Le secret de l'échafaud

Chapter 11

Chapter 113,707 wordsPublic domain

«Ressouviens-toi, puisque c'est l'attribut des Dieux de s'intéresser si étrangement aux plaintes humaines! Peu d'aurores avaient brillé sur mon règne, Sivà, lorsque forcée de franchir, avec mes armées, l'Iaxarte et l'Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cités en feu de la Sogdiane,--dont le roi réclamait sa fille unique, ma prisonnière Yelka.--Je savais que des peuples du Népâl profiteraient, ici, de cette guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais me résoudre à faire périr, Sedjnour, enfin, leur prince, le frère, hélas! de Sinjab, mon époux inoublié.--Si j'étais une conquérante, Sedjnour n'était-il pas issu de la race d'Ebbahâr, le plus ancien des rois?

«Je vainquis, en Sogdiane! Et je dus soumettre, à mon retour, les rebelles qui m'ont déclarée, depuis, valeureuse et magnanime, en des inscriptions durables.

«Ce fut alors que, pour prévenir de nouvelles séditions et d'autres guerres, le Conseil de mes vizirs d'État, dans Bénarès, statua d'anéantir l'objet même de ces troubles, au nom du salut de tous. Un décret de mort fut donc rendu contre Sedjnour et contre ma captive, sa fiancée,--et l'Inde m'adjura d'en hâter l'exécution pour assurer, enfin, la stabilité de mon trône et de la paix.

«En cette alternative, mon orgueil frémissant refusa de se diminuer en bravant les remords d'un tel crime. Qu'ils fussent mes captifs, je m'accordais avec tristesse--ô dieu des méditations désespérées! cette inévitable iniquité!... mais qu'ils devinssent mes victimes?... Lâcheté d'un cœur ingrat, dont le seul souvenir eût à jamais flétri toutes les fiertés de mon être--Et puis, ô dieu des victoires! je ne suis point cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l'ennui se plaît à voir mourir; les grandes audacieuses, bien éprouvées aux combats, sont faites de clémence--et, comme l'une de mes sœurs de gloire, Sivà, je fus élevée par des colombes.

«Cependant, l'existence de ces enfants était un constant péril. Il fallait choisir entre leur mort et tout le sang généreux que leur cause, sans doute, ferait verser encore! Avais-je le droit de les laisser vivre, moi, reine?

* * * * *

«Ah! je résolus, du moins, de les voir, une fois de mes yeux,--pour juger s'ils étaient dignes de l'anxiété dont se tourmentait mon âme.--Un jour, aux premiers rayons de l'aurore, je revêtis mes vêtements d'autrefois, alors que, dans nos vallées, je gardais les troupeaux de mon père Gwalior. Et je me hasardai, femme inconnue, dans leurs demeures perdues parmi les champs de roses, aux bords opposés du Gange.

«O Sivà! je revins éblouie, le soir!... Et, lorsque je me retrouvai seule, en cette salle du palais de Séür où je devins, où je demeure veuve, une mélancolie de vivre m'accabla: je me sentis plus troublée que je ne l'aurais cru possible!

«O couple pur d'êtres charmants qui s'étonnaient sans me haïr! Leur existence ne palpitait que d'un espoir: leur union d'amour!... libres ou captifs!... fût-ce même dans l'exil!... Cet adolescent royal, aux regards limpides, et dont les traits me rappelaient ceux de Sinjab! Cette enfant chaste et si aimante, si belle! leurs âmes séparées, mais non désunies, s'appelaient et se savaient l'une à l'autre! N'est-ce donc pas ainsi que notre race conçoit et ressent, depuis les âges, en notre Inde sublime, le sentiment de l'amour! Fidèle, immortellement!

«Eux, un danger, Sivà?--Mais, Sedjnour, élevé par des sages, rendait grâce aux Destinées de se voir allégé du souci des rois! Il me plaignait en souriant, de m'en être si passionnément fatiguée! Prince insoucieux de gloire, il jugeait frivoles ces lauriers idéals dont le seul éclat me fait pâlir!... S'aimer! Tel était--ainsi que pour son amante Yalka--l'unique royaume! Et, disaient-ils, ils étaient bien assurés que j'allais les réunir vite--puisque je fus aimée et que j'étais fidèle!...»

