Le secret de l'échafaud

Chapter 9

Chapter 93,681 wordsPublic domain

Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avaient jeté l'alarme derrière lui! Et voici qu'entre les profondes feuillées des prunelles sans nombre s'allumèrent silencieusement! La phrase de Phëdro, par une analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa l'esprit.

Ainsi, comme dans son pays--sans qu'il les aperçût--des milliers d'yeux, de menaçant augure, symbole persistant! observaient toujours,--même ici, perdu au fond d'une petite ville d'Allemagne,--ce tragique promeneur, ce maître spirituel et temporel de cent millions d'âmes et dont l'ombre couvrait tout un pan du monde!... Cet homme ne pouvait donc se mêler à la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses vœux démesurés ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d'un songeur inconnu!

Au bout de peu d'instants, l'Empereur revint sur ses pas, dans l'allée, sous le feu de toutes ces prunelles d'oiseaux occultes dont il semblait passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu'il frôlait le banc où j'étais étendu.

Il s'éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au détour d'une avenue, là-bas, disparut subitement.

Demain, lorsque, dans Moscou, d'innombrables voix, entonnant le «_Bogë Tzara Harni_» scandé par le feu des puissants canons de la capitale religieuse de l'Empire, et alterné par les lourdes cloches du Kremlin, annonceront au monde le sacre du jeune successeur d'Alexandre II,--le songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille!--Il se rappellera le promeneur qui écartait, d'un geste fatigué, les branches qui gênaient sa vue et ses pensées--il évoquera la haute figure du prédécesseur qui passa, dans l'ombre,--alors qu'autour de ce tzar, aussi l'épiant et l'observant en silence, d'obliques regards se multipliaient, menaçant son front morose et dédaigneux.

L'AVENTURE DE TSE-I-LA

«Devine, ou je te dévore.»

LE SPHYNX.

Au nord du Tonkin, très loin dans les terres, la province de Kouang-Si, aux rizières d'or, étale jusqu'aux centrales principautés de l'Empire du Milieu ses villes aux toits retroussés dont quelques-unes sont encore de mœurs à demi tartares.

Dans cette région, la sereine doctrine de Lao-Tseu n'a pas encore éteint les vivaces crédulités aux Poussahs, sortes de génies populaires de la Chine. Grâce au fanatisme des bonzes de la contrée, la superstition chinoise, même chez les grands, y fermente plus âpre que dans les états moins éloignés de Péï-Tsin (Pékin);--elle diffère des croyances mandchoues en ce qu'elle admet les interventions _directes_ des «dieux» dans les affaires du pays.

L'avant-dernier vice-roi de cette immense dépendance impériale fut le gouverneur Tchë-Tang, lequel a laissé la mémoire d'un despote sagace, avare et féroce. Voici à quel ingénieux secret ce prince, échappant à mille vengeances, dut de s'éteindre en paix au milieu de la haine de son peuple--dont il brava, jusqu'à la fin, sans soucis ni périls, les bouillonnantes fureurs assoiffées de son sang.

* * * * *

Une fois--quelque dix ans peut-être avant sa mort--par un midi d'été dont l'ardeur faisait miroiter les moires des étangs, craquer les feuillages des arbres, rutiler la poussière--et versait une pluie de flamme sur ces myriades de vastes et hauts kiosques, aux triples étages, qui, s'avoisinant selon les méandres des rues, constituent la capitale Nan-Tchang ainsi que toute grande ville du Céleste-Empire,--Tchë-Tang, assis dans la plus fraîche des salles d'honneur de son palais, sur un siège noir incrusté de fleurs de nacre aux liserons d'or neuf, s'accoudait, le menton dans la main, le sceptre sur les genoux.

Derrière lui, la statue colossale de Fô, l'inexprimable dieu, dominait son trône. Sur les degrés veillaient ses gardes, en armures écaillées de cuir noir, la lance, l'arc ou la longue hache au poing. A sa droite se tenait debout son bourreau favori, l'éventant.

Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule des mandarins, des princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous les fronts étaient impénétrables. Le roi, se sentant haï, entouré d'imminents meurtriers, considérait, en proie aux soupçons indécis, chacun des groupes où l'on causait à voix basse. Ne sachant qui exterminer, s'étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait, taciturne et menaçant.

Une tenture s'écarta, donnant passage à un officier: celui-ci amenait, par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d'une belle physionomie. L'adolescent était revêtu d'une robe de soie feu, à ceinture brochée d'argent. Devant Tchë-Tang, il se prosterna.

