Part 2
Trois semaines ont passé. Je suis toujours alité. Parfois, la fièvre s’éteint comme si le mal se fatiguait en moi. Colline, trop prompt à espérer, me croit sauvé. Mais, le lendemain, la fièvre se rallume, le mal a repris toute son intensité. Pas une seconde, en réalité, il n’a interrompu son œuvre, et quand le médecin, l’oreille collée à ma poitrine, n’entendant pas l’ennemi croyait le vaincre, j’imagine que celui-ci, par une de ses innombrables ruses, imitait ces insectes qui semblent frappés de mort dès qu’on les touche et reprennent vie dès qu’on s’éloigne.
Et je songe:
«Singulière condition des êtres!... Combien m’est étranger ce poumon qui est à moi, qui m’a fait vivre et qui échappe à mon action! Combien me sont étrangers ces organes qui me servent et que j’ignore au point de ne pouvoir les secourir dès que le plus petit obstacle entrave leur fonction! Que peut ma volonté sur les éléments qui me composent et qui me sont inconnus? J’ai vécu trente ans de leur accord, de leur équilibre, de leur harmonie dont le secret m’est impénétrable. Et je ne puis rien aujourd’hui pour les remettre en ordre. Et ce bon Colline lui-même, malgré tout son savoir, se fie au repos pour que tout s’arrange mystérieusement. Je ne suis pas un, je suis une collectivité, la réunion de toutes les énergies qui remuent en moi. Je sais la géographie de mes états; mais ce sourd travail qui se poursuit, sous leur surface, seconde par seconde, est-ce que je m’en rends compte? Est-ce que je démêle la personnalité du plus important ou du moindre de mes organes? Non, ces éléments dont je suis le total m’échappent à ce point qu’ils continueront d’évoluer après ma mort, quand ma pensée sera figée et que mes yeux seront clos, dans le tombeau où les cheveux continuent de pousser et les ongles de croître...»
Jamais ces réflexions ne s’étaient imposées à mon esprit, ou plutôt j’avais pu les faire distraitement. Elles n’étaient animées que de cette vie secondaire que nous accordons aux vérités théoriques dont nous n’avons pas encore fait l’expérience. Cela n’existe réellement pour moi, ne m’intéresse et ne m’émeut qu’aujourd’hui, qu’à cette heure où je me débats contre la mort.
Ainsi je songe. Et le soir, mon cerveau échauffé refuse de s’endormir. Je passe une partie de mes nuits à m’agiter dans mon lit, en attendant le jour. Ma pendule m’apprendrait qu’il est cinq heures, si les premiers cris d’oiseaux ne m’en avaient averti déjà. Alors, c’est le retour invariable des bruits quotidiens. Les voitures de laitier et de boucher passent sonores et vives sous ma fenêtre. A six heures quelqu’un descend l’escalier. Et jusqu’au grand matin je reste là, dans l’attente. Puis la journée commence et, au delà des quatre murs qui m’emprisonnent, ma pensée surexcitée par l’insomnie poursuit son essor.
A présent, il m’est permis de lire, d’écrire quelques lettres, de recevoir des visites. Souvent vient Geneviève, la sœur de mon camarade Sudre. Elle a trente ans et se désespère, parce que mon ami Pellerin, qu’elle aime, tarde à prononcer le mot décisif qui doit les unir. Elle vient un peu pour moi, beaucoup pour lui. Chaque fois qu’elle sonne, l’espoir de le rencontrer ici altère sa voix quand elle demande si je suis seul; et le hasard ne les a pas encore réunis dans cette chambre. Geneviève a un excellent cœur dont le seul tort est d’être absorbé par mon ami et d’oublier les ménagements qu’on doit à mon état. Son bruit, sa vitalité, sa voix sonore m’accablent un peu.
--Geneviève, je n’ai pas dormi trois heures cette nuit. Si vous voulez rester, ne criez pas.
