Le sergent Renaud: Aventures parisiennes
Chapter 4
Pas un regret n'agitait son âme. Emporté par l'orgueil, il examinait d'un coup d'œil rapide cette chambre qui n'aurait jamais dû être la sienne, la chambre des marquis de Villepreux. La chambre qu'il avait eue, lui, était fort belle aussi, aussi richement meublée; mais ce n'était qu'une chambre de cadet. Ici, c'était bien le logis de l'aîné, l'appartement auquel on n'avait pas osé touché depuis deux siècles. C'est là, dans un meuble Louis XIV, assez bas, large et épais, que se trouvaient les archives de la famille; là qu'avait habité son père, là que, de la main à la main, il avait, à son lit de mort, remis sa fortune à son aîné. Tout ici lui rappelait sa situation de cadet, ses humiliations... qui cessaient tout d'un coup.
C'était lui, maintenant, le marquis de Villepreux!
Tout était à lui, désormais, titre, fortune. Plus rien ne pouvait menacer son avenir; une seule complication aurait pu l'effrayer: cette femme, cet enfant... Et il allait être le seul à les connaître.
Cependant, Guépin rentrait dans la chambre. Il jeta vite un coup d'œil au secrétaire et sourit en le voyant toujours fermé.
«D'ailleurs, pensa-t-il, il ne trouverait rien sans moi.»
Honoré lui ordonna de prendre les dispositions nécessaires pour transformer en chapelle ardente la chambre de son frère. Puis, il rédigea cette dépêche:
«Ma mère, soyez forte! Un malheur affreux vient de nous frapper. Jean est très mal. Venez immédiatement.
«HONORÉ.»
--Allez tout de suite au télégraphe, Guépin!
Mais Guépin envoya la dépêche par le concierge: il ne voulait pas quitter l'hôtel. C'est lui qui fit disposer la classique main de papier dans le vestibule, sur une table recouverte d'un tapis noir. Et il s'assura que tout avait bien l'allure correcte et compassée de la douleur moderne.
Deux domestiques parlaient à voix haute, il les réprimanda. Il soignait la mise en scène du désespoir de son nouveau maître; car il était bien certain de ne plus quitter Honoré de Villepreux.
Quand il remonta dans la chambre, les autres domestiques avaient tout préparé: une commode avait été transformée en petit autel, on était allé chercher de l'eau bénite à Sainte-Clotilde; et, dans la coupe d'onyx qui la renfermait, trempait une branche de buis, que la marquise avait suspendue, au-dessus du lit de son fils, le dimanche des Rameaux.
Il ne restait plus qu'à faire la toilette du mort. Guépin ne laissa ce soin à personne.
Et bientôt, Jean de Villepreux apparut, étendu dans son lit, vêtu de son habit, sur lequel tranchait le ruban bleu de la médaille de Crimée. La vue de ce modeste ruban amena, sur les lèvres d'Honoré, un imperceptible sourire. Il avait toujours trouvé ridicule la fierté avec laquelle son frère le portait.
Le nouveau marquis demeurait assis, dans un fauteuil, tout près de ce secrétaire qu'il gardait jalousement. Son visage caché dans les mains, il semblait écrasé de douleur; mais il suivait attentivement tout ce qui se passait. Enfin, il fut seul avec Guépin, qui avait renvoyé tous les domestiques, une fois la besogne terminée. Honoré se leva alors et s'avança vers le secrétaire; mais Guépin, parlant très bas, dit:
--Si monsieur le marquis veut me croire, il attendra que tout le monde soit couché dans l'hôtel...
Honoré se rassit, vexé de trouver si justes toutes les observations du valet de chambre, n'osant pas lui résister, et éprouvant cette humiliation des grands qui ont besoin d'un petit. Et la nuit le surprit, portant alternativement ses regards, du cadavre de son frère au petit meuble qui contenait son secret.
