Le Sahara

Part 11

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Il y a là probablement une relation avec l’antiquité historique de R’adamès. Elle a été plus ou moins Carthaginoise et Romaine, sous son nom de Cydamus, aisément reconnaissable. On y a trouvé une inscription en caractères grecs et en langue inconnue ; une inscription latine qui mentionne la garnison romaine, un détachement de la IIIe légion Augusta. On y a trouvé aussi des ruines d’un caractère indécis, mais que Duveyrier rapproche d’autres ruines analogues à Garama-Djerma dans le Fezzan. Le même Duveyrier a été frappé de trouver en usage chez les R’adamésiens non seulement leur dialecte berbère propre et l’arabe, mais aussi le haoussa. Il a admiré leur esprit d’entreprise et leur organisation commerciale, attestant des relations régulières avec le Tchad et le Niger. Evidemment il y a là un legs du passé. En un lieu dit Tabelbalet, sur la lisière de l’erg, très loin dans le désert, presqu’à mi-chemin entre R’adamès et In Salah, on a trouvé un lot de pierres taillées en forme de pain de sucre, avec figuration grossière d’une face humaine, évoquant l’idée de bétyles phéniciens ; apparemment une trace de rayonnement carthaginois, avec R’adamès pour base. Il y a eu là évidemment un poste avancé du commerce méditerranéen à travers le Sahara.

R’at est très loin dans l’intérieur, sous le parallèle et non loin du Fezzan. Elle ne semble pas avoir de passé ; elle aurait gardé le souvenir de sa fondation il y a quatre ou cinq siècles. Elle a des sources dont le caractère artésien est attesté par le voisinage de puits. R’at est d’ailleurs dans une vallée encaissée dans les plateaux gréseux touaregs, réservoir naturel de nappes aquifères ; au bas de leurs pentes, à 700 mètres d’altitude seulement. L’orientation de la vallée et celle des crêtes qui la longent sont nettement nord-sud. Le prolongement d’une ligne R’at-R’adamès passe exactement par la côte de la Tunisie sur la petite Syrte, c’est-à-dire par l’extrémité orientale de l’Atlas. Y a-t-il là un grand accident sub-méridien, une des failles le long desquelles le massif touareg s’effondre vers le Fezzan ? Et cet accident a-t-il un rapport avec l’émergence de nappes artésiennes dans les deux oasis ?

R’at a ses relations naturelles avec le Fezzan dont elle est une sorte d’avancée. Pourtant elle est sous la domination des Touaregs Azgueurs du Tassili. Une route suivie par Barth la relie avec l’Aïr, c’est-à-dire avec le Niger, en utilisant les puits de l’oued Tafassasset. C’est la route directe de R’adamès au Niger.

Nous retrouvons ici la situation ambiguë des deux oasis sur la frontière de deux provinces.

OASIS ALGÉRIENNES. — Les oasis propres du Sahara algérien sont un autre monde ; elles ont des caractères communs. C’est d’abord d’avoir été beaucoup étudiées et d’être bien connues. Mais il y en a un autre : la rareté des sources, de l’eau aisément accessible. Dans le domaine de la Saoura, non loin de l’Atlas, il y a quelques oasis alimentées par de belles sources d’eau courante, Tar’it, par exemple, et Beni-Abbès. A l’autre extrémité du Sahara algérien, près la frontière tunisienne, sur le bord septentrional du grand erg, les oasis du Souf sont une curiosité. On les désigne aussi sous le nom d’El Oued qui est le mot arabe. L’eau s’y trouve en nappe étendue à fleur de sol sous le sable. Chaque jardin est un entonnoir creusé dans le sable jusqu’à la nappe ; le travail du jardinier n’est pas d’irriguer ses cultures, qui ont de l’eau en abondance, mais de rejeter le sable qui les envahit par l’éboulement des parois.

