Le sentiment religieux

Part 4

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Si telle est l’influence et la priorité du sentiment sur l’idée, inversement aussi, l’intelligence peut agir sur les tendances et les désirs pour les modifier. Chaque idée n’a-t-elle pas comme son timbre émotif spécial, sa résonnance affective possible? C’est en maintenant certaines idées dans le champ de la conscience, en évoquant certaines images, qu’on peut modifier la partie affective de son être. Historiquement, on peut dire que le progrès du sentiment est lié à celui de l’intelligence; et que le sentiment, d’abord en quelque sorte homogène, vague et confus, n’acquiert d’individualité, d’existence différenciée, ne se spécialise que grâce à l’idée et reçoit de l’idée ses nuances, ses teintes délicates, ses développements divers. Bien plus, dans l’état actuel du Christianisme, il y a incontestablement des idées qui sont pour l’individu antérieures à toute expérience chrétienne de sa part, et qui, bien loin de dériver de son expérience individuelle, la conditionnent et la provoquent. Jamais, si on ne lui avait parlé d’abord clairement ou obscurément de l’Évangile, un chrétien ne tirerait de son expérience religieuse l’idée de l’existence de Jésus-Christ, des prophéties réalisées en sa personne, de la mort et de la résurrection corporelle de l’homme-Dieu. C’est qu’aussi bien, sans des connaissances de ce genre--nous n’avons nulle intention d’en dresser ici la liste,--sans certaines connaissances détaillées ou fragmentaires, pures ou mêlées d’erreur, peu importe, l’expérience religieuse elle-même de cet individu ne se serait jamais produite. Cet homme se convertit: qu’est-ce à dire, sinon que la vérité chrétienne devient pour lui un principe d’unification intime, pénètre et colore peu à peu de sa nuance tout le contenu de sa vie? Au lieu qu’elle était jadis en lui stérile, froide et morte, aujourd’hui il la pratique intérieurement, et la vérité devient ainsi une habitude de son moi tout entier, une habitude informatrice qui influe sur chacun de ses actes, une force qui met en jeu et multiplie toutes ses énergies. Désormais il vit ses idées. Et vivre une idée, c’est la nourrir, la renouveler sans cesse par l’accession d’autres idées; c’est la pétrir par la réflexion en vue de lui assurer une efficacité durable, de la rendre praticable, de l’adapter à la réalité et d’adapter la réalité à elle, c’est mettre en elle toute son âme, c’est voir l’univers entier à travers elle, c’est y verser tous les flots de sa vie intérieure, c’est y croire sans interruptions ni limites au lieu de lui réserver des moments et des domaines, c’est la prendre comme levier du progrès spirituel; vivre une idée, c’est la convertir en sa propre substance, l’intégrer à son moi, l’organiser avec l’ensemble de sa vie. Qui mesurera la puissance incalculable de l’idée?

Pour appuyer ma thèse, j’emprunterai mes arguments à l’un des psychologues religieux qui paraissent au premier abord lui être le plus contraires. Dans les remarquables articles[45] où il raconte et étudie divers cas de conversion, M. Frommel nous apprend--je reproduis ses propres expressions--qu’«une _pensée_ frappa subitement Nettleton, une _idée_ le troubla beaucoup et laissa dans son esprit une impression ineffaçable...» Quelque temps après, «des _paroles_ de l’Écriture transpercent son âme--je continue de citer--les _doctrines_ évangéliques de la souveraine grâce et de l’élection divine deviennent pour lui la _cause_ de troubles profonds. Ces _pensées_ déchiraient son cœur.» Et M. Frommel conclut sur Nettleton que «les doctrines et les influences intellectuelles du christianisme ne sont pas absentes de sa conversion, puisqu’il entend des prédications, lit sa Bible et des ouvrages de piété». Converti, Nettleton devient convertisseur. Et M. Frommel dépeint en ces termes la prédication expérimentale de Nettleton: «La _doctrine_ n’était point absente... Armé de la _doctrine_, le prédicateur descendait au plus profond des cœurs[46].» Enfin, Adolphe Monod, cité par M. Frommel, écrit: «Un jour, c’était le 21 juillet 1827, me promenant dans les rues de Naples, accablé comme toujours par une mélancolie sans consolations, je me dis tout d’un coup: d’autres ont été tristes avant toi, ils ont trouvé la paix dans l’Évangile. Pourquoi ne l’y trouverais-tu pas? Sous l’impression de cette _pensée_, je rentrai chez moi, je me jetai à genoux, et je priai comme je n’avais encore prié de ma vie. A partir de ce jour, une vie intérieure commença pour moi... et une fois engagé dans cette voie, le Dieu de Jésus-Christ auquel je venais d’apprendre à me confier, a fait peu à peu le reste.»

