Le sergent Renaud: Aventures parisiennes
Chapter 7
Brettecourt se présenta au commencement de l'après midi; et on l'introduisit aussitôt dans le grand salon, où la marquise l'attendait. La veille, aveuglée par les larmes, elle avait à peine pu l'apercevoir; quand il s'avança vers elle, elle fut frappée non seulement par la douleur qui altérait ses traits, mais par le changement inouï qui s'était fait en lui. Il semblait vieilli de dix ans: ses yeux étaient plombés, ses joues tombaient, ses cheveux avaient presque blanchi. Il marchait lentement, en tremblant. Lorsqu'il arriva devant la marquise, sans prononcer une parole, il se mit à genoux.
--Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise.
Et elle lui montrait un siège en face d'elle. Il s'assit et la regarda longuement, n'osant pas parler. Elle le contemplait aussi, affectant un grand calme, maîtrisant ses larmes.
Elle parla la première.
--Henri, vous avez bien fait de venir. Il fallait que nous nous vissions, une fois, une unique fois! Ensuite, j'oublierai que vous existez; il faut bien que je vous oublie pour ne pas vous détester. Et je ne dois pas vous détester, vous le meilleur, presque le seul ami de Jean. S'il était mort frappé par une autre main que... que celle qui l'a frappé, c'est en vous que j'aurais trouvé ma plus grande consolation: vous m'auriez remplacé mon fils...
Il l'interrompit, d'un geste plein de dignité; puis, très lentement, la voix mouillée de larmes:
--Madame, ne m'accablez plus de votre bonté. Je comprends à quel point, malgré l'indulgence de votre cœur, vous devez me détester: j'ai à jamais empoisonné votre vie. Ne parlons plus de moi... Si un devoir impérieux, si l'espoir de vous apporter une immense consolation ne m'y avaient forcé, vous ne m'auriez jamais revu. J'aurais su me contenter de ce pardon que vous m'avez si noblement accordé hier... Je serais déjà reparti. Et Dieu m'aurait permis, sans doute, d'aller retrouver mon ami en combattant glorieusement pour mon pays!
Il fit une légère pause; l'émotion l'étouffait.
Puis il reprit:
--Mais un nouveau devoir me retient à la vie.--Ma vie ne m'appartient plus, elle appartient à mon ami Jean de Villepreux. C'est lui-même qui, dans la dernière journée que nous avons passée ensemble, m'a tracé mon devoir!
Si Brettecourt avait regardé en ce moment la tenture qui fermait à demi une large baie donnant du salon dans un petit boudoir, il aurait vu remuer cette tenture. Honoré de Villepreux, depuis le début de l'entretien, était tranquillement installé dans le boudoir et écoutait.
Mais, à partir de ce moment, il ne se contenta plus d'écouter: il s'approcha de la tenture, se dissimula dans un des plis, ménageant une légère ouverture qui lui permettait de voir le visage de sa mère. Il pourrait suivre ainsi toutes les émotions qu'elle allait ressentir.
Brettecourt continuait;
--Sans cet abominable malheur, madame, je serais aujourd'hui à Angoville pour vous présenter l'humble prière de votre fils; car il m'avait chargé pour vous d'une mission... qui eût été alors bien pénible à remplir, mais qui, je l'espère, va vous causer aujourd'hui une immense joie...
--Quelle joie pourrais-je avoir désormais? balbutia la marquise.
--Celle de voir revivre votre fils! déclara énergiquement Brettecourt.
La marquise lui jeta un regard si stupéfait qu'il dit:
--Vous me croyez fou, peut-être? Ecoutez-moi bien, madame!--Vous prépariez depuis longtemps un brillant mariage pour votre fils: vous vouliez lui donner Mlle de Persant...
--Mais Henri, fit la marquise avec une certaine brusquerie, vous n'êtes donc venu que pour raviver toutes mes douleurs?
--Pour les adoucir, madame!--Jean m'avait chargé de vous annoncer que ce mariage ne s'accomplirait pas: il éprouvait, pour celle que vous lui destiniez, la plus tendre affection, mais une affection de frère. Depuis une dizaine de mois, il aimait, de l'amour le plus profond, une pauvre jeune fille...
--Assez, monsieur, assez! Vous oubliez le respect que vous devez à une mère...
