Le sentiment religieux

Part 5

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Après la tristesse, la joie. Reprenez les récits de conversions et de réveils que nous venons de feuilleter, et relisez les témoignages enthousiastes et débordants de ceux qui tout à l’heure se lamentaient. Quels changements dans leurs traits! Un sourire calme et plein d’une douce sérénité a remplacé l’expression de découragement. Le fardeau a disparu. L’inquiétude s’est évanouie. Savez-vous qu’il leur semble voir Jésus à leur droite, oui, Jésus leur souriant d’un sourire plein d’amour? A cette vue, leur âme se remplit d’une joie ineffable et triomphante. Celui-ci, sur son lit de mort, s’écrie: «Je suis aussi heureux que je puis l’être sur la terre, et aussi assuré du ciel que si j’y étais.» Cet autre se met à parcourir sa chambre comme ravi en extase: il a entrevu les splendeurs de l’éternité bienheureuse. Jamais spectacle plus magnifique ne s’est offert aux regards d’un mortel. Il court à la fenêtre appelant de tous ses vœux le jour, afin d’aller dire à tous comment il a trouvé son Sauveur. Bientôt l’aurore étincelante paraît et la lumière du dehors vient faire fête à la lumière du dedans. Jamais, non, jamais, les oiseaux n’avaient fait retentir les airs de chants si suaves et si mélodieux! Jamais la nature entière n’avait paru si radieuse, si parfumée! Les prés, les champs, les fleurs ont revêtu une beauté inconnue. La nature elle-même est comme née de nouveau.

Si j’ai choisi mes exemples dans les récits de réveils, c’est que la tristesse et la joie y sont plus accessibles à l’observation et s’y montrent à nous comme dans un relief grossi. Mais quel est le chrétien, qui n’ait jamais constaté autour de lui et senti en lui-même au moins quelque chose de ces fortes et pénétrantes émotions[54]?

[54] Il est d’ailleurs parfaitement certain que ces émotions varient soit d’intensité, soit de nature, avec les temps et les milieux. En ce qui concerne même les «réveils» proprement dits, elles paraissent n’être pas tout à fait exactement identiques dans ceux de Finney ou de Wesley, par exemple, et dans ceux de Moody...

Je comprends, certes, ceux qui recommandent aux chrétiens de les rechercher. Ne sont-elles pas les symptômes d’événements internes profonds? Et si on tient à la réalité, n’est-il pas naturel qu’on tienne par là même à ce qui en est normalement le signe et l’effet? «Sentez votre misère, dit saint Jacques; soyez dans le deuil et dans les larmes; que votre rire se change en deuil, et votre joie en tristesse.» Et saint Paul, d’autre part, s’écrie: «Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur; je le répète, réjouissez-vous. Soyez toujours joyeux[55].» D’ailleurs si, dans le fond, et à l’origine toute première, c’est la tendance qui précède le plaisir et qui le produit, il arrive aussi, ensuite, que le plaisir influe sur la tendance, la provoque, la développe et agit par là sur la volonté. Quand on a éprouvé les douceurs et les délices de la foi, les jouissances ressenties ont leur répercussion sur la tendance religieuse elle-même, et, à travers l’amour pour Dieu, sur le vouloir, l’obéissance à Dieu. On a joui. Parce qu’on a joui, on désire et on aime. Parce qu’on désire et qu’on aime, on veut. _Jouissance_, _inclination_, _volonté_, voilà l’ordre que la nature et la grâce s’accordent à suivre souvent.

[55] Dans le volume intitulé le _Réveil Américain ou la puissance de la prière_, on rencontre de temps à autre sur la bouche des chrétiens qui s’occupent de la conversion de leurs frères des questions telles que celles-ci: «Ces réunions vous ont-elles fait du bien? Vous sentez-vous pécheresse? Éprouvez-vous une véritable horreur de vos péchés? Êtes-vous heureux dans votre foi?»

