Le sergent Renaud: Aventures parisiennes

Chapter 2

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--Non, fit involontairement Brettecourt, le frère de mon ami, et c'est tout. Que veux-tu? Je n'ai jamais sympathisé avec lui. Cela date de loin; il t'a joué tant de vilains tours!

--Il faut pardonner à Honoré, répliqua vivement le marquis. Il est venu au monde avec un caractère un peu triste...

--Oh! mais il m'a reçu d'une façon charmante, s'écria Brettecourt, désireux d'effacer la peine qu'il venait de faire à ce noble cœur de Villepreux; et nous avons longuement causé de toi.

--De moi?

--De qui donc aurions-nous parlé? De telle sorte qu'avant même de t'avoir vu, je suis renseigné, et très exactement, sur tout ce que tu as fait depuis mon dernier congé... sur la grande sagesse qui s'est emparée de toi tout d'un coup, sur la mélancolie qui a succédé à ta folle gaîté d'autrefois, préludant bien au grand acte que tu vas accomplir... Et je n'attends plus qu'un mot de toi, pour te complimenter sur ton mariage: Mlle de Persant est une adorable jeune fille; et il n'y a qu'une mère comme la tienne pour vous tenir en réserve un pareil bijou.

--Mlle de Persant a donc su conquérir une petite place dans ton cœur?

--Une grande, mon ami, puisqu'elle sera ta femme: je l'ai vue, plusieurs fois, à Angoville, pendant les vacances; et si la jeune fille a tenu ce que promettait l'enfant...

--Oui, elle est de tous points accomplie, déclara Villepreux; et je suis heureux, très heureux que ton opinion sur elle soit si flatteuse.

III

LA CONFIDENCE

--Mais où diable veux-tu en venir? s'écria Brettecourt très surpris. Tu parles avec une gravité...

--C'est qu'il s'agit réellement de choses très graves. Ecoute-moi bien. Tu sais, comme tout le monde, que ma mère veut me donner pour femme sa pupille, Mlle Juliette de Persant. Elle ne m'avait jamais parlé ouvertement de ce mariage; mais elle vient de me faire connaître son espérance, la plus chère de toutes ses espérances, m'écrit-elle... Elle a retiré sa pupille du couvent de Rennes où s'achevait son éducation; elle n'a pas eu le courage de se priver encore d'elle jusqu'aux grandes vacances. Et elles m'attendent, toutes deux, à Angoville... où je ne me rendrai cependant pas, en ce moment; car... je ne peux pas épouser cette enfant!

--Parlerais-tu sérieusement? Tu me fais peur!

--Si sérieusement, répondit Villepreux avec un grand calme, que j'avais songé à aller te trouver en Afrique, pour te confier mes projets. Tu es le seul ami à qui je puisse ouvrir mon cœur. Dans les circonstances cruelles de la vie, on a besoin, sinon de demander des conseils, qu'on ne suit généralement pas, du moins de dire ses angoisses...

--Est-il possible que tu n'aimes pas Mlle de Persant?

--Je l'aime, Henri, mais comme on peut aimer une enfant qu'on a fait sauter sur ses genoux, dont on a guidé les premiers pas, dont on a pris l'habitude de se considérer comme le protecteur... C'est moi, je te donne là un détail enfantin mais qui te fera tout comprendre, c'est moi qui lui ai montré ses lettres quand elle a appris à lire... J'aime Juliette, oui! mais pas comme on doit aimer sa femme!

--Ton affection deviendrait bien vite de l'amour...

--Non! déclara énergiquement Villepreux. Il y a un an encore, j'aurais raisonné comme toi, parce que, il y a un an, je ne connaissais pas l'amour... le véritable amour!...

Lentement, Brettecourt prononça:

--Jean, tu aimes une méchante femme!

Villepreux devint blême.

--Tu parles sans savoir, murmura-t-il; oui, j'aime!... Tu connaîtras tout à l'heure l'histoire de mon amour; mais, laisse-moi d'abord m'occuper de toi, de Juliette... Ton cœur est libre, n'est-ce pas?

--Parbleu! fit légèrement Brettecourt.

