Le roman du malade

Part 3

Chapter 33,784 wordsPublic domain

--Ce pauvre Sandos, il est perdu!...

Les jours passent. Mes voisins m’affirment: «Vous allez mieux. L’air de Davos vous réussit.» Chaque matin, je fais une courte promenade. Parfois, dès les premiers pas, cherchant en moi un signe de faiblesse, un indice de fatigue, étonné de ne pas les trouver, je me demande: «Est-ce bien toi qui es là, qui marches comme autrefois? Est-ce toi qu’on prendrait pour un homme valide? Est-ce possible? Qu’y a-t-il de changé dans ta vie? N’es-tu pas le même qu’avant ta maladie?» Plein de surprise et de crainte, j’avance: «Cela va venir, note réjouis pas; cela va venir... Tout à l’heure, au croisement de la route, à cet arbre, à cette borne, à ce banc, tu vas éprouver le malaise, l’étrange défaillance que tu connais si bien.» Mais, chaque pas que je fais, égal et léger, augmente en moi l’impression de mes forces reconquises; et c’est avec une joie moins timide et déjà rassurée que je me répète: «Est-ce toi? Est-ce bien toi? Est-ce possible?» Et puis... et puis... le moment tant redouté vient toujours... Il vient toujours... L’arbre dépassé, le banc atteint, voici que la main retardataire se pose sur mon épaule à la faire fléchir: «Halte! Où vas-tu donc ainsi? C’est moi, le mal; je suis là. M’avais-tu donc oublié?» Et l’âme défaite, l’espérance éteinte, las et voûté, je m’en reviens.

* * * * *

Mon voisin de droite, l’étudiant portugais, est parti. Est-il parti? Est-il mort? Ici on ne sait jamais si les gens sont partis, ou s’ils ne sont plus. C’est une Française qui l’a remplacé, Mme Aublay, qu’accompagnent sa mère et son mari. Elle doit être très atteinte, car sa poitrine souffle et semble creuse étant si sonore. En elle, quelque chose de pâli, d’effacé, d’effeuillé et d’infiniment doux force tout de suite l’intérêt. Les cheveux blonds, que son extrême épuisement blanchit à quarante ans, lui font une terne parure d’argent dédoré. Elle a dû être particulièrement belle, et ce qu’on devine, le peu qui subsiste de sa beauté a la mélancolie d’un parfum éventé que quelques gouttes, au fond d’un flacon, rappellent faiblement. Comme il y a de grâce rêveuse dans ce visage, à ce point dépouillé de jeunesse, encore charmant et si étrangement éclairé! Il semble que la vie, déclinant en elle, n’ait plus la force que de l’effleurer d’un rayon oblique, à la façon d’un soleil qui s’en va.

Nous sommes vite devenus amis. Elle vient chaque jour quelques heures dans la galerie; son mari me la confie:

--Ne la faites pas trop causer. Elle n’est pas toujours raisonnable, et après, elle a un peu plus de fièvre.

M. Aublay est banquier. Il a dû abandonner momentanément ses affaires pour suivre sa femme qu’il entoure des plus tendres soins.

--J’ai quelques lettres en retard auxquelles je vais répondre. Soyez raisonnables, tous les deux. Je peux compter sur vous?

Elle promet, elle est sincère; elle a bien l’intention de ne pas se fatiguer, de ne pas élever sa fièvre; et puis, dans la causerie, elle s’anime, ses joues se colorent, elle ne sait plus s’arrêter. Sa mère et la mienne sont ensemble dans quelque salon de l’hôtel, occupées à se confier mutuellement leurs anxiétés ou leur espoir, selon ce qu’a dit le médecin la dernière fois qu’il est venu. Mme Aublay s’interrompt:

--Je dois être rouge. Si mon mari me voyait ou ma mère!... Tâtez mes mains. Je n’ai pas trop de fièvre?... Je n’ose plus prendre ma température.

Une toux humide la secoue, dont le bruit rauque me fait mal à entendre. On sent qu’elle se retient de cracher par pudeur. Je détourne les yeux pour ne pas la gêner, et je ne sais pas si précisément je ne la gêne pas davantage par cette marque de discrétion.