VI
LA LETTRE
La soirée aurait paru interminable à Honoré de Villepreux, si elle n'avait été coupée tout d'abord par la visite du médecin des morts. Ce médecin fut reçu par Honoré et même par Guépin au milieu de telles marques de désolation que, malgré l'indifférence que lui donnaient forcément ses fonctions, il crut nécessaire d'adresser quelques paroles de consolation au nouveau marquis de Villepreux. Honoré les accepta en sanglotant. Et, peu à peu, le bruit se répandait dans tout l'hôtel que M. Honoré était beaucoup plus tendre, beaucoup plus affectueux qu'on ne l'aurait cru.
Ensuite, il fit venir auprès de lui les vieux domestiques qui servaient spécialement sa mère, et leur donna les ordres les plus méticuleux afin que la marquise n'eût à s'occuper de rien à son retour.
Il prit aussi les dispositions nécessaires pour qu'un petit appartement, voisin de celui de sa mère, fût rapidement aménagé: c'est là que lui, désormais chef de famille, voulait que Juliette de Persant s'installât; la petite chambre de jeune fille, qu'elle avait occupée jusqu'alors, ne lui semblait plus suffisante. Cette sollicitude, pour une jeune fille, dont Honoré se montrait auparavant très jaloux, frappa tout spécialement.
Pendant cette soirée, autant pour tromper son impatience que pour surprendre sa mère le lendemain, Honoré, sans quitter la chambre de son frère, dirigea l'installation de l'appartement de Juliette: il faisait déplacer les jolis meubles, les choses particulièrement délicates que renfermait l'hôtel, tout ce qui pouvait charmer l'œil d'une jeune fille, et le faisait porter dans la chambre qu'il donnait à Mlle de Persant.
Il savait bien pourquoi sa mère était partie de Paris si brusquement; et il ne doutait pas qu'elle ne ramenât Juliette, et pour toujours.
En ce moment, elle avait reçu sans doute sa dépêche, envoyée au château d'Angoville par un exprès; elle avait dû tout quitter, comme folle, faire atteler et rejoindre le train de nuit; elle arriverait le lendemain de bonne heure. Et il voulait lui dire à son arrivée:
--Juliette habitera désormais le petit appartement voisin du vôtre.
Lorsque minuit sonna, les domestiques étaient brisés de fatigue; et, malgré l'intention que plusieurs d'entre eux avaient manifestée de veiller leur maître, tous s'inclinèrent sans résistance quand Guépin leur dit:
--M. le marquis veut veiller seul le corps de son frère.
Une demi-heure plus tard, il revenait auprès du marquis et disait:
--Maintenant, monsieur peut agir en toute tranquillité.
Honoré se redressa et contempla quelques instants le visage glacé de son frère; puis tandis que Guépin verrouillait les portes, il se dirigea vers le secrétaire.
Il avait bien le droit de l'ouvrir maintenant: tout n'était-il pas à lui, ici?...
Guépin le rejoignait:
--Voici la clef, monsieur le marquis.
Honoré eut un tressaillement nerveux; il était atrocement humilié de se trouver sous la dépendance de ce domestique qui savait tout, qui pensait à tout. Guépin le remarqua; et son regard audacieusement fixé sur le marquis, semblait dire:
«Te révolte donc pas, mon bonhomme... Tu ne peux pas te passer de moi!»
Honoré avait pris la clef. La main un peu nerveuse, il ouvrit le secrétaire, et descendit la plaque, qui formait table en s'abaissant.
Devant lui, s'étalaient trois rangées de tiroirs. Il les enleva tour à tour et vida leur contenu sur la tablette.
C'était évidemment dans un de ces tiroirs que Jean avait enfermé la lettre destinée à sa mère.
Il déplia tous les papiers posés devant lui, reconnut des lettres de Brettecourt, de Vauchelles; mais il ne trouva pas trace de la lettre qu'il cherchait.
Guépin, planté derrière lui, le dévisageait en goguenardant. Honoré recommença deux fois son examen, visita de nouveau les tiroirs, mais inutilement. La lettre de son frère n'était pas dans le secrétaire. Brusquement il se retourna vers Guépin et lui jeta un regard irrité, ayant presque envie de lui crier:
--Vous l'avez donc volée?
Mais Guépin demeurait impassible, dans l'attitude du correct domestique, qui attend que son maître l'interroge.