* * * * *

Akëdysséril, après avoir un instant caché son visage de veuve entre ses mains radieuses, continua:

--«Répondre à ces enfants en leur adressant des bourreaux? Non! Jamais!--Cependant, que résoudre? Puisque la mort, seule, peut mettra fin, sans retour, aux persévérances opiniâtres des partisans d'un prince--et que l'Inde me demandait la paix?... Déjà d'autres rébellions menaçaient: il me fallait encore m'armer contre l'Indo-Scythie...--Soudainement, une étrange pensée m'illumina! C'était la veille du jour où j'allais marcher contre les aborigènes des monts arachosiens. Ce fut à toi seul que je songeai, Sivà! Quittant, de nuit, mon palais, j'accourus ici, seule:--rappelle-toi! divinité morose!--Et je vins demander secours, devant ton sanctuaire, à ton noir pontife.

«Brahmane, lui dis-je, je sais que, ni mon trône dont la blancheur s'éclaire de tant de pierreries, ni les armées, ni l'admiration des peuples, ni les trésors, ni le pouvoir de ce lotus inviolé--non, rien ne peut égaler en joie les premières délices de l'Amour ni ses voluptueuses tortures. Si l'on pouvait mourir du ravissement nuptial, mon sein ne battrait plus depuis l'heure où, pâle et rayonnante, Sinjab me captiva sous ses baisers, à jamais, comme sous ses chaînes!

«Cependant, si par quelque enchantement, il était possible--que ces enfants condamnés _mourussent d'une joie si vive, si pénétrante, si encore inéprouvée, que cette mort leur semblât plus désirable que la vie_? Oui, par l'une de ces magies étranges, qui nous dissipent comme des ombres, si tu pouvais augmenter leur amour même,--l'exalter par quelque vertu de Sivà,--d'un embrasement de désirs... peut-être le feu de leurs premiers transports suffirait-il pour consumer les liens de leurs sens en un évanouissement sans réveil!--Ah! si cette mort céleste était irréalisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu'ils se la donneraient à eux-mêmes? Seule, elle me semblait digne de leur douceur et de leur beauté.

«Ce fut à ces paroles que cette bouche de nuit, engageant ta promesse divine, me répondit avec tranquillité:

--«Reine, j'accomplirai ton désir!»

«Sur cette assurance de ton prêtre, accès libre lui fut laissé, par mes ordres, des palais de mes captifs.--Consolée, d'avance, par la beauté de mon crime, je me départis en armes, l'aube suivante, vers l'Arachosie,--d'où je reviens, victorieuse encore, Sivà! grâce à ton ombre et à mes guerriers, ce soir.

«Or, tout à l'heure, au franchir des citadelles, j'eus souci de la fatale merveille sans doute accomplie durant mon éloignement. Déjà songeuse d'offrandes sacrées, je contemplais les dehors de ce temple, lorsque mes phaodjs, apparus, m'ont révélé quelle fut, envers moi, la duplicité de ce très vieux homme-ci.»

La souveraine veuve regarda le fakir: à peine si sa voix décelait, en de légers tremblements, la fureur qu'elle dominait.

--«Démens-moi! continua-t-elle; dis-nous de quelles délices tu tins à fleurir, pour ces adolescents idéals, la pente de la mort promise? sous les pleurs de quelles extases tu sus voiler leurs yeux ravis? En quels inconnus frémissements d'amour tu fis vibrer leurs sens jusqu'à cet alanguissement mortel où je rêvais que s'éteignissent leurs deux êtres! Non! tais-toi.

«Mes phaodjs, aux écoutes dans les murailles, t'observaient--et j'ai lieu d'estimer leur clairvoyance fidèle... Va, tu peux lever sur moi tes yeux! à qui me jette le regard qui dompte, je renvoie celui qui opprime, n'étant pas de celles qui subissent des enchantements!...

«O prince pur, Sedjnour, ombre ingénue,--et toi, pâle Yelka, si douce, ô vierge! Enfants, enfants!... le voici, cet homme de tourments qu'il faut, où vous êtes, incriminer devant les divinités sans clémence qui n'ont pas aimé.

