Chapter 10
Près d'une année de règne affermit le pouvoir entre les mains de la dominatrice qui, fidèle aux mélancolies de son veuvage et seulement ambitieuse peut-être, de mourir illustre, belle et toute-puissante, traitait, en conquérante aventureuse, avec les rois hindous, les menaçant!--Son lucide esprit n'avait-il pas su augmenter la prospérité de ses États! Les Dêvas favorisaient le sort de ses armes. Toute la région l'admirait, subissant avec amour la magie du regard de cette guerrière--si délicieuse qu'en recevoir la mort était une faveur qu'elle ne prodiguait pas.
Et puis, une légende de gloire s'était répandue touchant son étrange valeur dans les batailles: souvent, les légions hindoues l'avaient vue, au fort des plus ardentes mêlées, se dresser, toute radieuse et intrépide, fleurie de gouttes de sang, sur l'haodah lourd de pierreries de son éléphant de guerre et, insoucieuse, sous les pluies de javelots et de flèches, indiquer, d'un altier flamboiement de cimeterre, la victoire.
C'est pourquoi le retour d'Akëdysséril dans sa capitale, après un guerroyant exil de plusieurs lunes, était accueilli par les transports de son peuple.
Des courriers avaient prévenu la ville lorsque la reine n'en fut plus distante que de très peu d'heures. Maintenant, on distinguait, au loin déjà, les éclaireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de fer descendaient les collines: la reine viendrait, sans doute, par la route de Surate; elle entrerait par la porte principale des citadelles, laissant camper ses armées dans les villages environnants.
Déjà, dans Bénarès, au profond de l'allée de Pryamvêda, des torches couraient sous les térébinthes; les esclaves royaux illuminaient de lampes, en hâte, l'immense palais de Séür. La population cueillait des branches triomphales et les femmes jonchaient de larges fleurs l'avenue du palais, transversale à l'allée des Richis, s'ouvrant sur la place de Kama; l'on se courbait, par foules, à de fréquents intervalles, en écoutant frémir la terre sous l'irruption des chars de guerre, des fantassins en marche et des flots de cavalerie.
Soudain, l'on entendit les sourds bruissements des tymbrils mêlés à des cliquetis d'armes et de chaînes--et, brisées par les chocs sonores de ces cymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et voici que, de toute part, des cohortes d'avant-garde entraient dans la ville, enseignes hautes, exécutant, en désordre, les commandements vociférés par leurs sowaris.
Sur la place de Kama, l'esplanade de la porte de Surate était couverte de ces fauves tapis d'Irmensul--et des lointaines manufactures d'Ypsamboul--tissus aux bariolures éteintes, importés annuellement des marchands touraniens qui les échangeaient contre des eunuques.
Entre les branches des aréquiers, des palmiers-palmyres, des mangliers et des sycomores, le long de l'avenue du Gange, flottaient de riches étoffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais de la porte d'Occident, aux deux angles du porche énorme de la forteresse, un éblouissant cortège de courtisans aux longues robes brodées, de brahmes, d'officiers du palais, attendaient, entourant le vizir-gouverneur auprès duquel étaient assis les trois vizirs-guikowars du Habad.--On donnerait des réjouissances, on distribuerait au peuple le butin d'Éléphanta--de la poudre d'or, aussi--et, surtout, on livrerait, aux lueurs d'une torche solitaire, dans la vaste enceinte du cirque, de ces nocturnes combats de rhinocéros qu'idolâtraient les Hindous. Les habitants redoutaient seulement que des blessures eussent atteint la beauté de la reine; ils questionnaient les haletants éclaireurs; à grand'peine, ils étaient rassurés.
Dans un espace laissé libre, entre d'élevés et lourd trépieds de bronze d'où s'échappaient de bleuâtres vapeurs d'encens, se tordaient, en des guirlandes, des théories de bayadères vêtues de gazes brillantes; elles jouaient avec des chaînes de perles, faisaient miroiter des courbures de poignards, simulaient des mouvements de volupté,--des disputes, aussi, pour donner à leurs traits une animation;--c'était à l'entrée de l'avenue des Richis sur le chemin du palais.