--Eh bien, suppose qu'il n'ait jamais existé de projet de mariage entre Juliette et moi, et qu'on veuille te la donner! Entre toi et moi, il ne saurait exister aucune susceptibilité; or, je n'épouserai jamais Juliette; elle est riche, noble, belle; elle sera courtisée pour son argent; son mariage ressemblerait alors à tous les mariages de notre monde et serait par suite mauvais. Ce serait un remords terrible pour moi. Toi, tu n'as plus grand'chose, puisque ton pauvre père est mort ruiné; mais je sais qu'aucun sentiment d'intérêt n'influerait sur ta volonté; tu es le seul homme que je veuille pour le mari de Juliette, le seul qui assurera son bonheur...

--Mais si elle t'aime déjà?

--Affection de sœur, ami! Et tu n'auras qu'à paraître, à te montrer tel que tu es, si bon, si brave, si généreux, portant si dignement ton grand nom; et la chère enfant t'aura bien vite ouvert son cœur... Vois-tu, il se passe en moi des choses si graves que je m'imagine parfois que je pourrais mourir; et alors, je veux unir les deux êtres que j'aime le plus au monde après ma mère!...

--Et... cette femme? interrogea anxieusement Brettecourt.

--Oh! elle! s'écria Villepreux en lui serrant violemment la main, il y a des moments où je crois que je l'aime plus que tout, plus que ma mère elle-même!

Brettecourt fut bouleversé par l'animation de son ami.

--Villepreux, quand un amour est si violent, il faut le craindre. Un amour qui peut diminuer l'affection d'un fils tel que toi!... Ami, il faut arracher un tel amour de ton cœur! Tu avais raison: je reviens à propos pour lutter contre toi-même!

--Arracher mon amour de mon cœur? fit Villepreux, avec un regard jeté vers le ciel; tu en arracherais plutôt la vie! Pour la seconde fois, tu viens de blâmer, d'insulter presque mon amour... Si tu savais! Tu ne connais que ces coquettes du grand monde ou du mauvais--elles sont aussi dangereuses les unes que les autres--qui passent leur vie à se moquer de nous, et dont l'amour malsain suffit à empoisonner toute une existence. Mais, Brettecourt, j'aime une jeune fille, noble et belle malgré l'obscurité de sa naissance... Et cet amour durera toute ma vie, puisque, en quelques mois, il m'a complètement transformé...

Villepreux demeura quelques minutes immobile, silencieux. Puis il reprit:

--Oui... Je vivais, insouciant de tout, songeant simplement à bien assurer le bonheur de ma mère, et, pour toutes les autres choses de la vie, me laissant aller au courant habituel; je n'avais jamais réfléchi à l'avenir... Je n'avais jamais songé au mariage. Je vivais heureux, ou plutôt me croyant heureux, libre, indifférent... quand tout à coup cet amour a pénétré en moi, faisant de moi un homme. Jusqu'au jour, vois-tu, où une femme s'est donnée à vous, n'ayant plus confiance qu'en vous, ne comptant plus que sur vous, on n'est qu'un enfant! Le véritable amour vous fait comprendre la vie avec tous ses devoirs, toutes ses difficultés, mais aussi avec ses bonheurs profonds, durables, certains!... Si tu connaissais celle qui l'a causé, tu me comprendrais mieux! C'est une simple ouvrière, une pauvre petite ouvrière en lingerie! Ses parents appartenaient à la bourgeoisie; mais ils sont morts, la laissant, elle et sa grand'mère, avec qui elle vit, dans un état voisin de la misère. La jeune fille que j'aime, moi, Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, moi qui possède des millions, est une simple ouvrière. Je l'aime depuis plusieurs mois; _et elle est toujours une simple ouvrière_. Pour elle, d'ailleurs, je ne suis pas le marquis de Villepreux, mais un modeste étudiant, qui l'épousera après avoir pris son titre de docteur en droit. Ce vieux roman du _Lion amoureux_, qui te semblera peut-être bien banal, a changé toutes mes pensées. La pureté de sentiments qui nous a d'abord unis contrastait si vivement avec les légères amours que j'avais eues jusque-là, qu'il n'a fallu que quelques jours pour me montrer l'inanité du bonheur mondain... J'ai passé des heures délicieuses dans les deux chambrettes qui servent de logement à la grand'mère et à la petite-fille... Et, un jour de folie, j'ai abusé de sa douceur, de son innocence; et depuis, nous sommes unis par le plus sacré, le plus respectable de tous les liens...

--Un enfant?