«Je veux savoir pourquoi ce fils d'une femme oubliée me cacha cette haine qu'il portait, sans doute, à quelque souverain de la race dont ils sortirent et quelle vengeance il projetait d'exercer sur cette innocente postérité!...--Car de quel autre mobile s'expliquer ton œuvre, brahmane? à moins que tes féroces instincts natals, ayant, à la longue, affolé ta stérile vieillesse, tu n'aies agi dans l'inconscience... et, devant la perfection de leur double supplice, comment le croire?

«Ainsi, ce ne fut qu'avec des paroles, n'est-ce pas? _rien qu'avec des paroles_, que tu fis subir, à leurs âmes, une mystérieuse agonie, jusqu'à ce qu'enfin cette mort volontaire, où tu les persuadais de se réfugier contre leurs tourments, vînt les délivrer... de t'avoir entendu!

«Oui, tout l'ensemble de ce subtil forfait, je le devine, prêtre;--et c'est par dédain, sache-le, que je n'envoie pas, à l'instant même, ta tête sonner et bondir sur ces dalles profanées par ton parjure.»

Akëdysséril, qui venait de laisser ses yeux étinceler, reprit, avec des accents amers:

«Aussitôt que l'austérité de ton aspect eût séduit la foi de ces claires âmes, tu commenças cette œuvre maudite. Et ce fut la simplicité de leur mutuelle tendresse que tu pris, d'abord, à tâche de détruire. Au souffle de quelles obscures suggestions desséchas-tu la sève d'amour en ces jeunes tiges, qui, pâlissantes, commencèrent, dès lors, à dépérir pour ta joie,--je vais te le dire!

«Vieillard, il te fallut que chacun d'eux se sentit solitaire! Eh bien,--selon ce que tu leur laissas entendre,--_chacun d'eux ne devait-il pas survivre à l'oublié, et régner, grâce à mes vœux, en des pays lointains,--aux côtés d'un être royal et plein d'amour, aujourd'hui préféré déjà_?... Comment te fut-il possible de les persuader?--Mais tu savais en offrir mille preuves!... Isolés, pouvaient-ils, ces enfants, échanger ce seul regard qui eût traversé les nébuleuses fumées de tes vengeances comme un rayon de soleil? Non! Non. Tu triomphais--et, tout à l'heure, je t'apprendrai, te dis-je, par quel redoutable artifice! Et le feu chaste de leurs veines, attisé, sans cesse, par le ravage des jalousies, par la mélancolie de l'abandon, tu sus en irriter les désirs jusqu'à les rendre follement charnels--à cause de cette croyance où tu plongeais leurs cœurs, l'impossibilité de toute possession l'un de l'autre. Entre leurs demeures, chaque jour, passant le Gange, tu te faisais, sur les eaux saintes, une sorte d'effrayant messager de pleurs, d'épouvante, d'illusions mortes et d'adieux.

«Ah! les délations de mes phaodjs sont profondes: elles m'ont éclairé sur certaine détestable puissance dont tu disposes! Ils ont attesté, en un serment, les Dêvas des Expiations éternelles, que nulle arme n'est redoutable auprès de l'usage où ton noir génie sait plier la parole des vivants. Sur ta langue, affirment-ils, s'entre-croisent, à ton gré, des éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Et, lorsqu'un esprit funeste agite sa torche au fond de tes desseins, cet art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d'abord, en...»

La reine, ici, fermant à demi les paupières, sembla suivre, d'une lueur, entre ses cils, dans les vagues ténèbres du temple, un fil invisible, perdu, flottant: et, symbolisant ainsi l'analyse où ses pensées s'aventuraient, elle lissa, de deux de ses doigts fins et pâles, le bout de l'un de ses sourcils, en étendant l'autre main vers le brahme:

