Le roman du malade

Part 4

Chapter 43,937 wordsPublic domain

C’était au milieu d’un assez long mur monotone, une porte entr’ouverte devant laquelle on passait sans curiosité. L’ayant poussée une fois, nous fûmes surpris, en quittant le violent soleil de la route, par un éclairage glauque, un jour d’aquarium, la plus merveilleuse solitude. Une fraîcheur qui semblait venir du plus profond des âges tombait sur nos épaules, tandis que nous jouissions de cette vision inattendue au milieu du mouvement de la ville, de cette immobilité des choses plongées dans un sommeil léthargique par quelque génie mystérieux. Mille réminiscences des contes de Perrault assaillaient notre esprit. On eût dit que les arbres, de toutes leurs feuilles arrêtées, dormaient ainsi depuis des siècles. Quelque chose d’imperceptible à qui n’eût pas été poète nous faisait signe de nous taire, comme on met un doigt sur ses lèvres, et nous avions l’impression que si nous faisions un pas, l’air lui-même nous opposerait cette résistance élastique et fluide que rencontrent les jambes quand elles avancent dans l’eau. En sorte qu’avertis de toutes parts que notre présence était insolite et presque offensante pour ce lieu, nous éprouvions un mélange savoureux d’inquiétude et de ravissement. Comment faire entendre ce que j’éprouve à l’idée qu’elle est close désormais, la porte de ce vieux parc?

Le pouvoir de certains lieux sur notre imagination est inexprimable. Passé ce vieux village qui porte, résigné, ce nom si délicieusement éteint Urrugne, je revois la Croix-des-Bouquets, le sommet d’une route montante qui redescend vers Béhobie et l’Espagne. C’est le centre d’un paysage magnifiquement sauvage, creusé à droite par l’Océan mouvant, couleur d’azur ou de nuage, soulevé à gauche par les Pyrénées, d’une immobilité oppressante: Paysage aux lignes fortes, toujours harmonieuses et parfaitement nobles, dont l’accent un peu tragique est surtout sensible après les heures d’enivrante lumière. A cette place, on prend mieux possession de la terre basque. On marche là sur son cœur même. Mieux qu’ailleurs, on sent là qu’en ce pays fier et roux et d’un parfum si triste, il y a un sombre et attirant secret.

Route d’Espagne qui redescend et court dans sa hâte de connaître Grenade, Séville ou Cordoue, ces cités fortunées aux noms d’or et de soie! Route d’Ollette! Blanches routes qui me sont chères! Route d’Ascain! C’était, celle-ci, ma promenade de prédilection, surtout en ce moment de l’année, quand le soleil un peu baissé et affaibli vous frôle l’oreille, comme un brin d’herbe tiède, et que l’air est traversé par le bourdonnement las des dernières guêpes. Les feuilles touchées par le froid des nuits commencent à se dessécher, et sur le sol, creusé d’ornières, où traînent des reflets de cuivre pâle, j’aimais lire dans mon ombre déjà allongée l’indication que nous entrions dans la saison du silence.

Un peu après le passage à niveau s’élève un petit bâtiment qui sert d’abattoir. Nous jetions, Paul et moi, un regard curieux au boucher qui, au fond de son repaire, aiguisait son couteau d’un geste innocent et plein de contraste avec sa face rasée et sinistre de moine espagnol. Au-dessus, il y avait toujours quelque milan, qui planait, qui glissait les ailes étendues sur les plaines vides de l’air, avec une grâce royale. Cela me distrayait de regarder la route où j’ai longtemps marché avant de la connaître. Passant indifférent, porté par elle, je croyais ne savoir que faire de mon loisir, et je ne m’aperçus pas de la façon insensible dont elle m’ensorcela. Me prit-elle par ces marécages qui s’étendent à droite, ces petites mares inertes, ces flaques d’eau morte? Poison des marais! Agréable et pernicieux malaise qui, depuis le jour où je le subis, me ramena souvent vers cette région désenchantée. Une sorte de langueur, quelque mollesse dans les jambes, un plaisir un peu rêveur et fatigué m’y retenaient, pendant que le soleil s’éteignait, que tout à mes yeux se faisait livide et prenait une expression d’extrême découragement. Qu’y avait-il là de subtil, d’équivoque et de si puissant que j’en ressens encore l’influence aujourd’hui? Pourquoi cet accord intime entre ce lieu et mon être? Quand je croyais que le pressentiment ne m’avait pas effleuré, je me trompais. Ma disgrâce présente, c’est ici qu’il en fallait voir le signe, le présage, dans ce léger étourdissement, cette absence d’énergie, cet état mol et lâche qui m’empêchaient de m’éloigner. Mes forces faiblissantes me suggéraient une image de mon destin que mes yeux infirmes n’ont pas su discerner. Car, c’est le mal déjà installé en mon être qui se complaisait au milieu de ces sables, de cette réduction de lagune, d’où montait vers moi, avec une odeur sournoise d’eau corrompue, un enveloppement perfide de maladie et de mort.