Sur un coup d'œil du roi:

--Fils du Ciel, répondit l'officier, ce jeune homme a déclaré n'être qu'un obscur citoyen de la ville et s'appeler Tsë-i-la. Cependant, au mépris de la Mort lente, il offre de prouver qu'il vient en mission vers toi de la part des Poussahs immortels.

--Parle, dit Tchë-Tang.

Tsë-i-la se redressa.

* * * * *

--Seigneur, dit-il d'une voix calme, je sais ce qui m'attend si je tiens mal mes paroles.--Cette nuit, dans un songe terrible, les Poussahs, m'ayant favorisé de leur visitation, m'ont fait présent d'un secret qui éblouit l'entendement mortel. Si tu daignes l'écouter, tu reconnaîtras qu'il n'est point d'origine humaine, car l'entendre, seulement, éveillera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera sur-le-champ le don mystérieux de lire--les yeux fermés, dans l'espace qui sépare les prunelles des paupières--_les noms mêmes, en traits de sang! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton trône ou ta vie, au moment précis où leurs esprits en concevraient le dessein_. Tu seras donc à l'abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras, paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je jure ici, par Fô, dont l'image projette son ombre sur nous, que le magique attribut de ce secret est bien tel que je te l'annonce.

A ce stupéfiant discours, il y eut, dans l'assemblée, un frémissement et un grand silence. Une vague angoisse émouvait l'impassibilité ordinaire des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans trembler, s'attestait, ainsi, possesseur et messager d'un sortilège divin. Plusieurs s'efforçant en vain de sourire, mais n'osant s'entre-regarder, pâlissaient, malgré eux, de l'assurance de Tsë-i-la. Tchë-Tang observait autour de lui cette gêne dénonciatrice.

Enfin, l'un des princes,--pour dissimuler, sans doute, son inquiétude, s'écria:

--Nous n'avons que faire des propos d'un insensé ivre d'opium.

Les mandarins, alors, se rassurant:

--Les Poussahs n'inspirent que les très vieux bonzes des déserts.

Et l'un des ministres:

--C'est à notre examen, tout d'abord, de décider si le prétendu secret dont ce jeune homme se croit dépositaire est digne d'être soumis à la haute sagesse du roi.

A quoi, les officiers irrités:

--Et lui-même... peut-être n'est-il qu'un de ceux dont le poignard n'attend, pour frapper le Maître, que l'instant où les yeux distraits...

--Qu'on l'arrête!

Tchë-Tang étendit sur Tsë-i-la son sceptre de jade où brillaient des caractères sacrés:

--Continue, dit-il, impassible.

Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ces joues, un petit éventail en brins d'ébène:

--Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-la de trahir son grand secret en le révélant à d'autres, qu'au roi seul, j'en atteste les Poussahs qui nous écoutent, invisibles, ils ne m'eussent point choisi pour interprète:--O princes, non, je n'ai pas fumé d'opium, je n'ai pas le visage d'un insensé, je ne porte point d'armes. Seulement, voici ce que j'ajoute. Si j'affronte la Mort lente, c'est qu'un tel secret vaut également, s'il est réel, une récompense digne de lui. Toi seul, ô roi, jugeras donc, en ton équité, s'il mérite le prix que je t'en demande.--Si, tout à coup, au son même des mots qui l'énoncent tu ressens en toi, sous tes yeux fermés, le don de sa vertu vivante--et son prodige!--les dieux m'ayant fait noble en me l'inspirant de leur souffle d'éclairs, tu m'accorderas Li-tien-Së, ta fille radieuse, l'insigne princier des mandarins et cinquante mille liangs d'or.

En prononçant les mots «liangs d'or», une imperceptible teinte rose monta aux joues de Tsë-i-la, qu'il voila d'un battement d'éventail.

L'exorbitante récompense réclamée provoqua le sourire des courtisans et courrouça le cœur ombrageux du roi, dont elle révoltait l'orgueil et l'avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvres en regardant le jeune homme qui, intrépide, ajouta:

--J'attends de toi, Seigneur, le serment royal, par Fô, l'inexprimable dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te paraîtra positif ou chimérique, de m'accorder _cette_ récompense ou la mort qu'il te plaira.

Tchë-Tang se leva:

--C'est juré, dit-il;--suis-moi.