Ce sont là des cas exceptionnels ; dans la grande majorité des oasis sud-algériennes, il a fallu de grands travaux, puits artésiens ou foggaras, pour aller chercher la nappe d’eau dans les profondeurs du sol. Les oasis sahariennes d’une façon générale semblent se diviser en deux catégories. Dans des provinces étendues, le Fezzan, le Borkou, voire même à Koufra, et naturellement dans la vallée du Nil, l’eau est à fleur de sol, à la disposition de l’homme. Les oasis égyptiennes du désert libyque, d’une part, et les oasis algériennes de l’autre, semblent être les seules provinces où un travail souterrain considérable a été nécessaire. Et malgré l’éloignement, le lien entre les deux n’est pas attesté seulement par la similitude des techniques, il l’est aussi historiquement. Duveyrier a dessiné à R’adamès un bas-relief dont l’inspiration égyptienne est évidente. Les indigènes de l’oued R’ir attribuent l’origine de leurs puits artésiens à Doul Qorneïn, ce qui signifie le Bi-Cornu ; c’est le nom que le Coran donne à Alexandre le Grand, mais bien entendu à Alexandre considéré comme l’incarnation d’Ammon, le dieu à tête de bélier. Les auteurs anciens, Corippus, par exemple, signalent l’importance du culte du bélier chez les tribus sahariennes. A Tamentit (Touat) on a trouvé une idole de pierre à tête de bélier, qui a été publiée par Martin. En différents points de l’Atlas saharien (Figuig entre autres) des gravures rupestres représentent un bélier à tête surmontée du disque solaire flanqué d’urœus, qui est évidemment Ammon. Tout cela confirme ce que nous savons par ailleurs de Siouah, l’oasis de Jupiter Ammon, porte d’entrée au Sahara des influences égyptiennes.

Les oasis du Sahara algérien se divisent en deux groupes très nets : l’oriental qui est le domaine des puits artésiens ; l’occidental qui irrigue avec des foggaras.

A l’est, la vallée du Bas Igharghar est un immense synclinal très régulier, où toutes les couches ont une allure en fond de bateau, en cuiller, depuis le crétacé qui est à la base, jusqu’aux atterrissements épais qui le recouvrent. Les sources ne font pas complètement défaut : les indigènes leur donnent le nom de bahar, qui signifie littéralement la mer, mais qui s’applique couramment à toute eau vive et profonde. Les bahars sont de petits lacs souvent cratériformes et dont la profondeur peut être extraordinairement grande pour leur superficie minuscule ; elle atteint trois ou quatre dizaines de mètres : ce sont des évents plus ou moins obstrués de la nappe profonde. Ils servent de refuge à une faune résiduelle tropicale de poissons dont le cat-fish est le représentant le plus volumineux. Les bahars, très rares et saumâtres, ne présentent pas aujourd’hui d’intérêt pratique. A l’origine, ils ont pu donner l’idée des puits artésiens, à eau jaillissante, qui alimentent en totalité les très belles oasis : celles du Djerid et du Nefzaoua en Tunisie, celles de l’oued R’ir et d’Ouargla en Algérie. L’occupation française est déjà ancienne ; ces oasis — éparpillées au pied de l’Atlas sont d’accès facile, le chemin de fer a été poussé jusqu’à Touggourt, capitale de l’oued R’ir et il ira bientôt jusqu’à Ouargla. Il va sans dire que les puits artésiens sont forés aujourd’hui par nos procédés européens. Mais les méthodes indigènes n’ont pas encore tout à fait disparu ; en tout cas elles sont bien connues. La comparaison avec l’Égypte est intéressante. Dans les oasis égyptiennes, d’après les descriptions du _Geological Survey_, les Européens ont trouvé entre les mains des puisatiers indigènes un outillage déjà évolué, et, par exemple, une longue tige métallique pour le forage de la dernière couche dure ; c’est que l’Égypte est le centre le plus intelligent et le plus civilisé de l’Orient. Dans les oasis algériennes, le puisatier, en dehors d’une pioche et d’un couffin, n’avait que ses mains nues, et il suppléait à la pauvreté de son outillage par des procédés à lui. Les puisatiers étaient mieux qu’une corporation, une tribu, où on se transmettait de père en fils non seulement des traditions, mais un entraînement atavique, une adaptation de l’organisme. Ils pouvaient séjourner sous l’eau un nombre étonnant de minutes et supporter au fond du puits la pression d’une colonne d’eau extraordinairement épaisse ; ils acceptaient d’ailleurs avec l’héroïsme tranquille de l’accoutumance les aléas d’un métier redoutable. C’étaient eux, évidemment, et non pas leurs collègues évolués du désert libyque, qui avaient gardé intactes les traditions des vieux puisatiers égyptiens, admirés par Olympiodore.