VIII

DERNIER JOUR A DAVOS

Je quitte Davos, c’est décidé. Colline, consulté, approuve le choix que j’ai fait de Val-Roland, petite station d’été, si calme, si reposante l’hiver, petit plateau ensoleillé qui surplombe la vallée de la Nive, sur la ligne de Bayonne à Saint-Jean-Pied-de-Port. Paul m’écrit: «Va pour Val-Roland! J’en suis.» Nous devons le prendre à Bordeaux, au passage. C’est demain que nous quittons Davos.

Voici donc mon dernier jour de cure dans cette galerie. Les stores sont à demi baissés. Il fait tiède, bien qu’on soit à la fin d’octobre. Le paysage des cimes, les détails des maisons, des routes, des prairies éparses devant moi, toutes choses que je ne voyais plus, se recolorent sous mon regard. Je suis doucement ému. Ce temps délicieux et la sensation que demain je ne serai plus là m’amollissent le cœur. Je réalise enfin mon souhait et je le regrette un peu.

Quand j’ai dit à mon voisin, l’ingénieur italien, que nous partions, il ne voulait pas le croire:

--Comment, vous partez! L’air de Davos qui vous fait tant de bien! Ce n’est pas possible!...

Le professeur russe qui nous entendait se récria:

--Vous partez! Allons donc! En pleine cure! Où serez-vous mieux qu’ici?

Sandos s’est levé. Il m’a pris familièrement et presque affectueusement par le bras:

--Ne partez pas. Vous n’êtes pas guéri. Restez donc; restez avec nous.

«Restez avec nous!» C’est ce qu’ils me demandent tous gentiment, en ajoutant que je vais leur manquer. Courtoisie des paroles! Comme elles me touchent! Comme je suis sensible à ces protestations sympathiques! Ces compagnons, ces camarades d’épreuve, les reverrai-je jamais? Ils m’étaient à peu près indifférents d’hier, et, parce que je vais les quitter, ils me deviennent presque chers.

Certainement, je m’étais un peu attaché à eux sans m’en douter, comme je m’étais attaché à cette galerie, à ce lieu, à ces tièdes après-midi salubres et dorées. Mon regard attendri embrasse ces choses. Je me laisse pénétrer par elles. Ce n’est pas assez que tout se recolore sous mon regard; la pureté de ce ciel, la paix, l’ampleur, la beauté de ce qui m’entoure me sont comme une révélation. J’oublie l’ennui des longues journées, ma nostalgie des contrées méridionales, mes sensations d’exil. Tout ici, aujourd’hui, me semble aimable et me retient.

C’est que, sans doute, pour exciter toute notre sensibilité, pour éveiller notre attention totale, pour nous émouvoir pleinement, il n’est en toutes choses que deux moments: celui où elles commencent, celui où elles finissent. Rien n’égale la lumière de la _première_ et de la _dernière_ fois.

Et puis, il semble que tout ce que nous allons quitter, que nous ne reverrons plus, s’ouvre jusqu’au fond et nous livre un aspect ignoré, une beauté non découverte ou méconnue. Tout ce que nous perdons, notre âme le rappelle, voudrait le ressaisir. Combien d’objets médiocres et qui nous ont déçus se changent en merveilles dans le moment qu’ils s’éloignent de nous? Les êtres doués d’un peu d’imagination surtout sont dupes de ce jeu cruel qui fait qu’une chose se rapetisse dès que nous la possédons, et grandit dès que nous ne l’avons plus.

«Ne partez pas! Restez encore; restez avec nous.»