--Ne causons plus. Tout à l’heure vous serez grondée et moi aussi. Soyons raisonnables.

--Ah! ne jamais se permettre rien de ce qui vous ferait plaisir! Toujours s’abstenir! toujours se priver! Vous pouvez supporter cela, vous?... Si je suis fatiguée, ce soir, du moins, j’aurai eu un peu d’agrément.

Un jeune chien colley de race pure ne la quitte pas. En tournant vingt fois sur lui-même il s’entraîne à dormir en rond sur le plancher tiède. Mais, soit que l’ombre l’ait rejoint, soit qu’il sente plus dure la place qu’il a choisie, il arrive qu’avec un parfait sans-gêne il saute, à l’improviste, sur sa maîtresse et s’installe commodément sur ses genoux. Je me demande comment cette faible créature peut supporter ce choc et ce poids. Elle, souriante, caresse son poil fauve.

--Oh! j’y suis habituée. Il sait s’y prendre et s’installer de façon à ne pas me faire de mal. Vous n’imaginez pas comme il est intelligent; c’est si affectueux, c’est si dévoué...

--C’est même uniquement par affection qu’il choisit cette place commode. Il est tout à fait désintéressé.

--Tout à fait désintéressé, oui, monsieur. C’est pur dévouement de sa part. Et puis, qu’est-ce que cela fait? Il ne faut jamais chercher le mobile, le ressort caché. Acceptons les apparences. Est-ce qu’il ne vous est pas arrivé le soir, dans la campagne, d’entendre un son de flûte triste qui sort de quelque vieux mur? Vous appliquez-vous à savoir quel gosier émet cette note si charmante, si musicale? Tenez-vous à découvrir avec répugnance quelque crapaud caché entre deux pierres? Écoutons le son de flûte. Ne cherchons pas le crapaud.

Certes, elle ne cherche pas le crapaud. Elle se refuse à voir, chaque jour, son visage plus défait et sa poitrine plus creuse. Son corps si maigre cesse de dissimuler le squelette qu’il contient; et elle fait des projets, elle est pleine d’espérance, elle parle de sa guérison, de sa villa de Nice où elle passera l’hiver et où elle voudrait me recevoir. Elle ne sent pas la main que je sens sur mon épaule, elle n’entend pas la voix qui me dit: «Halte! je suis là. M’avais-tu donc oublié?»

Hier, elle n’est pas venue dans la galerie. Le médecin l’a retenue au lit. Ma mère, qui est allée lui rendre visite, m’a dit au retour:

--Ce pauvre M. Aublay, de quelles prévenances il l’entoure! Quelle triste situation pour cet homme d’assister dans une chambre d’hôtel à l’agonie de sa femme!

Elle me dit cela comme elle dirait: «Quel triste sort pour une mère de voir son enfant malade!» Sans doute, c’est triste pour le mari, pour la mère; mais pour les malades eux-mêmes, n’est-ce pas plus triste encore!

VI

LA MORT DE MADAME AUBLAY

Comme je quitte ma chambre, ce matin, je vois courir la fille de service vers l’appartement de Mme Aublay dont elle sort bientôt avec précipitation; et, dans ce couloir si calme à toute heure, ce va-et-vient rapide a quelque chose d’insolite qui me frappe.

--Qu’y a-t-il, Élise? Rien de grave, j’espère.

--Non, non, Monsieur, me dit-elle d’une façon hâtive et embarrassée qui me persuade aussitôt le contraire.

A ce moment, par la porte restée entr’ouverte, la mère de Mme Aublay m’aperçoit. Je me suis arrêté d’instinct devant son visage bouleversé, tandis qu’elle vient à moi, ne sachant trop ce qu’elle fait, et me prend la main.

--Ah! Monsieur, c’est fini! Elle a fini de souffrir à l’instant même; la pauvre enfant est au ciel...