--Je ne crie pas, je ne dis rien. Là, reposez-vous. Vous n’avez pas dormi. Ah! mon pauvre ami, je sais ce que c’est, allez!... C’est tuant... Tenez, voyez ma mine... Vous ne trouvez pas que j’ai une mine de chien?... Tout le monde trouve que j’ai une mine de chien... Ce n’est pas étonnant avec la vie que je mène... C’est un martyre... Et mon frère qui ne fait rien pour m’aider... Je n’ai que vous...
Elle s’examine à la glace, se touche la taille, m’affirme que l’été prochain je serai debout, vigoureux, content de vivre, tandis qu’elle sera dans la tombe, et déclare qu’elle échangerait volontiers son sort contre le mien. Que ne puis-je le lui offrir!
Paul m’écrit. Il se félicite presque de cet «accident» parce qu’il va me permettre de connaître Arcachon où il ne doute pas que je vais aller achever ma convalescence. Déjà il me décrit le paysage et me propose des excursions. «Car j’espère bien que tu n’as pas la naïveté d’écouter les médecins. Veux-tu parier que, si je me faisais ausculter, ils me découvriraient une lésion au rein, au foie, à la rate, je ne sais où?... Tiens, l’an dernier, mon père...»
J’ai un parent, fonctionnaire en province, qui sollicite de l’avancement. Avant d’être malade, je m’occupais de lui. Certes, mon parent est sensible à mon état. Il me plaint bien. Il m’exhorte à la patience. Cela passera. Ce n’est qu’une question de jours. Il est bien tranquille sur mon compte. En attendant, si je pouvais faire le petit effort d’écrire encore en sa faveur...
Alors, en répondant à ces incrédules, il m’a paru que ma main avait tort d’être sans défaillance, les hommes ne jugeant que sur les signes extérieurs, et je crois bien, oui, je crois bien que je me suis appliqué un instant à altérer mon écriture. Ainsi, par de petits moyens coupables, on peut encore parfois servir la vérité.
Mais je ne me flatte pas qu’ils comprennent ce qu’a de cruel et d’inconvenant leur égoïsme ou leur inclairvoyance. Comme tous les êtres, ce qu’ils aperçoivent avant toutes choses dans le monde, c’est eux-mêmes. Que je serve leurs intérêts ou leurs plaisirs, que je marie Geneviève, que je case mon parent, que je sois de Paul le compagnon de loisir, n’est-ce pas pour eux l’essentiel? Ma vie vacille dans celte chambre, et chacun ne songe qu’à tirer quelque chose de moi.
Allons! ne te plains pas. Tu fus comme eux, sans doute. Vois ce beau soleil. Hélas! lui aussi me blesse!
C’est le matin. Nous sommes au commencement de mai. Je songe qu’au Bois, par les promenades, le printemps fait éclore, sous les arbres reverdis, des femmes belles et parées. Et ce mot de printemps m’inonde de rêverie.
Printemps dont jouissent les autres hommes! Douceur de l’air qui exalte leur ardeur à vivre! Étourdissement délicieux! Et ces femmes belles et parées que je ne vois pas et qui s’en vont, l’allure pressée, le regard oblique, la gorge un peu serrée parce que, dans quelque logis caché où il y a un peu d’ombre, tout à l’heure vont se détacher d’elles leurs vêtements et leurs baisers... Il me semble entendre au delà de la ville, dans les petites localités suburbaines, les sonnettes s’éveiller aux grilles des demeures. Les odeurs et les bruits sortent de leurs cachettes. Déjà l’été est comme un orchestre en marche dont l’air apporte à mon oreille les premiers sons lointains! Printemps! Comme ce mot d’allégresse assombrit cette chambre! Partout, dans les petits villages de la plaine ou de la vallée, au pied de la colline, au bord du cours d’eau, la lumière met en fête les balcons. Villages au midi, petites rues d’ennui et de mélancolie où le silence est tel qu’on entend battre les horloges dans les maisons!...