Et néanmoins l’âme humaine est si complexe, les ressorts délicats qui font mouvoir cette étonnante machine sont si faciles à fausser, qu’on ne saurait ériger en signe certain ou en condition nécessaire du début et de la continuation de la vie chrétienne les états pénibles ou agréables de la sensibilité.

Les faits nous prouvent que la vie spirituelle peut être présente, parfois, lors même que ces symptômes réguliers de sa présence font défaut. Ils ont manqué en grande partie, sinon totalement, dans la conversion de Wesley: «Vers neuf heures moins un quart, en entendant la description que Luther fait du changement que Dieu opère dans le cœur par la foi en Christ, je sentis que mon cœur se réchauffait étrangement. Je sentis que je me confiais en Christ, en Christ seul pour mon salut, et je reçus l’assurance qu’il avait ôté _mes_ péchés, et qu’il me sauvait de la loi du péché et de la mort. Je me mis alors à prier de toutes mes forces pour ceux qui m’avaient le plus outragé et persécuté. Puis, je rendis témoignage ouvertement, devant les personnes présentes, de ce que j’éprouvais en mon cœur pour la première fois. L’ennemi me suggéra bientôt: «Ceci ne peut être la foi: _car où est ta joie_?» Mais j’appris bientôt que, si la paix et la victoire sur le péché sont étroitement liées à la foi au Chef de notre salut, il n’en est pas ainsi de ces transports de joie, qui l’accompagnent ordinairement, surtout chez ceux qui ont passé par une angoisse profonde, mais que Dieu se réserve de dispenser ou de refuser selon son bon plaisir[56].» Adolphe Monod à son tour, dans la période antérieure à sa conversion, écrit, en parlant des doctrines chrétiennes: «Ces _idées_ ne parlent point à mon cœur... Cette _orthodoxie_ est un sacrifice trop pénible de tous mes sentiments naturels; je ne sens pas ce qu’elle enseigne et je sens ce qu’elle n’enseigne pas.» C’est le sentiment qui l’empêche de devenir chrétien. Et quand il se convertit, c’est à la fois contre ses sentiments naturels et sans émotions chrétiennes. «Je ne suis pas encore très heureux, ni constamment heureux, dit-il, en parlant de son état immédiatement après sa conversion, parce que le sentiment de la présence et de l’amour de mon Dieu ne m’est ni continuel, ni vif... Mais cette tristesse n’a rien de désespéré: je sais trop bien que Dieu peut y mettre fin quand il voudra, et qu’il le voudra quand il le faudra.» Sur quoi M. Frommel, fort justement, ajoute: «Quant à la crise psychologique elle-même, elle n’offre rien de violent. L’émotion n’y joue qu’un rôle secondaire; tout se concentre dans la volonté.»

[56] _John Wesley_, par Matthieu Lelièvre, 3e édit., p. 76-77.

Et ce n’est pas seulement au moment de la conversion que cette absence ou cette atrophie de la sensibilité religieuse peut se produire. Tel chrétien qui jouit à peine de sa foi, en est possédé: il y donne sa vie. Ami Bost, dans ses mémoires, avoue, à maintes et maintes reprises, la privation de joie spirituelle, l’absence de tout amour sensible pour Dieu, le défaut de jouissance dans sa vie chrétienne. «Il me manquait, confesse-t-il, le fil continu, je ne dis pas de la foi, mais de la jouissance religieuse et d’un amour senti.»