Je l’écoute avec un saisissement qui m’ôte la vue de ce qui m’entoure. Je ne vois plus ses traits altérés, l’espèce d’exaltation qui la possède, ni la porte que je franchis machinalement conduit par elle. Je ne vois, je ne sens, je ne me rappelle qu’une chose: c’est que, cette jeune femme, je l’ai quittée hier dans ce couloir. Elle s’était levée. Elle allait mieux. Je l’ai reconduite jusqu’à sa porte. Elle souriait; elle m’a dit au revoir; et ce matin elle est morte... Elle était debout; elle marchait comme je marche, et, ce matin, elle est morte...

Sur son lit, la voici étendue. C’est elle qui est là, que je retrouve, à peine plus pâle que d’ordinaire, la tête seulement un peu rejetée en arrière comme une coupe renversée.

Que la mort fait donc peu de bruit! Le silence qui est à la fin de tout s’est installé là, et je demeure sur le seuil, fasciné par la grande, la terrible, l’insondable énigme. Pauvre petite créature de douceur et de mélancolie! Elle est encore pareille à elle-même, et ce n’est plus qu’une enveloppe vide qui fait illusion, comme ces vêtements qu’on quitte conservent un instant la forme et la chaleur du corps.

Les sentiments que l’on éprouve là sont impuissants à s’exprimer. On se répète: «C’est fini», et c’est toujours la même stupeur. Quel faible tressaillement en passe dans la page? Rend-elle notre trouble, la déroute de notre esprit et l’horreur qui nous glace lorsque le fléau frappe si près de nous, laissant après lui, dans la chambre, sa menace suspendue? Nous nous tournons de tous côtés, étonnés de l’immobilité de l’air, que cette catastrophe n’a même pas ébranlé. Quelle ombre s’est répandue? Comment cela s’est-il fait? Que se passe-t-il? Que se passe-t-il, quand la mort accomplit son œuvre et que la matière animée, en une seconde, se métamorphose en loque?

Cette chose qui remuait ne bouge plus. La merveille est détruite. Maintenant, on peut crier, ces oreilles ont cessé d’entendre. On peut sangloter devant ces yeux grands ouverts. Les petites lampes intérieures en sont obscures désormais. La nuit s’est faite derrière ce front. De ce visage, le sourire vient de s’effacer; et, tout s’est effacé, les épreuves, les chocs ressentis, la méditation, le rêve...

C’est fini. Les puissances de la vie ont rempli leur tâche. Elles ont défendu cet être sourdement dans toutes les parcelles de sa substance, fibre à fibre. Elles se sont retirées, et l’œuvre continue en sens inverse. Heure par heure, avec la même lente patience qui avait mis vingt années à composer, à former, à développer ce corps, les puissances contraires vont insensiblement le déformer, le désagréger, le dissoudre. Hélas! la fonction uniforme, aveugle et machinale de la nature, n’est-elle pas de faire et de défaire?

Arrêté sur le pas de la porte, je contemple une dernière fois ce visage dont les traits vont se figer en se refroidissant. Mais surtout, je ne puis détacher mon regard de l’une de ses mains que le mari agenouillé tient contre son front; cette petite main fine, encore souple, encore chaude, dont la fièvre s’apaise à peine, cette petite main ardente en train de s’éteindre.

La seule façon d’honorer les grandes douleurs est de se taire. A quoi suis-je bon ici? Le sentiment de mon inutilité m’incite à me retirer.

Je suis sorti.

Quelle paix dans ce couloir! Quelqu’un avec patience attend l’ascenseur, et l’escalier que je descends est gravi sans hâte par une femme qui lit une lettre. Dehors, c’est la chaleur d’une belle journée d’été. J’aperçois dans la galerie centrale, au soleil, des malades ayant bonne mine, étendus sur leurs chaises longues, en des attitudes de paresse. Deux jeunes gens passent qui plaisantent en se montrant une épreuve photographique. Alors, quelque chose me serre l’âme. C’est cette sensation pénible qui nous étreint chaque fois qu’en proie à une vive émotion, nous découvrons autour de nous la lumière, les promeneurs, l’univers mouvant et distrait.