--Qui naîtra dans quelques mois!--Ah! quand elle m'annonça cela, elle pleurait d'abord... Elle tremblait à l'idée d'avouer à sa grand'mère la faute commise... Et puis, peut-être y avait-il aussi, dans son esprit, une crainte vague que cela ne refroidît ma tendresse... Je la rassurai bien vite: cet enfant, ce fils--mon cœur me dit que c'est un fils--portera mon nom! Me blâmerais-tu, Brettecourt?

--Moi! Te blâmer de faire ton devoir d'honnête homme?

--Ah! que ta parole me fait de bien!

--Mais je l'aimerai, ton fils! s'écria Brettecourt entraîné. Quelque chose me dit, à moi aussi, que ce sera un fils!

--Cette nouvelle, vois-tu, m'a bouleversé. Il m'a semblé que ce n'était pas seulement dans son sein, mais dans le mien en même temps, que notre enfant tressaillait. J'étais père, Brettecourt! Aucune parole au monde ne peut exprimer ce que j'ai ressenti. J'aurais voulu l'annoncer publiquement, fièrement! Et j'ai dû me taire; c'est ma seule souffrance...

--Et ta mère?

--Ah! ma mère!... Je n'ai pas osé lui avouer la vérité, de même que je n'osais plus retourner chez ma fiancée, avant que cette situation ait été complètement dénouée... Je n'osais même plus écrire à la pauvre enfant, ne sachant que lui dire, n'ayant plus la force de mentir!...

--Je crois bien connaître ta mère, dit Brettecourt: elle aimera l'enfant. Pourrait-elle ne pas aimer ce qui vient de toi?... Mais la mère de l'enfant!...

--Je ne les séparerai jamais l'un de l'autre! déclara noblement Villepreux. Et tu arrives au moment où je prends pour cela les dispositions nécessaires: j'allais écrire à ma mère; c'est toi qui iras lui parler en mon nom...

--Je préférerais que tu m'ordonnes d'enlever trois drapeaux à l'ennemi; cependant je ferai ce que tu voudras.

--Depuis que je sais que je suis père, que j'ai pu créer une vie nouvelle, j'ai pensé à la mort, reprit Villepreux avec une gravité mélancolique. Je suis sûr que toi, qui vis continuellement en face d'elle, tu n'y as jamais réfléchi autant que moi...

--Je t'avoue que je n'y songe jamais beaucoup!

--Tandis que c'est une pensée constante chez moi: je me dis sans cesse que je puis mourir tout à coup, sottement, en tombant de cheval, ou en me battant en duel... Tiens, notre camarade Vauchelles est un brave et charmant garçon; mais il m'ennuie en se moquant, depuis quelques jours, de ma mélancolie; que je lui réponde un mot désagréable, il prendra la mouche, et il est de première force à l'épée... Tout cela n'est pas probable; mais enfin je pense sans cesse à la mort, et j'ai voulu prévenir ce qui se passerait après. Mon notaire a reçu l'ordre de préparer mon testament; ce testament est prêt, sauf les noms, que je lui donnerai cet après-midi: je veux, par un acte authentique, reconnaître d'avance mon enfant et lui laisser ce que la loi m'autorise à lui léguer. Après cela, j'attendrai plus tranquillement l'avenir.

Villepreux s'était tu; Brettecourt réfléchissait. Il dit enfin:

--Je ne te poserai aucune question injurieuse; il me semble impossible que tu te sois trompé... qu'on t'ait trompé! Avant de la connaître, j'estime la jeune fille que tu aimes... Je craignais pour toi quelque amour pernicieux, et tu m'aurais alors trouvé impitoyable. J'irai donc trouver ta mère; et, bien doucement, bien respectueusement, je l'amènerai insensiblement, ou du moins je l'essaierai, à envisager sans colère ta situation; je serai même rusé--on apprend la ruse à la guerre---je la prendrai par l'enfant... Et puis, l'indulgence des mères est comme celle de Dieu, si grande!... Peut-être ton bonheur s'accomplira-t-il? Je ne te demande qu'une chose, que ma conscience m'impose: je veux voir ta fiancée!

--Tu la connaîtras ce soir, dit simplement Villepreux.

En ce moment, un domestique du cercle vint prévenir le marquis que son maître d'escrime l'attendait, dans la salle d'armes, pour lui donner sa leçon habituelle.

