Le sergent Renaud: Aventures parisiennes
Chapter 8
--Toi seul, mon fils, tu me l'as dit, toi seul as assisté aux derniers moments de ton frère?
--Oui, ma mère.
--Et... il n'a pas prononcé, dans cette minute suprême, une phrase... un mot?...
--Hélas! ma mère, ne vous souvenez-vous pas que je vous ai dit que mon frère était mort sans avoir pu reprendre connaissance?
--C'est que, c'est que... j'aurais voulu me rattacher encore à cet espoir!--Je n'en ai plus qu'un autre: ton frère ne t'avait-il pas confié le secret de son cœur?
Ici, Juliette de Persant leva un regard tout étonné sur la marquise.
--Patience, petite, dit celle-ci, tu vas me prouver tout à l'heure si tu aimais vraiment mon pauvre fils.
---Ma mère, dit alors Honoré: mon frère, me traitant un peu en cadet, ne me confiait guère ses secrets... J'avais seulement remarqué qu'il délaissait ses anciens plaisirs, qu'il devenait plus sérieux, plus grave; et j'en avais conclu qu'il se disposait à épouser bientôt l'exquise enfant que vous éleviez pour lui.
Juliette, attirée par la marquise, se laissa mignonnement aller contre elle.
--Ma pauvre chérie, dit gravement la marquise de Villepreux, mon fils n'aimait en toi qu'une sœur; ce n'est pas toi qu'il avait choisie pour sa femme. Et tu vas comprendre pourquoi, malgré sa mort, je t'arrache sans pitié cette illusion.
La marquise se redressa un peu; et, avec une sublime grandeur:
--Mes enfants,--car je vous considère tous les deux également comme mes enfants,--Dieu nous envoie dans notre malheur la plus douce, la plus exquise des consolations. Si notre bien-aimé Jean est mort, nous pouvons du moins reporter sur une autre tête l'immense affection que nous avions tous pour lui.
Elle s'arrêta un peu; puis, montrant à son fils Brettecourt et Florimont:
--Ces messieurs t'expliqueront les choses en détail, Honoré: je ne veux pas les répéter devant Juliette. Qu'il te suffise, en ce moment, de savoir une chose, c'est que mon fils Jean, marquis de Villepreux, aimait une femme, qu'il n'a pas eu le temps de l'épouser, mais que cette femme mettra bientôt au monde... un enfant!
Juliette se mit à trembler.
--Quelle peine je te fais, ma chérie! murmura la marquise.
La jeune fille cacha sa tête en sanglotant sur les genoux de sa tutrice.
C'était le sacrifice de son premier amour, tous ses rêves de jeunesse.
--Ma chérie, continuait la marquise, Jean prévoyait sa mort: il avait remis son testament entre les mains de M. Florimont.
Dans ce testament, il te priait de traiter cette femme comme si elle avait été légitimement sa femme; il te demandait son amitié pour son enfant... Refuserais-tu d'obéir à ses dernières volontés?...
--Moi, mère? s'écria la jeune fille avec un mouvement de noble enthousiasme. Non, mère, non! je ne faillirai pas à... à l'amitié! La pure amitié que j'avais vouée à Jean! Faites-moi connaître cette femme, et je l'aimerai!
Puis elle bégaya:
--Et son enfant... l'enfant de Jean... comment ne l'aimerais-je point?
--Bien, ma chère Juliette, bien! Je n'attendais pas moins de toi!
La marquise l'embrassait avec une folle tendresse.
--Brave cœur! murmura Brettecourt.
--Et... toi, mon fils? interrogea la marquise, que le silence d'Honoré inquiétait.
C'est qu'Honoré préparait sa réponse.
--Ma mère, dit-il, je vous avoue que je ne puis être que blessé d'avoir été mis ainsi presque en dehors du cœur de mon frère! Mon frère ne rendait donc pas justice à mon cœur?... Il aurait eu en moi un confident si naturel... et si indulgent à ses projets! Mais j'aurais déjà agi!... J'aurais pu, dès le lendemain de sa mort, devancer vos désirs, consoler cette femme... dont je viens seulement d'apprendre l'existence; et je suis tout surpris de ce que M. de Brettecourt ait cru devoir faire ses confidences à ma mère d'abord, au lieu de me les faire à moi, qui suis devenu le chef de notre famille...