Partout l’azur a reconquis l’espace; l’air chaud caresse les épaules des promeneurs et circule, subtil et doux, autour de leur visage; leur âme s’éclaire et l’ombre qu’ils ne faisaient plus depuis longtemps sur le sol, l’ombre qui semblait avoir remonté le long de leur corps pour les couvrir tout l’hiver retombe aujourd’hui à leurs pieds comme une écorce noire, comme un vêtement inutile que leur ôte le soleil.
C’est le mois de mai, le mois des cloches, le mois de Marie. Dans le soir tiède, des jeunes filles reviennent de l’église en se tenant par la taille. Des jeunes hommes, dont l’abondance de sève ignore la fatigue, dépensent à quelque jeu leurs forces avec l’insouciance des enfants. Comme mon cœur se serre de sentir à la fois tous ces cœurs dilatés et mon exil!...
IV
LA CONSULTATION
Le professeur Poujade, appelé en consultation, quitte ma chambre avec Colline.
Dans la pièce voisine, qui est mon cabinet, ils confèrent longuement. Une porte seulement nous sépare. Je perçois un murmure indistinct, puis un long silence et l’un d’eux semble dicter à l’autre les termes de la consultation. Voici maintenant qu’ils font appeler ma mère. Elle les rejoint. Toutes mes puissances d’attention sont éveillées; mais c’est en vain que j’écoute. Que disent-ils? Ai-je besoin de l’entendre pour le savoir? Ne puis-je l’imaginer?
Poujade est debout contre la cheminée. Il dit à peu près ceci:
--Madame, votre fils est très mal. Le poumon gauche est gravement atteint. Si vous restez ici, nous risquons que le mal fasse de rapides progrès et qu’on ne puisse l’enrayer. Il faut aller le plus tôt possible en Auvergne, en Suisse, où vous voudrez.
--Alors mon pauvre enfant va mourir?
--Je n’en sais rien. Il peut durer six mois comme il peut durer quelques années. Un changement complet d’existence, le repos, le grand air font quelquefois des miracles.
--Oh! je ne me fais pas d’illusion. Si mon fils est si mal que ça, il ne s’en relèvera pas. Il a toujours été si délicat, et puis, que peut-on contre cette terrible maladie?
--On peut beaucoup avec de la volonté et du courage.
Il ajoute des paroles que ma mère n’écoute pas. Il fait de la statistique. Puis, les voix se rapprochent; ils viennent ici.
L’un après l’autre, ils m’apparaissent avec des visages composés. C’est Poujade qui parle:
--Voilà! Il va sans dire que j’approuve entièrement tout ce qu’a fait mon confrère. Nous allons vous suralimenter. Vous trouverez sur cette ordonnance toutes les indications utiles et, lorsque les forces vous seront un peu revenues, vous irez faire un petit tour en Suisse, à Davos, par exemple. L’air des hauts plateaux vous est indispensable.
En Suisse! ce que j’avais prévu se réalise. Il se tourne vers Colline:
--Jusque-là, vous êtes en de bonnes mains.
C’est tout. Le professeur Poujade s’incline. Colline, lui, a ce sourire qui signifie: «Nous arrangerons cela.» Ils sont dans l’antichambre. Ils passent leur pardessus. Je distingue la voix de Poujade qui répond je ne sais quoi à une interrogation de ma mère. La porte claque. Ma mère revient.
Ah! ce silence entre nous et ces façons qui s’efforcent d’être naturelles!
--Qu’a dit Poujade en partant?
--Tu sais comme il est. Il a seulement dit, en hochant la tête: «Je n’aime pas beaucoup ces pneumonies qui durent si longtemps.» Ce sont ses paroles textuelles.
Alors nettement je demande:
--Je suis perdu, n’est-ce pas?
--Que dis-tu là? Quelle idée vas-tu te faire? Perdu! quand on a la jeunesse! Tu es malade encore, gravement, mais les médecins espèrent bien que Davos...