--Ah çà! maître Guépin, m'auriez-vous fait de faux rapports depuis six mois?
Guépin haussa les épaules.
--La preuve que je n'ai pas fait de faux rapports, c'est ce que M. le marquis a dit avant de mourir.
--Cependant, fit Honoré, tout démonté par la réponse si logique de Guépin, puisque je ne la trouve pas, cette lettre?...
--Monsieur n'a peut-être pas suffisamment cherché.
Il y eut un silence. Honoré se calmait: évidemment, il avait mal cherché; cette lettre, il la découvrirait tout à l'heure, cachée peut-être entre deux tiroirs.
Mais, avant de recommencer ses recherches, il éprouva le besoin de bien confirmer ses soupçons en questionnant Guépin.
--Voudriez-vous, maître Guépin, me résumer aussi rapidement que possible, tout ce que vous m'avez dit depuis six mois?
--Je ne demande pas mieux, monsieur, répondit Guépin, enchanté de faire valoir ses services dans une occasion aussi solennelle.
Donc, il y a six mois environ, M. le comte était sorti un soir, dans le but de suivre M. le marquis; et je me trouvais moi-même dehors, dans la même intention. Les nouvelles allures de M. le marquis inquiétaient son frère, comme son fidèle valet de chambre. Nous nous rencontrâmes...
--Passez, passez, Guépin...
--Si je répète cela, monsieur, c'est simplement pour rappeler que c'est M. le comte qui m'a chargé de cette besogne, un peu trop basse pour lui, et qu'il s'en est fié à moi du soin de surveiller les nouvelles amours de M. son frère. Le marquis avait complètement abandonné ses anciens plaisirs...
J'ai cru longtemps que c'était pour une femme du monde et qu'il ne se cachait si bien que pour éviter la colère d'un mari jaloux.
Mais j'ai perdu cette conviction lorsque j'ai eu fait la remarque que M. le marquis ne mettait jamais son habit pour aller à ces rendez-vous, quoique ces rendez-vous eussent presque toujours lieu le soir: il s'y rendait en jaquette, même en veston.
Ce n'était donc pas une femme du monde, pas même une bourgeoise... A peine une toute petite bourgeoise!
Ici, le visage de Guépin prit un air de souverain mépris; et, tirant un gant de sa poche:
--En voici la preuve, monsieur!
Ce gant de femme que j'ai découvert dernièrement dans une de ses poches...
--Une jolie main! fit Honoré en prenant le gant.
--Des gants à vingt-neuf sous, monsieur, prononça Guépin. Et usés, recousus... Je pencherais, monsieur, pour une ouvrière...
--Et... vous n'avez pas encore découvert sa demeure?
--J'ai fait un progrès, monsieur. D'habitude, M. votre frère faisait tant de détours avant d'arriver à ses rendez-vous qu'il m'avait été impossible de le filer complètement. Il avait été à la guerre et savait dépister l'ennemi; et puis, il se doutait peut-être qu'on l'espionnait. Mais, depuis quelque temps, il prenait moins de précautions; et hier, j'ai acquis la certitude que la demoiselle habite le Marais: j'ai perdu M. le marquis, pour la seconde fois, dans le dédale des rues du Temple.
Jean était allé la veille, en effet, jusqu'à la place des Vosges; mais, ne sachant que dire à Marie, ne voulant plus lui mentir, il n'avait pas osé pénétrer dans sa maison; et il avait passé une partie de la nuit à errer dans les rues qui avoisinent la Place Royale.
--Bien, Guépin, dit Honoré, en lui tendant un billet de cent francs.
C'était le prix convenu de chaque renseignement nouveau. Mais Guépin refusa avec dignité.
--Oh! monsieur! Pas un pareil jour!
Et, regardant gouailleusement Honoré:
--Je serai bien assez récompensé, si monsieur le marquis veut bien me garder à son service.
Honoré, sans répondre, se tourna vers le secrétaire et chercha derrière tous les tiroirs.
Il ne trouva encore rien.
--Il y aurait donc un secret? murmura-t-il tout agacé. Sans doute un secret que seul son frère connaissait!