Où vais-je? En moi, un peu d’hébétude subsiste. La seule action de me mouvoir m’emplit d’étonnement. Pour me ressaisir, je me dis: «Toi, tu existes, tu respires, tu vois encore la douce lumière du jour.» Une pitié immense m’envahit pour celle qui n’est plus. C’est fini. Cette combinaison d’éléments, dans cette proportion particulière qui fait la personnalité, jamais ne se reproduira. Jamais! Cela est détruit et moi je vis! Alors, jaillies du fond obscur de mon être, une sorte de triomphe égoïste, une sauvage allégresse me soulèvent. «Moi je vis! moi! moi! moi!»

Réjouis-toi. Dépêche-toi de savourer ton triomphe. Tu es là encore, c’est vrai; tu es debout, tu marches, tu vis. Mais pour combien de jours, pour combien d’heures?

Ah! qu’emporté par une action héroïque, on coure à sa fin d’un élan magnifique et insensé, le fait s’explique par l’ivresse momentanée des facultés. Moi-même, dans certaines circonstances, selon certains états de la passion ou du désespoir, j’ai pu souhaiter périr sur l’heure. Mais quand on quitte ces rares sommets où l’individu perd le sentiment de sa conservation, quand on est rendu à la froide logique, la mort nous apparaît telle qu’elle est réellement: le plus grand des maux. Et surtout, au centre normal de la durée humaine, à mi-chemin d’une destinée déjà si brève, à l’âge où parlent le plus fort toutes les frénésies de connaître, de comprendre et de vivre qu’on porte en soi; alors, alors quel vertige vous prend, à voir soudain, ouvert sous vos pas, le grand trou d’ombre; comme le cœur bondit en arrière, comme il se rétracte, comme il se cabre, comme il refuse de se briser!

Quelqu’un qui me croise me salue. Je me dis instinctivement: «Cet homme qui me salue, c’est le docteur.» Mais, tel est mon désarroi moral que je garde mon chapeau sur la tête, et c’est seulement lorsqu’il est trop tard pour la réparer que je me rends compte de mon impolitesse.

La route que je suis passe devant l’hôpital et souvent m’a conduit jusqu’à un vieux banc amical, dans un site peu fréquenté, où ne s’entendent que des sonnailles lointaines et le grincement régulier d’une scierie proche, pareil à un bruit de déchirure.

Face à l’hôpital, de l’autre côté de la route, s’étend, enclos de barrières blanches, le petit cimetière des étrangers. Jamais je n’y étais entré jusqu’à ce jour et mes pas, aujourd’hui, m’y conduisent naturellement. J’ai poussé la porte blanche. Quelle étrange impression d’automne me saisit tout à coup! Le jour qui baigne ces tombes n’est pas le même qui se répand sur la route, l’hôpital, ces prairies, ces montagnes. Dans l’intérieur de cet enclos tombe une clarté spéciale. Par un effet de la mort qui l’habite, il émane de ce lieu le charme sourd, infiniment émouvant dont nous enveloppe la plus lumineuse journée d’octobre, la plus tranquille, la plus muette, où le soleil, penché sur l’hiver, n’éclaire pas seulement, mais semble se souvenir.

Pourtant, ce ne sont là que marbres trop riches, colonnes tronquées, statues même, tout ce luxe de mauvais goût qui, dans les cimetières des villes, refroidit le passant, lui ôte ce sentiment d’obscure sympathie qu’inspire si bien ailleurs, dans n’importe quel village, un nom inconnu, lu sur une simple dalle.

D’où vient alors cette inexprimable et douloureuse poésie qui dans ce petit champ funéraire persiste et saisit l’âme si fortement? C’est que là ne reposent que des enfants, que des destinées inachevées. La mort, en glaçant ces fronts, n’y a pas trouvé de rides. Il n’y a ici, sous cette terre, que des sourires morts.

_John Fischer, 20 ans! Wilhelm, 22 ans! Sonia, 20 ans!_ Pauvres petits que la nature a repris avant l’heure! _Fritz, Eva, Antonio, Pedro Suarez, Margarita Perosi, Giuseppe Artemonte, Valentin..._ Encore des marbres et des colonnes. Et pas une fleur sur ces tombes. Rien que des couronnes blanches ou bleues, rien que des objets un peu plus durables qu’on achète une fois pour toutes et qui, détruits par le temps, ne seront pas renouvelés. Et cela, cette absence de fleurs, ajoutée à la poésie du lieu, a quelque chose de morne et d’une grande puissance mélancolique.