[45] _La Foi et la Vie_, du 1er janvier au 16 avril 1901.

[46] De même le gradué d’Oxford, dont M. Leuba a publié et dont M. Frommel a traduit l’autobiographie, ne cache pas le rôle important joué dans sa conversion par des textes bibliques, des paroles... des idées.

Il y a donc, entre l’intelligence et le sentiment, d’incessantes relations mutuelles. Si on nous demande là-dessus: de ces deux termes, en est-il un qui doive être considéré comme principal? L’intelligence est-elle le pouvoir régulateur et souverain auquel il faille tout subordonner? Est-elle fondée à réclamer qu’on lui reconnaisse une primauté de juridiction parmi les manifestations diverses de la vie consciente? Doit-elle gouverner dans l’homme? Nous répondrons sans hésiter: l’intelligence est une lumière qui nous guide et non une force qui se suffit, c’est un auxiliaire et non un chef.

Certes, c’est un auxiliaire indispensable et une lumière sans laquelle il est inévitable de s’égarer. Il y a erreur et péril à déprécier l’intelligence, à prêcher un abandon paresseux de la pensée claire et maîtresse de soi pour je ne sais quel rêve obscur d’une équivoque mysticité. Un gracieux conteur, M. T. de Wyzewa, écrivait naguère: «Si nous devons, comme nous l’ordonne Notre Seigneur Jésus-Christ, arracher l’œil droit, couper la main droite, qui font tomber dans le péché, nous devons nous efforcer surtout de détruire en nous l’intelligence, cette soi-disant faculté de savoir et de penser; car toute science est vaine, toute pensée est vaine, et c’est d’elle que naît toute la souffrance qui est dans le monde.» Bien des mystiques, j’allais dire des sentimentalistes chrétiens, seraient disposés à contresigner ces paroles. Nous n’en sommes pas réduit aux suppositions ou aux procès de tendances. Pour nous borner à trois exemples pris dans des sphères différentes, Saint-Cyran déclarait à Arnauld: «Il n’y a rien de si dangereux que de savoir.» Saint Vincent de Paul ne craignait pas de dire aux jeunes gens qui entreprenaient des études de théologie que les personnes grossières et ignorantes font _pour l’ordinaire_ mieux l’oraison que les hommes savants, et que Dieu prend plaisir à se communiquer aux simples, parce qu’ils sont plus humbles que les doctes qui ont _pour l’ordinaire_ quelque bonne opinion d’eux-mêmes; que l’orgueil perdait les savants, comme il avait perdu les anges; que le plus petit démon des enfers en savait davantage que le plus subtil philosophe et le plus profond théologien de la terre; que Dieu n’a point besoin des savants pour faire ses œuvres[47].» Après cela, on se demande avec curiosité s’il s’est trouvé beaucoup de jeunes gens, amis de saint Vincent, pour s’adonner avec enthousiasme aux labeurs scientifiques! En Allemagne, il est à déplorer que le piétisme dont Spener était le chef n’ait pas hésité à accréditer ce préjugé funeste, si répandu depuis et si indéracinable en certains milieux, que _la science et la piété sont incompatibles_, que la science est même nuisible à la vraie piété. Qu’en résulta-t-il? C’est qu’un demi-siècle après, le piétisme se trouva tout aussi impuissant que l’ancienne orthodoxie à opposer une digue au torrent du rationalisme qui envahit avec une rapidité effrayante les universités et les chaires. Et l’on peut accuser le piétisme, en négligeant la science, d’avoir préparé indirectement et sans le vouloir, le triomphe du rationalisme.