--Allons, ma vieille maman, dis-moi la vérité, non pas pour me l’apprendre, je la connais, mais pour te soulager... Tu n’aurais pas dû les faire conférer dans mon cabinet. Il n’y avait qu’une simple porte entre nous. Les malades ont l’oreille fine. J’ai tout entendu.
--Et qu’as-tu entendu?
La ruse est facile. Mais comment ne s’y laisserait-elle pas prendre? Sa douleur, son désespoir, de moins en moins contenus, lui ôtent tout sens critique.
--Que je suis perdu, voilà ce que j’ai entendu. Ils ont dit que j’étais perdu.
--Non, tu n’es pas perdu encore. Davos peut te sauver... Non, non! Nous ferons l’impossible. Tu es jeune. Il y a encore des forces en toi... Dieu ne peut pas m’éprouver ainsi. Ah! mon enfant, il nous faut du courage...
Voilà, j’ai reçu le coup. Elle ne m’a pas démenti; je suis perdu! On a beau s’y attendre, cela vous assomme. Je suis perdu! Je le savais... je le savais... Mais on m’a tellement répété que j’étais sauvé, et Colline, tout à l’heure, avait un si confiant sourire que je ne serais pas un faible être humain si, à mon insu, un peu d’espérance ne s’était au fond de moi insinué. On sait, on voit clair, on a vu cent fois devant soi tromper les malades et l’on est aussi crédule qu’un enfant... Je suis perdu et je ferme les yeux sur l’affreuse certitude.
Je pense à tous ceux qui souffrent, qui désirent ardemment ce qu’ils n’ont pas, qui sont torturés, méconnus, trahis. Les plus malheureux, les plus désespérés d’entre eux, en jetant un regard d’imploration ou de haine sur la foule qui passe, se disent peut-être: «Il y a dans cette foule quelqu’un que je ne connais pas, de qui peut dépendre demain, tout à l’heure, à l’instant même, mon bonheur ou ma fortune. Il y a, là dedans, dix ou cent personnes capables d’un seul mot de combler tous mes désirs.» Le plus déshérité des humains doit se dire cela. Mais moi, dans cette vaste ville qui m’entoure, dans cette multitude, dans le monde entier, il n’est personne, personne, personne qui puisse rien pour moi.
Ah! que ne suis-je mort les premiers jours, au temps de mon étrange insensibilité! Maintenant, me voir mourir à chaque heure, être roulé, porté, soutenu... Combien de temps va durer cette affreuse agonie? Et il faut que je cache à ma mère cette épouvante. Les yeux demeurés clos, je revois sur la pierre tombale l’épitaphe fraîche:
FRANÇOIS-ANDRÉ GILBERT 1879-1909
D’ailleurs, si je conservais la moindre illusion sur mon état et sur l’idée que s’en font ceux qui m’approchent, le petit fait suivant suffirait à m’éclairer. Comme nous nous taisons, on vient dire à ma mère que ma cousine Amélie est là.
--Je vais la recevoir, je ne la ferai pas entrer ici. Tu as tant besoin de repos, en ce moment.
Elles sont restées une heure ensemble et, quand ma cousine s’en va, je les entends qui pleurent. Une semaine plus tard, Jeanine, la fille d’Amélie, qui a neuf ans, vient avec sa bonne prendre de mes nouvelles. Je la reçois, un instant, et de son bavardage je retiens ceci:
--Maman se fait faire sa nouvelle robe; mais cette année, elle ne sera pas jolie... elle est toute noire...
Elle a dit cela innocemment, avec une petite moue de déplaisir, et ce mot d’enfant fait en moi le bruit d’une pierre tombant dans un gouffre. Amélie, très économe, se fait faire deux robes par an, une au printemps, l’autre à l’automne. Ce printemps, elle n’a pas voulu se commander une toilette claire qu’un événement imminent peut l’empêcher de mettre. Déjà, elle se prépare à porter mon deuil.
