Part 10
Toute la cuvette entre le Tibesti et le Tchad est habitée par les Tibbous. Ils n’ont pas tout à fait le même type physique que les montagnards ; ils sont moins nettement individualisés, de race moins pure, plus négroïdes ; mais ce sont bien des Tibbous, et ils en parlent la langue. Naturellement, cette population désertique est très clairsemée. Nachtigall l’évalue à une dizaine de mille âmes et il est probablement au-dessus de la vérité. Depuis une date récente, le commencement du XIXe siècle, un nouvel élément ethnique est apparu au Borkou. Une tribu arabe, venue du nord, l’a envahi et s’y est fixée : ce sont les Ouled Sliman. Ils sont originaires de la grande Syrte, qu’ils ont quittée vers 1820 à la suite de démêlés avec les autorités turques. Il faut suivre, dans Nachtigall l’épopée extraordinaire des Ouled Sliman. Ils étaient en nombre infime, Nachtigall évalue leur force à cinq cents méharistes et cinq cents fantassins. Cette petite troupe a fait des miracles pendant trois quarts de siècle de combats ininterrompus. Ils ont connu des défaites écrasantes, confinant à l’anéantissement ; ils s’en sont relevés avec une vitalité, une énergie indomptable ; ils ont semé autour d’eux la haine impuissante et la terreur, et ils ont gardé la domination. Il est intéressant de pouvoir analyser ainsi, dans un cas concret et contemporain, le rôle du grand nomade blanc, qui a changé depuis quinze cents ans la face du Sahara.
KOUFRA. — Tandis que le dernier réduit des noirs sahariens est ainsi attaqué au sud, une offensive parallèle se poursuit au nord, par des méthodes différentes. Elle a pour centre l’oasis de Koufra.
Ce groupe d’oasis a offert, à l’exploration européenne, les mêmes difficultés que le Tibesti. Rohlfs est le seul Européen qui l’ait vu dans tout le cours du XIXe siècle. La grande guerre y a mené le maréchal des logis Lapierre, dont la relation si courte qu’elle soit est très suggestive. En 1920-1921, Mrs Rosita Forbes, refaisant avec quelques variantes le voyage de Rohlfs, nous a donné de Koufra une description vivante. Hassanein bey a suivi ses traces et complété ses informations. Et c’est tout, il n’y a jamais eu ni occupation par des troupes européennes ni exploration véritablement scientifique. On voit pourtant les grandes lignes.
Le groupe d’oasis est important ; d’après ses dimensions, il doit être peuplé de quelques milliers d’âmes. L’eau y est abondante et à fleur de sol. Elle s’étale en marais et en petits lacs et elle coule librement sans travaux d’art. Lapierre, qui a séjourné des mois, et qui venait du Sahara algérien, aurait vu les puits artésiens et les foggaras s’il en existait. C’est justement là le mystère : d’où peut bien venir cette eau ?
L’isolement de Koufra est extraordinaire ; c’est une situation qui n’a pas sa pareille dans tout le Sahara. Koufra est à peu près exactement au cœur mathématique du désert libyque. En quelque direction qu’on s’en éloigne, il faut franchir quatre ou cinq cents kilomètres de néant pour arriver à une région habitée. C’est précisément ce qui fait son importance. Koufra est la seule étape de la grande route de caravanes, très dure, mais très fréquentée, qui met en communication la Méditerranée et le Borkou, puis au delà du Borkou, le Ouadaï. Cette auréole de 500 kilomètres autour de Koufra est à peu près vierge d’explorations. C’est de beaucoup le blanc le plus étendu de toute la carte saharienne. Il faut se garder de conclusions prématurées. Pourtant, le voyage de Lapierre entre le Fezzan et Koufra nous révèle entre les deux points l’existence d’une route saharienne beaucoup plus accessible assurément que celle d’Aoudjila. Il y a un certain nombre de points d’eau, dont deux sont très beaux, Ouaou el Kebir et Ouaou en Namous. Les « trois grands lacs » d’Ouaou en Namous en particulier, dans une grande cuvette profonde de 280 mètres, ont vivement frappé Lapierre.