Brettecourt proposa aussitôt:

--Ah! mais non! Laisse ta leçon et faisons tous les deux un bon assaut d'épée, comme autrefois; cela me déliera.--Mon plastron et mon masque sont toujours là?

--Oui, monsieur le comte, répondit le domestique; je n'ai qu'à en faire enlever la poussière.

IV

L'ACCIDENT

Quoique à cette époque l'escrime ne fût pas un sport à la mode, comme elle l'est devenue de nos jours, le cercle de l'Union possédait une ravissante salle d'armes, où le vieux maître Grandier apprenait aux jeunes hommes du Faubourg le noble jeu de l'épée. Décorée avec simplicité, mais dans un goût parfait, ornée de quelques peintures et de vieilles armes, elle rappelait ces salles basses des châteaux d'autrefois, où les écuyers montraient aux pages l'art de la guerre. Tout un panneau était garni par une panoplie représentant l'histoire de l'épée, depuis l'«espadon» à deux tranchants de nos aïeux jusqu'aux mignonnes épées de combat modernes, en passant par les «rapières» des favoris d'Henri III et les «carlets» des élégants de la cour de Louis XV. Il y avait même des pièces historiques, telles que ce «flamard» d'un aïeul des Villepreux, contemporain de Louis XI, qui, pour faire sa cour au roi, avait, comme lui, fait graver un _Ave Maria_ de chaque côté de son épée; il y avait aussi de ces épées courtes, bien pointues, avec lesquelles les Français triomphèrent à Bouvines des longues et lourdes épées allemandes.

Les deux amis furent accueillis, avec une familiarité respectueuse, par le vieux maître d'armes Grandier. Et Henri lui dit gaiement, en lui tendant la main;

--Savez-vous bien, Grandier, que c'est votre fameux «coupé» qui, dans notre dernière rencontre avec les Arabes, m'a sauvé la vie?

Grandier, naturellement assez rouge, devint brique et balbutia quelques mots sur le courage bien connu de M. de Brettecourt; mais rien ne pouvait lui faire plus de plaisir qu'un tel compliment. Déjà, les deux amis se préparaient pour l'assaut, enlevaient leurs vêtements, mettaient leur plastron, leurs sandales, leur masque, et essayaient leur épées tout en s'alignant sur la planche. Tandis qu'ils tâtaient le fer, Grandier les contemplait: et, avec leur plastron qui rappelle la cuirasse et le masque semblable au heaume, il lui semblait voir jouter des chevaliers. Brettecourt avait un jeu terrible, rendu brutal par l'habitude des combats. Villepreux, avec sa parfaite élégance, sa correction impeccable, était un adversaire tout aussi dangereux. Grandier, qui aimait les vieux récits, leur dit:

--Jadis, à la fin des tournois, il arrivait qu'on donnât pour récompense une épée au meilleur assaillant et un heaume au meilleur défendant; il faudrait vous donner à tous deux l'épée et le heaume.

Puis, il s'éloigna pour donner une leçon à un autre élève; mais de temps en temps il se retournait et regardait ces deux-là, ses meilleurs. Bientôt, Villepreux et Brettecourt s'arrêtèrent et, se plaçant dans l'encoignure d'une fenêtre, reprirent leur conversation. Jean éprouvait un bonheur infini à pouvoir enfin parler de sa chère fiancée, lui qui depuis si longtemps était forcé de garder le secret de son amour!

Puis, se remettant sur la planche, il proposa:

--Encore un ou deux coups! Voyons si tu me boutonneras aussi facilement que tes Arabes?

L'assaut recommença; et, durant quelques minutes, aucun des deux amis ne put toucher l'autre. Ils s'animaient peu à peu, tout à ce plaisir des armes qu'éprouvent avec tant de passion les fanatiques de l'épée. Grandier, de temps en temps, leur donnait un conseil, s'amusant à critiquer Brettecourt qui, à mesure que l'assaut s'avançait, devenait plus nerveux, bondissait, lançait son arme d'une façon saccadée. Villepreux, beaucoup plus calme, parvint à le toucher deux fois. Ils se reposèrent encore.

--Mais tu vas me donner ma revanche, dit en riant Brettecourt.

--Sais-tu que tu m'attaques comme si j'étais un Arabe?

--Eh! parbleu, je vais te faire le coup qui m'a débarrassé de mon dernier Bédouin.