Doux écho persistant des paroles que je viens d’entendre! Étendu sur ma chaise longue, la causerie de mes voisins me trouve distrait et un peu triste. Je songe: «Comme je suis bien là! comme je m’y plais!» Et, demain, je n’y serai plus; je n’y serai plus jamais. Faut-il partir? Ai-je raison de partir? Que faire?

Mélancolie des départs! Doux malaise! Perplexité délicieuse!

Et ce cœur lourd que je connais si bien! Car s’il est quelque chose que je connaisse bien en moi, c’est mon cœur; et pourtant, je ne connais pas toute ma tendresse. Si l’homme qui m’est le plus antipathique courait un danger sous mes yeux, hésiterais-je à lui porter secours? Si l’être que je crois haïr le plus venait me tendre la main avec sincérité, avec simplicité, saurais-je lui refuser la mienne? Comme il faut peu de chose, un simple mot, un sourire de paix, un geste affectueux pour que mes rancunes tombent! Enfant, écolier, quand j’avais à me plaindre d’un de mes camarades et que je m’excitais à le détester, n’entendais-je pas une petite voix intérieure qui me disait: «Va, mon bonhomme, prends de fiers engagements envers toi-même. Cela n’empêchera pas qu’à la première occasion tu seras heureux de lui prêter ton dictionnaire ou de l’aider dans sa composition d’histoire.» Je me reprochais comme une lâcheté d’être si tendre. J’en étais désespéré. Et tendre je suis resté.

Jamais je n’ai pu me lasser de mes amis, quoi qu’ils m’aient fait. Je les aime jusqu’à en être dupe. Telle de mes façons d’agir à leur égard est contraire à mes intérêts, je le sais, risque de leur déplaire et en tout cas ils ne m’en sauront aucun gré. Mais c’est la seule que me dicte la pure affection, et alors que m’importe!... Ma part de chance, ainsi, par fractions, je m’en suis dépouillé à leur profit. Je vois cela très clairement, je me le dis et je le fais quand même. Quelle force me conduit, plus douce, plus persuasive, plus puissante que la raison! Je n’ai jamais su résister à cette impulsion naturelle qui me porte à aimer.

Parfois, ma mère me dit: «Tu n’es bon qu’envers ceux qui te plaisent.» Cela prouve que je ne suis pas meilleur que la plupart des hommes: Dans la dure vie quotidienne, avec ses heurts et ses conflits, c’est une faiblesse que de se montrer trop sensible, trop perméable; et le garçon le plus doux peut être amené à se défendre. Mais jamais je ne me suis senti moi-même, jamais je n’ai retrouvé ma vraie nature comme dans la confiance, l’abandon, l’amitié.

Je ne puis entendre le récit d’une belle action, non pas retentissante et glorieuse, mais simplement d’un acte de bonté, de pardon ou d’amour, sans me sentir l’âme enivrée. Le dévouement, le sacrifice, tout ce qui est généreux, chevaleresque, retentit en moi et me soulève d’allégresse. Le grand homme que j’admire, je l’aime avec transport, si je découvre que quelque chose bat dans sa poitrine. D’avoir surpris, à certaine noble minute, le visage bouleversé d’un homme que je croyais insensible et sec, quel élan me porte vers lui!... Que de fois me suis-je senti léger, léger et le jour m’a-t-il paru embelli, parce qu’une chose juste concernant des êtres que je ne connaissais point et que je ne verrais jamais venait de s’accomplir! Et, parce que d’un geste brusque j’avais éconduit un pauvre, ne m’est-il pas arrivé d’être triste?

Ah! tendre! tendre! Il y a longtemps que j’en ai pris mon parti. Sur ce cachet que je porte à mon doigt, n’ai-je pas fait graver cette devise: _Je ne crains que mon cœur_?