--Madame, s'écria avec solennité Brettecourt, j'ai le droit de vous parler comme je le fais, et votre devoir est de m'écouter... Mépriseriez-vous donc... ce qui peut rester de votre fils?
--Expliquez-vous, Henri! Achevez!
Elle avait entrevu soudain la vérité. Henri comprit qu'il n'avait plus qu'un mot à ajouter pour gagner la cause de l'enfant inconnu dont il se constituait le défenseur; mais il fallait aussi faire estimer la mère, la fiancée de son ami...
--Madame, je dois vous répéter les choses comme mon ami me les a dites:--Jean aimait une jeune fille qui ne fait partie ni de notre monde ni même de la bourgeoisie, une simple ouvrière, à laquelle il s'est fait connaître sous un nom supposé. Ce qu'il m'a raconté au sujet de cette jeune fille m'a rempli d'amitié et d'admiration pour elle; et il m'avait chargé de vous dire ceci, et je vous le répète aujourd'hui, en vous en donnant ma foi de gentilhomme, c'est que, malgré sa modeste situation, cette jeune fille était digne d'entrer dans votre famille: il la voulait pour femme, et je devais implorer votre consentement. Il hésitait, depuis longtemps, à vous ouvrir son cœur, parce qu'il tremblait à la pensée de vous faire une peine, même la plus légère. Et celle-ci eût été grande. Il comptait cependant sur votre âme si aimante, si indulgente! Il n'avait plus, d'ailleurs, le droit d'hésiter: son honneur lui commandait de rendre le sien à cette jeune fille, puisqu'il le lui avait enlevé; son honneur lui commandait de se marier, pour que la naissance de son enfant ne fût pas entachée par une situation irrégulière...
Brettecourt n'eut pas le temps de continuer. La marquise s'était dressée devant lui, comme transfigurée:
--Un enfant! O mon Dieu! Jean me laisse un enfant!...
Et elle prenait les deux mains de Brettecourt.
--Henri, jurez-moi que vous ne me trompez pas, que vous n'abusez pas de ma crédulité! Un enfant de mon Jean, de mon fils, de mon bien-aimé!...
--Je vous le jure! prononça solennellement Henri.
Elle se jeta à genoux et, joignant les mains:
--Mon Dieu! vous avez permis cela? Vous avez eu pitié de moi? J'aurai un enfant de mon fils! Je sentirai encore sa chair! Mon Jean revivra dans un petit être que j'élèverai, que j'adorerai... Je pourrais donc avoir encore du bonheur sur cette terre?... Comme femme, comme mère, j'aurai été comblée... Et je serais grand'mère? Grand'mère de l'enfant de mon premier-né!...
Caché dans son pli de rideau, Honoré était blême de colère:
--S'il vient jamais au monde, celui-là, murmurait-il, il aura affaire à moi!
La marquise s'était relevée.
--Mais vous m'avez dit, n'est-ce pas, Henri, que cet enfant n'était pas encore né?
--Non, madame, puisque Jean tenait essentiellement à être marié avant sa naissance. Sa volonté absolue était, du reste, de ne jamais séparer la mère de l'enfant...
--Mais je ne les séparerai pas non plus! déclara la marquise. Mon Jean! Comme c'est bien lui, si noble, si bon, incapable d'une tromperie! Ah! sans doute aurais-je refusé mon consentement à ce mariage? Je me serais évidemment laissé guider par l'orgueil. Mais je serais folle, aujourd'hui, je serais coupable d'obéir désormais à autre chose qu'à mon cœur. La femme aimée par mon fils, la femme qui le partageait avec moi, cette femme ne peut être qu'une noble femme!... Je l'aimerai... Ah! voyez-vous, Henri, tout ce qui venait de Jean était si sacré pour moi!
--Ah! madame, si vous l'aviez entendu me parler de cet enfant! Si vous l'aviez entendu, quand il me disait: «Je suis père! Il me semble que mon fils a tressailli dans mon sein!» Car il voulait que ce fût un fils!... Il me disait ces choses avec tant de foi que je les croyais aussi!
--Un fils! balbutia la marquise. Un fils de mon Jean! Oh! si réellement c'était un fils!
Un superbe orgueil éclairait son visage. Et elle souriait presque, en regardant Brettecourt. Si la plus cruelle des douleurs lui était venue de lui, n'était-ce pas de lui qu'elle recevait cette sublime consolation?