Sous les palmiers irrigués par ces puits artésiens, et après un demi- siècle d’organisation française, vit une population officiellement recensée de 200.000 âmes environ. Ils cueillent et ils exportent au loin la meilleure datte peut-être de la planète, la fameuse « deglat nour », un fruit de luxe, dont la seule existence suppose une longue sélection, des traditions antiques de jardinage, une vieille civilisation.

Les oasis orientales sont plus ou moins groupées au fond de la cuvette, au pied de l’Atlas ; l’oasis la plus méridionale qui est Ouargla n’en est pas éloignée de plus de 300 kilomètres. Tout autre est la distribution des oasis occidentales. Au lieu d’être groupées, elles sont alignées à la queue leu-leu en ruban immense, entre l’Atlas saharien de Figuig sur la frontière marocaine d’une part, et l’oasis d’In Salah d’autre part. Ce ruban de verdure, extrêmement simple et mince, a 1.200 kilomètres de long : c’est une « rue de palmiers », comme disent les auteurs arabes ; elle est si longue, disent ces mêmes auteurs avec quelque exagération orientale, qu’une chamelle de caravane saillie à un bout aurait le temps de mettre bas avant d’arriver à l’autre ; elle conduit sans interruption de l’Atlas au cœur du Sahara, au pied du Hoggar. La « rue de palmiers » se divise en secteurs, dont voici la succession du nord au sud : oasis de la Saoura, Gourara, Haut et Bas Touat, Tidikelt. Mais toutes ces oasis sans exception ont un caractère commun : elles jalonnent régulièrement une limite géologique entre la pénéplaine de vieilles roches d’une part, et d’autre part les plateaux crétacés et tertiaires. La ligne des oasis suit la limite géologique dans ses moindres inflexions : le rapport est évident. Les grands plateaux crétacés et tertiaires aux assises doucement et régulièrement inclinées vers les oasis, absorbent pour une bonne part les pluies qui tombent, et dont l’extrême rareté en un point déterminé est compensée par l’immensité des bassins récepteurs ; ils restituent cette eau en suintements sur leur périphérie. Ces suintements pourtant ne suffisent à l’irrigation qu’à la condition de les aider, de les dégorger. Il a fallu que l’homme intervienne en captant les sources. Il l’a fait au moyen de foggaras. Ces galeries souterraines de captage sont pour le pays un travail aussi prodigieux en leur genre que les puits artésiens. Elles sont assez spacieuses pour qu’un petit homme à la rigueur puisse y circuler d’un bout à l’autre ; leurs têtes atteignent en certains points une profondeur de 60 à 70 mètres au-dessous de la surface ; sur toute leur longueur, de distance en distance, elles sont jalonnées de puits d’aération, dont les orifices avec leur bourrelet de terres rejetées font un paysage de taupinières ; le développement total de ces galeries est incalculable ; pour une seule oasis déterminée, celle de Tamentit, par exemple, il peut atteindre une quarantaine de kilomètres. Autour d’une oasis quelconque, dans un rayon de plusieurs kilomètres, tout le sol est miné ; on y circule avec précaution. C’est un travail comparable par son importance à celui d’un métropolitain de grande ville.

D’après les descriptions du _Geological Survey_, les foggaras du désert libyque, de conception identique, ont été construites par les Romains en pierres de bel appareil, en murs réguliers ; elles sentent l’administration civilisée. Au Touat, rien de pareil : l’ouvrier n’a guère que son corps et ses mains nues ; il supplée à l’indigence de l’outillage par une ingéniosité instinctive et un acharnement animal ; c’est une taupe humaine. Spectacle admirable.