Ils retombèrent en garde. Des membres du cercle étaient venus les regarder. Brettecourt, cherchant effectivement à refaire ce qu'il appelait le coup de son Bédouin, s'amusait à ne plus viser qu'à la tête; et Villepreux, négligeant presque de l'attaquer, défendait sa tête d'un jeu si serré que son ami n'avait pas encore pu l'atteindre.

Au bout d'un instant, Brettecourt eut l'air de vouloir rompre; Villepreux l'attaqua à son tour, le pressant avec vigueur. Le jeune officier semblait haletant; mais, soudain, reprenant l'offensive, il se précipita sur Villepreux, «quitta le fer» de son ami, puis, le battant aussitôt d'un mouvement sec, l'écarta et, allongeant le bras avec une rapidité foudroyante, lui porta un coup furieux à la tête... En ce moment, le vieux maître d'armes s'écriait, d'une voix angoissée par la terreur:

--Arrêtez, monsieur le comte, arrêtez! Votre épée est démouchetée! Arrêtez!

Il était trop tard!

L'épée démouchetée de Brettecourt avait déjà frappé le masque de Villepreux; et elle était lancée avec tant de violence que la pointe, se frayant un chemin à travers les mailles du masque, avait atteint le marquis à l'œil droit.

Brettecourt éprouva cette impression si particulière que donne une arme pénétrant dans quelque chose de mou et faisant une blessure; et cela était d'autant plus affreux pour lui qu'il avait éprouvé d'abord la résistance du masque.

Villepreux, en recevant le coup sur le masque, avait commencé de prononcer le mot: «Touché!» Mais il ne l'acheva pas. Sa voix se perdit en un soupir étouffé: sa main laissa échapper son arme; et, pendant une demi-minute, qui sembla interminable à Brettecourt, il chancela sur la planche comme une masse insensible qu'une force supérieure balance; puis, il s'abattit, sans un mot, sans une plainte. Et il demeura immobile, comme mort, aux yeux de son ami épouvanté:

--Villepreux! Villepreux! s'écria ce dernier.

Son ami ne répondit pas. Alors, il se précipita à genoux devant lui, murmurant d'une voix brisée:

--Mais ce n'est rien, n'est-ce pas?... Je t'en supplie, parle-moi!... Un mot seulement...

Aucun son ne traversa le masque qui couvrait encore le visage de Villepreux. Brettecourt saisit ce masque; mais, après avoir fait un premier mouvement pour l'enlever, il s'arrêta, saisi de terreur. Comment le visage de son ami allait-il lui apparaître?

Le vieux Grandier s'agenouillait aussi, soulevait un peu le corps du marquis. Les autres assistants, glacés d'effroi, les laissaient faire. Le maître d'armes murmurait;

--Courage, monsieur le comte... Il faut bien voir... Et puis, ce n'est peut-être rien, un simple évanouissement...

Grandier essayait de se tromper lui-même; il ne devinait que trop ce qui s'était passé derrière ce masque. Dans sa jeunesse, il avait été témoin d'un accident semblable. Brettecourt enleva enfin le masque avec des précautions infinies; et lorsqu'il vit l'œil crevé, étalé tout sanguinolent sur les bords de l'orbite, il eut un tel cri de désespoir que tous les assistants en furent remués. Puis, se redressant brusquement, il s'élança vers une panoplie où étaient accrochées de vieilles armes, arracha une de ces épées courtes que portaient les Français au treizième siècle; et, la plaçant contre sa poitrine, il se précipita, croyant tomber auprès de son ami...

Cet ami, c'était toute sa famille; il l'avait frappé à mort, il voulait partir avec lui...

Et sans doute, s'il n'y avait eu, dans la salle, un homme qui ne le perdait pas de vue, il serait mort, exhalant sa belle âme dans une dernière pensée de fidèle amitié. Cet homme était, justement, le baron de Vauchelles, dont Villepreux lui parlait tout à l'heure, et qui avait deviné ce qui se passait dans l'esprit de Brettecourt; et, lorsque celui-ci voulut se précipiter sur l'arme qu'il avait détachée de la panoplie, il se sentit saisi par deux bras minces, mais nerveux, vigoureux, enlevé et porté dans une salle voisine, tandis que la voix nette, mordante, de Vauchelles prononçait:

--Pas de bêtises, hein! Vous n'avez pas le droit de disposer de votre vie!