--Eh bien! Henri, allons trouver cette femme; nous lui dirons que celui qu'elle aimait était le marquis de Villepreux, que les Villepreux respectent fidèlement leur parole, et que, si la mort a empêché mon fils de tenir la sienne, je suis là, moi, pour remplir ses engagements autant que peut le faire une grand'mère.--Qu'avez-vous donc, Henri?...
Brettecourt s'était reculé. Il ne s'attendait pas à une aussi vive explosion; il était venu sans réfléchir à cela, voulant dire d'abord la vérité, et chercher cette femme, ensuite... Il balbutia, comme terrifié:
--Mais... je ne la... connais pas!...
--Vous m'avez donc trompée? s'écria la marquise d'une voix qui s'irritait.
--Madame, je vous le jure une seconde fois sur mon honneur: je vous ai fidèlement répété l'aveu que m'a fait mon pauvre Jean dès qu'il m'a revu. Mais il ne m'a pas dit le nom de cette femme... Il devait, le soir même, me la faire connaître...
La marquise retomba accablée sur son fauteuil, les yeux fixes.
--J'espérais déjà! murmurait-elle. Mais ne vous trompez-vous pas vous-même, Henri? Ne vous exagérez-vous pas quelques paroles trop légèrement prononcées par mon fils?
--Je n'ai pas été le seul, madame, à recevoir les confidences de votre fils. Il les a faites, je le sais, au point de vue légal, à M. Florimont, votre notaire. Et, par son testament, Jean a tenu à bien établir...
--Un testament! s'écria la marquise, renaissant à l'espérance. Jean a fait un testament? Mais alors, nous allons tout savoir?...
--Hélas! madame, je crains bien que, comme moi, M. Florimont n'ignore absolument le nom de cette jeune fille. Jean lui avait fait seulement connaître ses projets: il vous les dira, et vous verrez que je ne vous ai pas trompée. Nous n'aurons plus alors qu'à rechercher cette jeune fille...
--Nous la retrouverons, Henri!
Honoré, les poings fermés, les dents serrées, murmura presque à mi-voix:
--Cherchez-la vite, alors, mes amis, avant qu'elle ait disparu!
IX
LE TESTAMENT
La fureur d'Honoré ne connaissait plus de bornes. Pendant deux jours, il avait pu se montrer bon et doux parce qu'aucun obstacle ne s'était dressé devant ses projets. Mais, en ce moment, sa haine, ses instincts mauvais renaissaient avec plus de violence que jamais; et ce qui mettait le comble à sa furie, c'est qu'il avait bien senti la profonde habileté déployée par Brettecourt: l'ami de Jean avait adroitement fait passer la marquise par la gradation de sentiments qui devait forcément l'amener à cette explosion d'amour pour un enfant qu'elle ne connaissait pas, qui n'était pas même né; c'est que, malgré son cruel chagrin, Brettecourt n'avait rien laissé au hasard: il avait promis à son ami de se montrer rusé, comme à la guerre. La grandeur des intérêts qu'il défendait ne lui permettait aucune imprudence.
Il ne croyait cependant pas à un résultat aussi rapide, et le succès qu'il venait d'obtenir l'éblouissait un peu.
--Maintenant, dit-il, je ne vous importunerai plus de ma présence, madame. J'ai accompli mon premier devoir, et je l'ai fait sans égoïsme; car il m'eût été bien doux de rechercher moi seul la fiancée et l'enfant de mon ami et de me consacrer entièrement à eux...
«C'eût été une bonne idée!» pensa Honoré.
--Je n'ai pas cru avoir ce droit, continuait Brettecourt: l'enfant de notre cher Jean appartient à sa mère et à vous au même titre; je ne puis venir qu'en second. Mais, en ce jour, je vous engage ma foi de ne jamais me marier, de ne jamais avoir d'autre famille que ces deux êtres, de me dévouer à cet enfant avec la fidélité d'un bon chien: je ne demande plus autre chose que de lui donner ma vie...
--Je l'accepte en son nom, Henri! s'écria la marquise avec une véritable grandeur. Tout le ressentiment que j'éprouvais contre vous disparaît devant votre dévouement. Si le monde me blâme, Dieu me jugera! Henri, venez sur mon cœur, que je vous embrasse comme un fils!