Guépin souriait en dessous; il dit:
--L'autre nuit, en rentrant, M. le marquis a écrit très longuement. Quand il a eu fini, il a murmuré, je l'ai parfaitement entendu:
«Je reverrai cela demain.»
Puis, il a rangé ses papiers, fermé son secrétaire, et s'est couché. C'est moi qui ai éveillé M. le marquis ce matin: il n'avait donc pas retouché à ses papiers. Il s'est habillé très vite et est monté tout de suite à cheval.
La lettre doit forcément se trouver là. Et si monsieur veut me permettre?...
Honoré était décidément forcé d'en passer par les volontés du drôle.
Guépin s'installa devant le secrétaire.
--J'avais fait quelques remarques sur la façon dont M. le marquis ouvrait et fermait ce petit meuble...
Plaçant son pied contre le pied droit du secrétaire, il poussa vivement. En même temps il s'appuyait très fortement sur la tablette et, de ses deux mains, pressait à droite et à gauche sur une bande de bois de rose qui semblait incrustée dans un encadrement noir. Aussitôt, la bande de bois de rose bascula; et les deux hommes aperçurent une cachette de petite dimension qui renfermait des papiers. Honoré s'élança pour les prendre; mais Guépin avait été plus prompt que lui. Le digne valet de chambre s'en était déjà emparé et se reculait les tenant bien serrés dans sa main.
Honoré ne put s'empêcher de prononcer: «Drôle!»
Guépin ne sourcilla même pas; il dit simplement, tout en dardant ses yeux sur ceux du marquis:
--Je vais certainement remettre tous ces papiers à monsieur; mais, auparavant, je prendrai la liberté de faire remarquer à monsieur deux choses: la première, c'est que, sans moi, monsieur n'aurait jamais trouvé ces documents; la seconde, c'est que je pouvais m'en emparer et les remettre à Mme la marquise. Je désire simplement que monsieur me donne l'assurance que je ne le quitterai jamais!
--Eh parbleu, oui! prononça Honoré, tendant la main pour prendre les papiers. Et si je trouve là ce que je cherche, vous recevrez dix mille francs, Guépin.
--Il y a plaisir à travailler pour monsieur le marquis, déclara mielleusement Guépin, qui entrevoyait beaucoup d'autres dix mille francs succédant aux premiers.
Déjà Honoré lisait les premiers mots de la lettre de son frère.
«Ma mère chérie,
«C'est en tremblant que je vous écris...»
Une joie sauvage éclaira sa figure: il était maître de l'avenir.
En écrivant ces mots d'une main fiévreuse, Jean de Villepreux n'avait voulu faire qu'un brouillon, un projet de lettre où il jetterait au hasard toutes ses pensées, se réservant de le corriger ensuite, de le raturer, d'en enlever tout ce qui lui semblerait de nature à choquer sa mère. Et cependant, quand, après l'avoir terminé, il l'avait relu hâtivement, il n'avait pas trouvé une phrase à changer, un mot à supprimer.
C'est qu'il avait écrit simplement, loyalement, son histoire, avec l'éloquence du cœur.
«Ma mère chérie,
«C'est en tremblant que je vous écris... J'aurais dû vous dire de vive voix tout ce que vous allez lire, vous le dire en me mettant à vos genoux. Je n'en ai pas eu le courage, mais pas parce que je craignais de blesser votre orgueil... Je sais seulement que je vais vous causer une peine infinie, et cela me brise le cœur. Je voudrais être encore enfant, je trouverais alors peut-être des caresses si tendres que votre amour ne verrait plus en moi que la créature adorée en qui revit mon noble père; et vous auriez, j'en suis certain, un de ces moments de fol amour maternel où toutes les indulgences semblent non seulement possibles mais naturelles aux vraies mères.
«D'abord, je vous dois la confession de ma vie, et je vais vous la faire comme si j'étais devant Dieu. Autrefois, quand j'étais si petit que vous me teniez sur vos genoux, vous m'appreniez à dire mes fautes. Et, dans votre bonté, vous les pardonniez toujours en un baiser.