Autour de moi, on parle; on me parle; et je continue d’être distrait. J’assiste pour la dernière fois à la féerie du jour, en ce lieu. Je suis la marche insensible de la lumière qui décline. Pour quelques instants encore la chaleur prolonge mon bien-être. Demain, je prendrai ce train, qui, si souvent, emporta ma pensée. Dans deux jours, je serai plongé dans l’atmosphère douce et ouatée de la côte basque. Déjà, je me vois installé dans une petite maison, semblable à cette maison rose, si paisible, si charmante que nous avons découverte dans un jardin planté de lauriers, un matin, avec Paul, en revenant des bois de Fagos. C’était en janvier, par un de ces chauds vents du sud qui apportent à ce pays toute la parure et tous les parfums de l’Espagne. Le soleil, mieux qu’un regard de femme, nous engourdissait l’âme et répandait sur les choses son enchantement silencieux. La chaux blanche des fermes éblouissait, tandis que les arbres sans feuilles disaient que c’était l’hiver et qu’ailleurs, vers le nord, dans les villes, les gens allaient enveloppés de fourrures et rentraient vite dans les maisons où il y avait du feu.

Je me souviens que nous étions sur la pente d’une colline. Devant nous, cette petite maison rose se dressait solitaire et si pleine de charme au milieu de ses lauriers. Un homme, assis sur une marche du perron, jouait un air de flûte à son chien accroupi. Il leva la tête et nous vîmes un visage barbu et pâle d’où sortait un de ces regards impressionnants, comme on en surprend parfois chez ceux qui n’ont pas longtemps à vivre. Ce fut tout. Ce n’est rien et ce souvenir m’est resté. Il m’émeut, non pas à cause de cette matinée trop belle, trop voluptueuse, trop enivrante; mais parce que cet homme barbu c’est moi désormais, parce que cette petite maison de solitude et de mélancolie, c’est la mienne. Je me vois à Val-Roland, enveloppé par la même lumière, pareillement résigné, voué aux mêmes distractions, et levant sur les passants ce regard douloureux qui prend congé de la vie.

L’heure a marché. La journée s’achève. Déjà les prairies qui s’étendent à ma gauche se sont assombries. Maintenant, c’est la pelouse du jardin, et c’est ce talus gazonné, et c’est le petit balcon de ce chalet là-bas qui, tour à tour, se déparent et s’éteignent. Dans un incomparable silence, la merveille quotidienne se défait une fois de plus. Je vois se dédorer la cime des sapins, puis la pente de ce toit. Les tuiles, enorgueillies quelques heures par la lumière, sont retournées à leur humilité. Lentement, le soleil rappelle à lui ses rayons et reprend exactement tout ce qu’il a donné. Il ne néglige rien, ni l’éclair de cette feuille, ni ce reflet qui se croyait oublié, ni surtout la tiédeur qui tombait sur notre visage et sur nos mains. Il a tout retiré, et, à mesure qu’il se retirait lui-même, les zones d’air qu’il cessait d’éclairer se sont refroidies subitement.

Alors le paysage ressemble à un homme qui sort d’une fête et dont le visage, tout à l’heure embelli par la joie, vieillit soudain, enlaidi par la fatigue.

Maintenant, comme chaque soir, la galerie se vide.

--A tout à l’heure. Nous nous reverrons.

Chacun s’en va et nous demeurons seuls, ma mère et moi, une dernière fois, ici, pendant que la nuit entreprend son œuvre. Elle aspire graduellement la lumière, la dissout, la décolore, la décompose, en fait ce mélange neutre qui est le crépuscule, l’absorbe encore, la recouvre par des couches successives, l’engloutit. Tout a sombré. Nos visages se sont effacés. Et je respire cet air, si vif, d’une fraîcheur de source, qui, mieux que celui du jour, me dilate la poitrine. Que de fois étendu comme aujourd’hui, la tête un peu renversée, dans une attitude pleine de patience, j’ai cru, à son contact plus rude, sentir s’éveiller en moi des énergies qui triompheraient du mal!... Que de fois je me suis imaginé, en m’attardant ici, que chacune de ces gorgées de nuit salubre s’en allait, dans la nuit blessée de mon être, élargir le champ de la vie!...

Ah! que de fois j’ai compté guérir!...

IX

ARRIVÉE A VAL-ROLAND

Ma mère et Paul se sont arrêtés pour des achats à Bayonne. Ils prendront le train suivant. Me voici seul. Je regarde avec émotion, par la portière, le doux et tiède paysage basque, avec ses arbres à demi dépouillés, ses montagnes rousses, son visage d’automne et ses ombres.

Ombre des branches sur les maisons, ombre des wagons immobiles sur des voies de garage, ombre vivante d’une carriole qui court sur la route, ombre paresseuse des fumées sur les toits...

--Val-Roland!