[47] _Biographie de saint Vincent de Paul_, par Abelly, t. II, p. 295.

Les assertions fantaisistes de M. de Wyzewa trouvent leur réfutation dans les belles et fortes paroles de M. Fallot: «Il n’est piété plus opposée à celle de Jésus que la piété qui renonce à penser. Dans ses enseignements, rien de systématique sans doute, mais aucun mot qui ne soit marqué de l’empreinte d’une intelligence toujours en éveil... La vie parfaite implique au reste une plénitude de conscience qui ne peut exister sans un appel constant à l’intelligence. Celui qui recommandait d’aimer Dieu de toute _son intelligence_ (Marc XII, 33), mettait son intelligence dans chacune de ses paroles, en sorte qu’il atteignait à cette simplicité merveilleuse, qui est le privilège d’une pensée maîtresse d’elle-même[48].»

[48] _Qu’est-ce qu’une Église?_ p. 39.

Mais si l’intelligence doit être maintenue, elle ne doit pas dominer. Ce serait tomber dans l’intellectualisme que de lui laisser prendre le premier rang.--L’intellectualisme! je n’ignore pas qu’on a usé et abusé du terme pour flétrir les objets divers de désapprobations plus ou moins légitimes. L’intellectualisme est devenu comme une sorte de monstre, qui, au fur et à mesure des besoins de la polémique, et pour la commodité du discours, se grossit de toutes les erreurs, de tous les préjugés, de toutes les contradictions qu’il est possible à un auteur ingénieux de découvrir chez ceux qui ne pensent pas comme lui. Puisqu’il est entendu que le mot intellectualisme doit être pris en un sens péjoratif, déclarons du moins et proclamons bien haut que ce n’est pas être intellectualiste que de croire à l’influence des idées sur les sentiments, et de se préoccuper de la doctrine, c’est-à-dire, après tout, de la vérité. Ce n’est pas être intellectualiste que de se refuser à tout absorber dans l’émotion, tout, y compris la raison elle-même. Ce n’est pas être intellectualiste que de se refuser à ramener la loi morale au sentiment pur. L’intellectualisme véritable et damnable, c’est celui qui consiste à attacher tant d’importance à la doctrine, œuvre de l’intelligence, qu’on la lui accorde presque toute, que de moyen on la transforme en but, et qu’on en vient à mesurer au degré de l’orthodoxie la valeur morale et religieuse des autres et de soi-même.--Il y a deux voies, semble-t-il, par où l’intellectualisme peut se glisser dans une âme religieuse: la voie ecclésiastique, et la voie scientifique[49]. D’une part, un homme d’Église qui croit à l’influence des doctrines sur la piété et qui se tient, de ce chef, pour obligé de les défendre contre ceux qui les attaquent, peut se laisser aisément aller par réaction à dépasser son propre point de vue, à exagérer le rôle et la valeur des dogmes, et même il peut s’habituer si bien à prôner les idées, que la vie lui glisse entre les doigts sans qu’il s’en doute et qu’il ne retienne que la doctrine. Après s’être attaché à la doctrine pour la vie, on s’attache à la doctrine pour la doctrine, de même, suivant une comparaison empruntée à Stuart Mill, que l’avare, après avoir aimé l’argent pour les jouissances qu’il procure, finit par aimer l’argent pour l’argent. D’autre part, un savant chrétien--Scherer n’en a-t-il pas fourni à l’Église et au monde une illustre et triste démonstration?--peut débuter par mettre au premier plan le sentiment en pratique et en théorie. Mais voici, à force de réfléchir, d’étudier, d’analyser, de spéculer, il contracte comme une hypertrophie de l’intelligence, à laquelle court le risque de correspondre bientôt une atrophie symétrique du sentiment; car on dirait parfois que notre être psychique ne dispose que d’une quantité limitée de force mentale, et que lorsque cette force se porte en abondance sur un point, il faille qu’elle manque ailleurs. Alors le groupe des sentiments religieux se dissout comme par morceaux, la sphère affective se rétrécit de plus en plus; on continue quelque temps encore à mettre l’émotion au premier plan en théorie, tandis qu’elle a déjà baissé dans la vie. Et peu à peu la théorie s’ébranle pour suivre et rejoindre la pratique, la dissolution menaçante est là; finalement on perd tout, la doctrine comme la vie!