On connaît mal la route entre Koufra et le Borkou, la région au nord du Tibesti est parfaitement inconnue. Il est évident que les vallées du massif doivent s’y prolonger plus ou moins et y alimenter une nappe souterraine. Koufra est dans un paysage de falaises et de garas, découpées par l’érosion dans le grès. Le contraste est vif avec la plaine sans fin du serir d’une monotonie désespérante à travers laquelle on arrive à Koufra par le nord. Lapierre a vu dans le sud immédiat de Koufra, une chaîne de montagnes qui serait, d’après les indigènes, un dernier éperon du Tibesti ?
En tout cas, Koufra est resté domaine Tibbou jusqu’à une époque voisine de nous, on le sait déjà. Non seulement à Koufra, mais aussi à Ouaou-el- Kebir, on voit encore, d’après Lapierre, les ruines de villages tibbous. La conquête arabe des Senoussistes est récente. Cette conquête militaire se poursuit et se prolonge par une pénétration pacifique. Les Arabes de Koufra sont une autre espèce d’hommes que les Ouled-Sliman, commerçants, lettrés, affinés, des intellectuels ; ce qui s’accorde très bien, en Orient, avec un fanatisme religieux exaspéré. Le Tibesti et le Borkou ne sont nullement fermés à leur influence. Ils y font du commerce et ils y ont des mosquées, ils y acquièrent des clients et des prosélytes.
Un autre groupe d’oasis serait aussi du domaine Tibbou. C’est le Kaouar, avec les salines de Bilma. Mais ici, nous sommes dans une région saharienne toute différente, très individualisée, le Fezzan.
BIBLIOGRAPHIE
NACHTIGALL. _Sahara und Sudan._ Berlin, 1879.
TILHO. _Société de Géographie._ T. XXXVI avec carte.
— _C. R. Ac. Sc._ Tome 168, p. 984, 1081, 1169 et 1236.
PELLEGRIN (J.). _Poissons des Pays-Bays du Tchad. C. R. A. Sc._, 19 janvier 1920.
GARDE. _Description géologique des régions du Tchad._ Paris, 1911.
ROHLFS. _Kufra._
FORBES (MRS ROSITA). Article dans _Geographical Journal_. Londres, LVII, 1921.
Articles divers dans _Renseignements coloniaux_ publiés par le COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE ; 1916, p. 173 ; 1917, p. 193 ; 1920 p. 69 ; 1921, p. 6 et 41, sur l’occupation française au Tibesti et sur Koufra.
HASSANEIN BEY, _Through Kufra to Darfour_, G. J . 1924.
_CHAPITRE III_
LE FEZZAN
Le Tibesti et le Hoggar sont les deux grands massifs montagneux du Sahara ; ils sont de structure analogue, fraternels ; ce sont deux pendants. Mais ils sont séparés par une région profondément déprimée, une coupure large, nette et radicale.
A peu près sous le méridien qui les sépare, la côte méditerranéenne accuse son indentation la plus profonde : le golfe de la grande Syrte, entre Misrata et Ben Ghazi.
