Le Sahara

Part 9

Chapter 93,686 wordsPublic domain

L’absence de grands nomades est soulignée dans l’histoire de l’Égypte par l’introduction tardive du chameau. Si près de l’Asie, en relations si faciles avec l’Arabie, patrie du dromadaire, l’Égypte Pharaonique ne le lui a pas emprunté. Pour qu’on le voie apparaître sur les bords du Nil, il a fallu une invasion étrangère, la conquête perse. Et même alors, et jusqu’à nos jours, le chameau ne semble pas avoir été franchement chez lui dans le désert égyptien. Pendant la grande guerre, le corps des méharistes anglais a dû recruter ses animaux dans tous les déserts du globe, depuis Tunis jusqu’à Bombay ; l’Egypte propre offrait pour le recrutement des mehara des ressources tout à fait insuffisantes, ou même à peu près nulles. Le modèle même de la selle a dû être importé du Soudan ; l’Égypte n’a pas, à proprement parler, de selle pour chameau, elle n’a que des bâts ou des succédanés du bât. Tout cela se tient. Il n’y a pas de grands nomades sans un cheptel camelin important, et la réciproque est vraie.

Toute la vie politique et sociale de l’Orient, de l’Asie centrale à l’Atlantique saharien, est basée sur l’équilibre des nomades et des sédentaires, qui sont les deux moitiés de l’humanité. Entre ces deux éléments, si dissemblables de mœurs, et parfois de race, il y a collaboration quotidienne : c’est un ménage dont l’harmonie ne peut être établie que par la subordination de l’un à l’autre. En Egypte, à travers tous les millénaires, les sédentaires ont toujours tenu les nomades à leur merci. Ce n’est pas seulement parce que cette énorme oasis, qu’est l’Égypte, nourrit une masse puissante de sédentaires, groupés et organisés (une quinzaine de millions d’âmes au dernier recensement), c’est aussi parce que le désert égyptien, construit comme il l’est, ne peut pas nourrir de grandes tribus nomades, dont l’énergie eût suppléé à l’insuffisance numérique.

L’autre pôle de la civilisation orientale, la Chaldée, ne le cède pas à l’Égypte en importance de l’oasis, mais elle est entourée de toutes parts de déserts vivants, infectés de nomades, qui font contraste avec les déserts aseptisés, si on peut dire, de l’Égypte. Les montagnes et les hauts plateaux de l’Assyrie, de la Médie, de la Perse, les oueds du désert en Syrie et dans l’Arabie septentrionale, ont toujours été une réserve inépuisable de grandes tribus nomades. Chacune d’elles a dominé à son tour la grande oasis mésopotamienne, qui semble ne s’être jamais appartenue en propre. L’histoire de la Chaldée est aussi coupée, aussi hétérogène que l’histoire de l’Egypte est une.

C’est que le pharaon a toujours été un empereur de sédentaires, et toute l’histoire de l’Égypte en porte l’empreinte. La Chaldée, dominée par les nomades, a une grande histoire militaire. Les armées assyriennes ont été la terreur du monde oriental. C’est la Chaldée seule qui a réalisé l’unité de ce monde oriental en un empire unique ; une première fois sous les Perses ; une seconde fois, et plus complètement encore, sous les Arabes. L’Égypte, dans cette voie, n’a jamais rien réalisé de complet ni de durable, même au temps de Sésostris. Les égyptologues ont retrouvé, et Maspero a joliment traduit ce que nous appellerions aujourd’hui un pamphlet antimilitariste, contemporain des Ramsès, et qui paraît traduire le sentiment profond de l’Égypte à toutes les époques. Aujourd’hui encore, c’est le Turc qui est le sabre de l’Islam, ce n’est certes pas l’Égyptien. En revanche, les historiens orientaux, Ibn Khaldoun, en particulier, ont le sentiment juste que les arts, l’industrie, la pensée, sont en Orient l’apanage des sédentaires. Il semble bien, en effet, que la civilisation ait à la Chaldée bien moins d’obligations qu’à l’Égypte. A mesure que nous connaissons mieux la civilisation égyptienne, nous y retrouvons plus nettement les racines de la nôtre. Le Caire est la métropole intellectuelle de l’Islam. Ce pays d’Égypte, si bien clos, si individualisé, paraît prédestiné à voir éclore en Orient la première ébauche de ce que nous appelons, en Occident, le sentiment national.