Pauvres enfants! Ils sont venus de la lointaine Australie ou de la brûlante Espagne, de toutes les parties du monde, comme à un mystérieux rendez-vous; et maintenant, frères par le même destin, ils dorment là côte à côte. Derrière la vitre du train ou sur le pont du paquebot, ils tendaient la poitrine et refusaient d’entendre en eux, comme un ruisseau pressé, leur vie qui s’écoulait... Ils avaient l’espérance. Et toutes ces espérances ne sont plus sous mes pas qu’un peu de terre dans la terre...

L’horreur de leur fin dans une chambre d’hôtel, au milieu d’étrangers, sans un ami, sans un parent peut-être, je l’évoque. L’âme de ce lieu débordant de mélancolie, comme elle me pénètre! Nulle part je n’ai éprouvé ce sentiment d’irrémédiable abandon, de définitif oubli que je goûte ce matin, dans ce blanc petit cimetière d’exilés.

Des cœurs que leur cœur a appelés, des êtres auxquels ils ont fait du mal ou du bien, dont le devoir était de pardonner ou de se souvenir, aucun ne fut présent quand leurs yeux se fermèrent, et si un poète n’était passé par là, les pierres froides qui les recouvrent n’eussent pas reçu le baiser fraternel que ma tendre piété y dépose ce matin.

J’ai refermé sur moi la frêle barrière de bois. Comme il fait doux! Lentement, je m’achemine vers le vieux banc qui est le terme habituel de ma promenade. Il me reçoit avec sa sympathie accoutumée. Combien de ces jeunes malades, aujourd’hui couchés là-bas dans le blanc petit cimetière sont venus s’asseoir sur ce banc vétuste, balancer leurs jambes au soleil comme je les balance et prendre pitié d’eux-mêmes en considérant à leurs pieds l’ombre chaque jour réduite! Leur fièvre, leurs regards désespérés à ce paysage, l’angoisse de leur lente agonie, ce qu’ils ont laissé là et s’y est endormi s’éveille à mon contact, me compose une atmosphère funeste qui empêche mon esprit d’échapper à l’obsession de la mort.

Devant moi, se déroule le panorama des cimes sévères, solennelles et si étendues, qu’il fait songer à l’immense solitude des eaux. Des troupeaux paissent dans les prairies d’en dessous qu’on ne voit pas. C’est de là que monte ce tintement continu de sonnailles qui semblent roulées par quelque ruisseau éloigné et dont la chanson monotone voudrait endormir ma misère. Le bruit de la scierie déchire l’air et se tait. Rien d’autre ne trouble ma rêverie. Et comme poussés par le vent des zones supérieures, de petits nuages, interceptant la lumière, élargissent sur le paysage de vastes ailes d’ombre, je m’intéresse une minute à cette formation soudaine de grands morceaux de nuit qui se mettent à glisser lentement sur l’herbe ensoleillée. Alors, un peu engourdi sur mon banc, vêtu de clarté chaude, une molle volupté me pénètre.

Hélas! que je suis bien ici!...

VII

L’AUTOMNE

Voici l’automne qui détruit l’été.

La lumière baisse par degrés comme si un ouvrier patient éteignait, un à un, les innombrables lustres qui font l’éclat d’août. On voit la nuit prendre les jours dans son étau et graduellement les réduire. De petites sources de froid jaillissent dans l’air par surprise. A chaque seconde, il y a partout quelque chose qui craque et se découd. On n’entend plus les oiseaux.