Chez Wesley, Adolphe Monod, Ami Bost, la réalité existe sans le signe. Mais il peut se faire aussi que le signe existe sans la réalité. Dans ses discours à ceux qui font profession d’être chrétiens, Finney décrit en ces termes ceux qui vivent sur leurs sentiments: «Ils ajoutent beaucoup d’importance aux émotions qu’ils éprouvent de temps à autre. S’il leur arrive d’avoir à l’occasion des élans de ferveur religieuse, ils y arrêtent complaisamment leur pensée et font durer longtemps cette preuve de leur piété... S’ils ont eu la chance d’être mêlés à des scènes de réveil, que leur imagination ait été excitée au point de faire couler leurs larmes et de les pousser à la prière, ce souvenir va nourrir leurs espérances pendant des années. Quoique, le réveil passé, ils ne fassent rien pour l’avancement du règne du Christ et que leurs cœurs soient aussi durs que le roc, ils sont pleins d’assurance, et attendent patiemment qu’un nouveau réveil vienne les pousser derechef en avant.» Ami Bost que nous venons de citer, raconte que les Moraves, chez lesquels il avait passé quatre ans dans sa jeunesse, donnent une grande valeur à la sensibilité, surtout quand elle porte sur le souvenir des souffrances de Jésus. «Chez eux, écrit-il, cette émotion est particulièrement sensible dans la semaine qui précède Pâques. Là, et nommément dans l’assemblée du vendredi soir, au moment où se lisent les paroles: «_Et ayant baissé la tête il rendit l’esprit_,» le lecteur ne manque jamais de s’arrêter; toute l’église tombe à genoux, il n’y a plus de paroles, il n’y a plus que des larmes. Et la scène est tellement émouvante qu’en écrivant ces lignes, je suis repris par cet attendrissement. Mais, soit ma petite philosophie, de treize, de quatorze et de quinze ans... qui me faisait trouver assez singulier qu’on pût pleurer ainsi à jour fixe, soit, surtout que je m’aperçusse que ma conduite n’était pas toujours sainte à proportion de l’attendrissement que j’avais éprouvé,--je compris bientôt qu’il ne faut pas prendre des émotions de ce genre pour mesure de sa piété.»

Oui, le penchant aux pleurs, même appliqué aux émotions religieuses, peut nous faire illusion sur la qualité de notre âme. A force de poursuivre les douleurs ou les plaisirs de la piété, on court le danger de finir par donner tant d’importance au signe, qu’on lui en accorde plus qu’à la chose signifiée, et qu’on en fasse au lieu du résultat, le but, au lieu d’une condition éventuelle et relative, une condition essentielle et absolue.

Rien n’est plus funeste à la piété que cette préoccupation constante de ce que l’on sent, traduisez du plaisir ou de la douleur qu’on éprouve. Parce qu’on ne les éprouve pas comme on pense qu’on devrait les éprouver, on estime qu’on n’est pas chrétien, qu’on n’est pas converti, ou bien que l’on ne fait aucun progrès dans la vie chrétienne, que l’on va même en reculant. Parce que l’on n’a pas ressenti, en célébrant la Sainte-Cène, ce qu’on pensait qu’il fallait ressentir, on se demande si l’on ne s’est pas rendu coupable d’une communion indigne. Parce que l’on ne se sent pas intérieurement poussé à prier, on s’abstient de fléchir les genoux. On se replie constamment sur soi-même pour faire l’anatomie de son cœur, on observe avec anxiété les mouvements qui s’y produisent, on s’efforce de fixer les impressions fugitives. Parfois on réussit à provoquer superficiellement ces agitations de la sensibilité, et alors, elles ne prouvent et ne produisent rien. Plus souvent on échoue à les faire naître, et alors on attend passivement qu’elles veuillent bien survenir, que Dieu les suscite en nous, et on ne se met pas résolument et énergiquement à l’œuvre pour agir et pour vivre[57].

[57] Pour mesurer les dangers de celle recherche excessive des sensations religieuses, on n’a qu’à lire dans les _Récits américains_, publiés par Louis Bridel, le chapitre intitulé: _Attendre des impressions plus vives_ ou _il faut obéir à Dieu_, et celui qui est intitulé: _Je ne puis rien sentir ou une ruse très subtile du cœur naturel_.