--J'espérais surtout dans l'indulgence de votre mère! balbutia Brettecourt, un peu interloqué.
--Vous auriez dû surtout espérer en mon honneur, mon cher comte! Vous me connaissez assez pour savoir à quel point le sang des Villepreux m'est sacré... Et, tout particulièrement le sang de mon frère bien-aimé! Quoique Jean m'ait toujours traité un peu dédaigneusement, j'honorerai, je défendrai tout ce qui vient de lui, même d'une façon irrégulière.
Et, très solennellement, il ajouta:
--La femme qu'il a aimée sera une sœur pour moi; et quant à son enfant, si c'était un fils, la loi, mon cher Florimont, me permet, je crois, de lui donner mon nom?...
--Oui, monsieur le marquis.
--Quoi!... Tu ferais cela? s'écria la marquise, qui tremblait depuis que son fils avait pris la parole.
--Je ferai tout ce que m'ordonne mon devoir! Puis-je oublier que, sans le fils naturel de Jean de Villepreux, notre race se serait éteinte sous François Ier?... Qui sait si je me marierai, si j'aurai des fils?... Certes, oui, ma mère, l'enfant de mon frère sera le mien!
La marquise l'entoura de ses bras.
--Ah! Tu es bien le marquis de Villepreux! s'écria-t-elle avec transport.
--En auriez-vous jamais douté? répliqua-t-il avec une superbe hauteur.
--Je ne te connaissais pas! avoua-t-elle.
Juliette le contemplait avec admiration. Il était donc noble et généreux comme son frère?
Puis, Honoré s'avança vers Brettecourt et Florimont, et leur tendit la main.
--Messieurs, je vous remercie de ce que vous avez fait. Veuillez bien passer avec moi dans mon cabinet: vous aurez la bonté de me répéter ce que vous avez dit à ma mère. J'ai résolu de lui éviter désormais tout ce qui pourrait ressembler à un souci; et c'est moi qui me charge d'exécuter tous ses désirs.
Tandis que les trois hommes s'éloignaient, la marquise se jeta dans les bras de Juliette.
--Comme tu es bonne! murmurait-elle; oh! que tu es bien ma fille!
--Oh! oui, mère! oh, oui! Votre fille!... Et comme nous l'aimerons, ce petit être!...
Et la marquise souriait: elle entrevoyait ce visage d'enfant... Elle était grand'mère!
X
SOUVENIRS
Lorsqu'on parcourt le quartier du Temple, ses rues noires, étroites, si fourmillantes, si pleines d'activité qu'elles semblent les conduits de quelque énorme machine, et qu'on débouche tout d'un coup à la place des Vosges, on éprouve une étrange impression de calme, de tranquillité. Dans toutes les rues comprises entre le boulevard Sébastopol, la rue Saint-Antoine et les grands boulevards, un étranger serait certainement effaré, assourdi, par le fracas des camions, le grondement des fabriques, le bourdonnement si spécial de ce quartier du travail, et surtout par le mouvement fiévreux de cette population parisienne, serrée, grouillante, pressée, et joyeuse malgré tout. C'est bien le quartier moderne, le quartier de la fabrique, le quartier de cet article de Paris que jalousent tous nos ennemis; quartier moderne et formé cependant de vieilles maisons, de rues trop étroites, souvent malsaines, où les amis de la population parisienne voudraient voir jeter un peu d'air et de lumière.
Cet air et cette lumière, on les trouve, mais insuffisamment pour un aussi vaste quartier, dans la belle place des Vosges. Là, tout est calme, grandiose, comme si le souvenir des époques passées pesait encore sur les beaux hôtels dont Henri IV ordonna la construction. Dès qu'on a franchi le pavillon de Birague ou l'entrée par la rue des Vosges, on se croirait dans une autre ville. C'est le Paris ancien, avec sa majesté; on s'attendrait presque à voir des seigneurs poudrés descendre de magnifiques carrosses; et le passage d'un camion chargé de ferraille semble une chose saugrenue au milieu de tant de souvenirs qu'évoque ce nom de place Royale, son nom primitif, devenu place des Vosges sous la Révolution, en l'honneur du département des Vosges qui avait, de tous les départements français, payé le premier ses contributions, le 20 germinal de l'an VIII; de nouveau place Royale à la rentrée des Bourbons; encore place des Vosges en 1848; place Royale sous l'empire; et définitivement place des Vosges depuis la révolution du 4 septembre 1870.