Me voici arrivé. Je ne l’avais vu qu’une fois, ce village, au cœur de l’été, insupportable de chaleur, empli d’une foule de gens venus de Bayonne, vrai public de train de plaisir. Aujourd’hui, la solitude lui restitue son charme. Je le connais à peine et ses traits, pourtant, me sont familiers et chers, tant cette route, ces maisons sont parentes de celles qui connurent les meilleurs instants de ma vie. Il fait le petit soleil que j’aime, un petit soleil rêveur, discret comme ces lampes qu’on baisse pour plus d’intimité, quand les étrangers sont partis. Combien me touche sa douceur! Par quoi l’éclat morne de la route et son faible rayonnement m’émeuvent-ils à ce point? Elle semble éclairer, non par reflet, mais par elle-même, l’envers de mes pas, de telle sorte que j’ai l’air d’avancer sans bruit, sur de la lueur de veilleuse. D’où vient qu’il suffit d’un certain éclairage pour que mon âme éprouve cette langueur étrange?...

Je ne me suis pas occupé des bagages. Ma mère et Paul s’en chargeront. Je me dirige tout de suite vers le chalet que nous allons habiter et dont je sais à peu près l’emplacement. J’écoute, par instants, se détacher les feuilles mortes qui tombent sur le sol comme autant de petites mains défuntes. Un peu de vent les soulève, les fait se heurter avec un bruit léger de papier froissé et, sous les pas, elles s’écrasent avec ce craquement sec qui rend l’âme triste.

Une colline se dresse à droite de la gare. Elle ressemble à la hauteur de Béthanie qui domine Saint-Jean-de-Luz, en face de Ciboure. Je découvre bientôt la Nive nonchalante dont la petite sœur, là-bas, s’appelle la Nivelle. Voici les bois de Fagos qui vont rejoindre Ascain où j’aimais autrefois, avec Paul, aller entendre par les matins d’automne le bruit sourd et espacé de la cognée des bûcherons. Voici la grande et seigneuriale allée de Val-Roland plantée d’ormes et de platanes trois fois centenaires. Les rares passants que j’ai croisés ne se hâtaient point. Quelques désœuvrés du village, accotés à un petit mur, regardent sans paroles couler l’eau de la rivière. Un chien étendu à la lisière d’un champ dort de tout son cœur. Et les clôtures basses des jardins disent la sécurité confiante de tous, le bon accueil à l’étranger.

Figures maigres au profil noble! Faces rasées et antiques coiffées du traditionnel béret! J’aime ce petit peuple fier et rude dont le côté sédentaire et le côté aventureux viennent des deux aspects qui se partagent sa vue: l’éternelle immobilité de la montagne qui conseille le repos, l’éternel mouvement de l’Océan qui conseille le voyage. Ainsi s’explique que, dans le moindre hameau de ce pays, on rencontre des hommes qui sont allés aux Amériques, mais qu’on n’en saurait trouver qui connaissent leur propre continent. A ceux qui regardaient l’espace, l’Océan ouvrant l’horizon a dit: «Viens», et ils sont partis; à ceux qui tournaient les yeux vers l’intérieur des terres, la montagne barrant la route a dit: «Reste», et ils sont restés.

J’ai trouvé facilement le chalet. Il est au centre d’une sorte de petit carrefour et se nomme _Martinenia_. Un large balcon longe sa façade au midi, où donne la pièce qui sera ma chambre. La propriétaire parle peu, et je m’en félicite. J’ai roulé un fauteuil sur le balcon. C’est là que je mettrai ma chaise longue. Je laisse le soleil m’envahir les jambes. Soleil rêveur! Jamais je ne me lasserai d’être enchanté par toi! Ta tiédeur sur mes genoux m’amollit tout l’être, et j’aime le lac d’ambre que tu répands sur le parquet. Soleil d’ici, comparable à nul autre, enveloppe-moi, pénètre-moi, dissous mes pensées et glisse-moi dans l’âme une sorte de paix triste et de doux fatalisme. Fais que je vive sans inquiétude et sans espoir. Enlize-moi. Rends-moi pareil à ces désœuvrés de tout à l’heure qui ne pensent pas, qui ne parlent pas, qui, les jambes lourdes de paresse, regardent couler leur lente vie avec l’eau de la rivière!...