* * * * *

Quelques moments après,--sous des voûtes qu'une lampe, suspendue au-dessus de sa charmante tête, éclairait,--Tsë-i-la, lié de cordes fines à un poteau, regardait, en silence, le roi Tchë-Tang, dont la haute taille apparaissait, dans l'ombre, à trois pas de lui. Le roi se tenait debout, adossé à la porte de fer du caveau; sa main droite s'appuyait sur le front d'un dragon de métal qui sortait de la muraille et dont l'œil unique semblait considérer Tsë-i-la.--La robe verte de Tchë-Tang jetait des clartés; son collier de pierreries étincelait, sa tête seule, dépassant le disque noir de la lampe, se trouvait dans l'obscurité.

Sous l'épaisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre.

--J'écoute, dit Tchë-Tang.

--Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merveilleux poète Li-taï-pé.--Les dieux m'ont donné en génie, ce qu'ils t'ont donné en puissance; ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible, sans désirs,--lorsqu'un soir, sur la terrasse élevée de ton palais, au-dessus des jardins, dans les airs argentés par la lune, j'ai vu ta fille Li-tien-Së,--qu'encensaient, à ses pieds les fleurs diaprées des grands arbres, au vent de la nuit.--Depuis ce soir-là, mon pinceau n'a plus tracé de caractères, et je sens en moi qu'elle aussi songe au rayonnement dont elle m'a pénétré!... Lassé de languir, préférant fût-ce la plus affreuse mort au supplice d'être sans elle, j'ai voulu, par un trait héroïque, d'une subtilité presque divine, m'élever, moi, passant, ô roi! jusqu'à elle, ta fille!

Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d'impatience, appuya son pouce sur l'œil du dragon. Les deux battants d'une porte roulèrent sans bruit devant Tsë-i-la, lui laissant voir l'intérieur d'un cachot voisin.

Trois hommes, en habits de cuir, s'y tenaient près d'un brasier où chauffaient des fers de torture. De la voûte tombait une corde de soie, solide, s'effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une petite cage d'acier, ronde, trouée d'une ouverture circulaire.

Ce que voyait Tsë-i-la, c'était l'appareil de la Mort terrible. Après d'atroces brûlures, la victime était suspendue en l'air, par un poignet, à cette corde de soie,--le pouce de l'autre main attaché, en arrière, au pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage autour de la tête, et, l'ayant fixée aux épaules, on la refermait après y avoir introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait ensuite, au condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain.

A cet aspect, dont l'horreur impressionnait, d'ordinaire, les plus résolus:

--Tu oublies que nul ne doit m'entendre, hors toi! dit froidement Tsë-i-la.

Les battants se refermèrent.

--Ton secret? gronda Tchë-Tang.

--Mon secret, tyran!--C'est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir! dit Tsë-i-la, l'éclair du génie dans les yeux.--Ma mort? Mais, c'est elle seule, ne le comprends-tu pas, qu'espèrent, là-haut, ceux qui attendent ton retour en frémissant!... Ne serait-elle pas l'aveu de la nullité de mes promesses?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en leurs cœurs meurtriers, de ta crédulité déçue? Comment ne serait-elle pas le signal de ta perte?... Assurés de l'impunité, furieux de leur angoisse, comment, devant toi, diminué de l'espoir avorté, leur haine hésiterait-elle encore?... Appelle tes bourreaux! Je serai vengé. Mais je le vois: déjà tu sens bien que si tu me fais périr, ta vie n'est plus qu'une question d'heures; et que tes enfants égorgés, selon l'usage, te suivront;--et que Li-tien-Së, ta fille, fleur de délices, deviendra la proie de tes assassins.

«Ah! si tu étais un prince profond!... Supposons que, tout à l'heure, au contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse voyance prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans la salle de ton trône--et que là, m'ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu mandes la douce Li-tien-Së--ta fille, et mon âme!--qu'après nous avoir fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les cinquante mille liangs d'or, je jure qu'à cette vue tous ceux de tes courtisans dont les poignards sont à demi tirés dans l'ombre, contre toi, tomberont défaillants, prosternés et hagards,--et qu'à l'avenir nul n'oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait ennemie.--Songe donc! L'on te sait raisonnable et froid, clairvoyant dans les conseils de l'État; donc il ne saurait être possible qu'une chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instants, la soucieuse expression de ton visage en celle d'une stupeur sacrée, victorieuse, tranquille!... Quoi! l'on te sait cruel, et tu me laisses vivre? L'on te sait fourbe, et tu me laisses vivre? L'on te sait cupide, et tu me prodigues tant d'or? L'on te sait altier dans ton amour paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant inconnu? Quel doute subsisterait devant ceci?... En quoi voudrais-tu que consistât la valeur d'un secret, insufflé par les vieux génies de notre Ciel, _sinon dans l'environnante conviction que tu le possèdes_?... C'est elle seule qu'il s'agissait de CRÉER! je l'ai fait. Le reste dépend de toi. J'ai tenu parole!--Va, je n'ai précisé les liangs d'or et la dignité que je dédaigne que pour laisser mesurer à la munificence du prix arraché à ta duplicité célèbre, l'épouvantable importance de mon imaginaire secret.

«Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce poteau, exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l'auguste Li-taï-pé, mon maître, aux pensées de lumière,--je te déclare, en vérité, voici ce que te dicte la sagesse.--Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux! Fais grâce, d'un cœur sous l'impression du Ciel! Menace d'être à l'avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie des peuples, en l'honneur de Fô (qui m'inspira cette ruse divine!)--Moi, demain je disparaîtrai. J'irai vivre, avec l'élue de mon amour, dans quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs d'or.--Le bouton de diamant des mandarins--que tout à l'heure je recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d'orgueil,--je présume que je ne le porterai jamais; j'ai d'autres ambitions: je crois seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux princes et aux royaumes; étant roi dans leur immortel empire, je n'ai que faire d'être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux m'ont donné la solidité du cœur et l'intelligence égale à celle, n'est-ce pas, de ton entourage? Je puis donc, mieux que l'un de tes grands, mettre la joie dans les yeux d'une jeune femme. Interroge Li-tien-Së, mon rêve! Je suis sûr qu'en voyant mes yeux, elle te le dira.--Pour toi, couvert d'une superstition protectrice, tu régneras, et si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte en amour de ton trône raffermi. C'est là le secret des rois dignes de vivre! Je n'en ai pas d'autres à te livrer.--Pèse, choisis et prononce! J'ai parlé.

Tsë-i-la se tut.

Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre silencieuse s'allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers le jeune homme--et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments indéfinissables.

Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la; puis, lui jetant son collier royal autour du cou:

--Viens, dit-il.

Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de lumière et de liberté.

Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi:

--Quoi! ces pierreries encore! murmurait-il: qui donc te calomniait? C'est plus que les richesses promises!--Que veut payer le roi, par ce collier?

--Tes injures! répondit dédaigneusement Tchë-Tang, en rouvrant la porte vers le soleil.

AKËDYSSÉRIL

_A monsieur le Marquis de Salisbury_.

_Toute chose ne se constitue que de son vide._

Livres Hindous.

La ville sainte apparaissait, violette, au fond des brumes d'or; c'était un soir des vieux âges; la mort de l'astre Souryâ, phénix du monde, arrachait des myriades de pierreries aux dômes de Bénarès.

Sur les hauteurs, à l'est occidental, de longues forêts de palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages sur les vallées du Habad:--à leurs versants opposés s'alternaient, dans les flammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par des étendues de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous l'étouffante brise. Là, dans ces jardins, s'élançaient des fontaines dont les jets retombaient en gouttes d'une neige couleur de feu.

Au centre du faubourg de Sécrole, le temple de de Wishnou-l'éternel de ses colonnades colossales dominait la cité: ses portails lamés d'or réfractaient les clartés aériennes et, s'espaçant à ses alentours, les cent quatre-vingt-seize sanctuaires des Dêvas plongeaient les blancheurs de leurs bases de marbre, lavaient les degrés de leurs parvis dans les étincelantes eaux du Gange: les ciselures à jour de leurs créneaux s'enfonçaient jusque dans la pourpre des lents nuages passants.

L'eau radieuse dormait sous les quais sacrés; des voiles, à des distances, pendaient, avec des frissons de lumière, sur la magnificence du fleuve, et l'immense ville riveraine se déroulait en un désordre oriental, étageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux coupoles blanches, ses monuments, jusqu'aux quartiers des Parais où le pyramidion du lingham de Sivà, l'ardent Wissikhor, semblait brûler dans l'incendie de l'azur.

Aux plus profonds lointains, l'allée circulaire des Puits, les interminables habitations militaires, les bazars de la zone des Échanges, enfin les tours des citadelles bâties sous le règne de Wisvamithra se fondaient en des teintes d'opale, si pures qu'y scintillaient déjà des lueurs d'étoiles. Et surplombant dans les cieux mêmes, ces confins de l'horizon, de démesurées figures d'êtres divins, sculptées sur les crêtes rocheuses des monts du Habad, siégeaient, évasant leurs genoux dans l'immensité: c'étaient des cimes taillées en forme de dieux; la plupart de ces silhouettes élevaient, dans l'abîme, à l'extrémité d'un bras vertigineux, un lotus de pierre;--et l'immobilité de ces présences inquiétait l'espace, effrayait la vie.