Parmi tous ces hôtels, anciennes demeures des Montmorency, des Rohan, des Guéméné, des Richelieu, des Chabot, il n'en est pas de plus calme, de plus sévère, de plus majestueux, de plus endormi, que celui qui s'élève dans le coin à gauche du pavillon de Birague.--C'est là qu'habitaient Marie Renaud et sa grand'mère. Leur logement, sous les combles, était situé assez heureusement. Il se composait de deux pièces, d'une cuisine et d'un cabinet. Le matin, le soleil l'emplissait d'une joyeuse lumière; l'après-midi, par les deux petites fenêtres, on voyait l'autre côté de la place très éclairé, lançant des reflets; et on croyait avoir le soleil toute la journée. Avec le ramage des enfants et des oiseaux qui montait du jardin, cela donnait l'impression d'une paix très douce, d'un bonheur assuré, que rien ne saurait troubler. Le soir, la paix devenait plus grande, infinie, un peu mélancolique; on se serait cru là à cent lieues de Paris.
Le lendemain de la mort du marquis de Villepreux, le lendemain de cette soirée, où elle avait appris le déshonneur de sa petite-fille, maman Renaud était seule dans la salle à manger.
Marie était allée chercher de l'ouvrage chez Mme Welher.
La pauvre grand'mère n'avait pas la force de travailler; assise devant le portrait de son fils, elle essuyait machinalement les larmes qui se reformaient sans cesse au coin de ses yeux...
Cependant, à force de regarder le portrait de l'officier, elle finit par sourire. Elle oubliait un peu les malheurs présents, pour songer à sa vie passée, aux années de bonheur qu'elle avait eues par ce fils.
Veuve de bonne heure, elle l'avait élevé, se consacrant à lui avec un dévouement absolu. Elle avait toujours accompli tous ses désirs, sans une hésitation, sans un regret. Pendant sa jeunesse, elle avait rêvé de lui faire prendre un métier sûr, qui ne l'éloignerait jamais d'elle; et, cependant, elle ne lui avait adressé aucun reproche lorsqu'il avait dit:
--Je veux être officier!
Son père avait été officier. Aucune carrière ne lui semblait aussi belle. Elle avait su lui cacher sa douleur et même se montrer forte quand on l'envoya en Afrique. C'est en Afrique, dans un combat semblable à celui de Sidi-Brahim, qu'il avait gagné la croix attachée au-dessous du portrait. Alors, elle avait rêvé pour lui une brillante alliance. Il était sorti dans les premiers de Saint-Cyr; ses chefs l'aimaient, tout lui faisait présager une superbe carrière. Et, une seconde fois, sa mère avait dû renoncer à ses rêves d'avenir.
--J'aime une orpheline sans fortune, lui dit-il un jour. Permets-moi de l'épouser.
Il n'y eut chez elle aucun sentiment de jalousie. Le bonheur de son fils était sa vie. L'officier s'était donc marié; mais, pour cela, il avait dû compléter la dot de sa femme, qui s'élevait à peine à une dizaine de mille francs. Sa mère possédait environ trente mille francs. Elle ne s'était pas repentie d'avoir cédé au désir de son fils. Elle trouva dans sa belle-fille une seconde fille. Et la naissance de sa petite-fille mit le comble à son bonheur.
* * * * *
Malheureusement, la solde d'un lieutenant et même celle d'un capitaine ne sauraient suffire aux besoins d'un ménage. Dès la première année, la dot fut entamée. La jeune femme était délicate, avait besoin de beaucoup de soins. Chaque année, on prenait deux ou trois mille francs sur le capital. La vieille mère pressentait bien la gêne... Mais son fils était capitaine, proposé au choix pour le grade de commandant. La solde augmenterait. Il lui suffirait d'une de ces actions d'éclat dont il était coutumier pour enlever les épaulettes de colonel. Elle le voyait colonel, général, célèbre!
Lorsque la guerre de Crimée survint, leur capital était à peu près dépensé.
--Je regagnerai tout à la pointe de mon épée, dit joyeusement son fils.