[49] M. Murisier a divisé en deux groupes les maladies du sentiment religieux: 1º maladies causées par l’hypertrophie de l’élément individuel de l’émotion religieuse; 2º maladies causées par l’hypertrophie de l’élément social de l’émotion religieuse.--D’une manière analogue, on pourrait dire que l’intellectualisme, qui consiste dans l’atrophie de l’émotion religieuse tout entière par rapport à l’intelligence, peut avoir une double origine: 1º une origine individuelle (= scientifique); 2º une origine sociale (= ecclésiastique).

L’intellectualisme n’est pas une maladie imaginaire, comme quelques personnes semblent parfois trop portées à se le figurer. Il a sévi à maintes et maintes époques dans la chrétienté. Inconnu lors de la première prédication apostolique, alors que l’Évangile était encore dans toute la fraîcheur de sa divine originalité, il s’est introduit dans les Églises chrétiennes dès qu’elles ont commencé à s’organiser et à se propager des pères aux enfants. L’épître de Jacques nous met en présence de communautés chrétiennes dont les membres se contentaient de professer la bonne doctrine, mais se souciaient trop peu d’agir en conséquence. Intellectualistes sont souvent les premières confessions de foi. Le Symbole _Quicunque_, dit d’Athanase, prononce la damnation éternelle de ceux qui ne croient pas au dogme de la Trinité formulé dans ce Symbole. Ces anathèmes catholiques ont été reçus dans plusieurs de nos confessions de foi protestantes, comme le font observer non pas seulement MM. Ménégoz[50] et Wilfred Monod[51], mais aussi M. Jalaguier, qui ne craint pas d’écrire: «Cette erreur fatale a dominé pendant des siècles en théologie comme en pédagogie, et c’est ce qui explique l’empire du dogmatisme (Symbole d’Athanase). Elle était générale à l’époque de la Réformation, et elle faussa ou rétrécit sous bien des rapports cette grande restauration religieuse. Elle se pose comme un principe jusque dans les confessions de foi (conf. helv.)[52].» Le piétisme de Spener, la théologie de Schleiermacher ne furent pas autre chose que des protestations et des réactions contre un intellectualisme dominant. Et M. Jalaguier, à propos du «Réveil» du XIXe siècle, déclare que «trop souvent, dans la lutte contre le déisme socinien qui avait tout envahi, le zèle de la doctrine a fait négliger le travail de la sanctification[53]».