Vauchelles, en disant ces mots, n'avait cru prononcer qu'une de ces phrases banales qu'on lance un peu au hasard pour prévenir une catastrophe.

--C'est bien assez d'un malheur! ajouta-t-il.

En lui-même, Brettecourt murmura: «Il a raison; _ma vie ne m'appartient plus_... Villepreux mort, c'est sa fiancée perdue dans la vie, abandonnée, son enfant sans père... Mon devoir est de le remplacer, d'être le père de cet enfant!» Puis, une nouvelle terreur le glaça; sa présence d'esprit lui revenait peu à peu: son ami ne lui avait pas dit le nom de cette jeune fille; comment la trouverait-il, puisqu'elle-même ne connaissait son amant que sous un nom supposé? Il se redressa brusquement; son visage avait pris une expression résolue.

--Ne craignez rien, Vauchelles. J'ai eu tout à l'heure un moment de faiblesse; pardonnez-moi! J'aimais tant Villepreux! Mais j'aurai le courage de supporter mon malheur.

Il revint dans la salle d'armes et s'agenouilla devant le corps de son ami, le regardant d'un œil hébété; et il se mit à pleurer lentement, enfantinement, avec des hoquets convulsifs qui, par moments, le secouaient tout entier.

Cependant, le vieux Grandier, aidé par quelques membres du cercle, donnait les premiers soins au marquis de Villepreux.

--Quel chagrin pour moi qui les aimais tant tous les deux! murmurait le maître d'armes.

Vauchelles défaisait le plastron, tâtait la poitrine.

--Il respire encore, dit-il à voix basse:

--Mais si peu, monsieur le baron!

--L'œil est bien perdu.

--Ah! si ce n'était que l'œil!

Et Grandier, d'un signe de tête, montra l'arme de Brettecourt; il n'était que trop facile de deviner à quelle profondeur elle avait pénétré dans le cerveau.

En attendant l'arrivée d'un médecin, qu'un domestique était allé chercher, les membres du cercle qui avaient assisté à l'assaut se répandaient dans toutes les salles, annonçant la sinistre nouvelle. Et c'était un défilé de tous ces hommes dans la salle d'armes; ils n'y passaient que peu d'instants, moins pour échapper au spectacle de ce corps à peu près inanimé qu'à celui de la douleur de Brettecourt, qui faisait mal à voir.

Quelques instants plus tard, le docteur Delmas pénétrait dans la salle d'armes. Par suite d'un hasard qui était presque une consolation au milieu d'une telle catastrophe, c'était le médecin de la famille de Villepreux; on avait pu le prendre au moment où il partait pour ses visites de l'après-midi.

En voyant ce médecin, qui allait prononcer l'arrêt suprême, Brettecourt se releva d'un seul mouvement et, glacé d'effroi, alla se plaquer contre le mur: ou eût dit un criminel attendant sa condamnation.

M. Delmas, ne songeant qu'au blessé, ne vit pas Brettecourt. Il s'agenouilla devant Villepreux, étudia d'abord sa respiration, lente, à peine perceptible, le pouls qui était très faible; il n'eut pas besoin d'examiner longuement la blessure: il regarda plutôt les mains, les pieds, qu'il fit mettre à nu et qui étaient froids, livides; il regarda aussi l'épée. Puis, tristement:

--Ce pauvre jeune homme est perdu. Ce n'est plus qu'une question d'heures...

--O mon Dieu! s'écria Brettecourt.

Et ses sanglots éclatèrent de nouveau, si douloureux, si lamentables, que le médecin courut à lui.

--Pardonnez-moi, mon enfant, d'avoir été si brutalement franc; je ne vous avais pas vu. Et soyez courageux! J'étais l'ami de votre famille, comme celui de la famille des Villepreux, et je me chargerai, s'il le faut, d'annoncer à la marquise, dès qu'elle sera de retour à Paris, que la fatalité est seule coupable.

--Merci, docteur, merci! s'écria Brettecourt en lui serrant la main. Je viens de le promettre à mon ami de Vauchelles: je saurai être fort, je le dois, pour des motifs peut-être encore plus graves que vous ne le supposez. Mais j'ai une suprême prière à vous adresser... au nom de mon pauvre ami...

--Parlez!

--Reprendra-t-il connaissance?

--Je n'ose pas vous en répondre.

--Il est irrévocablement perdu?

--Irrévocablement!