...--«en... des suppositions lointaines, motivées subtilement, et suivies d'affreux silences... Puis,--des inflexions, très singulières, de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses--dont tu épies, sans trêve, l'ombre passant sur les fronts. Alors--mystère de toute raison vaincue!--d'étranges _consonances_, oui, presque nulles de signification,--et dont les magiques secrets te sont familiers,--te suffisent pour éclairer nos esprits d'insaisissables, de glaçantes inquiétudes! de si troubles soupçons qu'une anxiété inconnue oppresse bientôt, ceux-là mêmes dont la défiance, en éveil, commençait à te regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt, alors, les reflets bleus froids des glaives, de l'écaille des dragons, des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime, étouffe... et il a des ailes! Ses occultes morsures font saigner l'amour à n'en plus guérir. Tu sais l'art de susciter--pour les toujours décevoir--les espérances suprêmes! A peine supposes-tu... que tu convaincs plus que si tu attestais. Si tu feins de rassurer, ta menaçante sollicitude fait pâlir. Et, selon tes vouloirs, la mortelle malice qui anime ta sifflante pensée jamais ne louange que pour dissimuler les obliques flèches de tes réserves, qui, seules, importent!--tu la sais, car tu es comme un mort méchant. D'un flair louche et froid, tu sais en proportionner les atteintes à la présence qui t'écoute. Enfin, toi disparu, tu laisses dans l'esprit que tu te proposas ainsi de pénétrer d'un venin fluide, le germe d'une corrosive tristesse, que le temps aggrave, que le sommeil même alimente--et qui devient bientôt si lourde, si âcre et si sombre--que vivre perd toute saveur, que le front se penche, accablé, que l'azur semble souillé depuis ton regard, que le cœur se serre à jamais--et que des êtres simples en peuvent mourir. C'est donc sous l'énergie de ce langage meurtrier--ton privilège, brahmane!--que tu te complus et t'acharnas, jour à jour, à froisser--comme entre les ossements de tes mains--le double calice de ces jeunes âmes candides, ô spectre étouffant deux roses dans la nuit!

«Et lorsque leurs lèvres furent muettes, leurs yeux fixes et sans larmes, leurs sourires bien éteints; lorsque le poids de leur angoisse dépassa ce que leurs cœurs pouvaient supporter sans cesser de battre, lorsqu'ils eurent, même, cessé de me maudire ainsi que les dieux sacrés, tu sus augmenter en chacun d'eux, tout à coup, cette soif de perdre jusqu'au souvenir de leur être, pour échapper au supplice d'exister sans fidélité, sans croyance et sans espérance, en proie au tourment constant de leurs trop insatiables désirs l'un de l'autre.--Et cette nuit, cette nuit, tu les as laissés se précipiter dans le vaste fleuve,--te disant, peut-être, que tu saurais bien me donner le change de leur mort.»

Il y eut un moment de grand silence dans le temple, à cette parole.

--«Prêtre, reprit encore Akëdysséril, je tenais à mon rêve que tu t'engageas, librement, à réaliser. Tu fus, ici, l'interprète sacrilège de ton dieu, dont tu as compromis l'éternelle intégrité par ta traîtrise, car tout parjure diminue, à la mesure de la promesse trahie, l'être même de qui l'accomplit ou l'inspira. Je veux donc savoir pourquoi tu m'as bravée: pour quel motif ce long attentat n'a point fatigué ta persévérance!... Tu vas me répondre.»

* * * * *

Elle se détourna, comme une longue lueur d'or, vers les profondeurs ensevelies dans l'obscurité. Et sa voix, devenant immédiatement stridente, réveilla, comme de force, en des sursauts bondissants, les échos des immenses salles autour d'elle:

--«Et maintenant, fakirs voilés, spectres errants entre les piliers de cette demeure et qui, cachant vos cruelles mains, apparaissez, par intervalles,--révélés, seulement, par l'ombre rapide que vous projetez sur les murailles,--écoutez la menaçante voix d'une femme qui,--servante, hier encore, de ceux-là--qui entendent les symboles et tiennent la parole des dieux,--ce soir vous parle en dominatrice, car ses paroles ne sont point vaines j'en ai pesé, froidement, l'imprudence--et ce n'est pas à moi de trembler.