L’automne, je le vois, je le sens si bien, avec une émotion si étrange... C’est qu’il est en moi... Quand les arbres s’éclaircissent, on voit apparaître, çà et là, dans les branches quelque nid de pie que masquait, en juillet, l’épaisseur du feuillage; on découvre dans les buissons dégarnis l’asile du loir ou la cachette du lièvre. Ainsi ma force qui se défait me dévoile et, entre ces lignes, mes défauts, mes traits intérieurs, mille choses que je devrais taire doivent se révéler dans toute leur vérité... L’automne partout, à cette heure, délivre l’ombre et le secret que l’été maintenait captifs au cœur des bois profonds. Il me semble que ce même travail simple, irrésistible s’accomplit en moi... Quand, sous la voûte disjointe et morcelée de feuilles on circule à découvert, cet instant pour l’âme n’est indiciblement émouvant que parce qu’il nous offre l’image de ce qui se passe ou se passera en nous. Est-ce que ce n’est pas là l’impression qui m’attend lorsque je clos les yeux au dehors pour les ouvrir au dedans de mon être? Dans mon insensible destruction, je ne veux voir pas plus de laideur que ne m’en montre la nature. J’enferme en moi le même désastre.

Aujourd’hui, il ne fait pas de vent, et les feuilles tombent sans bruit. Avec ce petit mouvement sec et délicat que leur imprime la main invisible qui les détache, elles quittent leur branche une à une et, mollement, en lente spirale, descendent vers le sol. Tout ce qui se dénoue et se rompt ainsi sous mes yeux, l’air soyeux qui m’environne, la paresse inaccoutumée des aspects, peu à peu affaiblissent ma révolte. Je voudrais m’oublier un instant et m’imaginer, avec un sentiment poétique et doux, que je suis un arbre qui se dépouille.

Ah! qu’octobre me plairait dans n’importe quel village de cette belle province basque où Paul me convie dans ses lettres! Comme j’aimerais me promener à petits pas dans des allées pleines de dorure et de mélancolie! Comme j’aimerais, me semble-t-il, même les jours de petite pluie sourde qui vous exilent dans votre chambre! Autrefois, par ces temps-là, je courais dans les bois odorants et mouillés. Cela m’est interdit désormais; et si je retournais dans ce pays, rentré à la première ombre, je regretterais jusqu’à cette saveur poudrée du brouillard qui tombe le soir et qu’on respire quand on s’attarde dans le fond des vallées. Pourtant, étendu devant ma fenêtre, je verrais entrer le crépuscule, je jouirais de l’heure, de la molle atmosphère, de l’air qui fraîchit à peine et sent la feuille brûlée, je jouirais surtout de ces voluptueux silences de là-bas dont on ne sait s’ils descendent du ciel où s’ils montent de la terre, de ces beaux silences tristes devant lesquels on a envie d’ouvrir les bras et on se retient de pleurer.

Chaque jour, le train qui part de Davos emporte ma pensée. Impatient, je hâte le voyage, évoquant déjà tel arrêt à Poitiers, qui sera toujours pour moi un large quai sonore, désert, plein de lumières où l’on est réveillé au milieu de la nuit par le lent coup de marteau de l’homme qui frappe, l’une après l’autre, les roues de chaque wagon. Puis, Bordeaux dépassé, ce sont les Landes que j’évoque, les Landes dont le nom morne reflète si bien la morne étendue, et toutes ces petites localités que le train brûle, qu’on ignore, où l’on ne s’arrêtera jamais. Ah! que je voudrais rendre, tel que je le retrouve en moi, le charme délaissé de ces petites gares du Midi, où l’air dort lourdement comme l’eau d’un étang, à peine remué, à peine ridé par le passage de ces trains importants et pressés; que je voudrais dire leur humilité, leur goût d’ennui, de soleil et de poussière!...

Il y a, contre un vieux mur, à Véra, deux faibles saules penchés sur une fontaine auxquels je ne puis penser sans un irrésistible attendrissement. Il y a, sur la plate-forme du château de Jeanne la Folle, à Fontarabie, un vieux parapet de pierre qui porte mon nom gravé là, un jour, par une petite amie dont j’habitais le cœur. Que d’heures j’ai passées, dans une immobilité qui rassurait les lézards eux-mêmes, à rêver sur cette terrasse!... Mais comment dire par quoi ces endroits me charment, ce qu’ils éveillent en ma mémoire et toute la parure qu’y ajoute mon regret? Comment expliquer cette brusque palpitation, ce trouble nostalgique que leur souvenir me donne? Comment faire entendre, par exemple, le petit choc que je reçois lorsque Paul, dans une lettre, me dit que la porte du vieux parc d’Irun est désormais close?