Le sergent Renaud: Aventures parisiennes

Chapter 10

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La marquise et Juliette ne pleuraient plus; elles vivaient dans l'espérance du succès. Tous les deux jours, Brettecourt et Florimont venaient rendre exactement compte à Honoré de ce qu'ils avaient fait. Florimont avait fourni à Brettecourt des moyens pratiques: il lui donnait des lettres de recommandation pour les personnes qu'il connaissait dans les divers quartiers de Paris. Et, dans chaque rue visitée par eux, ils étaient parvenus à établir une liste exacte des locataires de tous les immeubles.

Ils n'avaient encore fait aucune découverte intéressante; mais ils commençaient à peine, et ils étaient formellement décidés à aller jusqu'au bout sans se décourager. Quant aux frais nécessités par ces recherches, l'un et l'autre aurait voulu les supporter; mais Honoré, au nom de sa mère, leur avait déclaré que c'était à la famille de Villepreux seule qu'appartenait ce droit.

La marquise était la plus impatiente. Elle redoutait les fatigues qui devaient forcément accabler la maîtresse de son fils... Elle redoutait surtout le chagrin qu'elle avait du éprouver en se croyant abandonnée!

--Mais nous la soignerons si bien, disait Juliette, quand on l'aura retrouvée!

Et la jeune fille avait proposé la première:

--Mère, si nous préparions sa layette?

--Comment te récompenser de tant d'abnégation? avait répondu la marquise.

Et elles s'étaient mises à composer une magnifique layette pour l'enfant tant désiré. Honoré avait commandé un berceau qui serait une petite merveille. Et elles passaient leurs soirées à travailler. Elles étaient un peu maladroites; mais elles ne voulaient pas se contenter d'avoir acheté de ces objets délicieux, mignons, qui ravissent les mères; elles voulaient, de leurs doigts, avoir travaillé, cousu elles-mêmes... Juliette assemblait d'étroites bandes de fine mousseline, séparées par des vieilles dentelles que lui donnait la marquise. Ce serait pour le devant de sa robe de baptême.

Honoré passait presque toutes ses soirées auprès d'elles; et il s'intéressait à leurs travaux de l'air le plus attendri.

--Ah! je vous promets que nous réussirons, leur disait-il. J'ai même comme un pressentiment que c'est moi qui trouverai cette pauvre jeune fille; je serais presque jaloux que ce soit un autre!

Depuis qu'il était devenu le chef de la famille, il ne se donnait pas une minute de repos. Le matin, il se consacrait entièrement à l'administration de sa fortune. Sa mère ne voulait pas entendre parler de questions d'intérêt, elle lui donnait simplement sa signature quand il la lui demandait, et il s'emparait peu à peu de tout, bien décidé à annihiler la marquise dans l'avenir. Il s'était promptement mis au courant de toutes leurs sources de revenus, ne les trouvait pas suffisantes et se promettait de leur faire produire prochainement davantage. Il examinait aussi les titres de la fortune de Juliette, fortune confiée depuis longtemps à la direction de Me Genty et maintenant de Florimont. Comme les intérêts s'en étaient accumulés, elle avait doublé et s'élevait à plus de deux millions.

Il prononçait ces deux mots avec la plus intense satisfaction.

--Deux millions... bien liquides!

Ce chiffre éblouissait Honoré, dont la fortune était plus élevée, mais se composait principalement de terres, du château d'Angoville et de l'hôtel de la rue Saint-Dominique, toutes choses fort belles, fort anciennes, mais très peu liquides, et ne permettant pas de se lancer, à moins de les hypothéquer, dans les grandes spéculations financières que rêvait son cerveau. Et il commençait à se dire:

--Je ne trouverai jamais de meilleur parti que cette petite Juliette... Un peu bécasse, un peu trop sentimentale... Je ne l'en dominerai que mieux!

L'après-midi il sortait régulièrement en annonçant à sa mère qu'il allait poursuivre ses recherches avec acharnement. Il allait en effet étudier quelques rues à la fin de la journée, pour les bien décrire le soir; mais il passait la plus grande partie de l'après-midi à la Bibliothèque; _et il y étudiait la guerre de Crimée_.