Le fond du golfe est de toute la côte le point le plus rapproché de beaucoup du Soudan. Sous ce méridien, la route du Soudan est raccourcie de plusieurs centaines de kilomètres. Un géologue, M. Bernet, qui nous a donné la plus récente étude d’ensemble sur la structure de la Tripolitaine, explique l’indentation de la grande Syrte par l’existence de deux grandes failles grossièrement orientées nord sud, qui l’encadrent de part et d’autre ; la faille de Misrata, si l’on veut, à l’ouest, et la faille de Ben Ghazi à l’est. La faille de l’ouest s’accompagne de venues éruptives au voisinage de Sokna ; elle sectionne l’extrémité orientale du fameux Djebel-es-Soda, la montagne noire, mons Ater des anciens. Bernet estime que ces deux failles, ou ces deux systèmes de failles parallèles, mordent très loin dans l’intérieur du continent ; il a sans doute raison. Le long de ce double système de failles tout le centre du Sahara s’est effondré entre le Hoggar et le Tibesti. Sur le fond de cette dépression on retrouve des accidents d’orientation est-ouest, faisant une grossière croisée à angle droit avec les failles nord-sud. L’Haroudjd el Asouad tend à relier la montagne noire, extrémité du Djebel Tripolitain avec la falaise de Siouah. Plus au sud, des plateaux gréseux portent le nom de Toummo, au point où le sentier des caravanes les traverse. Ces plateaux étroits s’étendent du nord-ouest au sud-est et accusent une sorte de lien entre le Hoggar et le Tibesti. Mais la séparation reste profonde : le Tummo atteint à peine 700 mètres, et de part et d’autre d’immenses cuvettes se creusent, où le niveau oscille autour de 300 mètres au-dessus du niveau de la mer. Vers ces cuvettes basses les deux énormes massifs qui les flanquent inclinent non seulement leurs pentes topographiques, mais aussi d’une façon très générale les assises puissantes de leur plateaux gréseux ou calcaires. Et, par conséquent, ils acheminent vers ces points bas une portion considérable de leurs réserves en eau : cette eau sourd avec une abondance remarquable pour le désert ; elle alimente des groupes et des chapelets d’oasis. A ce chapelet de cuvettes basses et d’oasis qui coupe transversalement le Sahara tout entier sous le méridien de la grande syrte, on peut donner le nom général de Fezzan, qui appartient plus particulièrement au groupe d’oasis le plus puissant et le plus massé.
Ici donc, non seulement la distance totale entre la Méditerranée et le Soudan est considérablement réduite ; mais les oasis jalonnent aux caravanes une route facile. Le Fezzan est la voie de communication transsaharienne la plus importante historiquement après le Nil. Nous en sommes prévenus tout de suite par la persistance de noms géographiques depuis l’antiquité : mons Ater, Phazania, Djerma qui conserve le nom illustre des Garamantes ; et les événements qui expliquent cette persistance sont en pleine lumière historique. Les Syrtes étaient dans leur quasi totalité domaine carthaginois et il est clair que Carthage ne s’est pas désintéressée du commerce transsaharien ; Hérodote, cinq siècles avant J.-C., connaît la route du Fezzan. L’empire Romain, successeur de Carthage, a plus ou moins dominé la Phazania ; à différentes reprises, il y a envoyé des expéditions militaires ; l’histoire garde le souvenir de deux explorations romaines qui ont poussé par le Fezzan jusqu’aux pays des hippopotames. Rome a laissé quelques monuments archéologiques jusqu’à Garama (aujourd’hui Djerma), ancienne capitale du Fezzan.
Pline nous donne des renseignements détaillés sur les deux routes qui menaient et qui mènent encore de la Tripolitaine au Fezzan. La plus longue et la plus facile, parce que semée de points d’eau, passe par Sokna, et le mons Ater. Les Romains, sous Vespasien, en 70 après J.-C., en découvrirent une autre occidentale, qui raccourcissait la route de dix jours, et qui était beaucoup plus dure. C’est la route de Tripoli à Mourzouk, suivie par Barth, qui traverse les solitudes de la Hammada-el- Homra. Tout cela est parfaitement précis. Ce pays dont la raison d’être depuis deux millénaires est d’être une voie de passage, a naturellement offert à l’exploration européenne ses premières facilités. C’est par le Fezzan que Barth a réussi le premier voyage scientifique transsaharien au Soudan Central. Après lui, Rohlfs, Duveyrier, Nachtigall ont été cordialement accueillis au Fezzan et y ont séjourné. C’est la partie la plus ouverte du Sahara ; le contraste avec le Tibesti ne saurait être plus complet.
Aujourd’hui pourtant le Fezzan reste somme toute assez mal connu. C’est que l’occupation italienne a été très brève, tout de suite interrompue par la guerre. Elle n’a pas eu le temps de conduire à des études précises de topographie et de géologie. Nous n’avons guère autre chose que les témoignages des explorateurs, nécessairement très lacunaires.