--Ah! c'est à genoux, dit le noble jeune homme, que je dois entendre de telles paroles!
Et, se prosternant, il baisa la robe de la marquise. La pauvre mère le releva et le serra fiévreusement contre elle.
--Il me semble, disait-elle, que mon fils nous voit!
Honoré murmurait;
--Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur manie de dévouement! Mon frère bien-aimé, tant pis pour votre fiancée! Je ne nourrissais à son égard que le désir bien naturel de me débarrasser d'elle, gentiment. Mais si on me pousse à bout!... Allons! Quoi?... Qu'y a-t-il encore?...
Un domestique venait d'entrer dans le salon et remettait une carte à la marquise. Elle lut:
_«M. Aristide Florimont_ prie madame la marquise de Villepreux de vouloir bien lui accorder immédiatement un entretien; il s'agit de questions du plus haut intérêt.»
--Faites entrer M. Florimont, ordonna-t-elle.
Et elle tendit la carte à Henri, avec un mélancolique sourire.
--Vous ne m'aviez pas trompée.
--Je me retire, madame.
--Non. Je tiens, au contraire, à ce que vous assistiez à ce qui va se passer... Ne va-t-il pas être question d'un enfant... auquel votre vie appartient?
Tandis que le notaire pénétrait dans le petit salon, Honoré eut un abominable sourire.
--Triste allié, pensait-il, que ce solennel prud'homme!--Et ma mère, qui me reconnaissait hier si solennellement pour le chef de la famille! et qui, devant une situation aussi grave, ne me consulte même pas?...
Et, après une minute de réflexion:
--Enfin, complotez, mes bons amis; moi je vais me défendre.
M. Florimont était attaché depuis de longues années à la famille de Villepreux.--Sa vie n'offrait pas la moindre particularité romanesque. Ancien petit clerc de Me Bernard Genty, il avait gravi lentement tous les grades de l'étude: troisième clerc, second clerc, premier clerc, jusqu'au jour où il franchit le dernier échelon en épousant la fille de son patron, lequel donnait son étude en dot à sa fille. Et si quelqu'un l'avait plaisanté sur cette marche banale de sa vie, il aurait tranquillement répondu qu'il ne la trouvait pas banale du tout, puisqu'elle lui avait donné le bonheur. A cette époque, quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis son mariage, et il jouissait triomphalement de ce bonheur, que rien d'ailleurs ne devait jamais altérer. Il était impossible d'être plus notaire et plus parfait notaire que M. Florimont: il en avait même le physique ou du moins le physique sous lequel on aime à se figurer ces dignes officiers ministériels. Il était d'une moyenne taille, grassouillet, avec une figure ronde, épanouie, déjà ornée d'une paire de lunettes d'or. Très fin, du reste, sous son apparence bonhomme et d'une scrupuleuse honnêteté; ce qui ne l'empêchait pas de nourrir la très noble ambition de gagner par son travail une fortune au moins égale à celle de sa femme.
Son étude se rattachait à la famille de Villepreux par un vieux lien de reconnaissance. C'est grâce au crédit d'un marquis de Villepreux, qu'un aïeul de M. Genty avait pu acheter, sous Louis XV, une charge de tabellion; et M. Florimont, enfant d'Angoville, avait été placé chez M. Genty par la marquise actuelle.
La marquise l'appelait «Florimont» sans y mettre aucune hauteur; et cette familiarité le flattait.
--Madame, dit-il après l'avoir saluée, j'ai à vous communiquer des choses d'un ordre tout intime. Désirez-vous que je parle devant M. de Brettecourt?
En même temps, il tendait la main à Henri.
--Y voyez-vous quelque inconvénient? interrogea la marquise.
--Pour ma part, pas le moindre.
--Alors, Florimont, parlez en toute franchise.
Le notaire s'installa bien commodément et réfléchit un peu; il avait l'habitude de toujours ruminer ses petits discours.