Je contemple à mes pieds la grande allée de Val-Roland. Je me sens bien. La façade lumineuse d’une maison voisine a quelque chose de vieillot et de charmant avec ses volets fanés. Je goûte l’heure, le lieu, l’air engourdi du village. Douceur d’être là, nonchalance de la Nive, silence de l’allée, feuilles mortes!... Et comme il fera bon voir tomber le soir sur ce balcon, le soir couleur de souvenir!...

X

JAVOTTE

Il y a peu d’étrangers à Val-Roland, en cette saison. Ceux qui ne craignent pas d’y passer l’hiver, les malades, réfugiés dans une dizaine de villes, s’ennuient. Aussi se lie-t-on vite. Ma mère a fait quelques relations, et j’entends parfois, dans la journée, passer des jeunes filles que j’ai à peine entrevues et qui s’arrêtent, sous la fenêtre, pour demander:

--Comment va M. Gilbert?

Ma mère leur répond:

--Pas plus mal. Ça va tout doucement... tout doucement.

Ce sont Mlle Laure, qui est là pour sa jeune sœur aux bronches délicates; Mlle Anita qui accompagne sa tante souffrante. C’est aussi, c’est surtout, Mlle Javotte, qui habite Val-Roland toute l’année.

L’admirable voix qu’a Mlle Javotte! Quel timbre grave, profond et doux! Quel rire velouté! Quelle gaieté! Quelle hardiesse! Quelle puissance neuve, ardente, aventureuse! On ne saurait l’ignorer. Mlle Javotte est partout. Nous achevons de déjeuner dans la salle à manger qui est au rez-de-chaussée. Elle frappe à la fenêtre. On lui ouvre. Elle franchit la barre d’appui avec une intrépidité d’amazone; et voici que sa présence, son éclat, son rayonnement animent l’air morne de cette petite pièce, trompent un instant notre mélancolie. Puis, elle s’en va, reconduite par Paul dont la moustache dissimule mal un sourire de contentement et de mystère.

Cette jeune fille est singulière. Elle plaît par son visage éblouissant, la force de vie, la sève violente qui sont en elle, sa grâce, son bruit. Mais je suis frappé surtout de retrouver en elle quelque chose de l’air de ce pays, je ne sais quoi de romantique qui tient parfois au timbre si grave de sa voix, ou bien à sa chevelure qui a les tons cuivrés de l’automne, ou bien plutôt à ses yeux ombragés dont le regard est tendre et passionné comme un chant dans la nuit.

Elle a dit à ma mère:

--Je sais que les malades sont capricieux; mais quand M. Gilbert éprouvera le besoin d’être distrait, car il doit s’ennuyer seul, toute la journée, eh bien! je viendrai passer l’après-midi avec lui. Est-ce que cela ne le fatiguera pas trop? J’aime tant les malades!...

Mlle Javotte aime les malades. Quand elle a égayé celui-ci, fait la lecture à celui-là, ou de la musique chez un troisième, on la voit presser le pas dans l’allée de Val-Roland, car elle est attendue encore à la villa Suzanne ou à Beauséjour. Cela ne l’empêche pas de se promener entre deux visites avec Paul. Olive, la fille de notre propriétaire, m’a confié, dans le plus grand secret, qu’on les avait surpris comme ils sortaient, très émus, du petit bois d’Aïssoa. Mais Olive ne sait rien garder.

Quand Paul rentre le soir, coloré par le grand air ou le plaisir, nous nous retrouvons habituellement dans la salle à manger, au coin du feu, en attendant le dîner. Une atmosphère intime, protégée contre le dehors, fait vivre les petits bruits du soir. Le pas d’Olive, qui aide au service de la maison, ébranle les verres, qui tintent sur la table. Cela se mêle à la petite voix de la lampe, au feu qui respire, au léger froissement du journal que lit Paul.

Il lit ou fait semblant de lire. Il y a, en lui, comme un triomphe intérieur, une joie sournoise que décèle, parfois, le feu de son regard. Mais se sent-il observé, aussitôt il éteint ce regard, comme on baisse les lampes d’une fête clandestine, pour ne pas attirer l’attention des curieux.

De Javotte, jamais il n’est question entre nous et, précisément, l’application qu’il met à ne pas prononcer son nom le signale mieux qu’une confidence.