Tout cela est un bloc et a un rapport étroit avec la forme et les particularités du désert égyptien.

LES OASIS ÉGYPTIENNES. — Dans le désert libyque égyptien, l’absence de tribus nomades est soulignée par l’existence d’oasis. Ce sont Kharga, Dakhla, Farafra Baharia. Ces oasis sont admirablement connues, à chacune d’elles le _Geological Survey_ d’Égypte a consacré une belle monographie. Ces oasis ont d’ailleurs une très vieille notoriété : c’est à elles qu’Hérodote, grécisant un mot égyptien, a appliqué pour la première fois ce nom d’oasis, qui a fait fortune. Chacune d’elles est, en effet, l’oasis type, la tache de verdure perdue dans l’immensité du désert, comme un atoll dans l’immensité du Pacifique. Aucune ligne de verdure ne les relie, soit entre elles, soit à la vallée du Nil. Elles n’ont aucun rapport avec un oued quelconque, avec la circulation superficielle des eaux de pluie. Elles doivent leur existence à l’émergence locale de nappes aquifères profondes.

Un coup d’œil sur la carte géologique suffit à renseigner sur leur véritable nature. Chaque oasis coïncide avec l’affleurement de couches géologiques plus anciennes et plus profondes, à travers la couverture décapée de couches plus récentes. Kharga et Dakhla jalonnent le contact géologique entre les calcaires crétacés et les grès nubiens. Farafra est au contact des grès et argiles du crétacé supérieur avec les calcaires de l’éocène inférieur. Baharia est une boutonnière anticlinale à travers laquelle le grès nubien sous-jacent crève toute l’épaisseur des couches éocrétacées et éocènes inférieures. Partout, le _Geological Survey_ a constaté des mouvements du sol plus ou moins vifs, des plis, des diaclases, parfois accompagnés de venues éruptives. Les nappes d’eau, enfouies dans les profondeurs, et ainsi ramenées à la surface, y arrivent à l’état thermal : à Kharga et surtout à Dakhla, elles sont franchement chaudes ; à Dakhla elles ont 39° centigrades, et les indigènes, qui ne sont peut-être pas entièrement dignes de foi, gardent le souvenir d’un temps où on pouvait y faire cuire les œufs. A Farafra et Baharia, la température n’est pas aussi élevée ; mais le dégagement de gaz est si important que sa pression dans une bouteille fait sauter le bouchon. L’eau jaillit parfois en sources artésiennes, au sommet d’un petit monticule d’argile à centre cratériforme, qui a déjà frappé Hérodote. Plus souvent, à Dakhla surtout, il a fallu creuser jusqu’à la nappe des puits artésiens dont les sources ont évidemment donné l’idée. A Baharia et déjà même à Farafra, l’eau n’est plus jaillissante, elle coule de sources ordinaires, mais dans ce cas aussi l’homme est intervenu. Il a capté la source au moyen de longs aqueducs souterrains, qui sont exactement ce qu’on appelle des foggaras dans le Sahara algérien. Ces puits artésiens et ces foggaras sont de beaux travaux d’art. Les puits doivent être poussés à plusieurs dizaines de mètres de profondeur ; ils sont solidement boisés en acacia. Cette technique est sûrement très ancienne. Les habitants des oasis étaient déjà des puisatiers célèbres au temps d’Olympiodore (VIe siècle après J.-C.). Il semble pourtant qu’il ne faudrait pas remonter très loin dans le passé. Les indigènes donnent à leurs vieux puits le nom de romains, ce qui, à soi tout seul, ne serait pas une preuve convaincante. Mais les archéologues leur donnent raison. A leur dire, le très beau travail des foggaras de Baharia appartient sûrement à la technique romaine. D’autre part, Farafra aurait été pour les anciens Egyptiens « le pays du bétail » ; ce qu’assurément il a cessé d’être ; pâturage et agriculture intensive, telle qu’elle est pratiquée sous les palmiers, semblent choses incompatibles. Nous saisirions donc ici sur le fait un phénomène très intéressant en concordance parfaite avec des constatations du même ordre au Sahara algérien. Le Sahara doit à l’empire Romain beaucoup plus qu’on ne le pense couramment. C’est lui qui paraît avoir déclanché la propagation à l’ouest du Nil du cheptel camelin et de la culture sous palmeraie, deux choses étroitement associées, parce que les coins perdus du désert ne peuvent être mis en valeur que s’ils sont rendus accessibles. Le problème des communications est inséparable du problème agricole.