* * * * *
A l'autre extrémité de la place de Kama s'ouvrait, silencieusement, la plus longue avenue. Celle-là, depuis des siècles, on en détournait le regard. Elle s'étendait, déserte, assombrissant, sur son profond parcours à l'abandon, les voûtes de ses noirs feuillages. Devant l'entrée, une longue ligne de psylles, ceinturés de pagnes grisâtres, faisait danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux sons d'une musique aiguë.
C'était l'avenue qui conduisait au temple de Sivà. Nul Hindou ne se fût aventuré sous l'épaisseur de son horrible feuillée. Les enfants étaient accoutumés à n'en parler jamais--fût-ce à voix basse. Et, comme la joie oppressait, aujourd'hui, les cœurs, on ne prenait aucune attention à cette avenue. On eût dit qu'elle n'arrondissait pas là, béante, ses ténèbres, avec son aspect de songe. D'après une très vieille tradition, à de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des feuilles, et cette ondée de pleurs rouges tombait, tristement, sur la terre, détrempant le sol de la lugubre allée dont l'étendue était toute pénétrée de l'ombre même de Sivà.
* * * * *
Tous les yeux interrogeaient l'horizon.--Viendrait-elle avant que montât la nuit? Et c'était une impatience à la fois recueillie et joyeuse.
Cependant le crépuscule s'azurait, les flammes dorées s'éteignaient et, dans la pâleur du ciel, déjà,--des étoiles...
Au moment où le globe divin oscillait au bord de l'espace, prêt à s'abîmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les vapeurs occidentales,--et voici qu'en cet instant même, au sortir des défilés de ces lointaines collines entre lesquelles s'aplanissait la route de Surate, apparurent, en des étincellements d'épaisses poussières, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des chars--et, de tous côtés, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillères d'airain d'où sortaient de centrales pointes mortelles: un hérissement de piques dont presque toutes les extrémités, enfoncées en des têtes coupées, entreheurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard de chaque pas. Puis, escortant l'attirail roulant des machines de siège, et les claies sans nombre, attelées de robustes onagres, où, sur des litières de feuilles, gisaient les blessés, d'autres troupes de pied, les javelots ou la grande fronde à la ceinture;--enfin, les chariots des vivres. C'était là presque toute l'avant-garde; ils descendaient, en hâte, les pentes des sentiers, vers la ville, y pénétrant circulairement par toutes les portes. Peu après, les éclats de trompettes royales, encore invisibles, répondirent, là-bas, aux gongs sacrés qui grondaient sur Bénarès.
Bientôt des officiers émissaires arrivèrent au galop, éclaircissant la route, criant différents ordres, et suivie d'un roulis de pesants traîneaux d'où débordaient des trophées, des dépouilles opulentes, des richesses, le butin, entre deux légions de captifs cheminant tête basse, secouant des chaînes et que précédaient, sur leurs massifs chevaux tigrés, les deux rois d'Agra. Ceux-ci, la reine les ramenait en triomphe dans sa capitale, bien qu'avec de grands honneurs.
Derrière eux venaient des chars de guerre, aux frontons rayonnants, montés par des adolescentes en armures vermeilles, saignant, quelques-unes, de blessures mal serrées de langes, un grand arc transversal, aux épaules, croisé de faisceaux de flèches: c'étaient les belliqueuses suivantes de la maîtresse terrible.
Enfin, dominant ce désordre étincelant, au centre d'un demi-orbe formé de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés de sowaris et de guerriers d'élite--que suivait, de tous côtés, là-bas, là-bas, l'immense vision d'un enveloppement d'armées--apparut l'éléphant noir, aux défenses dorées, d'Akëdysséril.
A cet aspect, la ville entière, jusque-là muette et saisie à la fois d'orgueil et d'épouvante, exhala son convulsif transport en une tonnante acclamation; des milliers de palmes, agitées, s'élevèrent; ce fut une enthousiaste furie de joie.