«Jusqu'au jour où je suis devenu un homme, ma mère, je n'ai certainement commis que des fautes légères, et j'ai toujours essayé de les réparer. Mais, vis-à-vis de vous, mère adorée, j'affirme bien hautement que je n'en ai jamais commis. Vous emplissiez mon cœur. Vous l'emplissiez à tel point que, même au milieu de ces liaisons légères qui accueillent les jeunes gens à leur entrée dans la vie, je songeais sans cesse à vous. Malgré la fougue que j'apportais à mes plaisirs, j'éprouvais une joyeuse satisfaction à me dire que pas une jeune femme n'avait votre beauté, votre grâce, votre bonté.
«Votre bonté! Ah! que j'en ai besoin aujourd'hui!...
«Les années qui suivirent resserrèrent encore notre affection. Je comprenais mieux ce qu'est une mère. Jamais je ne l'ai mieux compris que le jour où vous m'avez permis d'aller me battre pour notre chère France. Quel sacrifice vous faisiez alors! Et comme vous l'avez fait simplement! Celui que je vais vous demander sera plus grand encore.
«Enfin, meilleure que bien des mères, vous avez voulu vous-même me choisir une femme. Vous l'avez élevée, vous l'avez faite semblable à vous. Et, sans aucune jalousie, vous vous préparez à me la donner. Vous êtes partie pour Angoville plus tôt que de coutume; vous allez chercher Juliette à son couvent. Vous ne m'en avez rien dit; mais j'ai deviné tout cela, et vous allez dévoiler vos projets à Juliette, qui n'y est, hélas! que trop préparée. J'espère que ma lettre vous arrivera assez tôt pour que le mal ne soit pas fait, pour que vous n'ayez pas encore prononcé des paroles irréparables. J'ai eu tort de ne pas enrayer le mal depuis longtemps; mais je ne suis pas coupable; je ne savais pas... Je croyais connaître la vie, je ne la connaissais pas. Je me disais tout bonnement, avec un sot amour-propre, que lorsque vous en auriez fixé l'époque, je daignerais consentir à mon union avec Juliette. Et aujourd'hui, je viens vous demander de renoncer à ce mariage.
«J'aime Juliette, ma mère, comme une sœur chérie; j'ai même pour elle une affection plus profonde: par moments, il me semble qu'elle est mon enfant. Et, toute ma vie, elle trouvera chez moi la tendresse et aussi la protection d'un chef de famille. Elle est encore trop jeune pour que l'amour ait fait de grands ravages dans son cœur. Elle ne me connaît, elle ne m'aime que par vous. Vous arracherez bien facilement mon image de son esprit; et, comme vous voulez la marier, vous lui donnerez pour époux, mon frère d'armes, mon cher Henri de Brettecourt, que vous aimez aussi comme s'il était votre enfant...»
Arrivé à cette phrase, Honoré eut un sourire plein d'amertume et murmura:
--Je n'étais donc rien, moi?....
Puis il continua:
«Dès que je vous aurai adressé cette lettre, je partirai pour l'Afrique, j'arracherai Brettecourt à ses Bédouins qu'il malmène vraiment par trop, et je vous l'amènerai. Je sais d'avance que, sur ce point, vous consentirez; et j'aurai réparé une partie du mal que je vous fais. Brettecourt, ayant passé presque toute son existence à se battre, apportera à Juliette un cœur vierge: je ne lui ai jamais connu de liaison. Je vous réponds, à moins de choses imprévues, de son consentement. Quant à Juliette, comment n'aimerait-elle pas ce noble et bel officier, qui porte si glorieusement son grand nom, et qui est si digne d'elle et de nous?...
«Et maintenant, ma mère, écoutez la prière que je vous adresse à genoux!
«Il y a une dizaine de mois, un peu las de la vie élégante que je menais, fatigué des distractions, toujours les mêmes, que je trouvais sur mon chemin, je cherchais de nouveaux plaisirs, de nouvelles impressions. J'avais beau consacrer mes matinées à l'étude, vous accompagner toutes les fois que vous le désiriez, il me restait de longues heures de loisir. Et je trouvais insipide la vie du club ou les moments passés dans les salons à écouter toujours les mêmes inutilités, les mêmes discussions sur les élégances et les mêmes scandales mondains.