Cependant, au déclin de cette journée, dans Bénarès, une rumeur de gloire et de fête étonnait le silence accoutumé des tombées du soir.--La multitude emplissait d'une allégresse grave les rues, les places publiques, les avenues, les carrefours et les pentes sablonneuses des deux rivages, car les veilleurs des Tours-saintes venaient de heurter, de leurs maillets de bronze, leurs gongs où tout à coup avait semblé chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait qu'aux heures sublimes, annonçait le retour d'Akëdysséril, de la jeune triomphatrice des deux rois d'Agra,--de la svelte veuve au teint de perle, aux yeux éclatants,--de la souveraine, enfin, qui, portant le deuil en sa robe de trame d'or, s'était illustrée à l'assaut d'Éléphanta par des faits d'héroïsme qui avaient enflammé autour d'elle mille courages.

* * * * *

Akëdysséril était la fille d'un pâtre, Gwalior.

Un jour, au profond d'un val des environs de Bénarès, par un automnal midi, les Dêvas propices avaient conduit, à travers des hasards, aux bords d'une source où la jeune vierge baignait ses pieds, un chasseur d'aurochs, Sinjab, l'héritier royal, fils de Séür le Clément qui régnait alors sur l'immense contrée du Habad. Et, sur l'instant même, le charme de l'enfant prédestinée avait suscité, dans tout l'être du jeune prince, un amour divin! La revoir encore embrasa bientôt si violemment les sens de Sinjab qu'il l'élut, d'un cœur ébloui, pour sa seule épouse,--et c'était ainsi que l'enfant du conducteur de troupeaux était devenue conductrice de peuples.

Or, voici: peu de temps après la merveilleuse union, le prince,--qu'elle aussi avait aimé à jamais,--était mort. Et, sur le vieux monarque, un désespoir avait à ce point projeté l'ombre dont on succombe, que tous entendirent, par deux fois, dans Bénarès, l'aboiement des chiens funèbres d'Yama, le dieu qui appelle,--et les peuples avaient dû élever, à la hâte, un double tombeau.

Désormais, n'était-ce pas au jeune frère de Sinjab,--à Sedjnour, le prince presque enfant,--que la succession dynastique du trône de Séür, sous la tutelle auguste d'Akëdysséril, devait être transmise?

Peut-être: nul ne délimitera la justice d'aucun droit chez les mortels.

Durant les rapides jours de son ascendante fortune,--du vivant de Sinjab, enfin,--la fille de Gwalior, émue, déjà, de secrètes prévisions et d'un cœur tourmenté par l'avenir, s'était conduite en brillante rieuse de tous droits étrangers à ceux-là seuls que consacrent la force, le courage et l'amour.--Ah! comme elle avait su, par de politiques largesses de dignités et d'or, se créer, à la cour de Séür, dans l'armée, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans l'état, dans les provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti d'une puissance que, d'heure en heure, le temps avait consolidée!... Anxieuse, aujourd'hui, des lendemains d'un avènement nouveau dont la nature, même, lui était inconnue--car Séür avait désiré que la jeunesse de Sedjnour s'instruisit au loin, chez les sages du Népâl--Akëdysséril, dès que le rappel du jeune prince eût été ordonné par le conseil, résolut de s'affranchir, d'avance, des adversités que le caprice du nouveau maître pourrait lui réserver. Elle conçut le dessein de se saisir, au dédain de tous discutables devoirs, de la puissance royale.

Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait donc envoyé, au-devant de Sedjnour, des détachements de sowaris bien éprouvés d'intérêts et de foi pour sa cause, pour elle et pour les outrances de sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec son escorte,--ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse Yelka, sa fiancée d'amour, accourue à sa rencontre, faiblement entourée.

Et ce fut au moment où tous deux s'apparaissaient pour la première fois, sur la route, aux clartés de la nuit.

Depuis cette heure, prisonniers d'Akëdysséril, les deux adolescents vivaient précipités du trône, isolés l'un de l'autre en deux palais que séparait le vaste Gange, et surveillés, sans cesse, par une garde sévère.

Ce double isolement, une raison d'état le motivait: si l'un d'eux parvenait à s'enfuir, l'autre demeurait en otage et, réalisant la loi de prédestination promise aux fiancés dans l'Inde ancienne, ne s'étant apparus cependant, qu'une fois, ils étaient devenus la pensée l'un de l'autre et s'aimaient d'une ardeur éternelle.

* * * * *