--J'ai à peine besoin de vous dire, madame, que dans votre douleur, vous ne trouverez pas de plus respectueuse, de plus grande sympathie que la mienne. Personne, en dehors de votre famille et de M. de Brettecourt, n'a été plus vivement frappé que moi par la mort... subite de votre fils. Il daignait voir en moi autre chose qu'un notaire; et, dans les derniers jours de sa vie, il avait eu la bonté de me traiter en ami. Voulant préparer son testament, il m'avait consulté; et je lui avais donné des conseils, que vous désapprouverez peut-être, mais que me commandait l'honneur, et qui étaient du reste conformes à ses désirs les plus chers. Je vous demanderai la permission de parler très... nettement. Si, dans mes paroles, quelque chose vous choque, vous me le pardonnerez certainement, puisqu'il s'agit des dernières volontés de votre fils. Le marquis de Villepreux... aimait une jeune ouvrière,--je raconte les choses tout simplement, madame,--une jeune fille charmante, me dit-il, à laquelle il avait formellement résolu de consacrer son existence. Et, il voulait aller retrouver M. de Brettecourt en Afrique et lui demander de plaider sa cause auprès de vous...
Il a heureusement pu ouvrir son cœur à son ami, avant ce déplorable accident...
--Oui, oui! fit la marquise, un peu impatiente; et Henri vient de tout me répéter...
--Quant à moi, j'aurais hésité à conseiller au marquis de poursuivre ses projets, s'il n'avait ajouté que cette jeune fille était déjà sa femme et que, dans quelques mois, elle serait mère...
J'ai toujours considéré l'abandon d'un enfant comme la plus lâche des infamies. J'approuvai donc pleinement les intentions de votre fils.
--Vous fîtes bien, Florimont.
Enchanté, le notaire poursuivit:
--Le marquis avait prévu sa mort; il me dit à diverses reprises: «Il me semble que je n'arriverai pas au bonheur!» Et c'est pour cela qu'il m'avait chargé de préparer ce projet de testament, que je vous remettrai dès que vous le désirerez, et dont voici les clauses principales...
--Achevez! prononça fiévreusement la marquise, achevez!
--Par cet acte, le marquis reconnaissait d'avance, pour son enfant, ce petit être qui viendra bientôt au monde; et, dans des termes d'une admirable hauteur de pensée, qu'il m'avait dictés lui-même, il vous demandait et demandait à son frère, ainsi qu'à Mlle Juliette de Persant, de traiter, comme si elle avait été sa femme légitime, la jeune fille qu'il aimait...
--Mais le nom de cette jeune fille, Florimont? Son nom? s'écria la marquise.
--Hélas! madame, je l'ignore!... Nous avions voulu, votre fils et moi, prévenir toute indiscrétion; un de mes clercs pouvait surprendre par hasard ce projet de testament, quoique je l'aie seul écrit. Il était absolument prêt, et nous devions le compléter, y ajouter les noms, les adresses... le jour même où le marquis est mort...
Il y eut un long silence. Puis la marquise murmura douloureusement:
--O mon Dieu! mon Dieu! savoir que mon fils laisse une femme, que cette femme porte dans son sein un enfant de mon fils, et ne pas la connaître! Et se dire que ce dernier descendant des Villepreux peut mourir faute de soins... faute d'argent, tandis que nous sommes si riches! Oh, mon Dieu!...
Elle se leva et se mit à marcher, très agitée, par le salon.
Puis, s'arrêtant très brusquement devant le notaire et Brettecourt:
--Mais vous ne savez pas, mes amis, de quels soins il faut entourer la naissance d'un enfant! Cette malheureuse jeune fille ignore le nom de mon fils, elle va se croire abandonnée, trahie!... Et elle maudira mon fils!... Mais, si nous ne la trouvions pas, mes amis, le chagrin seul pourrait la tuer!
Puis, s'adressant fébrilement à Brettecourt:
--Voyons, Henri, rappelez-vous bien toutes les paroles de Jean... N'a-t-il rien dit qui puisse nous mettre sur les traces de cette jeune fille? Un mot?... Un rien?... Oh! Rappelez-vous!
--Non, non, dit tristement Henri. Depuis ce jour abominable, je ne cesse de réfléchir, de chercher un indice, et je ne retrouve rien. Jean m'a parlé de la beauté, de la bonté, des nobles qualités de sa fiancée, et c'est tout.
Puis:
--Le seul détail un peu précis qu'il m'ait donné, c'est qu'elle vit avec sa grand'mère.
--C'est bien cela, dit le notaire.
--A Paris?
--Oui, madame, à Paris.
