dans le Marais: ils perdront leur temps et ne trouveront naturellement rien. Cela occupera le congé de M. de Brettecourt, les loisirs que le notariat laisse à M. Florimont, et les fera beaucoup marcher, chose excellente au point de vue hygiénique.--Moi, je saurai avant longtemps le nom de la jeune fille; Guépin me découvrira alors très facilement son adresse. Et je me charge du reste... Ma mère aura la fièvre jusqu'à l'époque présumée de la naissance de son petit-fils; et, comme j'aurai soin que ce petit-fils vienne au monde tout autre part qu'à Paris, on ne trouvera rien de plus dans six mois que maintenant. Il y aura des crises de larmes, on s'attendrira beaucoup... Je pleurerai moi aussi... Juliette est très sensible aux crises de larmes... Parbleu, je suis bien maître de l'avenir!
Le lendemain, lorsque Florimont et Brettecourt se présentèrent chez lui, ils le trouvèrent fiévreusement penché sur un plan de Paris.
--Messieurs, leur dit-il, après les premières salutations, j'étais en train de préparer la besogne pour chacun de nous. Je me serais chargé de tout avec bonheur; mais... puisque vous voulez votre part dans nos recherches?...
--Certes! interrompit Brettecourt.
--Eh bien, reprit Honoré, nous ne savons qu'une chose sur cette jeune fille: c'est qu'elle vit avec sa grand'mère...
--Et qu'elle est ouvrière en lingerie...
--Parfaitement. Mais... auriez-vous, l'un ou l'autre, le moindre renseignement sur le quartier qu'elle habite?
--Aucun, hélas! dirent les deux hommes.
--Il faut donc que nous la retrouvions munis de ces deux seuls renseignements. C'est peu; mais, avec du courage, nous réussirons...
--Surtout avec de la patience, dit Florimont.
--En effet, car il nous faudra visiter les quartiers, rue par rue, maison par maison.
--Je me suis présenté ce matin chez le ministre de la Guerre, dit Brettecourt; je lui ai exposé l'affreuse situation dans laquelle je me trouvais, ma volonté de réparer dans toute la mesure du possible le malheur que j'ai causé: il prolongera mon congé, sous prétexte de convalescence, aussi longtemps que je le désirerai.
--Merci, Brettecourt! fit Honoré avec un geste de reconnaissance. Mais vous, Florimont, pourrez-vous, au milieu de tous vos travaux, vous occuper de...?
--Monsieur le marquis, je vous donnerai la moitié de mon temps.
--Merci, merci!--Nous devons procéder méthodiquement alors, et nous partager Paris par arrondissements...
Vous, Florimont, qui aurez le moins de temps libre, vous ferez les arrondissements qui vous entourent: le Ve, le VIe et le VIIe.
--Soit! dit le notaire.
--Moi, reprit Honoré, forcé de m'occuper beaucoup de ma mère, j'aurai plus de temps que vous, mais moins que Brettecourt; je me chargerai des arrondissements compris entre la Seine et les grands boulevards.
Il les montrait du doigt sur le plan de Paris:
--Du Ier au IVe, du VIIIe au XIe.
---Et à moi tout le reste? s'écria avec élan Brettecourt.
--Oui, à vous la plus lourde tâche!
--Merci! s'écria simplement Brettecourt. J'espère l'accomplir plus vite encore que vous n'aurez rempli la vôtre.
Les deux hommes se retirèrent et, le jour même, commencèrent leurs recherches. Quant à Honoré, il commença les siennes, mais d'une façon quelque peu différente.
* * * * *