Ainsi, du groupe oriental au groupe occidental, ce n’est pas l’animal humain qui change ; ce sont les conditions géologiques ; la taupe a su s’y adapter. Non pas sans tâtonnement, cependant. Dans quelques oasis sur la frontière du Touat et du Gourara, il y a des puits artésiens indigènes qui donneraient de l’eau en abondance, mais non pas jaillissante, puisque évidemment, par la structure du sous-sol, la pression fait défaut. Ces puits sont isolés et inutilisés parce qu’ils sont inutilisables.

C’est qu’en effet pour irriguer une oasis sérieuse, il ne faut pas seulement de l’eau, il la faut dans certaines conditions de rendement et d’exploitation financière. Le puits ne suffit pas, fût-il inépuisable.

Dans le groupe occidental des oasis, il y a en certains points des puisards ; surtout dans le lit de la Saoura, où la régularité des crues entretient des nappes superficielles. Ce sont des puits à bascule, on les appelle ici Khottara, mais c’est exactement le Chadouf égyptien qui a été si souvent décrit et figuré. C’est un système ingénieux, qui sent lui aussi sa vieille civilisation ; notre poulie est remplacée par une longue perche alourdie à un bout par une grosse pierre qui sert de balancier ; un gros seau en cuir à longue manche qu’on appelle « dellou » est parfaitement adapté. Avec ce système, il est aisé de tirer un seau d’eau. Mais pour irriguer un jardin il faut une terrible quantité de dellous. On irrigue la nuit pour diminuer l’évaporation. Qu’on se représente la vie d’un homme qui, du crépuscule à l’aurore, 365 nuits par an, refait sans discontinuer le geste de tirer un dellou.

Il y a pourtant au Sahara algérien un groupe important d’oasis qui paraît au premier abord vivre exclusivement de ses puits. C’est le M’zab(43.000 hts). Il n’appartient proprement ni au groupe oriental, ni au groupe occidental. Il est à mi-chemin entre les deux, au milieu des effroyables solitudes du plateau crétacé. Les palmeraies du M’zab sont au plus creux de lits d’oueds quaternaires, pour se rapprocher de la nappe souterraine. Les puits creusés dans le calcaire le plus dur ont pourtant une soixantaine de mètres. La profondeur rend la Khottara inutilisable. Ce sont des bêtes, ânes ou chameaux, qui tirent les dellous : mais l’entretien de ces animaux est coûteux. Le M’zab subsiste parce que les M’zabites sont un peuple à part. Toute la partie mâle et adulte de la population vit au loin dans les grandes villes d’Algérie ; ils y sont commerçants, usuriers, banquiers, accumulant de grosses fortunes. Comme les Juifs, les Arméniens, dont ils sont un équivalent, ils ont entre eux un lien religieux ancien ; ils sont une secte musulmane très fermée, très jalouse de sa foi et de son autonomie. Le M’zab est pour eux un jardin de plaisance et une citadelle ; une fantaisie ou une nécessité coûteuse, mais non pas certes un placement. Il retournerait au néant si la prospérité financière de la tribu venait à s’écrouler.

Pour qu’une oasis subsiste par elle-même, il lui faut de l’eau qui sourde à un niveau supérieur à celui du jardin et qui vienne toute seule, en suivant la pente, sans effort humain, irriguer le pied de chaque palmier. Seuls les puits artésiens et les foggaras remplissent cette condition : c’est en somme une énorme immobilisation de capital pour réduire au minimum la main-d’œuvre, un chef-d’œuvre délicat d’aménagement économique et financier pour mettre en équilibre le prix de revient et le rendement.

Il faut montrer le calcul minutieux des facteurs économiques dans de menus détails. Et, par exemple, le chien est inconnu aux oasis, non qu’il ne puisse y vivre ; il y a vécu. Dans les oasis du sud tunisien, d’après Pline et el Bekri, on mangeait le chien, qui, pour le musulman, est un animal impur. Il a disparu évidemment le jour où la diffusion de l’Islam l’a rendu inutilisable comme animal de boucherie ; il a été éliminé comme bouche inutile. Dans toutes les oasis on admire le grand nombre des latrines très bien tenues. C’est que l’engrais est trop précieux pour le laisser perdre.