Et il partit tout confiant! La jeune femme étant souffrante, elles allèrent vivre dans le midi, passant leurs journées à se promener sur le bord de la mer, lisant et relisant les journaux qui leur apportaient des nouvelles de Crimée, aspirant après la paix qui leur rendrait ce fils et ce mari tant aimé. Et ce fut là que, dans un journal, elles apprirent brutalement, par une courte dépêche, sa mort glorieuse à l'attaque du Mamelon-Vert, où il était tombé on couvrant de son corps Jean de Villepreux qui tenait le drapeau.
Le chagrin tua sa belle-fille. Alors, elle partit pour la Crimée, après avoir mis sa petite-fille en pension. Elle avait voulu prier et pleurer sur cette terre qui lui avait ravi son bonheur, sur ces charniers où son fils était enseveli au milieu de tant de soldats français. Quand elle revint en France, ses ressources étaient épuisées. Et elle commença ce lourd calvaire: gagner sa vie et élever sa petite-fille.
On leur donna bien quelques secours au ministère de la Guerre; mais elle ne savait ni demander ni se faire appuyer. Les secours diminuèrent peu à peu, pour cesser un jour sans raison. Et elle fut réduite au pauvre gain que lui rapportait son travail. Heureusement, l'éducation de sa petite-fille était terminée, et l'enfant allait, à son tour, pouvoir aider sa grand'mère. Après avoir travaillé pour plusieurs maisons, elle avait fini par trouver la maison Welher, qui lui fournissait de la besogne d'une façon régulière.
Comment, avec ce qu'elle gagnait et ce qu'on lui octroyait de loin en loin au ministère, avait-elle pu vivre jusqu'à ce jour, garder sa petite-fille auprès d'elle, l'élever soigneusement, lui faire donner une solide instruction?... Elle seule aurait pu expliquer par quels prodiges elle était venue à bout de ce problème; par quelles privations, quelle abnégation, quel oubli d'elle-même elle était passée. Elle ne s'en souvenait plus d'ailleurs. Sa petite-fille était élevée; avait-elle besoin de songer à autre chose?
Et alors le bonheur avait lui de nouveau pour elle: elle avait retrouvé son fils dans sa petite-fille. Elles vivaient dans un bonheur continu, sans un mélange. Seule, la grand'mère songeait à l'avenir; mais la jeune fille ne désirait rien que vivre toujours ainsi, attelées à leur table de travail, se souriant, s'aimant, avec de rares promenades, les dimanches où toute la besogne était finie.
L'importance de leurs travaux avait augmenté. La grand'mère ne faisait autrefois que des choses un peu communes, exigeant seulement une grande assiduité. Mais, quand Mme Welher connut la jeune fille, elle se prit d'amitié pour elle et commença de lui confier des choses d'une finesse relative. Et comme les doigts de fée de la jeune ouvrière acquéraient chaque jour plus d'habileté, elle avait fini par lui donner ses travaux les plus fins, les riches robes de baptême, les bonnets de dentelle, les guimpes les plus délicates... Et, peu à peu, l'aisance entrait dans la maison.
La grand'mère disait:
--Petite, nous devrions prendre une ouvrière pour nous aider: nous serions deux à te préparer ton ouvrage, nous aurions de plus grosses commandes, nous mettrions un peu d'argent de côté, pour ton mariage...
--Mon mariage! s'écriait gaiement la jeune fille. Ah! maman Renaud, tu es donc bien pressée de te débarrasser de moi?... Me marier?... Restons comme nous sommes, va; c'est si bon! Avec une ouvrière entre nous, est-ce que nous pourrions nous aimer aussi bien?
Mais maman Renaud avait une grande suite dans les idées. Et depuis quelque temps, elle revenait plus souvent sur cette question de l'ouvrière et surtout sur la question du mariage.
--Ah! se disait-elle, si je pouvais lui trouver un brave et honnête garçon qui comprendrait le trésor que je lui donne!
Et, dans cette pensée, elle fut tout heureuse d'accepter les deux cartes d'invitation au bal du IIIe arrondissement, que lui offrit son propriétaire,--cartes prises par force, par obligation sociale, et données pour n'être pas perdues... A quoi tiennent parfois les destinées d'une vie?...