«Une soirée, où l'ennui résultant de mon inactivité pesait plus lourdement sur moi, ce jeune fou de Vauchelles me proposa d'assister à une petite fête bourgeoise, à un de ces bals que donnent les arrondissements, sous prétexte de bienfaisance, et qui sont de gros événements pour chaque quartier de Paris. J'acceptai en riant. Et nous voilà, Vauchelles, quelques fous comme lui et moi, nous acheminant vers le Marais.
«Je m'attendais, ma mère, à trouver une société ridicule, lourde, empesée; et, tout de suite, je fus charmé par la vue d'une foule de jeunes filles qui, dans leurs costumes tout simples, avec leur visage frais animé par le plaisir, offraient vraiment un bien délicieux spectacle. Et puis, tout le monde s'amusait dans cette salle de fête; tout le monde s'amusait de bon cœur. Vous ne sauriez croire combien ces réunions sont plus gaies que les nôtres. Les jolis sourires, les francs regards valent bien des diamants.
«Vauchelles fit mille folies; avec ses camarades, il organisa des quadrilles, se donna pour un clerc de notaire et eut succès fou. Vers deux heures, affirmant que les mamans le couvaient d'un œil trop dangereux, il se retira pour aller souper avec sa bande. J'eus l'air de partir comme eux; mais je refusai de les accompagner. Et, dix minutes après, je revenais dans le bal. Je voulais revoir une jeune fille, dont le regard et le sourire m'avaient particulièrement attiré.
«Cette jeune fille ne dansait pas, et pour une raison fort simple, que j'ai à peine besoin de vous dire, car les passions et les intérêts sont aussi violents, dans le petit monde que dans le grand; c'est qu'elle était habillée avec une simplicité excessive. Placée dans un coin un peu sombre, se cachant presque, elle n'avait été remarquée par personne dans la foule des danseurs. Seul, Vauchelles l'avait aperçue; il m'avait dit:
«--Regarde là-bas, cette tête de madone.
«--Invite-la, avais-je répondu.
«--Elle a l'air trop fragile; j'aurais peur de la casser.
«Vauchelles est le seul de mes amis qui ait vu cette divine jeune fille. Et aujourd'hui, il ne doit même plus se souvenir de son visage. De temps en temps, elle causait avec une vieille dame, en qui je devinais sa grand'mère; mais ses yeux étaient sans cesse dirigés vers le bal, ce bal auquel elle ne prenait aucune part, et qui l'amusait pourtant.
«Je m'étais rapproché d'elle, et, me dissimulant dans l'embrasure d'une fenêtre, je l'observais avidement. Je m'amusais à deviner qui elle était. La grand'mère avait une robe ancienne en belle soie, et ce seul détail me disait qu'elles avaient été plus riches autrefois. La jeune fille avait une robe de mousseline blanche, modeste, bien modeste, mal coupée, faite à la hâte...--Je devinais tout!--Comment avec cela pouvait-elle avoir une taille charmante, fine, délicate? Pas d'autre ornement qu'un nœud sur l'épaule, pas une fleur dans les cheveux, de beaux cheveux châtains, épais, adorablement nuancés. Pour tous bijoux, de petites perles aux oreilles, de bien petites perles. Et, machinalement, je la comparais aux reines du bal, aux belles filles richement habillées, un peu trop couvertes de gros bijoux. Je voyais maintenant les défauts des autres, que je n'avais pas remarqués tout à l'heure, tellement mon inconnue me semblait parfaite.
«Elle ne devait plus avoir d'autre famille que cette vieille grand'mère; un ami, sans doute, leur avait donné deux billets. Et, à la joie qu'elles prenaient toutes les deux, même la grand'mère, je sentais qu'elles ne devaient jamais avoir la moindre distraction, et que toute leur existence devait s'écouler dans le bonheur paisible du travail. Et je me disais que ce serait charmant d'aller à elle, comme à une petite Cendrillon bien méconnue, de l'inviter, de la mener en plein bal pour la montrer à tous et en être fier...