Les oasis du désert libyque ont un nombre d’habitants insignifiant : Dakhla en a 17.000 ; Kharga 8.000 ; Baharia 6.000 ; Farafra 632 en tout et pour tout. Mais il ne faudrait pas mesurer leur importance au chiffre de leur population. Dans ce désert libyque, au modelé sénescent, les oasis sont les seuls points d’eau ; ils jalonnent la seule route qui existe hors la vallée du Nil, et très loin d’elle, indépendante. Cette route unique à travers le désert libyque, dans le sens de la longueur, rejoint la vallée du Nil à Abydos, près de Thèbes, au point précis où aboutissent aussi, de l’autre côté, les grandes routes du désert arabique, celle de Koseir, celle de Myos Hormos, et même celle de Bérénice. Cette croisée des chemins désertiques a fait la Haute Egypte si distincte de la Basse. Les environs d’Abydos sont, en Égypte, le pays par excellence de la préhistoire ; c’est là qu’on a trouvé les vieux tombeaux antérieurs à la première dynastie. C’est là que s’est élevé Thèbes aux cent portes, la rivale historique de Memphis. Ammien Marcellin a recueilli une légende d’après laquelle les Carthaginois auraient pris Thèbes. Il faut entendre naturellement que le souvenir de raids berbères, sortant inopinément du désert, se serait défiguré confusément dans cette légende. C’est de Thèbes qu’est partie l’armée de Cambyse, pour tenter vainement la conquête du désert occidental. Le nom de Kharga signifie la porte de sortie. Les Perses, maîtres de l’Égypte, avec leurs instincts ataviques de nomades, se sont intéressés à cette « porte de sortie ». C’est à Kharga que Darius a fait élever le beau « temple d’Hibis ». La route des oasis a retrouvé sa valeur stratégique pendant la grande guerre. C’est elle qu’a empruntée l’attaque Senoussiste contre l’Égypte. Les Senoussistes s’infiltrant par Baharia et Farafra ont tenu Dakhla, et pendant longtemps le front a été entre Dakhla d’une part, et d’autre part, Kharga, où le joli petit chemin de fer luxueux, construit en temps de paix pour les touristes, ravitaillait un détachement de l’armée anglaise. Dans l’Egypte des Pharaons, le dieu particulier de Thèbes était Ammon Rà, le Jupiter Ammon des Romains, le dieu à tête de bélier. De tout le Panthéon égyptien, c’est le seul qui se soit répandu au loin au Sahara, par la route des oasis. A l’autre bout de cette route, à l’orée du désert Maugrebin, se trouve l’oasis de Siouah, célèbre par son temple de Jupiter Ammon, dont elle a porté le nom pendant toute l’antiquité.

L’ISTHME DE SIOUAH. — Siouah est la fin de l’Égypte et le commencement d’un autre Sahara. Là se trouve l’isthme libre de sable qui met en communication deux compartiments par ailleurs à peu près étanches. Deux routes l’utilisent. La plus fréquentée longe la mer, c’est celle que les géographes arabes ne manquent jamais de décrire ; la route côtière de la Marmarique, celle où les Ouled-Ali mènent une existence précaire de caravaniers et de contrebandiers. Elle est d’ailleurs aussi maritime que terrestre ; les rares points d’eau ont été, à travers les siècles, les aiguades et les abris du cabotage. Ce mince cordon de vie humaine, à la hauteur des dernières vagues, est le lien unique entre le Cherg et le Gharb, l’est et l’ouest, ces deux moitiés du monde musulman, dont tous les chroniqueurs arabes soulignent les différences profondes. Le long de cette voie, à demi maritime, il est difficile de préciser le degré d’assistance mutuelle que se sont prêtée les caravanes et les bateaux. Beaucoup d’armées l’ont suivie depuis l’Islam ; les armées arabes successives allant à la conquête du Maghreb ; les armées Fatimides allant à la conquête de l’Egypte ; il est clair qu’elles ont requis pour leurs approvisionnements l’appui d’une flotte. Le Cherg et le Gharb sont si profondément séparés par le désert libyque, qu’à proprement parler ils communiquent par mer. Aussi bien, la colonisation orientale, par voie de mer, des Phéniciens et des Carthaginois, a précédé la conquête arabe de deux millénaires. Le seul port un peu important de toute cette côte était Parœthonium, aujourd’hui Matrouh, parce que c’est le port le plus rapproché de Siouah. C’est Siouah, l’oasis de Jupiter Ammon, qui est le grand nom, le centre historique. C’est là que les Pharaons à leur avènement venaient se faire diviniser ; et c’est là que, à leur exemple, Alexandre le Grand, leur successeur, a eu pour premier soin de venir se faire oindre fils d’Ammon par le grand prêtre. Il serait légitime de donner à l’isthme le nom de Siouah.