Si l’on veut des exemples particuliers, un bon type d’intellectualiste peut être fourni par Bayle, dont les conversions religieuses successives ont été de simples changements d’opinions, fondés sur des argumentations rationnelles et parfaitement étrangères à sa vie morale. «1669, le mardi 19 mars, changé de religion; le lendemain, repris l’étude de la logique.» C’est avec cette froideur que Bayle note sa conversion au catholicisme dans son journal. Il n’y avait, paraît-il, en cet événement, rien qui pût l’émouvoir: ce n’était que la conclusion d’un raisonnement.--Parlant de son état avant sa conversion véritable, Wesley écrit: «Quant à la foi qui sauve, j’en ignorais la nature, croyant qu’elle n’était autre chose qu’une ferme adhésion à toutes les vérités contenues dans l’Ancien et le Nouveau Testament.»--Lorsque l’abbé Miel quitta Rome, l’âme assombrie par tout ce qu’il y avait vu en fait de morale et de piété, un révérend père auquel il faisait part de son désenchantement ne chercha pas à nier ni même à atténuer la vérité des constatations de Miel. «Oui, répondit-il, j’en suis surpris et affligé, et je le déplore comme vous. Cependant... il y a à tout cela une ample compensation.» «Laquelle donc?» s’écria Miel. Et le révérend Père de répondre: «Ils ont la foi!» Dans la pensée de ce digne homme la foi, la foi seule, et quelle foi! une croyance superstitieuse et formaliste tenait lieu de toutes vertus, de tout bien, de toute vraie émotion religieuse.--Dans une conversation avec Ami Bost, un missionnaire anglais orthodoxe, bien salarié, se moquait un jour de la pauvre paie des pasteurs libéraux de Genève: «C’est une chose dure que d’être ministre socinien, disait-il, on n’a que deux mille francs par an dans cette vie, et on est perdu dans l’autre!»

[50] _Publications diverses sur le fidéisme_, p. 260, 266.

[51] _L’Espérance chrétienne_, 2e vol.: «Le Royaume», p. 360, note 2.

[52] _Introduction à la dogmatique_, p. 68.

[53] _Ibid._, p. 59.

Eh bien! messieurs, le chrétien doit savoir se garder de cet intellectualisme qui se contente de saisir une poussière d’idées mortes, qui coupe l’idée de ses communications avec le réel pour en faire un petit monde clos isolé au sein de la vie. Il doit se rendre compte que par elles-mêmes les doctrines ne sont que des abstractions; et que pour les vivifier, pour leur donner une signification réelle et les rendre capables de mordre sur les âmes, il faut des expériences de l’ordre affectif, des données concrètes. Il doit se rendre compte que le fond de l’être humain, c’est l’appétit au sens de Spinoza, c’est le sentir et non le penser. Il doit se rendre compte que la doctrine n’a de sens que par la qualité d’âme qu’elle révèle ou produit, il doit se rendre compte enfin qu’il ne faut voir la valeur des vérités théologiques que dans la puissance de vie qu’elles renferment, dans le mouvement et l’impulsion qu’elles communiquent à l’âme qui les reçoit, dans le dynamisme psychique dont elles sont le véhicule, dans l’attitude intime, et pour ainsi dire, les gestes intérieurs qu’elles provoquent chez le chrétien qui les pense jusqu’au fond et les rattache aux sources primordiales et intarissables de sa vie cachée.

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Si telles sont, si telles doivent être les relations du sentiment religieux avec l’intelligence, comment résoudrons-nous le second des deux problèmes que nous avons soulevés: celui des rapports du sentiment religieux avec la volonté?