Il faut mentionner l’existence d’instruments ingénieux qui servent à mesurer l’eau goutte à goutte et minute par minute pour le partage entre les usagers. L’un qui est du type de la clepsydre mesure le temps ; un autre, qui a la forme d’un peigne fixé à la patte d’oie des petits canaux d’irrigation, partage entre ses dents le volume total de l’eau d’après une jauge calculée au prorata des droits. La propriété et l’usage de l’eau sont déterminés par toute une législation minutieuse et ingénieuse de coutumes, qui supposent une longue élaboration à travers les siècles ou les millénaires. Il y aurait là toute une étude qui a été esquissée par Brunhes. Tout cela, bien entendu, outillage et coutumes, a son origine dans les vieilles civilisations orientales.

Notez encore l’aspect architectural des bourgades sous les palmeraies. Ce sont des « ksars », c’est-à-dire des bourgs fortifiés ; le Sahara n’est pas un lieu où on puisse dormir portes ouvertes. A de très rares exceptions près, murailles et maisons sont construites en pisé, en briques crues de boue durcie. La pauvreté des matériaux fait ressortir la complexité des constructions ; les maisons ont plusieurs étages, des cages d’escalier ; les rues ont des passages couverts, l’aspect est urbain ; et la vie sociale est urbaine elle aussi : il y a des marchés, des boutiques, des lieux de promenade, des cafés, des lieux de plaisir. Tout cela est indispensable au nomade qui demande à l’oasis ce que le matelot demande au port de relâche ; le réapprovisionnement facile et la revanche grossière des longues abstinences. Un ksar, si minuscule qu’il soit, n’est jamais un village, c’est une ville en boue durcie. La Babylone d’Hérodote était sur ce modèle.

De quelque côté qu’on se tourne ici on retrouve toujours la vieille civilisation orientale millénaire. Et elle frappe davantage parce qu’elle n’a plus aujourd’hui pour gardiens que de pauvres sauvages négroïdes. Les indigènes des oasis sont en grande majorité des « haratin ». Le mot semble signifier étymologiquement cultivateurs, paysans. Mais, dans l’usage du langage, il s’applique exclusivement aux cultivateurs nègres. Cette association d’idées est toute naturelle : à l’ombre des palmiers la malaria interdit à la race blanche l’effort physique et même la durée. Dans le métissage le sang blanc tend à être éliminé. Les « Ksouriens », c’est-à-dire les habitants des ksars, sont en bloc des négroïdes.

Ce n’est pourtant pas le lieu de trop se souvenir que le Sahara fut jadis nègre dans sa totalité. Les Ksouriens sont l’inverse des Tibbous ; ils n’ont pas l’air autochtones. Non seulement ils n’ont en bloc aucune tradition commune et ancienne, mais encore individuellement chacun d’eux garde généralement le souvenir d’un grand-père ou d’un aïeul venu comme esclave d’un point quelconque du Soudan. La seule langue des Ksouriens en dehors de l’arabe est le berbère ; dans certains coins il y a pourtant un sabir soudanais ; mais c’est nettement un sabir, un pot- pourri de vingt langues nègres différentes. Tout se passe comme si les haratin des oasis occidentales (une cinquantaine de mille âmes) étaient le résidu laissé par des siècles d’importation ininterrompue d’esclaves noirs. S’il y a un substratum plus ancien on ne le discerne plus.

Ce n’est pas très étonnant. Nous sommes ici dans la partie du Sahara où la race blanche, appuyée sur les Maugrebins de l’Atlas, a tout balayé devant soi. On a déjà dit que les oasis du Sahara algérien sont toutes de fondation authentiquement récente, à peu près datée historiquement du VIe siècle après J.-C. pour le Gourara, au XVIIIe pour certaines oasis du Tidikelt. Dans cette région où la palmeraie dans la majorité des cas est étroitement associée à l’irrigation savante d’origine orientale, il est d’autant plus naturel d’admettre que cette irrigation savante a été importée par la grande invasion des nomades pâtres de chameaux.