Pour savoir ce qu'il voulait, il n'aurait eu qu'à interroger sa mère, qui devait évidemment se souvenir du nom de l'officier qui était mort pour son frère, à l'attaque du Mamelon-Vert; mais il fallait agir avec une extrême prudence, éviter d'éveiller les moindres soupçons... Il aurait pu aussi s'adresser directement au ministère de la Guerre; mais c'était confier une partie de son secret à l'officier qui le renseignerait: cet officier pourrait, par un de ces hasards si fréquents dans la vie, connaître Brettecourt, lui parler de cette démarche... qui paraîtrait étrange...

--J'ai tous les atouts dans mon jeu. Ne compromettons rien par une imprudence inutile.

Et il cherchait ainsi, depuis quelques jours, avec un fiévreux acharnement, dans tous les documents de la guerre de Crimée. Il n'avait d'abord consulté que les documents officiels, et les documents officiels ne renfermaient rien de relatif à l'acte d'héroïsme qu'il recherchait. La mort du père de Marie Renaud était comme perdue, au milieu de tant de morts glorieuses. Il se rabattit alors sur les livres anecdotiques, sur les correspondances de journaux; et ce fut enfin dans une de ces correspondances qu'il trouva le récit suivant:

«Nous avons encore à déplorer la mort d'un de nos plus brillants officiers, le capitaine Renaud, du 4e chasseurs à pied. Son bataillon avait été lancé à l'attaque du Mamelon-Vert. Déjà il touchait au but, quand les Russes firent une sortie pour arrêter sa marche. En quelques minutes, les deux troupes furent en face l'une de l'autre; on se fusillait presque à bout portant. L'une des premières victimes parmi nos braves soldats fut l'officier qui portait le drapeau. Relevé aussitôt par le lieutenant de la compagnie, le drapeau était devenu l'objectif des Russes; les balles pleuvaient sur le lieutenant. Il tomba à son tour; et aussitôt un sergent, qui n'est autre que l'élégant marquis de Villepreux, bien connu sur le boulevard, et qui s'est engagé au début de la guerre, s'empara de l'étendard et le redressa en souriant joyeusement, comme s'il narguait l'ennemi. Les Russes se ruèrent sur lui avec une bravoure folle; et il allait sans doute succomber à son tour, si le capitaine Renaud, courant à lui, ne lui avait fait un rempart de son corps. En ce moment, les Français reprirent vigoureusement l'offensive et repoussèrent les Russes. Malheureusement, le capitaine Renaud était mort en défendant son porte-drapeau...»

Honoré n'eut pas besoin d'en lire davantage. Il prononça froidement:

--_Marie Renaud_!... C'est bien... Voilà un nom que ni ma mère ni Florimont, ni Brettecourt ne connaîtront jamais!

Le soir, tandis que Guépin venait prendre ses derniers ordres, il lui dit:

--Restez. Nous avons à causer.

Guépin eut un mauvais sourire. Puis il alla faire le tour de l'appartement d'Honoré, ainsi que des pièces environnantes.

Quand il revint dans la chambre, Honoré avait aligné dix billets de mille francs sur sa table.

--Prenez, Guépin.

Le domestique les empocha joyeusement.

--Vous voyez que je tiens exactement mes promesses.

--Je n'en ai jamais douté, monsieur le marquis.

--Les bonnes comme les redoutables, poursuivit Honoré très froidement. Si vous continuez de me bien servir et d'être d'une discrétion absolue, à l'épreuve de tout, je vous paierai bien. Mais, si vous veniez à me trahir, rappelez-vous que je me débarrasserais aussi facilement de vous que d'un cheval vicieux. J'ai vérifié tous les comptes de mon frère et j'y ai trouvé la preuve que vous le voliez effrontément...

--Oh! monsieur! C'est que M. Jean était très généreux...

--Il y a une très grande différence, maître Guépin, entre profiter de la générosité d'un bon maître et... _le voler_. Ce que vous lui avez volé s'élève à peine à trois ou quatre billets de mille francs; mais cela est suffisant pour vous faire faire connaissance avec Mazas.

Guépin ne répondit pas; il baissa la tête et regarda Honoré en dessous. Celui-ci eut un sourire dédaigneux: il avait simplement voulu prouver à son complice qu'il était son maître.