Aussi les pasteurs et les révivalistes ne cessent-ils de mettre leurs auditeurs en garde contre cette funeste préoccupation. Henri Pyt écrivait à une dame anxieuse et agitée: «Chère sœur, _croire_ n’est pas _sentir_. Le salut est un fait indépendant de ce que nous sentons, ou ne sentons pas, un fait accompli: oui, accompli pour et dans tous ceux qui croient, quoiqu’ils ne le sentent pas. Où donc, chère sœur, avez-vous lu, dans la parole de votre Seigneur: «L’homme est justifié en sentant ce qu’il croit;» ou bien: «Celui qui ne sent pas ce qu’il croit, est condamné?» Le _moi_ est à la racine de toutes ces tristes méprises. La nature répugne à chercher hors d’elle-même des motifs d’espérance, de paix et de joie.»--«Sentiment, sentiment, sentiment! s’écrie Moody. J’ai entendu ce cri au point que j’en ai des nausées. Supposez qu’un ami m’invite aujourd’hui à dîner.--Ah! je serais bien aise de dîner avec vous; mais je ne sais pas si mes sentiments sont ce qu’ils devraient être.--Êtes-vous malade?--Non, je ne me suis jamais mieux porté.--Alors, que voulez-vous dire?--Je doute que mes sentiments soient convenables; je crains de n’être pas dans de bonnes dispositions d’esprit...--Ah ça! dirait-il, je crains que M. Moody n’ait le cerveau dérangé. Je l’invitais à dîner, et au lieu de me répondre tout simplement, il n’a fait que me parler de ses sentiments. Mes amis, Dieu vous invite-t-il? S’il vous invite, pourquoi ne pas accepter l’invitation? Si vous avez envie de venir, venez et cessez de parler de vos sentiments.» Et ailleurs, à une jeune dame qui cherchait Jésus depuis trois ans sans le trouver: «Allez de la Genèse à l’Apocalypse, vous ne trouverez nulle part le salut attaché au sentiment. Il faut s’élever au-dessus de la région du sentiment.»

Qu’est-ce à dire? Messieurs, c’est que la volonté et l’action, voilà ce qui doit être au premier rang dans les préoccupations du chrétien. «Celui qui veut faire», selon l’expression de Jésus, a le double avantage d’accomplir son devoir présent dans l’instant donné, et en même temps de former en soi une habitude. Et lorsqu’il aura ainsi développé au plus profond de son individu une seconde nature, par la satisfaction des tendances profondes de son être, par la création de nouvelles tendances qui obtiendront elles aussi une satisfaction sans cesse renouvelée, alors je vous le dis, la jouissance qu’il n’aura pas recherchée viendra; le meilleur moyen de la manquer, c’est d’en faire le but: le meilleur moyen de l’atteindre, c’est de ne pas y viser. _Volonté_, _inclination_, _jouissance_, voilà l’ordre auquel il doit se tenir.

* * * * *

Mais la volonté peut-elle agir sur l’inclination? Kant l’a contesté. Pouvons-nous nous contraindre à aimer? C’est impossible, déclare l’illustre penseur. Le devoir peut commander d’être juste, non d’aimer son prochain: l’amour ne se commande pas. On peut se forcer à agir comme si l’on aimait, non se forcer à aimer.--Agir _comme_ si l’on aimait, lui répondrons-nous, cela même conduit à aimer. Et à la théorie de Kant nous opposerons la pratique de Pascal. «Il y a trois moyens de croire, a dit Pascal: la raison, la coutume, l’inspiration.» C’est là en trois mots toute l’autobiographie spirituelle de Pascal. Intellectuellement convaincu qu’il lui faut être chrétien, Pascal n’est pas chrétien pourtant. Sa sœur Jacqueline nous informe qu’«il ne sentait aucun attrait de ce côté-là». C’est que l’intelligence ne peut changer de but en blanc l’état profond d’un cœur. «Qu’il y a loin de la connaissance de Dieu à l’aimer!» «Est-ce par raison que vous aimez? C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi: Dieu sensible au cœur et non à la raison.» «La foi est dans le cœur.» Or, en quoi consiste proprement ce cœur rebelle, cette nature qui sépare Pascal de Dieu? Pascal l’a discerné d’un coup d’œil aussi rapide que profond. Si la coutume n’est qu’une seconde nature, la nature n’est qu’une première coutume. Si la nature n’est qu’une coutume, la nature est modifiable, La même cause qui lui a donné naissance peut la changer. La coutume ancienne peut être combattue par de nouvelles coutumes. Et ainsi, Pascal fera comme s’il croyait, il prendra de l’eau bénite, il entendra des messes, dira des prières, afin de ployer la machine. _Naturellement_ même, ces actions provoqueront dans le cœur la foi dont elles sont le signe. Et _surnaturellement_, à l’homme qui a ainsi «commencé» et qui est allé au-devant de la grâce, Dieu, pour achever l’œuvre du salut, accordera une vision, un ravissement dont Pascal éternisera le souvenir en ces mots: «Sentiment, joie, paix... Joie, joie, joie, pleurs de joie. Renonciation totale et douce... Éternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre.»