LES NOMADES. — Ces nomades, qui ont été probablement les créateurs des oasis, en sont en tout cas les maîtres. Ils sont généralement, à titre individuel, propriétaires des palmiers ; ils apparaissent au moment de la maturité des dattes pour faire ou contrôler la cueillette. Les haratin ne sont que métayers à un faible pourcentage de la récolte ; des « khammès » comme on dit en arabe, d’un mot qui signifie cinq, parce qu’ils ont droit à un cinquième de ce qu’ils font pousser. Par surcroît, chaque groupe d’oasis appartient politiquement à une tribu nomade suzeraine. Les fortifications des ksars n’ont de sens que vis-à-vis des ksars voisins ; ils n’indiquent aucune pensée de résistance à la tribu suzeraine, dont on escompte la protection militaire contre d’autres tribus nomades, un peu comme les serfs de notre moyen-âge escomptaient la protection de leurs barons. Les nomades sont la seule force armée, la guerre est leur métier, leur gagne-pain.

Cette servilité des Ksouriens apparaît toute naturelle si on considère ce que sont les nomades. Et d’abord ils sont d’une autre race, ils sont tous des blancs incontestables. Hors de l’oasis, dans les grands espaces désertiques, sous un climat sec à contrastes violents, une acclimatation de la race négroïde n’est pas impossible. Le cas des Tibbous le montre. Mais le blanc méditerranéen est chez lui, son organisme est tout accommodé.

D’ailleurs les nomades sahariens sont des blancs sélectionnés par leur genre de vie. Le Sahara Occidental tel que nous l’avons décrit est sillonné de routes très dures, mais à la rigueur praticables. Ces routes ont fait le nomade. On s’en douterait rien qu’à comparer la selle du méhari en usage dans le Sahara Occidental avec la selle soudanaise des Egyptiens. Celle-ci est très grande, elle encastre la bosse du chameau et elle en recouvre tout le dos ; elle est confortable, on peut presque s’y coucher : mais elle est très lourde. Au Sahara Occidental, la « rahla », littéralement la voyageuse, est un petit assemblage de quatre planches, qui se place en avant de la bosse, et sur laquelle on ne peut être assis qu’en posant les pieds nus sur le cou du chameau, en guise d’étriers. C’est un miracle de légèreté ; elle convient à des gens qui demandent couramment à leurs bêtes des randonnées formidables, et pour qui quelques kilos de plus ou de moins sont d’importance immense. Ces randonnées éternelles au désert, qui imposent à l’organisme un extrême effort physique, uni à une extrême sobriété, entraînent des corps magnifiques, minces et musclés. Un bon type de nomade saharien est le Massinissa des auteurs latins qui, à 80 ans, conduisait une charge de cavalerie et avait un enfant.

Le moral est à l’avenant. Il faut se représenter ces routes du Sahara, où un instant d’inattention, une faiblesse momentanée, un manque de sang-froid entraîne la mort par la soif. Et la soif n’est pas le seul danger ; il y a l’homme. Une trace inconnue qui croise le sentier annonce peut-être une embuscade. On ne s’attarde pas aux points d’eau trop repérés ; on remplit rapidement l’outre, et on va s’arrêter plus loin, généralement après un crochet calculé pour dérouter la poursuite éventuelle, toujours possible. On est dans « bled-el-khouf », le pays de la peur, ou « bled-es-sif », le pays du sabre. Cette vie donne à l’œil et à certains côtés de l’intelligence une acuité qui fait l’admiration des Européens. Un nomade parfaitement inculte, interrogé par un explorateur, dessinera du doigt sur le sable une carte intelligible. Il a le sens topographique, puisque la direction est pour lui une question de vie ou de mort. Il reconnaîtra un tel, de telle tribu, à l’empreinte laissée par un pied nu ; aussi sûrement qu’un policier d’Europe identifie un malfaiteur à l’empreinte de son pouce. Pas n’est besoin de dire à quel point l’ombre toujours présente de la mort violente trempe le caractère.