«Si, dans l'instant, ce taciturne ascète, votre souverain, se dérobe à ma demande en d'imprécises réponses,--avant une heure, moi, je le jure! Akëdysséril!--entraînant mes vierges militaires, nous passerons, debout, au front de nos chars vermeils avec des rires, dans la fumée, dispersant l'incendie de nos torches en feu aux profonds des noirs feuillages de votre antique avenue! Ma puissante armée, encore ivre de triomphe, et qui est aux portes de Bénarès, entrera dans la ville sur mon appel. Elle enserrera cet édifice désormais déserté de son dieu! Et cette nuit, toute la nuit, sous les chocs multipliés de mes béliers de bronze j'en effondrerai les pierres, les portes, les colonnades! Je jure qu'il s'écroulera dans l'aurore et que j'écraserai le monstrueux simulacre vide où veilla, durant des siècles, l'esprit même de Sivà! Mes milices, dont le nombre est terrible, avec leurs lourdes massues d'airain, les auront broyés, pêle-mêle, ces blocs rocheux, avant que le soleil de demain--si demain nous éclaire--ait atteint le haut du ciel! Et le soir, lorsque le vent, venu de mes monts lointains--devant qui les autres de la terre s'humilient--aura dispersé tout ce vaste nuage de vaines poussières à travers les plaines, les vallées et les bois du Habad, je reviendrai, moi! vengeresse! avec mes guerrières, sur mes noirs éléphants, fouler le sol où s'éleva le vieux temple!... Couronnées de frais lotus et de roses, elles et moi, sur ses ruines, nous entre-choquerons nos coupes d'or, en criant aux étoiles, avec des chants de victoire et d'amour, les noms des deux ombres vengées! Et ceci, pendant que mes exécuteurs enverront, l'une après l'autre, du haut des amoncellements qui pourront subsister encore des parvis dévastés, vos têtes et vos âmes rouler en ce Néant-originel que votre espoir imagine!... J'ai dit.»

La reine Akëdysséril, le sein palpitant, la bouche frémissante, abaissant les paupières sur ses grands yeux bleus tout en flammes, se tut.

* * * * *

Alors le serviteur de Sivà, tournant vers elle sa blême face de granit, lui répondit d'une voix sans timbre:

--«Jeune reine, devant l'usage que nous faisons de la vie, penses-tu nous faire de la mort une menace?--Tu nous envoyas des trésors--semés, dédaigneusement, par nos saïns, sur les degrés de ce temple--où nul mendiant de l'Inde n'ose venir les ramasser! Tu parles de détruire cette demeure sainte? Beau loisir,--et digne de tes destinées,--que d'exhorter des soldats sans pensée à pulvériser de vaines pierres! L'Esprit qui anime et pénètre ces pierres est le seul temple qu'elles représentent: lui révoqué, le temple, en réalité, n'est plus. Tu oublies que c'est lui seul, cet Esprit sacré, qui te revêt, toi-même, de l'autorité dont les armes ne sont que le prolongement sensible... Et que ce serait à lui seul, toujours, que tu devrais de pouvoir abolir les voiles sous l'accident desquels il s'incorpore ici. Quand donc le sacrilège atteignit-il d'autre dieu... que l'être même de celui qui fut assez infortuné pour le commettre?

«Tu vins à moi, pensant que la Sagesse des Dêvas visite plus spécialement ceux qui, comme nous, par des jeûnes, des sacrifices sanglants et des prières, préservent la clairvoyance de leur propre raison de dépendre des fumées d'un breuvage, d'un aliment, d'une terreur ou d'un désir. J'accueillis tes vœux parce qu'ils étaient beaux et sombres, même en leur féminine frivolité,--m'engageant à les réaliser,--par déférence pour le sang qui te couvre.--Et voici que, dès les premiers pas de ton retour, ton lucide esprit s'en remet à des intelligences de délateurs--que je n'ai même pas daigné voir--pour juger, pour accuser et pour maudire mon œuvre, de préférence à t'adresser simplement à moi, tout d'abord, pour en connaître.

«Tu le vois, ta langue a formé, bien en vain, les sons dont vibrent encore les échos de cet édifice,--et s'il me plût d'entendre jusqu'à la fin tes harmonieux et déjà si oubliés outrages, c'est que,--fût-elle sans base et sans cause,--la colère des jeunes tueuses, dont les yeux sont pleins de gloire, de feux et de rêves, est toujours agréable à Sivà.

«Ainsi, reine Akëdysséril, tu désires--et ne sais ce qui réalise! Tu regardes un but et ne t'inquiètes point de l'unique moyen de l'atteindre.--Tu demandas s'il était au pouvoir de la Science divine d'induire deux êtres en ce passionnel état des sens où telle subite violence de l'Amour détruirait en eux, dans la lueur d'un même instant, les forces de la vie?... Vraiment, quels autres enchantements qu'une réflexion toute naturelle devais-je mettre en œuvre pour satisfaire à l'imaginaire de ce dessein?--Écoute: et daigne te souvenir.