FEZZAN PROPREMENT DIT. — On voit assez nettement du moins le Fezzan proprement dit, le groupe très important d’oasis qui a eu pendant toute l’antiquité Garama-Djerma pour capitale, et qui a aujourd’hui Mourzouk. La topographie générale ressort assez bien. Le lien est avec les dernières pentes du massif touareg. Le Fezzan proprement dit est dans les parties basses et au débouché de grandes vallées descendues de l’ouest : ouadi Chiati, Oued-ech-Chergui. Comme il est ordinaire dans les basses vallées quaternaires, les dunes ont pris un énorme développement. C’est l’erg Edeyen, un pendant assez exact des ergs algériens de l’Igharghar et de la Saoura ; c’est un erg humide, humain, habitable. L’eau s’y présente sous forme de lacs, non pas de lacs temporaires, de chotts, mais de lacs d’eau vive, parfois profonde, généralement saumâtre ou salée, mais parfois douce. Ils sont presque toujours entourés de palmiers. Le plus célèbre est le Bahar-ed-Doud, le « lac des vers » ; et son nom a un lien avec sa notoriété. Il nourrit une faune de larves qui éclosent en insectes diptères (Arthemia Oudneii) ; sous leur forme larvaire ils sont une ressource alimentaire pour les indigènes. L’erg de l’Igharghar a un lac de ce genre, cratériforme et profond, qui est évidemment un évent de nappe artésienne. Il est probable que les lacs du Fezzan ont une origine analogue. Duveyrier mentionne au Fezzan quelques puits artésiens et quelques foggaras ; manifestement ce sont des exceptions ; en général l’eau paraît se présenter à fleur de sol ou dans des puisards. Duveyrier figure, au- dessus d’un puisard, un appareil à élever l’eau, qui est assez monumental, qui représente un progrès sérieux sur le chadouf des puits à bascule ordinaires, et qui sent sa vieille civilisation. Il est évident qu’ici, dans ce pays où l’eau sourd et s’étale à fleur de sol, le cultivateur a eu moins besoin de technique compliquée d’irrigation, quoiqu’il en eût à sa disposition.
Ce groupe d’oasis s’étale très largement. Au nord, il se relie presque à la Tripolitaine par Sokna ; au sud, il s’étend loin dans la direction de Toummo. Barth et après lui Duveyrier et Nachtigall en évaluent la population à 50.000 âmes, chiffre très approximatif. Nachtigall en vante l’excellence des dattes. Le capitaine italien Petragani, prisonnier au Fezzan pendant la grande guerre, a été frappé de sa décadence et de sa misère, dues à son état politique exclusivement : la population en serait tombée au chiffre approximatif de 12.000. Par l’abondance de l’eau à fleur de sol et le nombre des palmiers, le Fezzan a peut-être des rivaux sur la périphérie du Sahara, mais non pas dans la situation où il se trouve, au cœur du désert. C’est un cas unique.
Aussi paraît-il toujours avoir été réuni en un centre politique distinct, une sorte de petit empire. En mettant bout à bout les témoignages des auteurs anciens, ceux des chroniqueurs arabes, les traditions indigènes, Nachtigall arrive à reconstituer une histoire du Fezzan qui est satisfaisante dans l’ensemble. Les avatars de cette histoire accusent les influences successives du nord et du sud ; le Fezzan a changé de capitale suivant que ses maîtres avaient leur lien d’origine avec la Méditerranée ou le Soudan. Mourzouk, la capitale actuelle, est d’hier, elle est turque. La Phazania des Garamantes, au temps de l’influence romaine, a eu pour capitale Djerma-Garama. Les dynasties d’origine berbère ou arabe ont eu pour centre Zouila. Une dynastie soudanaise, Bornouane, a laissé des traces profondes à Traghen, où les noms de lieux et de rues portent encore des noms empruntés à la langue Kanouri. Le mélange des sangs s’accuse dans le type ethnique, qui est extrêmement confus. On retrouve des Arabes, des Berbères, des Haoussas, des Tibbous, et toutes les nuances intermédiaires. La prédominance des peaux noires avait frappé Duveyrier, qui a échafaudé toute une théorie sur les Garamantes, qui, suivant lui, étaient incontestablement des noirs purs, propagateurs au Sahara d’une civilisation purement nigritienne. Cette théorie n’est pas absurde, si on n’en pousse pas trop loin les conséquences dans le détail. Nachtigall, en somme, semble s’y rallier avec prudence, puisqu’il reconnaît au type humain actuel, en moyenne, et dans la mesure où on peut le dégager, une certaine parenté avec le type tibbou. Cependant un pays situé comme le Fezzan n’a jamais pu, sans doute, même au temps lointain des Garamantes, se dégager des influences septentrionales. D’autre part, c’est essentiellement une région d’oasis : à l’ombre des palmiers, où la malaria sévit, la race blanche n’arrive pas à éliminer la noire.