Nous n’avons pas encore sur Siouah de renseignements topographiques et géologiques détaillés. On voit seulement les grandes lignes. L’oasis est à la base du grand escarpement qui limite partout au sud la Marmarique. Cette très longue falaise continue est partout une ligne de contact géologique entre les couches miocènes de la Marmarique et les couches éocènes. Apparemment, les sources sont alimentées par une nappe profonde, comme dans les oasis égyptiennes. La falaise escarpée court de Siouah jusqu’au delta, et son pied est jalonné de rares suintements. Ils n’alimentent aucune oasis, mais ils amènent, en quelques points, la formation de chotts. Le plus célèbre est l’Ouadi Natroun, à l’extrémité orientale, jouxtant le delta, et dont le natron est exploité. Un autre de ces chotts est celui de Moghara, avec un bon point d’eau, à mi-chemin à peu près entre Siouah et le Caire. Il y a là une route désertique difficile à suivre, et par conséquent, à surveiller, qui traverse le désert libyque dans sa largeur, doublant la voie maritime, et aboutissant directement à la capitale de la Basse Egypte. Siouah est bien le nœud de jonction de toutes les routes occidentales, la clef de l’Égypte.

Si mal connus que soient encore les habitants de Siouah, on sait du moins, avec certitude, que déjà ils ne parlent plus ni l’arabe ni le copte. Ils parlent un dialecte berbère : nous sommes là sur le seuil du Gharb, du monde barbaresque.

BIBLIOGRAPHIE

Outre les publications déjà citées du _Geological Survey_ : HUME (W.-F.). _Geology of the Eastern Desert._ Cairo, 1907.

SCHWEINFURTH (G.). _Aufnahmen in der ostlichen Wuste._ Berlin, 1900, 1902.

— _Auf unbetretenen Wegen._ Hambourg, 1922.

FOURTAU (R.). _La Marmarique_ (Bulletin Société khédiviale de géographie. Le Caire, 1907).

GAUTIER (E.-F.). Articles dans _Annales de Géographie_, XXVII et _Revue de Paris_, Ier janvier 1918.

_CHAPITRE II_

LE SAHARA TIBBOU

La falaise escarpée de Siouah se continue à l’ouest par celle qui termine au sud la Cyrénaïque ; c’est toujours la même limite géologique ; elle est jalonnée d’autres oasis, Jeraboub, capitale du Senoussisme avec Koufra, Aoudjila, dont les palmeraies sont déjà mentionnées longuement par Hérodote. Aoudjila voisine déjà avec la grande Syrte de la côte Tripolitaine ; la grande route désertique d’Égypte au Maghreb passe par là. Mais au sud et au contact immédiat de cette route, s’étend la partie la plus effroyable du désert libyque, les solitudes à travers lesquelles Aoudjila et Djeraboub communiquent si péniblement avec Koufra. C’est toujours la cloison étanche et, à son abri, comme dans l’angle mort, à l’écart de la circulation générale, se trouve le Sahara des Tibbous. Ce sont les seuls Sahariens noirs qui aient conservé, jusqu’à nos jours, une existence nationale indépendante.