«Lorsque tu accordas la fleur de toi-même au jeune époux, lorsque Sinjab te cueillit en des étreintes radieuses, jamais nulle vierge, t'écriais-tu, n'a frémi de plus ardentes délices, et ta stupeur, selon ce que tu m'attestas, était d'avoir survécu à ce grave ravissement.

«C'est que,--rappelle-toi,--déjà favorisée d'un sceptre, l'esprit troublé d'ambitieuses songeries, l'âme disséminée en mille soucis d'avenir, il n'était plus en ton pouvoir de te donner tout entière. Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mémoire, un peu de ton être et, ne t'appartenant plus en totalité tu te ressaisissais obscurément et malgré toi--jusqu'en ce conjugal charme de l'embrassement--aux attirances de ces choses étrangères à l'Amour.

«Pourquoi, dès lors, t'étonner, Akëdysséril, de survivre au péril que tu n'as pas couru?

«Déjà tu connaissais, aussi, des bords de cette coupe où fermente l'ivresse des cieux, d'avant-coureurs parfums de baisers dont l'idéal avait effleuré tes lèvres, émoussant la divine sensation future. Considère ton veuvage, ô belle veuve d'amour qui sais si distraitement survivre à ta douleur! Comment la possession t'aurait-elle tuée, d'un être--dont la perte même te voit vivre?

«C'est que, jeune femme, ta nuit nuptiale ne fut qu'étoilée. Son étincelante pâleur fut toute pareille à celle de mille bleus crépuscules, réunis au firmament, et se voilant à peine les uns les autres. L'éclair de Kamadéva, le Seigneur de l'amour, ne les traversa que d'une pâleur un peu plus lumineuse, mais fugitive! Et ce n'est pas en ces douces nuits que les cœurs humains peuvent subir le choc de sa puissante foudre.

«Non!... Ce n'est que dans les nuits désespérées, noires et désolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, où nul regret des choses perdues, nul désir des choses rêvées ne palpitent plus dans l'être, hormis l'amour seul;--c'est seulement en ces sortes de nuits qu'un aussi rouge éclair peut luire, sillonner l'étendue et anéantir ceux qu'il frappe! C'est en ce vide seul que l'Amour, enfin, peut librement pénétrer les cœurs et les sens et les pensées au point de les dissoudre en lui d'une seule et mortelle commotion! Car une loi des dieux a voulu que l'intensité d'une joie se mesurât à la grandeur du désespoir subi pour elle: alors seulement cette joie, se saisissant à la fois de toute l'âme, l'incendie, la consume et peut la délivrer!

«C'est pourquoi j'ai accumulé beaucoup de nuits dans l'être de ces deux enfants: je la fis même plus profonde et plus dévastée que n'ont pu le dire les phaodjs!... Maintenant, reine, quant aux enchantements dont disposent les antiques brahmanes, supposes-tu que tes si clairvoyants délateurs connaissent, par exemple, l'intérieur de ces grands rochers du sommet desquels tes jeunes condamnés voulurent, hier au soir, se précipiter dans le Gange?»

* * * * *

Ici, Akëdysseril, arrachant du fourreau son cimeterre, qui continua la lueur de ses yeux, s'écria, ne dominant plus son courroux:

--«Insensé barbare! Pendant que tu prononces toutes ces vaines sentences qui ont tué mes chères victimes, ah! le fleuve roule, sous les astres, à travers les roseaux, leurs corps innocents!... Eh bien, le Nirvanah t'appelle. Sois donc anéanti!»

Son arme décrivit un flamboiement dans l'obscurité. Un instant de plus, et l'ascète, séparé par les reins sous l'atteinte robuste du jeune bras,--n'était plus. Soudain, elle rejeta son arme loin d'elle, et le bruit retentissant de cette chute fit tressaillir encore les ombres du temple.

C'est que--sans même relever les paupières sur l'accusatrice--le pontife sombre avait murmuré, sans dédain, sans terreur et sans orgueil, ce seul mot:

--«Regarde».

* * * * *

A cette parole s'étaient écartés les pans du grand voile de l'autel de Sivà, laissant apercevoir l'intérieur de la caverne que surplombait le dieu.

Deux ascètes, les paupières abaissées selon les rites sacerdotaux, soutenaient, aux extrémités latérales du sanctuaire, les vastes plis sanglants.