* * * * *
Un bal! A ce seul mot, Marie eut un éblouissement. Elle avait cru bien fermement jusqu'alors qu'elle dédaignait un tel plaisir, et l'idée d'aller au bal la bouleversait. Elle ne se croyait pas coquette, et cependant ce fut une joie que d'acheter sa modeste robe de mousseline, de la tailler, de la faire le soir, après sa besogne: on traversait heureusement une saison peu pressée. Et la grand'mère aussi était coquette; il ne fallait pas qu'elle fît mauvaise figure auprès de son enfant. Elle enleva, du fond de sa vieille malle, la robe qu'elle portait au mariage de son fils, robe décousue, soigneusement pliée, enveloppée. Elle fut étonnée de la retrouver fraîche, mais pas assez, toutefois, pour en faire cadeau à sa fille.
Et comme elle frissonnait, la chère petite fille, en se rendant à ce bal, où elle pensait bien que personne ne la remarquerait, ne l'inviterait, où elle s'attendait à passer méconnue, comme une petite Cendrillon! Et elles avaient à peine fait quelques pas dans le bal, que maman Renaud, avec une impartialité absolue, jugeait sa petite-fille la reine de cette fête, malgré sa modeste robe, malgré son extrême simplicité.
--Si tous ces jeunes gens, pensa-t-elle, pouvaient deviner quelle exquise bonté, quelles nobles qualités se cachent sous sa beauté!
Mais, hélas! pendant toute la première partie de la soirée, les jeunes gens ne remarquèrent même pas la beauté de Marie. D'ailleurs, elle s'était cachée, douce violette, dans un coin un peu sombre. Mais, les yeux fixes, les lèvres frémissantes, elle était toute à ce spectacle nouveau et en jouissait pleinement, sans une pensée de jalousie. Elle ne s'étonnait pas qu'on la laissât sur sa chaise: elle trouvait toutes les jeunes filles belles, élégantes, et se considérait elle-même comme un petit rien, bien modeste, trop heureuse qu'on l'eût admise à cette fête.
--Tu es contente, petite? interrogeait de temps en temps sa grand'mère.
--Oh! oui, maman Renaud! Je m'amuse de si bon cœur! Elle croyait s'amuser parce qu'elle regardait s'amuser les autres.
Tout à coup elle aperçut la bande de Vauchelles et suivit ces jeunes gens des yeux, les jugeant instinctivement différents des autres. Et, quand elle aperçut Jean de Villepreux, elle le trouva le plus beau. Il lui apparaissait dans toute la splendeur d'un héros de roman. Et elle en était d'autant plus frappée qu'elle n'avait presque jamais lu de roman, qu'elle ne savait rien de la vie, qu'elle était toute naïve, que son pauvre cœur sans défense n'était que trop facile à conquérir. Elle devina qu'il viendrait la chercher; et elle l'attendit. Et maman Renaud eut un petit mouvement d'orgueil lorsque cet élégant jeune homme invita Marie.
«Les autres, se dit-elle, n'étaient pas capables d'apprécier son enfant.»
Et Marie était heureuse, comme une héroïne de conte de fées qu'un Prince charmant aurait enlevée de l'obscurité. Dans cette première valse, tandis que Jean la serrait légèrement, toute surprise de danser une danse qu'elle ne savait pas, elle éprouva l'impression la plus délicieuse de sa vie. Elle se rendait compte, bien confusément, qu'il existait en ce monde quelque chose qu'elle ne connaissait pas, et dont elle n'avait même pas soupçonné l'existence, et que ce quelque chose pénétrait en elle, versant un feu nouveau dans ses veines... Puis elle marcha au bras de Jean de Villepreux, si légère qu'elle semblait s'envoler de la terre. Quand elle dansa avec lui une seconde fois, elle était étourdie; et lorsque sa grand'mère l'emmena et qu'elle dit adieu à Jean, toute son âme se donna dans un sourire.
* * * * *
Deux jours plus tard, quand Marie s'assit à sa table de travail, l'enfant n'existait plus en elle: la jeune fille s'était éveillée dans l'amour. Et c'était chez elle un invincible besoin de parler, de parler sans cesse et toujours de ce bal et surtout de ce jeune homme qui, pour elle, résumait toute la fête.
--N'est-ce pas, maman Renaud, qu'il a été bien aimable et bien respectueux?