Après le départ de Jeanine, j’ai repris machinalement un journal que je lisais avant son arrivée. «On nous écrit de Vienne...» Je ne sais pas ce que je lis. J’évoque Davos, ce haut plateau suisse où nous devons partir à la fin de ce mois. Je me représente l’air vif, frais et salubre répandu comme une eau vive entre les balcons découpés des chalets et les branches sombres des sapins. Pourquoi une impatience agite-t-elle mon cœur à me représenter cet endroit de salut! Ah! quitter coûte que coûte cette chambre où tout m’annonce la mort! Aller n’importe où, là où je ne saurai pas que mes parents se commandent déjà leurs vêtements de deuil! Je me vois à Davos, étendu sur une chaise longue, dans le parc d’une hôtellerie allemande. Je murmure à demi-voix: «Ce sera très bien... ce sera très bien...» A ce moment, la vue d’une chevalière que je portais avant d’être malade détourne mon attention. Au moindre mouvement que je fais, cette bague glisse. Comme ma main a maigri! En même temps l’écho des paroles précédentes retentit encore dans mon esprit: «Ce sera très bien, ce sera très bien.» Quoi? Qu’est-ce qui sera très bien? A quoi pensais-je?... La robe noire d’Amélie... Et puis?... Je répète sur tous les tons: «Ce sera très bien», en cherchant à me rappeler le sens de cette phrase. Je vais y renoncer, quand mes yeux rencontrent de nouveau: _On nous écrit de Vienne..._ et je tressaille en retrouvant soudain ma pensée, comme si elle avait été accrochée là par le regard que tout à l’heure j’avais jeté sur ces lettres.
V
PREMIERS TEMPS A DAVOS
Dans une galerie ouverte au midi, je suis étendu parmi d’autres malades qui me ressemblent. Il fait une de ces journées de juin où voyagent dans l’azur des nuées lourdes d’orage. Mes yeux se reposent sur le plancher lumineux que l’ombre des balustres traverse obliquement, et, selon que le soleil se cache ou reparaît, c’est toute ma distraction de regarder mourir et renaître cette ombre insaisissable.
Ma mère est auprès de moi. J’ai pour voisins un ingénieur italien et un étudiant portugais. Puis ce sont d’autres Portugais, un professeur russe, une jeune Suédoise, deux Allemands, un lieutenant d’artillerie français, d’autres encore. Chacun d’eux a sur son visage cet air de penseur que donne la maladie.
L’exaltation du départ, l’absurde croyance qu’ailleurs on sera mieux se sont éteintes au premier contact de Davos. Ah! partir! La chambre où l’on désespère se désassemble comme un décor; le prévu, le possible s’effacent. Où est votre détresse? Les choses se sont déplacées, transformées, éclairées d’une autre façon; et, d’un cœur encore anxieux et palpitant, on regarde, devant soi, s’ouvrir à l’espoir une dernière avenue.
Triste avenue et si vite close! A Bâle, au changement de train, comme je me dirigeais essoufflé vers la salle d’attente, la vue d’un pauvre diable que j’avais aperçu la veille, à la gare de l’Est, plus pâle, plus marqué, plus mourant que moi, me serra le cœur. Il quittait un compartiment de troisième classe et portait une grosse valise. Je voyais la saillie de ses os à travers son pardessus. Il chancelait, épuisé, sans que personne eût la pensée de lui venir en aide. Pauvre diable! Comme j’aurais voulu lui dire: «Laissez cela, mon ami, je vais vous le porter.»
Puis, c’est la chaise que le chef de gare m’interdit de placer hors de la salle d’attente irrespirable pour moi, l’arrivée à Landquart, où se forme le train de Davos; la force nerveuse qui me soutient encore et qui, tout à l’heure, va s’affaisser, le voile douloureux qui m’enserre le cerveau, la montée à Davos, Davos lui-même, froid, sévère, une longue rue bordée d’hôtels, avec des balcons qui n’ont connu que des malades, la mort partout suspendue: comme tous ces détails ensemble me glacent encore l’âme!