De la volonté à l’inclination, de l’inclination à la jouissance, telle est la formule de l’évolution religieuse chez Pascal[58]. Mais la volonté ne se borne pas à créer ou à fortifier la tendance religieuse en face des autres tendances; elle est appelée à exercer son influence sur la tendance religieuse elle-même qui n’est pas simple[59], pour assurer son harmonie et son développement normal[60], pour maintenir en particulier la proportion entre les tendances religieuses individualistes et les tendances religieuses sociales. M. Murisier a fort bien montré[61] que dans la piété normale, le sentiment religieux comprend un élément individuel et un élément social indivisiblement unis. Mais dans les maladies, les perversions, les déviations du sentiment religieux, cette synthèse se brise, d’un côté par l’exagération du sentiment religieux individuel qui conduit au complet détachement de l’extase, de l’autre par l’exagération du sentiment religieux social qui conduit au fanatisme, à l’exclusivisme, au prosélytisme. Eh bien! souvenons-nous ici de la distinction que nous avons établie entre la tendance et le plaisir. Qu’est-ce à dire? il y en a chez qui les tendances individuelles plus développées procurent par leur satisfaction plus de plaisir, d’autres chez qui ce sont les tendances sociales qui l’emportent et qui, par leur satisfaction, procurent une jouissance plus grande. Supposez que nous prenions le plaisir religieux pour principe recteur, que toute notre ambition se réduise à dissiper les moindres malaises et à «nous sentir heureux», nous prolongerons dans le sens où notre inclination nous pousse. Et il nous arrivera ce que M. Murisier a si justement décrit: le tempérament ultra-individuel tombera dans un mysticisme malsain, conduisant par l’extase à l’anéantissement; le tempérament ultra-social tombera dans une extériorisation superficielle où sa vie intérieure finira par disparaître; et la ruine se trouvera au bout de cette voie, comme de la précédente. S’il s’agit de trouver non pas un palliatif, un anesthésique, qui atténue pour un temps la souffrance, ou même la supprime, mais pour accélérer la dissolution, s’il s’agit de trouver un vrai remède qui rende la santé, cette santé qui est, comme l’estime avec raison M. Murisier, l’union harmonique de l’individuel et du social, il faudra tenir aux malades le langage suivant: Vous, vous vous sentez troublé, dérouté par le contact avec le milieu social; gardez-vous de vous réfugier dans le recueillement, de vous enfuir dans la solitude, vous pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous courriez le risque d’accroître votre mal et de tomber à brève échéance dans les dernières phases du mysticisme extatique, l’anéantissement du moi. Sans abandonner, bien entendu, la culture de votre vie individuelle, employez votre volonté à rechercher le contact social au lieu de vous y dérober.--Vous, au contraire, vous vous sentez troublé, dérouté par l’isolement, par le tête à tête avec vous-même; gardez-vous de vous absorber et de vous extérioriser dans les relations sociales; vous pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous courriez le risque d’accroître votre mal et de tomber à brève échéance dans les dernières phases du fanatisme. Sans abandonner, bien entendu, la culture des relations sociales, employez votre volonté à rechercher le recueillement au lieu de le fuir.