Parmi les conséquences de leur isolement, il a fallu compter naturellement les difficultés de l’exploration. Barth et Rohlfs ont vainement essayé de pénétrer dans le Sahara tibbou. Nachtigall est le premier Européen qui y ait réussi ; son livre est resté pendant quarante ans le seul document sur la région ; et même il le reste encore dans une certaine mesure. Les troupes françaises du Soudan ont occupé le pays dans sa totalité ; la mission Tilho l’a étudié longuement ; mais les publications françaises retardées par la guerre sont encore incomplètes et fragmentaires ; naturellement les renseignements qu’elles apportent sont beaucoup plus précis et plus scientifiques ; la carte Tilho, en particulier, nous donne du Sahara tibbou une image tout à fait nette. Mais la description d’ensemble de Nachtigall reste encore indispensable pour l’intelligence du sujet. Les études françaises, d’ailleurs, en ont confirmé l’exactitude.

LE TIBESTI. — Les Tibbous ont une citadelle qui était restée inexpugnable à travers les millénaires. C’est le Tibesti, l’un des deux massifs qui dominent tout le Sahara ; l’autre étant le Hoggar. D’après des mensurations qui semblent présenter de hautes garanties d’exactitudes, le Tibesti a le plus haut sommet du Sahara entier, 3.400 mètres. C’est l’Emi Koussi, un superbe volcan, dont Tilho nous a donné une carte détaillée, parfaitement conservé, comparable à l’Etna par ses dimensions et par son dessin général, couronné par une caldeira avec solfatares. Ce volcan récent, presqu’actuel, n’est nullement isolé ; déjà Nachtigall avait vu un cratère, très régulier, au fond tapissé de natron. Tilho a vu et figuré d’autres cônes volcaniques. La « Source tonnante » de Soboro, fameuse parmi les Tibbous, est une source sulfureuse, où l’eau à 70° bouillonne avec explosions. Les roches éruptives se sont fait jour à travers un soubassement de roches cristallines recouvert sur d’énormes épaisseurs d’assises sédimentaires horizontales, où le silurien fossilifère est représenté par des grès. L’ensemble est un massif puissant, dont la forme générale est grossièrement triangulaire, chaque côté du triangle ayant un développement de 4 ou 500 kilomètres à vol d’oiseau ; la saillie est extrêmement brusque au-dessus des dépressions environnantes, dont l’altitude n’excède pas quelques centaines de mètres.

Le Tibesti appartient nettement au domaine saharien. Les plateaux de l’Ennedi (1.200 mètres) qui, après une interruption, prolongent le Tibesti au sud-est, appartiennent déjà à la steppe soudanaise ; mais le Tibesti lui-même est désertique, malgré son altitude ; c’est un monde lunaire de roches nues ; les pluies trop rares qu’il accroche au passage n’arrivent que bien rarement, dans des secteurs favorisés, à alimenter un ruisselet d’eau courante, d’ailleurs chargée de natron. Et pourtant le Tibesti, comme le Hoggar, est le lieu de divergence de grands oueds morts, dont les vallées ont profondément sculpté, en réseau assez serré, toutes les faces du massif. D’ailleurs, les géologues ont retrouvé de la latérite qui n’a pu se former que sous un climat relativement humide, des ossements subfossiles d’éléphants ; la mission Tilho a rapporté du Tibesti un crocodile actuel de faune résiduelle, trouvé dans un trou d’eau, un frère du crocodile touareg. Au Tibesti, comme dans toutes les montagnes du Sahara, on retrouve dans la faune et dans le modelé les mêmes traces d’un climat plus humide, immédiatement antérieur au nôtre, quaternaire.

Dans ce cadre, vivent les Tibbous, en nombre naturellement infime. La mission Tilho l’évalue à une dizaine de mille âmes ; et dans tous les pays du monde, ces évaluations de la première heure, à vue de nez, se sont trouvées toujours supérieures aux résultats ultérieurs fournis par un recensement régulier. Mais les Tibbous sont, eux aussi, une faune résiduelle, et, à ce titre, infiniment intéressante.

Ils appartiennent à l’Afrique Noire, par la couleur de leur peau, par la famille à laquelle se rattache leur langue. Ils rentrent, plus ou moins, dans le groupe des Bornouans, des Kanouri, leurs voisins méridionaux. Parmi leurs armes nationales, ils ont le couteau de jet, qui est central africain.