--Voici ce que j'attends de vous, continua-t-il. Demain vous vous arrangerez pour porter des effets bourgeois dans une chambre quelconque, que vous louerez, sous un nom quelconque. Une fois là, vous quitterez votre livrée. Maquillez-vous vous-même un peu, qu'on ne puisse jamais retrouver les traces de ce que vous aurez fait. Une fois débarrassé de votre livrée, vous parcourrez le quartier Latin et vous y chercherez un étudiant du nom de Jean Berthier. En cinq à six jours, vous devez le trouver. Cet étudiant est absent de Paris; j'ai simplement besoin de savoir son adresse. Allez!

Honoré trouvait cette besogne trop basse, trop compromettante pour lui.

--Faudra-t-il demander des renseignements sur ce Jean Berthier? interrogea Guépin.

--Pas le moindre! Notez bien ceci, pas le moindre! Tout ce que vous pourriez demander ne ferait que diminuer les chances de succès. Pas de zèle inutile!

Quatre jours plus tard, Guépin pénétrait vers minuit dans la chambre de son maître. Il était triomphant. Honoré, qui travaillait à ses comptes, lui demanda dédaigneusement:

--Vous avez trouvé?

--Oui, monsieur.

--Alors, dites.

--M. Jean Berthier habitait boulevard Saint-Michel, 42.

--Habitait?... Il n'y habite donc plus?

--Non, monsieur.

--Vous avez fait fausse route, Guépin. Votre Jean Berthier n'est pas celui que je veux. Vous continuerez vos recherches.

--Pardon, monsieur, je ne crois pas avoir fait fausse route.

--Je vous dis que le Jean Berthier dont je parle doit toujours habiter au même endroit.

--S'il n'y habite plus, monsieur,... c'est qu'il est mort.

--Mort! s'écria Honoré, blêmissant.

--Oui, monsieur, et nous avons tous les deux suivi son enterrement il y a trois semaines.

Honoré fronça les sourcils.

--Guépin, vous m'avez désobéi; vous avez outrepassé mes ordres.

--Mon Dieu! monsieur, dit tranquillement le valet de chambre, je vous avouerai franchement que j'en avais un peu l'intention; mais je n'ai pas eu cette peine. J'ai seulement eu affaire à un garçon d'hôtel bavard et qui m'a dit tout ce que je pouvais avoir envie d'apprendre, sans que j'aie eu à lui poser la moindre question... tout, monsieur le marquis!

XII

UN FRÈRE GÉNÉREUX

Une crispation nerveuse agita Honoré. Pour la seconde fois, il se trouvait entre les mains de ce domestique blafard, dont l'audacieux cynisme égalait, s'il ne surpassait, le sien.

--Si monsieur le marquis n'a pas d'intérêt à connaître ce que j'ai appris, poursuivait Guépin avec une ironie imperturbable, madame la marquise sera, je pense, fort heureuse de l'entendre... Je crois même qu'elle me récompenserait si généreusement que je pourrais finir très honnêtement mes jours...

--Taisez-vous donc, Guépin! interrompit brusquement Honoré, vous savez que si je récompense bien les services rendus, je ne crains pas le chantage!

--Oh! le vilain mot, monsieur le marquis!... Mais aussi, on ne menace pas un homme comme moi avec de vieux comptes... J'espère que monsieur le marquis les brûlera?

--Soit! Je vous le promets...

--Et me rendra toute sa confiance?

--Cela dépendra.

--Permettez-moi de vous parler avec respect, monsieur, mais très franchement.--Quand je suis entré dans cette maison, attaché à M. Jean de Villepreux, j'ai bien vite deviné qu'il n'y avait rien à faire auprès de lui...

--Qu'augmenter un peu vos gages, par des moyens...

--Dangereux, monsieur le marquis, je le reconnais. Mais j'espérais être attaché un jour à vous, que j'estimais bien autrement que votre frère, devenir non pas votre valet de chambre, mais votre homme de confiance...

--Mon... intendant, peut-être? fit Honoré dédaigneux.

--J'avoue que c'est mon ambition. Si vous la réalisez, monsieur, je ne vous volerai pas. Vous me payerez bien, j'en suis certain, et je ne veux pas autre chose. Et je vous affirme que je vous servirai bien.

--Nous verrons!... Maintenant, veuillez continuer votre récit.

Honoré cédait, tout en gardant ses allures de maître.

--M. Jean Berthier, reprit Guépin ironiquement, avait donc loué une chambre dans une maison meublée du boulevard Saint-Michel; mais je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y venait que très rarement. Quant à la... jeune fille, elle n'y est venue que deux fois: la première, à un rendez-vous donné par son amant, il y a environ un mois et demi; la seconde... il y a seulement quelques jours...

Honoré tressaillit.

--Cette fois, continua Guépin, ce n'était pas à un rendez-vous, et pour une bonne raison. Je n'insisterai pas sur les détails que m'a donnés le garçon de l'hôtel, et qu'il m'a donnés tout bêtement, sans même se douter que cela m'intéressât si vivement. Monsieur peut être tranquille: je n'ai pas commis la moindre imprudence. Cette jeune fille croyait que Jean Berthier habitait réellement là; elle a interrogé le garçon, a compris qu'on l'avait trompée; elle a été assez énergique pour retenir ses larmes jusqu'au moment où elle est remontée en voiture; mais elle n'a pas eu la force de donner elle-même son adresse au cocher; elle a dû la dire au garçon de l'hôtel, qui l'a répétée au cocher...

--Et cette adresse? interrogea fébrilement Honoré.

--Place des Vosges, monsieur le marquis.

--C'est bien le quartier, murmura Honoré.

Il réfléchit assez longuement; puis:

--Est-ce tout ce que vous avez découvert?

--Non, monsieur, j'ai pris la liberté de pousser plus loin mes investigations. La place des Vosges n'est pas si grande qu'on ne puisse l'explorer en une heure. M. de Brettecourt et M. Florimont parlent toujours si haut que je n'ai pas eu beaucoup de peine à apprendre que la jeune fille que nous cherchons est ouvrière en lingerie et habite avec sa grand'mère...

--C'est exact. Après?

--Il y a plusieurs ouvrières qui habitent place des Vosges, dans les combles de ces vieux hôtels. J'en ai même trouvé deux, habitant l'une et l'autre avec leur grand'mère; mais il n'y en a qu'une qui soit ouvrière en lingerie.. Que monsieur n'ait pas la moindre crainte! Je sais faire bavarder les gens sans jamais me compromettre...

Il prenait plaisir à prolonger son récit, il buvait l'anxiété peinte sur le visage d'Honoré.

--Et je sais son nom. Si ce nom coïncide avec celui que monsieur le marquis ne peut manquer d'avoir découvert dans ses recherches à la Bibliothèque...

--Achevez donc, sacrebleu! maître Guépin...

--Cette jeune fille s'appelle Marie Renaud! Elle était courtisée par un jeune homme qui a disparu depuis quelques semaines... tout d'un coup... et qui, depuis, n'a jamais donné de ses nouvelles. La jeune fille et sa grand'mère sont plongées dans un abominable désespoir... Maintenant, monsieur, c'est bien tout ce que je sais.

--Bien, Guépin. Retirez-vous; nous recauserons de tout cela. Et comptez sur moi, désormais. Vous êtes un fidèle serviteur.

Et lui-même se coucha aussitôt; il ne voulait plus réfléchir à rien. Il avait besoin d'un bon repos avant d'engager la dernière bataille.

Le lendemain, de très bonne heure, il faisait faire chez un papetier d'un quartier excentrique des cartes au nom de JEAN BERTHIER. Sur l'une d'elles, il écrivit ces mots, en se rapprochant autant que possible de l'écriture de son frère:

«Prière de remettre à la personne qui vous portera ce mot les livres et objets que j'ai laissés dans la chambre que j'avais louée boulevard Saint-Michel, numéro 42. Cette personne réglera en même temps ce que je puis devoir encore pour la location.»

Muni de ce mot, Honoré se présenta tranquillement à l'hôtel du boulevard Saint-Michel. Le propriétaire trouva la chose fort naturelle; et Honoré put enlever, sans la moindre difficulté, tout ce que renfermait la chambre de son frère; le propriétaire profita seulement de la circonstance pour s'embrouiller dans ses comptes et demander un mois de plus qu'il ne lui était dû. Honoré paya sans vérifier. Pendant les quelques minutes que dura cette négociation, il eut soin de se tenir à contre-jour. Et d'ailleurs le propriétaire était plus attentif à compter son argent qu'à examiner le visage de son interlocuteur.

--Et si l'on demandait encore M. Jean Berthier, interrogea le propriétaire, que faudrait-il répondre?

--Rien.

--Compris, monsieur.

--D'ailleurs, il est peu probable que le cas se présente.

--Mais... la jeune personne?

--Elle est avertie.

Honoré, revenu chez lui, feuilleta soigneusement les quelques livres de droit que son frère avait achetés pour donner à sa chambre une allure de chambre d'étudiant. Sous la couverture de l'un d'eux, il trouva trois lettres de Marie, trois lettres pleines de l'amour le plus tendre, le plus exquis. Jean les avait laissées là parce qu'il croyait avoir moins d'indiscrétions à redouter dans cette petite chambre que dans son hôtel. Honoré les lut rapidement, haussa les épaules.

--Et dire que mon imbécile de frère se laissait prendre à cette littérature de grisette!

Puis il brûla les trois lettres en s'écriant:

--A nous deux, maintenant, mademoiselle Renaud!

L'après-midi, il se rendait à la place des Vosges; et il se promena très longtemps sous les arcades et dans le jardin. Il hésitait, non pas qu'il reculât devant l'infamie de l'action qu'il allait commettre; il hésitait... tout bonnement sur le genre de mensonge qu'il débiterait. Il avait préparé deux sortes de comédie. Laquelle réussirait le mieux?

--Mais bah! fit-il, je ne pourrai décider ce que je dois lui dire que lorsque je l'aurai vue: ne change-t-on pas toujours ses plans au moment de l'action?

Ce fut sur cette phrase qu'après bien des tergiversations, il se décida enfin à pénétrer dans la maison de Marie Renaud.

Arrivé au quatrième étage, il eut un dernier trouble, avant de frapper à la porte, ce trouble du duelliste qui voit le terrain où il va tuer ou être tué. Il frappa. La grand'mère vint ouvrir.

--Madame Renaud? demanda-t-il d'une voix légèrement émue.

--C'est bien ici, monsieur.

Il s'avança et aperçut Marie, qui travaillait à sa table et qui n'avait pas encore levé la tête. Il la jugea aussitôt; noble et fière, intelligente, redoutable adversaire. Il ne devait pas avouer la mort de Jean: elle demanderait à aller prier sur sa tombe... Et alors, tout serait perdu.

Il la salua gravement.

--Mademoiselle Marie, je pense?

Elle se dressa brusquement, et elle crut comprendre: cet homme en deuil ressemblait à son bien-aimé...

--Jean est mort! s'écria-t-elle d'une voix poignante.

--Non, mademoiselle... Si vous me voyez en deuil... c'est que... c'est que nous avons perdu notre mère!

--Pauvre Jean! mon pauvre Jean! murmura la jeune fille en éclatant en sanglots.

Dans son adorable bonté, elle ne songeait d'abord qu'à lui. Elle retomba sur sa chaise, pleurant lamentablement, le visage dans les mains. Honoré l'étudiait avec acuité et comprenait enfin la passion de son frère.

La grand'mère était demeurée à quelques pas, comme sur la défensive. Les traits d'Honoré lui avaient produit une désastreuse impression. Et elle ne devinait que trop ce que le cadet venait faire chez elles, puisque l'aîné n'avait pas osé venir. Cependant, Marie s'était dominée. Et ses nerfs se détendaient un peu: elle allait avoir des nouvelles de Jean! Elle montra un siège à Honoré.

--Si vous venez ici, monsieur, prononça-t-elle avec une réelle noblesse, c'est que vous connaissez l'amour qui m'unit à votre frère...

--Oui, mademoiselle.--Je n'ignore rien--il appuya sur le mot--rien de ce qui s'est passé entre vous; et c'est ce qui rend bien pénible la mission dont il m'a chargé.

Il procédait par coups brutaux, recourant à la plus abominable ruse: une invention diabolique dont l'effet devait être d'autant plus sûr qu'il allait s'adresser aux sentiments les plus généreux de la jeune fille.

--De votre côté, mademoiselle, vous n'ignorez pas le profond respect dont mon frère et moi entourions notre mère...

--Tout vos préambules sont inutiles, dit Marie avec beaucoup de hauteur. Parlez franchement! J'ai hâte de savoir le sort qui m'est réservé. Pourquoi mon fiancé n'est-il pas venu lui-même? Pourquoi ne m'a-t-il pas écrit?...

--Parce que ce nom de fiancé... vous n'avez plus le droit de le lui donner, mademoiselle! Mon frère...

Il fut violemment interrompu par maman Renaud:

--Votre frère est un lâche!...

--Grand'mère, je te prie de dominer ta colère. Permets-moi de répondre seule à M. Berthier, puisqu'il ne s'agit que de moi. Veuillez vous expliquer, monsieur, et ne craignez pas de le faire catégoriquement!

--Mademoiselle, mon frère avait prévenu notre mère de ses intentions à votre égard; mais elle y était formellement opposée. Et, à son lit de mort, elle lui a fait jurer solennellement non seulement qu'il ne vous épouserait pas, mais qu'il épouserait une jeune fille que, depuis bien des années, elle lui destinait. Mon frère a obéi, en fils respectueux; et, devant le lit de sa mère mourante, il a engagé sa foi à cette jeune fille.

--Il n'en avait pas le droit, puisqu'il me l'avait engagée, à moi; mais... continuez!

--Mon frère vous aimait: il est abominablement malheureux; cependant, il ne vous reverra jamais, jamais!

Marie eut un imperceptible tremblement des lèvres; puis elle dit simplement:

--Après, monsieur?

--Il m'a chargé d'implorer auprès de vous son pardon...

--Vraiment?

--Et de réparer, dans la mesure du possible, le mal qu'il vous a fait.

--Le mal qu'il m'a fait est irréparable, il m'accompagnera toute ma vie.

--Mais il peut être adouci, mademoiselle: vous serez mère, vous aurez le bonheur dans votre enfant...

Marie eut un regard de suprême dédain:

--Je devrais vous interdire, monsieur, de parler d'un enfant que vous contribuez à chasser de sa famille!

--Je vous en supplie, mademoiselle, demeurons calmes. Vous serez bientôt mère, et vous verrez alors à quel point la femme doit s'effacer devant la mère...

--De telles paroles me surprennent, monsieur, dans votre bouche!

Honoré reçut tranquillement l'apostrophe; il sentait la victoire. Il prit une enveloppe assez volumineuse dans sa poche et la déposa sur la table.

--Mon frère est riche; il possède environ deux cent mille francs. En voici cinquante mille, c'est tout ce que nos règlements de famille lui ont permis de réunir en quelques jours.

Marie ne sourcilla pas; ne regarda même pas l'enveloppe.

Honoré continuait:

--Dans quelques jours, il vous fera parvenir une somme égale: il vous donne la moitié de sa fortune. Et, pour lever les scrupules, qu'une aussi noble jeune fille que vous pourrait avoir à cet égard, j'ajouterai que c'est avec le consentement formel de sa future femme qu'il vous fait cette donation.

Marie se rejeta en arrière, comme si on venait de la souffleter.

--Est-ce tout ce que vous avez à me dire de la part de votre frère?

--Non, mademoiselle; il est forcé de mettre à cette donation deux conditions: c'est que vous n'essayerez jamais de le revoir et que vous quitterez immédiatement Paris.

Honoré se tut. Marie s'était levée, toute blême... et si majestueuse dans son indignation qu'Honoré trembla.

--Une simple question, dit-elle. Cette enveloppe... renferme-t-elle autre chose que de l'argent... une lettre, un mot d'adieu?

--Non, mademoiselle.

--Alors, reprenez-la! Je n'en veux pas...

--Mademoiselle, de grâce, n'obéissez pas à la colère... Au nom de votre enfant... Vous vous repentirez plus tard!

--Il n'y aucune colère en moi, monsieur! Je ne veux pas de cet argent, voilà tout! Ma grand'mère, qui m'a élevée, m'a appris à ne jamais recevoir d'aumône... Mais reprenez donc cet argent, vous dis-je, si vous ne voulez pas que je vous le jette au visage, puisque je n'ai plus personne au monde pour me défendre, pour vous souffleter, vous et votre frère!

En même temps, elle saisit Honoré par le bras et le força à ramasser son enveloppe.