Déjà, dans la haute lueur de l'air, on distinguait la forme de la reine du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se détachait, mystiquement, blanche en sa robe d'or, sur le disque du soleil. On apercevait, à sa taille élancée, le ceinturon constellé où s'agrafait son cimeterre. Elle mouvait elle-même, entre les doigts de sa main gauche, la chaînette de sa monture formidable. A l'exemple des Dêvas sculptés au loin sur le faîte des monts du Habad, elle élevait, en sa main droite, la fleur sceptrale de l'Inde, un lotus d'or mouillé d'une rosée de rubis.
Le soir, qui l'illuminait, empourprait le grandiose entourage. Entre les jambes des éléphants pendaient, distinctes, sur le rouge-clair de l'espace, les diverses extrémités des trompes,--et, plus haut, latérales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles à des feuilles de palmiers. Le ciel jetait, par éclairs, des rougeoiements sur les pointes des ivoires, sur les pierres précieuses des turbans, les fers des haches.
Et le terrain résonnait sourdement sous ces approches.
Et, toujours entre les pas de ces colosses, dont le demi-cercle effroyable masquait l'espace une monstrueuse nuée noire, mouvante, sembla s'élever, de tous côtés à la fois, orbiculaire--et graduellement--du ras de l'horizon: c'était l'armée qui surgissait derrière eux, là-bas, étageant, entrecoupées de mille dromadaires, ses puissantes lignes. La ville se rassurait en songeant que les campements étaient préparés dans les bourgs prochains.
Lorsque la reine du Habad ne fut plus éloignée de l'Entrée-du-Septentrion que d'une portée de flèches, les cortèges s'avancèrent sur la route pour l'accueillir.
Et tous reconnurent, bientôt, le visage sublime d'Akëdysséril.
* * * * *
Cette neigeuse fille de la race solaire était de taille élevée. La pourpre mauve, intreillée de longs diamants, d'un bandeau fané dans les batailles, cerclait, espacé de hautes pointes d'or, la pâleur de son front. Le flottement de ses cheveux, au long de son dos svelte et musclé, emmêlait ses bleuâtres ombres, sur le tissu d'or de sa robe, aux bandelettes de son diadème. Ses traits étaient d'un charme oppressif qui, d'abord, inspirait plutôt le trouble que l'amour. Pourtant des enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en silence, de l'avoir vue.
Une lueur d'ambre pâle, épandue en sa chair, avivait les contours de son corps: telles ces transparences dont l'aube, voilée par les cimes hymalaïennes, en pénètre les blancheurs comme intérieurement.
Sous l'horizontale immobilité des longs sourcils, deux clartés bleu sombre, en de languides paupières de Hindoue, deux magnifiques yeux, surchargés de rêves, dispensaient autour d'elle une magie transfiguratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils saturaient d'inconnus enchantements l'étrangeté fatale de ce visage, dont la beauté ne s'oubliait plus.
Et le saillant des tempes altières, l'ovale subtil des joues, les cruelles narines déliées qui frémissaient au vent du péril, la bouche touchée d'une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce sourire toujours grave où brillaient des dents de panthère, tout cet ensemble, ainsi voilé de lointains sombres, devenait de la plus magnétique séduction lorsqu'on avait subi le rayonnement de ses yeux étoilées.
Une énigme inaccessible était cachée en sa grâce de péri.
Joueuse avec ses guerrières, des soirs, sous la tente ou dans les jardins de ses palais, si l'une d'entre elles, d'une charmante parole, s'émerveillait des infinis désirs qu'élevait, sur ses pas, l'héroïque maîtresse du Habad, Akëdysséril riait, de son rire mystérieux.