--Oui, chérie.
--Et il n'a fait danser que moi... Oh! moi, après lui, je n'aurais pas pu danser avec un autre...
--Tu es une enfant! Travaillons, disait la grand'mère, qui commençait à s'inquiéter.
--Oh! je vais vite!
Et Marie montrait son ouvrage qui avançait rapidement. Elle travaillait avec une activité fiévreuse.
Elle disait aussi:
--Et tu crois, réellement, maman Renaud, qu'en prenant une ouvrière, nous pourrions gagner davantage?
--Oui, ambitieuse; mais il faut y réfléchir... Nous verrons cela...
La vieille avait peur maintenant de ce changement subit. Et la jeune fille revenait à son beau cavalier.
--Enfin, maman Renaud, n'est-ce pas curieux que j'aie su valser à son bras? Au bras d'un autre, je n'aurais certainement pas su... Tu ne m'avais appris que la polka...
Pauvre maman Renaud! elle lui avait appris tout ce qu'elle savait: elle lui avait donné gravement des leçons, en chantant un air vieillot, le premier air de polka qui s'était répandu en France pendant sa jeunesse; et elle lui avait appris aussi à faire la révérence... Elle aurait dû lui apprendre plutôt la science de la vie; mais elle était si heureuse de conserver ce cœur chaste, ignorant, généreux!
Et puis, toute sa science à elle avait consisté à aimer, à se dévouer!
Le samedi, Marie allait généralement porter son ouvrage à Mme Welher. Elle marchait toujours très rapidement, sa hotte sous le bras, les yeux baissés, ou fixés droit devant elle, ne songeant qu'à aller vite pour être vite revenue. D'abord, sa grand'mère l'avait accompagnée; puis elle avait pris l'habitude de rester à la maison pour faire, pendant l'absence de sa fille, un grand rangement. Elle était bien certaine que Marie passait pure, immaculée, au milieu des corruptions parisiennes. Parfois, des jeunes gens, frappés par sa beauté, osaient la dévisager. Alors, elle allait un peu plus vite, tout simplement, ne comprenant pas ce qui en elle pouvait exciter cette curiosité.
Le samedi qui suivit le bal, elle se rendit comme d'habitude chez Mme Welher. Sa grand'mère, un peu craintive, aurait voulu l'accompagner; mais elle demanda naïvement:
--Pourquoi?
Et la grand'mère n'osa pas dire le pourquoi.
--Ne t'attarde pas!
--Oh! sois tranquille; il faut que nous regagnions le temps perdu avec cette fête.
Et elle s'en fut, marchant comme toujours très vite, n'attachant aucune attention à ce qui se passait dans les rues, perdue dans son rêve.
Et, cependant, un homme la suivait.
Depuis huit jours, Jean de Villepreux passait sa vie sous les arcades de la place des Vosges, épiant les allées et venues de la grand'mère qui, seule, sortait pour les petites commissions du ménage. Il attendait patiemment, espérant bien que Marie sortirait enfin. Ce jour-là, il la suivit prudemment, la trouvant encore plus charmante, dans sa petite robe noire unie, sous son chapeau de paille commune garni d'un modeste nœud rose... Quand elle eut disparu sous la voûte de la maison de la rue de Cléry, habitée par Mme Welher, il se plaça tout auprès, attendant qu'elle ressortît. Il l'aborderait alors, et lui offrirait de la reconduire.
Et, quand il la vit de nouveau, repartant si vite, il n'osa pas. Ce mondain à bonnes fortunes était soudainement devenu timide devant cette simple jeune fille. Il se contenta, arrivé à la place des Vosges, de la dépasser un peu et de la saluer. Elle s'arrêta toute saisie, devint blanche comme un lis; son cœur étouffait. Et elle murmura:
--Bonjour, monsieur.
Il s'éloigna, ravi par ces deux mots banaux, plus fier que s'il avait fait la plus brillante conquête.
Marie était déjà rentrée dans sa maison, et elle montait comme folle le grand escalier de pierre à rampe de fer forgé. Maintenant son visage, où le sang affluait, éclatait de bonheur.
--Maman Renaud, maman Renaud! s'écria-t-elle en laissant tomber sa boîte.
--Quoi, petite? Quoi donc?