Pourtant, ce ne sont pas de vrais nègres ; ils n’ont pas le type classique, les cheveux crépus, les lèvres épaisses, le nez épaté. Et, cependant, ils n’ont pas la variété d’une population métisse ; Nachtigall, au contraire, est frappé de leur homogénéité : c’est une race fixée au type net. Les caractères principaux sont une maigreur extrême, la ténuité des muscles, qui n’exclut pas la vigueur, et surtout l’endurance, la sobriété extrême et la faculté de supporter des privations extraordinaires ; par-dessus tout, les Tibbous sont renommés chez tous leurs voisins par une agilité plus ou moins qu’humaine, quasi animale. Nachtigall croit reconnaître les Tibbous dans une tribu æthyopienne antique, voisine du Fezzan, simplement parce qu’Hérodote appelle ces Æthyopiens « les plus agiles des hommes ». L’agilité est le caractère ethnique essentiel des Tibbous. « En 1912, dit le capitaine Ballif, un Tibbou, venu piller en Aïr, reprit après la mort de ses camarades, seul, à pied, la route du Tibesti distant de plus de 1.000 kilomètres. Il n’emportait pour tout moyen de subsistance que la viande crue d’une chèvre qu’il avait tuée et la provision d’eau que put contenir la peau de cette chèvre... Il se portait à merveille malgré les fatigues d’un pareil voyage. » Il se pourrait bien, en effet, qu’un Berbère ou un Arabe fût incapable d’un pareil exploit. Evidemment, ce sont des noirs sahariens, façonnés, modifiés physiquement par le désert. Peut-être même aurait-on le droit de dire par un désert autre que l’actuel, où le chameau n’étant pas encore apparu, le problème des déplacements a pu imposer à l’organisme humain des modifications durables. En tout cas, les Tibbous semblent bien représenter le dernier reste de ce Sahara æthyopien que les auteurs anciens étendent jusqu’au pied de l’Atlas ; et il est légitime de l’imaginer à leur image.

LE BORKOU. — Les Tibbous ne sont pas exclusivement les montagnards du Tibesti. Ils habitent aussi le Borkou. C’est l’immense cuvette très basse, qui sépare le Tibesti du Tchad. Les diverses parties en sont, avec le Borkou proprement dit, le Bodelé, l’Egéi, le Bahr-el-Ghazal ; noms qui ont eu un certain retentissement à cause de la controverse soulevée par Nachtigall et qui a été close par Tilho. Les Pays-Bas du Tchad, comme les appelle Tilho, sont à une altitude notablement plus basse que le niveau du lac, à 200 mètres environ au-dessus du niveau de la mer, tandis que le Tchad est à 250. Cette cuvette est la zone commune d’épandage des oueds descendus du Tibesti au nord, et du Chari au sud. Les innombrables arêtes de poisson et les coquilles de mollusques, vues déjà par Nachtigall, ont été étudiées par la mission Tilho. Dans l’immense cuvette, mal et confusément dénivelée, il est parfaitement certain qu’à une époque récente, un grand lac marécageux s’est promené, dont le Tchad est le représentant actuel et le résidu. Il n’y a rien là que de très naturel ; des phénomènes analogues s’observent, comme on l’a dit, dans toutes les cuvettes des bassins fermés désertiques. A travers les terrains meubles, souvent sablonneux, plus ou moins perméables, qui tapissent la cuvette, le Tchad fuit et s’écoule souterrainement. Il est la partie visible, une sorte d’anévrisme, de la grande nappe souterraine, étalée ou ramifiée à travers tous les « Pays-Bas ». A considérer le climat, toute la dépression est désertique, y compris le léger dos de terrain qui borde le Tchad sur sa rive nord et qui s’appelle le Kanem. Mais la nappe souterraine est presque partout présente en profondeur. Elle est aisément accessible dans tous les creux, et elle y alimente des pâturages de chameaux, ou des oasis. Les oasis sont particulièrement développées au Borkou : là se trouve Aïn Galaka, où Nachtigall a séjourné ; Faya, centre de commandement de l’occupation française et base d’opérations pour la mission Tilho. Nachtigall vante les dattes du Borkou.