Oh! posséder, boire, comme un vin sacré, les barbares et délicieuses mélancolies de cette femme, le son d'or de son rire,--mordre, presser idéalement, sur cette bouche, les rêves de ce cœur, en des baisers partagés!--étreindre, sans parole, les fluides et onduleuses plénitudes de ce corps enchanté, respirer sa dureté suave, s'y perdre--en l'abîme de ses yeux, surtout!... Pensées à briser les sens, d'où se réfléchissait un vertige que ces augustes regards de veuve, aux chastetés désespérées, ne reflèteraient pas. Son être, d'où sortait cette certitude désolatrice, inspirait, au fort des assauts et des chocs d'armées, aux jeunes combattants de ses légions, des soifs de blessures reçues là, sous ses prunelles.
Et puis, de tout le calice en fleur de son sein, d'elle entière, s'exhalait une odeur subtile, inespérée! enivrante--et telle... que,--dans l'animation, surtout des mêlées,--un charme torturait autour d'elle! excitant ses défenseurs éperdus au désir sans frein de périr à son ombre... sacrifice qu'elle encourageait, parfois, d'un regard surhumain, si délirant qu'elle semblait s'y donner.
C'étaient, dans la brume radieuse de ses victoires, des souvenirs d'elle seule connus et qui s'évoquaient en ses sommeils.
* * * * *
Telle apparaissait Akëdysséril, à l'entrée, maintenant de la citadelle. Un moment elle écouta, peut-être, les paroles de bienvenue et d'amour dont la saluèrent les seigneurs; puis, sur un signe imperceptible, les chars de ses guerrières, avec le fracas du tonnerre, franchirent les voûtes et s'irradièrent sur la place de Kama. Les clameurs d'allégresse de son peuple l'appelaient: poussant donc son éléphant noir sous le porche de Surate et sur les tapis étendus, la souveraine du Habad entra dans Bénarès.
Soudainement, ses regards tombèrent sur l'avenue décriée au fond de laquelle s'accusait, dans l'éloignement, l'antique, l'énorme façade écrasée du temple de Sivà.
Tressaillant--d'un souvenir, sans doute--elle arrêta sa monture, jeta un ordre à ses éléphantadors qui déplièrent les gradins de l'hodah sur les flancs de l'animal.
Elle descendit légèrement.--Et voici que, pareils à des êtres évoqués par son désir, trois phaodjs, en turbans et en tuniques noirs,--délateurs sûrs et rusés--chargés, certes! de quelque mission très secrète pendant son absence, surgirent, comme de terre devant elle.
On s'écarta, d'après un vœu de ses yeux. Alors, les phaodjs inclinés autour d'elle chuchotèrent, l'un après l'autre, longtemps, longtemps, de très basses paroles que nul ne pouvait entendre, mais dont l'effet sur la reine parut si terrible et grandissant à mesure qu'elle écoutait, que son pâlissant visage s'éclaira, tout à coup, d'un affreux reflet menaçant.
Elle se détourna; puis, d'une voix brusque et qui vibra dans le silence de la place muette:
--Un char! s'écria-t-elle.
Sa favorite la plus proche sauta sur le sol et lui présenta les deux rênes de soie tressée de fils d'airain.
Bondissant à la place quittée:
--Que nul ne me suive! ajouta-t-elle,
Et, de ses yeux fixes, elle considérait l'avenue déserte. Indifférente à la stupeur de son peuple, au frémissement où elle jetait la ville interdite, Akëdysséril, précipitant ses chevaux à feu d'étincelles, renversant les psylles terrifiés, écrasant des serpents sous la lueur des roues, s'enfonça, toute seule, flèche lumineuse, sous les noirs ombrages de Sivà, qui prolongeaient l'horreur de leur solitude jusqu'au temple fatal.
On la vit bientôt décroître, dans l'éloignement, devenir une clarté,--puis, comme une scintillation d'étoile...
Enfin, tous, confusément, l'aperçurent, lorsque, parvenue à l'éclaircie septentrionale, elle arrêta ses chevaux devant les marches basaltiques au delà desquelles, sur la hauteur, s'étendaient les parvis du sanctuaire et ses colonnades profondes.
Retenant, d'une main, le pli de sa robe d'or, elle gravissait, maintenant, là-bas, les marches redoutées.