[58] A l’exemple illustre de Pascal, joignons-en un plus modeste. Un jour Ami Bost propose à sa petite fille, tout d’un coup et sans occasion particulière, d’aller prier ensemble un moment. «Elle vint. Quand nous eûmes fini: «Papa! quand je ne prie pas, je n’aime pas; et quand je prie, j’aime.» Je vis que cette petite créature, tout en m’obéissant pour venir prier, avait d’abord été un peu ennuyée de mon invitation; puis, une fois la prière en train, elle y avait trouvé de la jouissance. Quelle observation importante et vraie que celle-là! Celui qui ne sait pas se forcer à la prière, s’il le faut, trouvera toujours plus de répugnance à cet exercice; celui au contraire qui saura surmonter cette répugnance finira par y trouver de la douceur. N’attendez donc pas que le zèle vous arrive de lui-même...» «Heureux sommes-nous quand nous éprouvons de l’attrait; mais quand il nous manque, bien loin de céder à cette langueur, cette langueur même est une raison de plus pour que nous priions.»--Déjà l’_Imitation de Jésus-Christ_ blâmait ceux qui s’éloignent de la sainte communion «par un désir trop vif de la ferveur sensible».--«Le progrès de la vie spirituelle, disait-elle, ne consiste pas seulement à jouir des consolations de la grâce, mais à en supporter la privation avec humilité, avec abnégation, avec patience, de sorte qu’alors _on ne se relâche point_... C’est à Dieu de consoler, et de donner quand il veut, autant qu’il veut et à qui il veut, comme il lui plaît, et non davantage.»

[59] Si le sentiment religieux est un sentiment qui se déploie dans des relations personnelles entre l’homme et une divinité conçue comme personnelle, il en découle immédiatement que, comme le sentiment social, l’émotion religieuse n’est pas une émotion simple, mais un ensemble d’émotions. Et de même que l’on dit non pas le sentiment social, mais les sentiments sociaux, de même on devrait dire non pas le sentiment religieux, mais les sentiments religieux. La seconde définition proposée par Schleiermacher pour le sentiment religieux est insuffisante et étroite. La piété est bien autre chose encore qu’un instinct de dépendance; il y a en elle des éléments non seulement de crainte, mais de reconnaissance, d’espérance, de joie, d’amour. Et M. Tarde a raison d’affirmer que le sentiment religieux, «dans toutes les religions, naît de la fusion des émotions les plus contraires, grâce à une température interne très élevée, en une émotion caractéristique, métal complexe, airain de Corinthe du cœur».--Si le sentiment religieux est une émotion complexe et multiple, la proportion de ses éléments différents est loin de demeurer constante. Et y a correspondance étroite entre la qualité et la quantité de l’émotion et la conception que l’homme se fait de la divinité et des rapports qu’il est possible, désirable, obligatoire d’entretenir avec elle. Et l’association étroite du sentiment religieux avec des notions et des sentiments moraux infiniment variés, le contraignent à se nuancer de mille teintes nouvelles, dont chacune est propre à un temps, à un pays, à une dogmatique, à une liturgie, à un code et à un cérémonial particuliers.

[60] M. Ribot (_La psychologie des sentiments_, p. 307, 421) estime que le sentiment religieux est un sentiment binaire formé par la combinaison d’éléments dépressifs (la peur, qui va dans le sens du strict égoïsme) et d’éléments expansifs (l’amour, qui va dans le sens de la dépossession de l’individu). Le sentiment religieux a débuté chronologiquement par la peur à laquelle se mêlait un amour embryonnaire. L’évolution morale a consisté dans le développement de l’amour et sa prédominance sur la crainte. Avec la régression du sentiment religieux, l’amour diminue et l’élément de la crainte devient exclusif: le sentiment religieux revient ainsi à la peur, sa forme primitive dans l’évolution.--Il y aurait lieu de voir si le développement de l’élément de l’amour ne peut pas produire une hypertrophie (relative et proportionnelle) ou une altération de cet élément.

[61] _Les maladies du sentiment religieux_.