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En réalité, le mot _sentiment_ recouvre d’une même étiquette deux éléments de très inégale valeur: l’état de _plaisir_ ou de _douleur_, d’une part, et de l’autre, la _tendance_, le _désir_, l’_inclination_. Ces deux ordres de phénomènes psychologiques ont des caractères fort différents: la tendance est essentiellement active; le plaisir ou la douleur sont essentiellement passifs. L’inclination est une donnée première, antérieure, profonde; le plaisir et la douleur sont des états secondaires, postérieurs, relativement superficiels. Le plaisir suppose avant lui la vie, l’activité; il naît de la satisfaction d’une tendance, donnée elle-même dans l’organisation physique et mentale primitive. Quand on dit que l’élément affectif est le fond de l’être, on formule la vérité, si on entend par là que le fond de l’être, c’est le désir; mais on exprime une erreur si on veut dire que le fond de l’être, c’est le plaisir et la douleur.--La tendance et la volonté se rapprochent et se ressemblent en ceci qu’elles sont toutes deux actives. C’est ce qui explique que tant de penseurs les aient confondues. Schopenhauer, par exemple--et il a été suivi sur ce point par Secrétan--a écrit un de ses plus brillants et solides chapitres sur le primat de la volonté; mais MM. Ribot et Pillon nous préviennent qu’il ne faut pas se laisser abuser par l’équivoque du mot volonté; car, pour Schopenhauer, vouloir, c’est désirer, aspirer, fuir, espérer, craindre, aimer, haïr, c’est-à-dire que pour Schopenhauer, la volonté comprend non seulement la volonté, mais le désir. Il ne reste plus alors, pour caractériser le sentiment, que le plaisir et la douleur: c’est le point de vue de MM. Bouiller, Léon Dumont, etc. C’est aussi celui de M. Gretillat qui refuse de voir dans la religion une affaire de sentiment, pour ne pas y voir une pure jouissance. Son siège, assure-t-il, ne peut être que _l’organe de la volonté, le cœur_: langage qui ne laisse pas d’être un peu surprenant. Si nous nous rangions à l’opinion et à la terminologie de Schopenhauer et de M. Gretillat, nous n’hésiterions pas à déclarer, qu’en effet, ce n’est pas le sentiment, mais la volonté qui est le fond de l’être. Mais il est plus exact, psychologiquement, d’éviter la confusion entre le désir et la volonté, tout autant que la confusion entre le désir et la jouissance: La tendance est continue, tandis que la volonté proprement dite est discontinue. La tendance est l’origine et le but: la volonté est le moyen. La tâche de l’agent moral est de constituer en soi un ensemble harmonieux et cohérent de tendances purifiées et conformes à la loi morale, ce qui suppose l’anéantissement de certains désirs, la purification de certaines tendances, la création d’inclinations nouvelles qui soient notre œuvre. La volonté a donc à travailler sur les tendances existantes et à en créer de nouvelles.

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Au point de vue religieux, il est capital de distinguer nettement ces trois termes: _jouissance_, _inclination_, _volonté_.

Pour avoir manqué la distinction entre l’_inclination_ et la _jouissance_, il est arrivé que plusieurs hommes religieux, voulant attribuer au sentiment la première place, se sont figuré qu’il la fallait donner au plaisir et à la douleur. Certes, la tristesse et la joie, qui sont les formes supérieures de la douleur et du plaisir, jouent un rôle considérable, un rôle légitime et normal dans la vie religieuse saine et complète. La tristesse religieuse! voulez-vous savoir ce que c’est? Lisez ces récits si divers de conversions et de réveils dont l’étude est aussi instructive au point de vue scientifique qu’elle est utile et féconde pour les progrès de la foi. Voyez ces jeunes gens et ces vieillards, ces hommes et ces femmes abattus, désespérés, qui sanglottent dans une angoisse cruelle, qui cherchent du soulagement sans en pouvoir découvrir, qui se traînent d’un lieu à l’autre la tête pendante sur la poitrine, qui s’agitent et s’inquiètent sans sommeil sur leur couche et passent leurs nuits à pleurer et à gémir. Demandez-leur la cause de cette agonie. Ils vous répondront qu’ils se sentent comme au bord d’un abîme sans fond de douleur et de perdition éternelles; qu’ils fléchissent sous le fardeau accablant de leurs péchés. Vous les verrez frissonner, éclater en pleurs, et tomber dans un état de prostration physique et morale effrayant à voir. Ce jeune homme quitte un soir une réunion religieuse en proie à de véritables tortures. Il ne peut se résoudre à rentrer dans sa demeure. Il passe sa nuit à errer par la ville, s’arrêtant parfois devant la porte de quelque chrétien et se demandant s’il ne fera pas lever toute la famille, afin qu’on prie pour lui, et le malheureux, poursuivi par les terreurs de la colère à venir, se résigne douloureusement à attendre le jour pour implorer le secours de ses frères.