Arrivée au portail, elle en heurta les battants de bronze du pommeau de son cimeterre, et de trois coups si terribles, que la répercussion, comme une plainte sonore, parvint, affaiblie par la distance, jusqu'à la place de Kama.
Au troisième appel, les mystérieux battants s'ouvrirent sans aucun bruit. Akëdysséril, comme une vision, s'avança dans l'intérieur de l'édifice.
Quand sa personne eut disparu, les hautes mâchoires métalliques, distendues à ses sommations, refermèrent leur bâillement sombre sur elle, poussées par les bras invisibles des saïns, desservants de la demeure du dieu.
* * * * *
La fille de Gwalior, au dédain de tout regard en arrière, s'aventura sous les prolongements des salles funestes que formaient les intervalles des piliers,--et le froid des pierres multipliait la sonorité de ses pas.
Les derniers reflets de la mort du soleil, à travers les soupiraux creusés, du seul côté de l'Occident, au plus épais des hautes murailles, éclairaient sa marche solitaire. Ses vibrantes prunelles sondaient le crépuscule de l'enceinte.--Ses brodequins de guerre, sanglants encore de la dernière mêlée (mais ceci ne pouvait déplaire au dieu qu'elle affrontait), sonnaient dans le silence. De rougeoyantes lueurs, tombées obliquement des soupiraux, allongeaient sur les dalles les ombres des dieux. Elle marchait sur ces ombres mouvantes, les effleurant de sa robe d'or.
Au fond, sur des blocs--entassés--de porphyre rouge, surgissait une formidable vision de pierre, couleur de nuit.
Le colosse, assis, s'élargissait en l'écartement de ses jambes, configurant un aspect de Sivà, le primordial ennemi de l'Existence Universelle. Ses proportions étaient telles que le torse seul apparaissait. L'inconcevable visage se perdait, comme dans la pensée, sous la nuit des voûtes. La divine statue croisait ses huit bras sur son sein funèbre,--et ses genoux, s'étendant à travers l'espace, touchaient, des deux côtés, les parois du sanctuaire. Sur l'exhaussement de trois degrés, de vastes pourpres tombaient suspendues entre des piliers. Elles cachaient une centrale cavité creusée dans le monstrueux socle de Sivà.
Là, derrière les plis impénétrables, s'allongeait, disposée en pente vers les portiques, la Pierre des Immolations.
Depuis les âges obscurs de l'Inde, à l'approche de tous les minuits, les brahmes sivaïtes, au grondement d'un gong d'appel, débordaient de leurs souterraines retraites, entraînant au sanctuaire un être humain--qui, parfois, était accouru s'offrir de lui-même, transporté du dédain de vivre. Aux circulaires clartés des braises seules de l'autel, car aucune lampe ne brûlait dans la demeure de Sivà, les prêtres étendaient sur la Pierre cette victime nue et que des entraves d'airain retenaient aux quatre membres.
Bientôt, flamboyaient les torches des saïns, illuminant l'entourage recueilli des brahmes. Sur un signe du Grand-Pontife, le Sacrificateur de Sivà, séparant d'un arrêt chacun de ses pas, s'avançait... puis, se penchant avec lenteur vers la Pierre, d'un seul coup de sa large lame ouvrait silencieusement la poitrine de l'holocauste.
Alors, quittant l'autel, dans l'aveugle dévotion à la divinité destructrice, le Grand-Pontife s'approchait, maudissant les cieux. Et, plongeant ses mains onglées dans cette entaille, qu'il élargissait avec force, en fouillait, d'abord, l'horreur. Puis, il en retirait ses bras, les dressait aussi haut que possible, offrant à la Reproduction divine le cœur au hasard arraché, et dont les fibres saignantes glissaient entre ses doigts espacés selon les rites sacerdotaux.