--Mais avec vous, Florimont, mon fils a dû se montrer plus explicite?... Avec vous, il a pu causer longuement... Cherchez encore à vous rappeler! Il faut, il faut que nous retrouvions cette jeune fille!
--Je vous dirai, comme M. de Brettecourt, madame, que j'ai longuement réfléchi avant de me présenter chez vous. Et ce que je sais ne peut nous permettre de retrouver la maîtresse du marquis de Villepreux que... lorsque son enfant viendra au monde; mais alors, je crois pouvoir vous répondre de la certitude du succès...
--Oh! attendre jusque-là!... Attendre jusque-là, mon Dieu!... Enfin, parlez!
--M. le marquis m'avait donné à ce sujet une explication... d'une nature extrêmement délicate.--C'est dans un moment de fougue, dans une heure d'oubli, que cette jeune fille est devenue la maîtresse de votre fils; et depuis, le marquis, comme honteux d'avoir abusé de sa douceur, l'a scrupuleusement respectée.
Et, très nettement:
--La date de la naissance de son enfant ne saurait donc être l'objet du moindre doute: votre cher fils me l'avait indiquée...
--Et cette date? balbutia la marquise.
--C'est la fin du mois de septembre, madame.
--Ainsi donc, pendant cinq mois, il faudra que j'attende au milieu des plus cruelles angoisses, en me disant chaque jour qu'une imprudence, qu'un excès de travail ou un stupide manque d'argent peuvent me faire perdre tout ce qui me reste de mon fils?... Non, non, c'est impossible!...
Qui sait même si cette jeune fille, se croyant trahie, abandonnée, déshonorée, ne voudra pas cacher son déshonneur dans la mort? Mais il faut la retrouver!
Et, avec la plus fiévreuse exaltation:
--Il le faut, messieurs!
--Madame, déclara le notaire, je vous engage ma parole de consacrer tous mes soins à cette tâche; M. de Brettecourt, je pense, m'y aidera... du moins pendant son congé?
Henri s'écria avec feu:
--Si mon congé ne suffisait pas, je donnerais ma démission!
--Enfin, madame, ajouta le notaire, si tous nos efforts n'aboutissaient pas, nous aurons cette suprême ressource d'attendre la fin du mois de septembre, les premiers jours d'octobre au plus tard. Grâce à mes relations, j'obtiendrai facilement, à cette époque, la liste des déclarations d'enfants naturels, nés de père inconnu. Et, au milieu de ces enfants, nous retrouverons votre...
Comme le notaire hésitait, la marquise, d'un air serein, acheva sa pensée:
--Mon petit-fils, Florimont!--Je veux d'ailleurs que tous ici connaissent ma volonté.
Elle frappa sur un timbre et ordonna au domestique qui accourut:
--Allez prévenir immédiatement M. le marquis et Mlle de Persant que je les attends ici.
Alors seulement, Honoré quitta sa cachette, gagna la porte du boudoir et, par le couloir et l'escalier de service, revint dans sa chambre.
Et il s'y trouvait depuis deux ou trois secondes, lorsque le domestique y pénétra pour lui communiquer le désir de sa mère.
--C'est bien, je descends, dit-il.
Il se regarda un peu dans sa glace, pour bien composer son visage, puis descendit. Quand il pénétra dans le salon, il avait réussi à dissimuler, sous un masque plein de dignité, les abominables passions qui l'agitaient.--Juliette était déjà là, assise sur un tabouret, auprès de Mme de Villepreux. Honoré salua très cordialement le notaire, et fort correctement Brettecourt; puis il prit place dans un grand fauteuil, auprès de la cheminée, en face de la marquise, la place que son frère occupait autrefois.
--Vous m'avez fait demander, ma mère? dit-il avec un calme imperturbable.
--Oui, mon fils.--Lorsque tu m'as conseillé toi-même, ce matin, de recevoir M. de Brettecourt, j'hésitais... Je croyais, et tu croyais comme moi, que M. de Brettecourt s'exagérait l'importance de ce qu'il avait à me dire. Nous nous trompions, mon fils! Ce qu'il m'a dit est de la plus haute gravité; et nous devons le remercier d'avoir eu le courage de forcer notre porte.
Honoré adressa un signe de tête à Brettecourt, comme un homme qui ne comprend pas.
Sa mère continuait: