Le sergent Renaud: Aventures parisiennes

Chapter 3

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Brettecourt se cacha le visage dans les mains, réfléchissant à cette cruelle impasse: son ami mourrait-il donc emportant son secret?

--Cependant, reprit-il, ne croyez-vous pas, qu'avant de mourir, il fera un dernier effort, qu'il prononcera quelques mots?... Comprenez-moi bien, docteur: le marquis de Villepreux avait une chose à me dire, une chose d'une importance capitale; je suis certain que, s'il revenait à lui, ne fût-ce qu'une seconde, cette chose, _un simple nom_, il la dirait aussitôt...

Le médecin secoua la tête:

--Le cerveau est transpercé... Votre ami va s'éteindre lentement; je doute qu'il puisse prononcer la moindre parole avant de mourir.

Brettecourt chancela, Vauchelles dut le soutenir.

--D'ailleurs, ajouta le médecin, nous allons le rapporter chez lui; ne le quittez pas.

Brettecourt frissonna des pieds à la tête: pénétrer dans cette maison, ce vieil hôtel des Villepreux, lui qui venait de frapper l'héritier, l'aîné de cette glorieuse famille! Mais il se raidit et prononça d'une voix éteinte:

--Je vous suivrai: il faut que je reçoive le dernier soupir de mon ami.

--A-t-on prévenu son frère? demanda le médecin.

Le frère du marquis de Villepreux! Non, personne n'avait songé à lui. Tous avaient songé à sa mère, à la vieille marquise, qui, on le savait bien, ne vivait plus que par son fils; mais on avait oublié le frère. On ne le voyait jamais avec lui, il vivait à part des amis de son frère qui ne l'aimaient pas, qui ne connaissaient que trop son caractère envieux, jaloux.

--Et sa mère? interrogea Vauchelles.

--La marquise est partie depuis peu de jours pour Angoville, répondit le médecin.

--Faut-il lui télégraphier?

--Je crois qu'il est préférable de ramener le marquis à son hôtel, et son frère se chargera de prévenir leur mère.

--C'est plus correct en effet, dit Vauchelles. Et je me mets à votre disposition, si je puis vous être utile.

--Alors, voulez-vous vous charger de prévenir M. Honoré de Villepreux?

--J'y vais.

Pendant l'absence de Vauchelles, le corps de Jean fut étendu sur une civière, qu'on était allé demander à un poste de police. Vauchelles revint bientôt, annonçant que le comte de Villepreux ne se trouvait pas à l'hôtel au moment où il y était arrivé, mais que les serviteurs préparaient tout, à la hâte, pour recevoir le corps du marquis.

--Partons, dit le médecin.

Le sinistre cortège se mit en route. Le docteur Delmas et Brettecourt s'étaient placés de chaque côté de la civière, entre les hommes qui la portaient; et, de temps en temps, l'un ou l'autre soulevait un peu la toile blanche rayée de bleu, pour examiner Villepreux. Le malheureux ne bougea pas une seule fois, ne poussa même pas un soupir. Sans l'affirmation du médecin, que la vie ne s'était pas encore envolée, Brettecourt aurait cru son ami déjà mort. Vauchelles, le maître d'armes Grandier et quelques membres du cercle venaient en arrière, mornes, silencieux.

Ils arrivèrent enfin à la rue Saint-Dominique, et Brettecourt reconnut de loin la haute porte majestueuse, datant de Louis XIV, qui ferme la grande cour, au fond de laquelle s'élève la demeure des Villepreux. Un valet de pied, qui guettait devant cette porte, aperçut le cortège, donna un ordre; et l'on ouvrit à deux battants.

Au moment où l'on pénétrait dans l'hôtel, Brettecourt se rappela soudain des choses de jeunesse qui rendirent plus atroce encore la douleur qui l'étreignait. Cette porte, qu'on ouvrait aujourd'hui à deux battants, devant son ami mourant, on l'avait ouverte ainsi, pour le recevoir, lui, et le recevoir avec grand honneur, le jour où il avait porté, pour la première fois, l'uniforme d'officier français. Et comme il connaissait bien cette grande cour, où, enfant, il avait tant joué! et les communs, les écuries, les remises, à droite et à gauche, masqués par des rangées de fusains et de mélèzes. Et, devant lui, la noble façade de l'hôtel, ses larges et hautes fenêtres, si gracieuses dans leur majesté! Et le perron à forme évasée, sur lequel Jean de Villepreux et lui tombaient en se poursuivant! Une chose surtout lui fit mal, la vue d'une petite porte donnant sur un escalier, dont se servaient seulement les intimes, et qui permettait d'accéder à l'appartement du marquis sans traverser l'hôtel, sans déranger sa mère. Que de fois il était passé par là, sans se faire annoncer, comme s'il avait été chez lui!

--M. le comte n'est pas encore rentré? interrogea le médecin.

--Non, monsieur, répondit Polydore Guépin; et nous ignorons où il est allé. Il est sorti à cheval vers deux heures.

On traversait le grand vestibule, au fond duquel était le vaste escalier d'honneur avec sa rampe de fer forgé.

Au moment où les porteurs prenaient leurs dispositions pour monter le corps horizontalement, un pas hâtif retentit dans la cour, et un petit homme se précipita dans le vestibule, haletant, la figure décomposée.

--M. Florimont! s'écria le médecin.

Me Florimont, notaire de la famille de Villepreux, respira d'abord; depuis la porte de la rue, où il avait appris le malheur, il avait couru trop vite. Il prononça enfin:

--Quelle catastrophe!

Le médecin répondit par un signe de tête.

--Mais une catastrophe bien plus grave que vous ne pouvez le supposer! s'exclama le notaire. Le marquis devait aujourd'hui même faire son testament...

Brettecourt tressaillit; il avait oublié ce notaire, dont son ami lui avait parlé au milieu de ses confidences.

--Ah! monsieur, supplia-t-il, ne nous quittez pas! Vous connaissiez les volontés du marquis, je les connaissais aussi. Mais il vous manque un nom, n'est-ce pas?

--Il devait _tout_ me dire aujourd'hui. Certes non, je ne vous quitte pas; mon devoir m'ordonne de surprendre toute parole qui échapperait au marquis.

Le médecin eut un geste de doute.

--Dieu permettra peut-être ce miracle! dit Brettecourt, qui ne voulait pas désespérer.

Et il s'engagea dans l'escalier, suivi du médecin et du notaire. Vauchelles, et les autres membres du cercle demeurèrent dans le vestibule, assez embarrassés, n'attendant plus que l'arrivée du comte de Villepreux pour se retirer.

Déjà le marquis avait été déposé sur son lit, devant lequel Brettecourt s'était jeté à genoux: et il tenait, serrée dans ses deux mains, une des mains glacées de son ami; et il guettait ses lèvres, s'imaginant à chaque instant qu'elles allaient s'agiter, prononcer le nom de l'aimée...

Soudain, le galop d'un cheval retentit; et le docteur Delmas, soulevant un rideau, prononça:

--Le comte de Villepreux.

Le frère du mourant fut reçu dans la cour par Polydore Guépin; et les premiers mots du valet de chambre furent une odieuse flatterie:

--Monsieur le marquis, M. votre frère se meurt. M. de Brettecourt l'a blessé dans un assaut, au cercle de l'Union!

Honoré de Villepreux jeta un étrange regard à cet homme qui le saluait d'un titre auquel, son frère vivant, il n'avait aucun droit. Et, très froidement, sans que la moindre émotion pût se lire sur son visage, il dit:

--Suivez-moi, Guépin.

Il sauta de cheval, se précipita dans l'antichambre, où il fut arrêté quelques secondes par les poignées de main de Vauchelles et de ses amis, qui se retirèrent aussitôt. Vauchelles lui dit seulement:

--N'accusez que la fatalité!

Déjà Honoré gravissait l'escalier; mais, arrivé dans la galerie du premier étage, sur laquelle s'ouvrait l'appartement de son frère, il s'arrêta. Polydore, qui l'avait suivi, dit alors très bas:

--Il y a, auprès de lui, M. de Brettecourt, le docteur Delmas et M. Florimont...

--Le notaire?

--Oui, monsieur le marquis. M. Votre frère avait préparé son testament; mais il y manque le nom du... ou «de la» légataire. Et ces messieurs espèrent bien qu'il le prononcera avant de mourir...

Un mouvement imperceptible de colère plissa les lèvres d'Honoré. Il se frappa le front, réfléchit une seconde, puis pénétra brusquement dans l'appartement de son frère. En voyant Brettecourt agenouillé, et si attentif devant le mourant, il s'arrêta et sembla se raidir, comme un homme qui maîtrise une grande colère. Puis, il s'avança, prit Brettecourt par le bras, le releva et l'écarta, sans avoir prononcé une parole; mais son regard, froid, hautain, disait très nettement:

--Votre place n'est pas ici!

Brettecourt n'osa pas résister. Il se recula lentement et s'appuya contre le docteur Delmas en sanglotant. Honoré avait pris sa place et baisait la main de son frère, pleurant lui aussi. Il murmurait:

--Mon frère chéri... Jean!... Jean!... Jamais je ne saurai te remplacer auprès de notre mère...

Il y eut ensuite un court silence, pendant lequel Honoré examina son frère aussi attentivement que Brettecourt l'avait fait tout à l'heure.

«Il est bien perdu, songeait-il; mais si, dans un dernier effort, il allait parler, essayer de me voler mon héritage?...»

Il se releva; et, s'adressant au docteur et au notaire, feignant de ne pas voir Brettecourt:

--Quelqu'un a-t-il prévenu ma mère?

--Non, monsieur le comte, dit le médecin; nous avons voulu vous laisser ce soin.

--Aura-t-elle le temps d'arriver?

Il devinait bien que non: mais il n'avait pas l'audace de demander ouvertement combien son frère avait encore d'heures, de minutes peut-être, à vivre. Le médecin secoua la tête; puis, s'approchant du lit, il tâta la main du marquis, écouta les faibles battements de son cœur, examina ses lèvres par où ne passait plus qu'un souffle à peine perceptible. Et il murmura:

--Courage, monsieur le comte!

--C'est fini? balbutia Honoré.

--Ce sera fini... dans quelques instants, hélas!

V

LE NOUVEAU MARQUIS DE VILLEPREUX

Son frère n'avait donc plus que quelques minutes à vivre! Dans quelques minutes, il serait enfin le marquis de Villepreux, l'héritier du titre, de l'immense fortune; mais il suffisait d'un hasard pour briser tout cela; que son frère, avant de mourir, eût la force de prononcer une phrase... ou même de dire simplement un nom, qu'entendraient son fidèle ami de Brettecourt et le notaire Florimont, et son avenir, sa fortune étaient encore menacés... Il ne connaissait que trop la préférence si grande de sa mère pour son frère!

--Messieurs, dit-il d'un ton dominateur, dans un pareil moment, seuls les membres de ma famille peuvent rester dans cette chambre; je vous prie donc de vous retirer.

Brettecourt poussa quelques soupirs, en faisant des gestes égarés, et il se recula instinctivement. N'avait-on pas le droit de le chasser, lui, cause de tout? Il gagnait la porte; le docteur Delmas le suivait. Seul, le notaire essaya de lutter:

--Monsieur le comte, dit-il, il serait de la plus haute importance que je ne quitte pas votre frère mourant...

--Monsieur, interrompit le comte avec hauteur, je suis seul juge de ce qui doit être fait ici!

Puis, se radoucissant, mais très ferme:

--D'ailleurs, je ne vous demande pas de vous éloigner. Demeurez tous dans le petit salon qui est à côté de cette chambre. Si mon frère revenait à lui, et qu'il parlât, ou du moins qu'il désirât parler à l'un de vous, veuillez croire que je l'appellerais.

Jamais personne n'avait vu le comte de Villepreux aussi décidé, aussi énergique. Il reconduisit le notaire jusqu'au seuil de la chambre; et, là, il fit glisser une tenture qui se trouvait dans le salon, de l'autre côté de la porte. De cette façon, le notaire et Brettecourt pouvaient croire que, seule, cette tenture les séparait de la chambre du mourant... Mais ils espéraient bien entendre s'il appelait.

Déjà Honoré, avec des soins infinis, très lentement, très doucement, prenait le battant de la porte, le ramenait et le fermait... Les autres n'avaient rien entendu... Il était seul avec son frère.

Cinq minutes environ s'écoulèrent dans le plus grand silence; Honoré s'était rapproché du lit et contemplait le marquis. En ce moment, personne ne l'observant plus, il n'avait pas besoin de verser de larmes: son visage avait aussitôt pris du reste une expression dure, haineuse. Et, pendant ces cinq minutes, il songea à sa jeunesse, à ces années qui lui avaient semblé si longues, où son esprit envieux le faisait souffrir des moindres préférences données à son frère.

Honoré était le cadet, et cela seul avait fait jusqu'alors le malheur de sa vie. Malgré la Révolution, malgré les idées et les lois nouvelles, les Villepreux avaient respecté les coutumes anciennes. Pour eux, le fils aîné était un être supérieur, l'héritier, le chef de la famille; les enfants qui venaient ensuite n'étaient que des cadets, c'est-à-dire des êtres réellement au-dessous de leur aîné, qui dépendaient de lui et devaient plus tard lui obéir. Le père de Jean et d'Honoré avait rigoureusement maintenu cette différence: il était mort, après avoir réalisé toute sa fortune personnelle et l'avoir donnée à son aîné de la main à la main, afin d'éviter un testament qui aurait pu être attaqué; et la marquise lui avait d'autant plus aisément promis qu'elle suivrait son exemple, qu'elle plaçait, dans son esprit, son fils Jean bien au-dessus de son fils Honoré.

Cet état de choses avait contribué à développer les qualités mauvaises d'Honoré et à étouffer en lui ce qui pouvait être bon et loyal. Tout enfant, il avait souffert dans son orgueil: on l'aimait, on le soignait, on le gâtait même, mais en lui donnant sans cesse son frère pour exemple. Dans toutes les cérémonies de famille, la différence entre les deux frères était bien nettement marquée; parfois même, son frère assistait à des repas de gala, tandis qu'on l'éloignait de la fête, où son âge lui aurait cependant permis de prendre sa place.

Son frère avait fait de brillantes études; lui paresseux, peu encouragé, était demeuré relativement ignorant. Son frère avait aisément appris tous les sports; lui, avait failli se tuer en tombant de cheval. Et cependant le cheval, les courses étaient sa plus grande distraction. Son frère avait déjà ajouté un peu de gloire à la gloire des Villepreux, par sa noble conduite comme volontaire, en Crimée, tandis que lui, n'était encore parvenu à se signaler que par des duels peu dangereux. Son frère faisait partie du cercle de l'Union; et lui, qui aurait pu s'y présenter, ne l'avait pas tenté, sachant qu'on ne l'y aimait pas et qu'on ne l'y recevrait que par égard pour le marquis. Cela l'aurait humilié.

Il ressemblait beaucoup à son frère, mais d'une façon mesquine: il n'avait ni cette haute taille, ni cette élégance, ni ces beaux yeux, ni cette grâce naturelle qui faisaient de Jean de Villepreux un des jeunes hommes les plus accomplis de la noblesse. Honoré était un jeune homme moderne, plus correct qu'élégant, plus calculateur que joueur. Quand il pariait aux courses, c'était moins pour s'amuser, pour chercher des émotions que pour gagner pratiquement de l'argent. Il se battait aisément en duel, mais pour chercher adroitement une réclame. Rien chez lui n'était naturel; il pesait tout, calculait tout. Il n'avait jamais désiré l'amour dans ses liaisons, mais le tapage, la gloriole d'être l'amant de femmes à la mode.

Et partout on l'irritait, parce que partout on lui parlait de son frère: il approuvait, en jouant remarquablement l'affection fraternelle, mais sa haine s'augmentait chaque jour. Il jalousait Brettecourt, il jalousait Vauchelles, il jalousait tous les amis de son frère. Et depuis quelques mois, il jalousait surtout cette inconnue qu'il avait devinée dans l'existence de son frère, sans cependant pouvoir soupçonner qui elle était.

Soudain, l'œil gauche de Jean, fermé jusqu'alors, s'entr'ouvrit, ses lèvres remuèrent lentement. Honoré se pencha vivement sur lui:

--Frère, je suis là.

Jean le regarda, comme stupéfait. Il articula péniblement:

--Brettecourt?

Un dernier souffle de vie le ranimait.

--Brettecourt n'est plus là, dit fort naturellement Honoré.

Jean contempla son frère une minute. Et il vit une telle affection sur son visage que, plein de confiance, il lui dit son secret. Dans cette minute de réflexion, il avait rassemblé toutes ses forces; mais ce ne fut qu'avec la plus grande difficulté qu'il prononça:

--Femme... Enfant... Lettre notre mère...

Il s'arrêta un peu. Honoré, lui serrant la main, compléta sa pensée:

--Tu as une femme, un enfant?

--Oui, balbutia le marquis.

--Et... tu as écrit une lettre à notre bonne mère pour lui avouer la vérité?

--Oui.

--Où est cette lettre?

--Mon... secrétaire... testament...

--Bien, frère! Compte sur moi... C'est moi-même qui remettrai ta lettre à notre mère.

--Ma femme... mon fils!... Je suis perdu... Je te les recommande... à toi... à Brettecourt...

Il se tut encore.

Honoré le crut mort; mais il fit un dernier effort:

--Ma femme... ma mère chérie... Dieu!... mon fils!... oui, un fils!

Un noble orgueil éclaira son visage. Et, dans la pensée de ce fils qu'il venait d'entrevoir, il mourut.

Honoré se recula, épouvanté... C'était encore plus grave qu'il ne l'avait cru. Un fils! Son frère laissait un fils!

Un moment, il fut comme affolé, au milieu de la chambre. Puis, assailli par une nouvelle crainte, il regarda la porte qui communiquait avec le petit salon... Si Brettecourt ou le notaire étaient rentrés et avaient entendu?... Mais non. La porte était toujours fermée, il était bien seul.

Sans réfléchir, il se précipita vers cette porte, et il allait l'ouvrir brusquement: il perdait la tête. Mais quelqu'un veillait pour lui: au moment même où il mettait la main sur la poignée, il se sentit enlevé, ramené en arrière, tandis qu'une voix toute basse murmurait:

--Monsieur le marquis oublie sans doute que cette porte ne doit pas avoir été fermée, et qu'il faut par suite la rouvrir bien doucement?

Honoré reconnut Guépin, et un grand froid le parcourut tout entier.

--Par où donc êtes-vous venu? balbutia Honoré.

--L'escalier de service mène directement dans le cabinet de toilette, répondit Guépin sans se troubler.

--C'est bien, retirez-vous dans ce cabinet.

--Pas avant d'avoir ouvert la porte du petit salon. Monsieur n'aurait certainement pas la main aussi sûre que la mienne...

Et Guépin ouvrit, en effet, le battant, sans que le moindre bruit eût été produit. Puis il repassa devant Honoré et lui jeta un regard familier.

Ce n'était plus un domestique, c'était un complice.

Dès que Guépin eut disparu, Honoré se précipita vers le salon, souleva la portière, et se montra, le visage en pleurs.

--Messieurs, dit-il, d'une voix étouffée, mon frère vient de rendre sa belle âme à Dieu!

Et il retourna auprès du lit, se mit à genoux et cacha son visage en sanglotant. Déjà, Brettecourt, le notaire et le médecin l'avaient rejoint. Brettecourt et le notaire s'étaient agenouillés comme lui. Le médecin constatait la mort.

Pendant quelques instants, il régna un grand silence, qu'interrompaient seulement les sanglots entrecoupés de Brettecourt. Le malheur causé par lui était irréparable. Son ami était mort, emportant son secret dans la tombe. Il ne lui restait qu'un espoir, c'est que peut-être Villepreux avait pu donner quelques indications à son frère; peut-être avait-il parlé à voix basse? Il osa lui demander:

--N'a-t-il rien dit?... N'a-t-il pas prononcé un nom... dans cette minute suprême?

Honoré sembla très choqué de ce qu'on se permît de l'interroger dans un semblable moment; mais il daigna répondre:

--Il n'a pas même repris connaissance.

Puis il retomba dans sa pose larmoyante, tandis que Brettecourt s'écroulait presque à terre, la tête appuyée contre le bois de lit, semblable à un chien fidèle...

Bientôt, on entendit des pas dans le grand escalier et l'escalier de service. La nouvelle s'était vite répandue dans l'hôtel; Guépin avait raconté que, comme il attendait à la porte, M. Honoré la lui avait annoncée. Et tous les domestiques accouraient. Plusieurs d'entre eux, vieux serviteurs de la famille qui avaient vu mourir le mari de la marquise, regrettaient qu'on ne les eût pas appelés plus tôt: ils auraient voulu assister, agenouillés, ne fût-ce que de loin, aux derniers moments du marquis. Et tous s'agenouillèrent dans le petit salon, rangés au cercle, et prièrent sincèrement pour ce maître si bon, d'une bienveillance si familiale.

Quant à Guépin, il donnait les signes du plus violent désespoir et ne cessait de répéter:

--Mon maître!... mon bon maître!... Mon cher maître!...

C'était un nouveau venu dans la maison que ce Guépin, un domestique très moderne, qui tranchait sur les vieux serviteurs de la famille. Naturellement on ne l'aimait pas beaucoup; mais on s'inclinait devant lui, parce qu'il était le valet de chambre du maître. C'est la marquise qui l'avait presque imposé à son fils; elle voulait que tout fût jeune autour de lui. Et Guépin, drôle cynique, était doué d'une telle puissance d'hypocrisie, qu'il avait persuadé à la marquise et à son fils qu'il leur était absolument dévoué.

Honoré jugea que son explosion de douleur avait assez duré, et que, par suite, celle des assistants ne pouvait durer plus longtemps. Il se releva, essuya ses larmes; et, d'un geste, il renvoya les domestiques. Seul, Guépin demeura à l'entrée de la chambre.

Puis, Honoré, s'adressant au notaire, au médecin, à Brettecourt, dit:

--Je vous remercie, messieurs, au nom de ma mère et au mien, des preuves de sympathie que vous nous donnez. Merci de tout mon cœur.

«Guépin, reconduisez ces messieurs.

Le médecin et le notaire allaient se retirer sans difficulté; mais Brettecourt semblait ne pas avoir entendu. Un sourire infernal glissa sur les lèvres d'Honoré; et frappant légèrement sur l'épaule de l'officier:

--Excusez-moi, dit-il, si je ne vous reconduis pas moi-même; mais vous me permettrez de ne pas quitter le corps de mon frère.

Brettecourt bondit et jeta un regard terrifiant à Honoré.

--C'est à moi... à moi que vous dites cela?

--Oui, monsieur! répondit fermement Honoré.

--Mais, pas plus que vous, je ne veux quitter votre frère!

Honoré sembla très peiné.

--Vous ne me comprenez pas, monsieur! Faut-il que je vous prie plus clairement de vous retirer?

--Mais je n'abandonnerai mon ami que lorsque la terre retombera sur lui... Je suis son ami... son frère d'armes...

--Le marquis de Villepreux, dit sèchement Honoré, n'avait pas d'autre frère que moi; et je suis désolé que vous me forciez à vous faire observer que votre place n'est plus ici!

--Monsieur!

--Je ne saurais oublier que mon frère meurt victime d'un accident dont vous êtes la cause, involontaire il est vrai, mais dont vous êtes la cause...

Pour ma part, je vous pardonne; mais ma mère m'en voudrait de vous avoir permis de demeurer plus longtemps auprès du corps de votre ami.

Brettecourt chancela; ses yeux, fixés sur Honoré, s'ouvrirent démesurément. Et il allait peut-être tomber, quand le notaire le prit dans ses bras.

--Venez, venez, monsieur le comte!...

Il l'entraîna. Tout le long des escaliers, dans le vestibule, dans la cour, il murmurait avec égarement:

--J'ai tué mon ami... J'ai tué mon ami...

On avait le droit de le chasser de cette maison.

--Courage! dit le notaire. La plus grande douleur est pour vous. Mais qui sait si vous ne pourrez pas réparer un jour ce malheur... dont personne du reste ne saurait vous déclarer responsable?

--Réparer?... fit Brettecourt, se dominant un peu. Oui, je l'aurais pu, peut-être, s'il avait parlé... Mais non! Dieu ne l'a pas voulu... J'ai tué mon ami!... J'aurai le courage de ne pas me tuer; mais on se bat assez souvent en Afrique pour que je trouve le moyen de rejoindre mon pauvre Villepreux!

Guépin avait respectueusement accompagné les trois hommes jusqu'à la grande porte de la rue; là, il s'inclina, d'un air désolé. Puis il les suivit quelques secondes du regard.

--Tas de raseurs! prononça-t-il. Mais retournons auprès de notre jeune maître, qui doit avoir quelque besoin de nous!

Honoré était demeuré seul dans l'appartement de son frère; mais il n'avait encore eu la force de rien faire. Il était écrasé par ce superbe coup de fortune.