Le secret de l'échafaud

Chapter 12

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Au fond de ce lieu d'horreur, les trépieds étaient allumés comme à l'heure d'un sacrifice. L'esprit de Sivà s'opposant, dans les symboles, à la libre élévation de leurs flammes, ces grandes flammes, renversées par les courbures de hautes plaques d'or, réverbéraient d'inquiétantes clartés sur la Pierre des victimes. Au chevet de cette Pierre se tenaient, immobiles et les yeux baissés, deux saints, la torche haute.

Et là, sur ce lit de marbre noir, apparaissaient, étendus, pâles d'une pâleur de ciel, deux jeunes êtres charmants. Les plis de neige de leurs transparentes tuniques nuptiales décelaient les lignes sacrées de leurs corps; la lumière de leur sourire annonçait en eux le lever d'une aube éclose dans les invisibles et vermeils espaces de l'âme; et cette aurore secrète transfigurait, en une extase éternelle, leur immobilité.

Certes, quelque transport d'une félicité divine, passant les forces de sensation que les dieux ont mesurées aux humains--avait dû les délivrer de vivre, car l'éclair de la Mort en avait figé l'expressif reflet sur leurs visages! Oui, tous deux portaient l'empreinte de l'idéale joie dont la soudaineté les avait foudroyés.

Et là, sur cette couche où les brahmes de Sivà les avaient posés, ils gardaient l'attitude, encore, où la Mort--que, sûrement, ils n'avaient point remarquée--était venue les surprendre effleurant leurs êtres de son ombre. Ils s'étaient évanouis, perdus en elle, insolitement, laissant la dualité de leurs essences en fusion s'abîmer en cet unique instant d'un amour--que nul autre couple vivant n'aura connu jamais.

Et ces deux mystiques statues incarnaient ainsi le rêve d'une volupté seulement accessible à des cœurs immortels.

La juvénile beauté de Sedjnour, en sa blancheur rayonnante, semblait défier les ténèbres. Il tenait, ployée entre ses bras, l'être de son être, l'âme de son désir;--et celle-ci, dont la blanche tête était renversée sur le mouvement d'un bras jeté à l'entour du cou de son bien-aimé, paraissait endormie en un éperdu ravissement. L'auguste main de Yelka retombait sur le front de Sedjnour: ses beaux cheveux, brunissants, déroulaient sur elle et sur lui leurs noires ondes, et ses lèvres, entr'ouvertes vers les siennes, lui offraient, en un premier baiser, la candeur de son dernier soupir.--Elle avait voulu, sans doute, attirer dans un doux effort, la bouche de son amant vers la fleur de ses lèvres, lui faisant ainsi subir, en même temps, le subtil et cher parfum de son sein virginal qu'elle pressait encore contre cette poitrine adorée!... Et c'était au moment même où toutes les défaillances, où tous les adieux, toutes les tortures d'âme s'effaçaient à peine sous le mutuel transport de leur soudaine union!

Oui, la résurrection, trop subitement délicieuse, de tant d'inespérées et pures ivresses, le contrecoup de cette effusion enchantée, l'intime choc de ce fulgurant baiser, que tous deux croyaient à jamais irréalisable, les avaient emportés, d'un seul coup d'aile, hors de cette vie dans le ciel de leur propre songe. Et certes, le supplice eût été, pour eux, de survivre à cet instant non pareil!

* * * * *

Akëdysséril considérait, en silence, l'œuvre merveilleuse du grand prêtre de Sivà.

--«Penses-tu que si les Dêvas te conféraient le pouvoir de les éveiller, ces délivrés daigneraient accepter encore la Vie? dit l'impénétrable fakir d'un accent dont l'ironie austère triomphait:--vois, reine, te voici leur envieuse!»

Elle ne répondit pas: une émotion sublime voilait ses yeux. Elle admirait, se joignant les mains sur une épaule, l'accomplissement de son rêve inouï.

Soudainement, un immense murmure, la rugissante houle d'une multitude et de longs bruissements d'armes, troublant sa contemplation, se firent entendre de l'intérieur du temple--dont les portails roulèrent lourdement, sur les dalles intérieures.

Sur le seuil, n'osant entrer en apercevant la reine de Bénarès éclairée encore, au fond du temple, par les flammes du sanctuaire et qui s'était détournée,--les trois vizirs inclinés la regardaient, leurs armes en main, l'air meurtrier.

Derrière eux, les guerrières montraient leurs jeunes têtes d'Apsarâs menaçantes, aux yeux allumés par une inquiétude de ce qu'était devenue leur maîtresse: elles se contenaient à peine d'envahir la demeure du dieu.

* * * * *

Autour d'elles, au loin, l'armée, dans la nuit.

Alors, tout ce rappel de la vie, et la mélancolie de sa puissance, et le devoir d'oublier la beauté des rêves! et jusqu'aux adieux de l'amour perdu,--tout l'esclavage, enfin, de la Gloire, gonfla, d'un profond soupir, le sein d'Akëdysséril: et les deux premières larmes, les dernières aussi! de sa vie, brillèrent en gouttes de rosée, sur les lis de ses joues divines.

Mais--bientôt--ce fut comme si un dieu eût passé!--Redressant sa haute taille sur la marche suprême de l'autel:

--«Vice-rois, vizirs et sowaris du Habad, cria-t-elle de cette voix connue dans les mêlées et que répercutèrent toutes les colonnades du sombre édifice--vous avez décidé la mort d'un prince, héritier du trône de Séür, depuis la mort de Sinjab, mon époux royal: vous avez condamné à périr Sedjnour et, aussi, sa fiancée Yelka, princesse de cette riche région, soumise, enfin, par nos armes!--Les voici!

«Récitez la prière pour les ombres généreuses, qui, dans l'abîme de l'esprit, s'efforcent vers le Çwargâ divin!--Chantez, pour elles, guerrières, et vous, ô chers guerriers! l'hymne du Yadjnour-Vêda, la parole du Bonheur! Que l'Inde, sous mon règne, hélas! enfin à ce prix pacifiée, refleurisse, à l'image de son lotus, l'éternelle Fleur!... Mais qu'aussi les cœurs se serrent de ceux dont l'âme est grave: car une grandeur de l'Asie s'est évanouie sur cette pierre!... La sublime race d'Ebbahâr est éteinte.»

TABLE

L'amour suprême Sagacité d'Aspasie Le secret de l'échafaud L'instant de Dieu Une profession nouvelle L'agence du Chandelier d'Or La légende de l'éléphant blanc Catalina Les expériences du Dr Crookes Le droit du passé Le tzar et les grands-ducs L'aventure de Tsë-i-la Akëdysséril