LE KAOUAR ET BILMA. — Au sud des monts Toummo, les oasis qui mettent le Fezzan en communication facile avec le Tchad ont une importance beaucoup plus humble que le Fezzan proprement dit. Les plus notoires sont celle du Kaouar, à cause de leurs salines qui portent le nom de Bilma. Le sel y est très pur, d’une fabrication traditionnelle très soignée, livré au commerce en pains compacts de transport facile. Ces salines situées sur la plus belle route caravanière du Sahara contribuent à son animation ; et la réciproque est vraie ; elles seraient moins prospères apparemment si elles se trouvaient ailleurs.
Le Kaouar est nettement Tibbou, comme d’ailleurs un certain nombre d’oasis du Fezzan méridional, Qatron par exemple.
BIBLIOGRAPHIE
Outre NACHTIGALL, déjà cité :
BARTH (H.). _Travels and discoveries in north and central Africa._ London, 1852-1853.
ROHLFS. _Quer durch Afrika._
DUVEYRIER. _Exploration du Sahara._ Paris, 1864.
BERNET (E.). _Contribution à l’étude géologique de la Tripolitaine._ Bull. Soc. Géol. Fr. 1912, p. 385.
PETRAGANI. _Quatre ans de captivité au Fezzan._ (Renseignements coloniaux du Comité de l’Afrique Française, avril 1922.)
_CHAPITRE IV_
LE SAHARA TOUAREG
Tout le reste du Sahara, toute la partie occidentale au delà du Fezzan est un monde à part qui a de grands traits généraux communs. Il est tout entier dominé au nord par la chaîne de l’Atlas, à la vie de laquelle il est plus ou moins associé. Les grandes tribus nomades, Arabes et Berbères, qui habitent l’Atlas d’une part et le Sahara de l’autre, se sont prêté à travers l’histoire un appui mutuel. Ici le désert est en communication largement ouverte avec des steppes étendues, réservoir de races nomades méditerranéennes. D’autre part la structure même du Sahara Occidental, le grand développement des vallées quaternaires et, par conséquent, des pâturages, offre à la vie nomade des facilités d’expansion. Sur toute son étendue, jusqu’aux lisières du Soudan et même au-delà, le nomade domine sans difficulté le sédentaire et le tient étroitement assujetti. C’est une situation exactement inverse de celle qu’on a vue au Sahara égyptien. Parmi ces nomades, les Arabes jouent un rôle important, mais limité à la périphérie : on les trouve au pied de l’Atlas saharien et en Maurétanie. Mais le cœur du Sahara Occidental appartient aux Berbères et particulièrement à la curieuse tribu des Touaregs. Pour la commodité de l’exposition et pour souligner un phénomène remarquable de géographie humaine on peut convenir de donner au Sahara Occidental le nom de Sahara touareg.
Son originalité tient à son altitude massive. Il est vrai que le sommet le plus élevé du Sahara est l’Emi Koussi du Tibesti, dans le Sahara Oriental. C’est que l’Emi Koussi est un volcan tout frais, intact. Les volcans du Sahara Occidental sont plus vieux, dégradés et usés. Mais le Tibesti par sa masse n’est pas comparable au puissant massif Touareg. Il se dresse isolément et brusquement au milieu de dépressions immenses, le Fezzan, le Borkou, le désert libyque. Ce sont les dépressions qui tiennent dans tout le Sahara Oriental de beaucoup la plus grande place. Dans le Sahara Occidental, ce sont au contraire les massifs en saillie.