Le grommellement monotone des brahmes, qu'envahissait une extase, râlait autour de lui le vieil hymne de Sivà (la grande Imprécation contre la Lumière) d'eux seuls connu. Au cesser du chant, le Pontife laissait retomber son oblation pantelante sur le feu saint qui en consumait les suprêmes palpitations: et la chaude buée montait ainsi, expiatrice de la vie, le long du ventre apaisé du dieu.
Cette cérémonie, toujours occulte, était si brève, que les échos du temple ne retentissaient jamais que d'un grand cri.
* * * * *
Ce soir-là, debout sur le triple degré au-delà duquel s'étalait, ainsi long voilée, la Pierre de sacrificature, se tenait le seul habitant visible des solitudes du temple:--et l'aspect de cet homme était aussi glaçant que l'aspect de son dieu.
La géante nudité de ce vieillard aux reins ceinturés d'un haillon sombre,--et dont l'ossature décharnée, flottante en une peau blanchâtre aux bruissantes rides, semblait lui être devenue étrangère,--se détachait sur l'ensanglantement des lourdes draperies.
L'impassibilité de cette face, au puissant crâne décillé, imberbe et chauve, qu'effleurait en cet instant sur le fuyant d'une tempe, le feu d'une tache solaire, imposait le vertige. Aux creux de ses orbites, sous leurs arcs dénudés, veillaient deux lueurs fulgurales qui semblaient ne pouvoir distinguer que l'Invisible.
Entre ces yeux, se précipitait un ample bec-d'aigle sur une bouche pareille à quelque vieille blessure devenue blanche faute de sang--et qui clôturait mystiquement la carrure du menton. Une volonté brûlait seule en cette émaciation qui ne pouvait plus être appréciablement chargée par la mort, car l'ensemble de ce que l'Homme appelle la Vie, sauf l'animation, semblait détruite en ce spectral ascète.
Ce mort vivant, plusieurs fois séculaire, était le Grand-Pontife de Sivà, le prêtre aux mains affreuses,--l'Anachorète au nom de lui-même oublié--et dont nul mortel n'eût, sans doute, retrouvé les syllabes qu'à travers la nuit, dans les déserts, en écoutant avec attention le cri du tigre.
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Or, c'était vers lui que venait, irritée, Akëdysséril: c'était bien cet homme dont l'aspect la transportait d'une fureur que trahissaient les houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses lèvres!
Arrivée, enfin, devant lui, la reine s'arrêta, le considéra pendant un instant sans une parole, puis, d'une voix qui retentit ferme, jeune, vibrante dans le terrifiant isolement du démesuré tombeau:
--«Brahmane, je sais que tu t'es affranchi de nos joies, de nos désirs, de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les siècles. Tu marches environné des brumes d'une légende divine. Un pâtre, des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de bœufs sauvages t'ont vu, de nuit, dans les sentiers des montagnes, plongeant ton front dans les immenses clartés de l'orage et, tout illuminé d'éclairs dont la vertu brûlante s'émoussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu réfractais, paisiblement au profond de tes prunelles, la vision du dieu que tu portes. Au mépris des éléments de nos abîmes, tu te projetais, en esprit, vers le Nul sacré de ton vieil espoir.
«Comment donc te menacer, figure inaccessible! Mes bourreaux épuiseraient en vain, sur ta dépouille vivante, leur science ancienne et mes plus belles vierges, leurs enchantements. Ton insensibilité neutralise ma puissance. Je veux donc me plaindre à ton dieu.»
Elle posa le pied sur la première dalle du sanctuaire, puis, élevant ses regards vers le grand visage d'ombre perdu dans les hautes ténèbres du temple:
--Sivà! cria-t-elle, dieu dont l'invisible vol revêt de terreur jusqu'à la lumière du soleil,--dieu qui devant l'IRRÉVÉLÉ te dressas, improuvant et condamnant ce mensonge des univers... que tu sauras détruire!--si j'ai senti, jamais, autour de moi, dans les combats, ta présence exterminatrice, tu écouteras, ô dieu de la Sagesse fatale, la fille d'un jour qui ose troubler le silence de ta demeure en te dénonçant ton prêtre.