Le nom de Hoggar (ou Ahaggar) s’applique au sommet du massif. Il y a là une sorte de plateforme érodée où les champs de laves tiennent une grande place, qui a 250 kilomètres de grand diamètre, où l’altitude se maintient partout supérieure à 2.000 mètres, et sur laquelle les volcans démantelés font saillie jusqu’au voisinage de 3.000 mètres. Cette plateforme s’appelle l’Atakor du Hoggar ; autour d’elle, l’altitude reste élevée, elle diminue progressivement par des pentes insensibles à l’œil. Le Hoggar se prolonge au nord par d’autres massifs touaregs très étendus, où l’altitude se maintient largement au-dessus de 1.000 mètres : le Tassili, le Mouidir, l’Ahnet. Plus au nord encore, le Tinr’ert, les Matmatas, le Tadmaït, la chaîne d’Ougarta, en saillie accusée jusqu’à 700 mètres, vont rejoindre l’Atlas. Au sud du Hoggar, les massifs de l’Aïr (jusqu’à 1.700 mètres) et de l’Adrar des Iforas (un millier de mètres) établissent la liaison avec le Soudan. Du côté de l’Océan, la côte est dominée à distance par d’autres massifs, les Eglabs (700 mètres), l’Adrar de Mauritanie (500 mètres). Tout le Sahara Occidental est parsemé d’un hérissement de massifs puissants qui se continuent ou se touchent. S’il était possible de calculer en chiffres son altitude moyenne, elle s’avèrerait certainement bien supérieure à l’altitude moyenne du Sahara Oriental.
Ici comme là, la composition géologique est la même dans les grandes lignes, pénéplaines de vieilles roches, souvent recouvertes de plateaux gréseux ou calcaires. Mais ici tout cet ensemble a été soulevé, dénivelé, basculé, et des conditions nouvelles sont nées. C’est la partie du Sahara où les réseaux d’oueds quaternaires, encore reconnaissables et presque cohérents, couvrent de beaucoup les plus grands espaces. Le Sahara Occidental a conservé bien plus que l’autre un modelé désertique jeune ; nous avons dit que c’était une condition favorable à la diffusion des pâturages et par conséquent de la vie nomade.
LE SAHARA ALGÉRIEN. — Il faut mettre à part la partie du Sahara qui s’étend entre l’Algérie-Tunisie et le coude du Niger. Elle est de beaucoup la mieux connue, parce que, dans le dernier quart du siècle, elle a été militairement occupée ; et elle a d’ailleurs son originalité propre. Ici comme ailleurs, le nomade ne peut pas vivre sans l’appui que lui fournit l’oasis, et nous avons ici les oasis les mieux étudiées et les plus intéressantes de tout le Sahara peut-être, les oasis égyptiennes mises à part.
R’ADAMÈS ET R’AT. — Un petit groupe oriental d’oasis est d’affinités indécises : ce sont R’adamès et R’at. A considérer le réseau des oueds fossiles, elles appartiennent toutes les deux au bassin de l’Igharghar, et leurs liens avec le Sahara algérien ne sont pas niables. Mais, d’autre part, leurs liens avec le Sahara tripolitain ne le sont pas davantage. R’adamès et R’at jalonnent exactement la frontière politique, du côté tripolitain.
R’adamès est à la lisière orientale du grand erg de l’Igharghar ; dans le lit d’un oued qui descend du djebel Nefoussa, et qui, avant l’enfouissement sous les dunes, allait certainement rejoindre le Bas Igharghar. Les conditions géologiques ont été étudiées par Pervinquières. Nous savons par lui que l’eau de R’adamès est artésienne comme celle du Djerid et de l’oued R’ir, sur l’autre lisière tunisienne et algérienne du grand erg. Mais ce n’est pas de l’eau de puits, c’est une belle source naturelle à la disposition de l’homme depuis toujours, sans recherche et sans effort.