Ici, la nature ne s’accorde pas le moindre loisir. Elle fait sa tâche, comme elle le doit, sans se laisser distraire, avec quelque chose d’exact, de ponctuel et de discipliné. J’ai devant moi, fermant l’horizon, le troupeau géant des sommets de l’Engadine, convulsion pétrifiée, colère morte, sur quoi règne le bleu silence du ciel. Par ces sommets, ma pensée rejoint ce ciel, en qui se perdit, avant moi, le vain soupir de tant de poitrines oppressées, sur qui se fixèrent, de cette même place, tant de regards ardents qui ne virent rien descendre...
Il fait tiède dans cette galerie. On entend le lieutenant français échanger quelques mots avec son voisin allemand, dont il apprend la langue. Par instants éclate une petite toux, vite réprimée. Mes autres compagnons lisent ou se recueillent et n’ont pas l’air de songer à leur maladie. Comme l’officier semble intéressé par son étude de l’allemand! Comme la jeune Suédoise paraît savourer le roman qu’elle vient de commencer, et le professeur russe, ne dirait-on pas que cette après-midi ensoleillée absorbe toute sa rêverie? Et pourtant, derrière ces apparences diverses, tous, ils cachent la même préoccupation: A cinq heures, quand ils prendront leur température, sera-t-elle moindre ou plus élevée qu’hier?
L’ingénieur italien, mon voisin, construisait une ligne de chemin de fer en Turquie. Malade, il crut pouvoir durer un an encore. Il demandait trop à ses forces. Maintenant, il est trop tard; il n’a plus aucune chance de guérir; il le sait. Sandos, un Portugais, si prévenant pour ma mère, faisait fortune au Brésil dans le commerce des diamants. Pour ne s’être pas arrêté dès la première atteinte du mal, qui sait s’il s’en relèvera? A quoi leur ont servi tant d’efforts pour s’enrichir? Aujourd’hui ils disent:
--Moi, je donnerais cent mille francs à qui me rendrait la santé.
--Moi, tout ce que j’ai. Je travaillerais, j’ai du courage, la vie ne m’effraye pas.
La vie, ce mot qui crie, ce mot aigu, qui s’élance; la mort, ce mot noir, ce mot inerte qui retombe, il faut les entendre sur ces lèvres pour en comprendre tout le sens. Maintenant, ceux qui parlaient se sont tus, ils songent aux actions peut-être belles qui étaient en eux et qu’ils n’accompliront pas; ils songent à leur jeunesse, aux jours lointains où, riches de forces, ils croyaient ne devoir jamais mourir, et peut-être aussi aux soirs d’été trop lourds où leur petite sœur sautait à la corde dans le jardin et où, réfugiés dans leur chambre qui projetait sur le gazon un carré de lumière, ils rêvaient à celle qu’on ne connaît pas et qu’on attend, parce qu’elle tient dans ses mains toutes les chances de notre vie, à celle qui n’est pas venue, qui était là pourtant, en quelque endroit, à cette même heure, et, tournée vers eux dans l’ombre douce, les appelait... Ils revoient toutes les chères images qui dorment dans leur cœur, la vieille demeure entourée de glycines, où rentre voûté l’aïeul, auquel on dit chaque jour: «Faites attention, grand-père, il y a une marche.» Ils revoient le chemin familier qu’ils prenaient pour aller au lycée, le visage des maisons qui les ont vu passer, les bancs où ils se sont assis. Sans doute, d’un geste naïf et crédule, voudraient-ils tendre les mains vers ces immobiles témoins, amis de leur enfance, et leur dire: «Retenez-moi!» Sans doute voudraient-ils crier à tout ce qui les entoure, aux arbres, aux pierres de la route, aux cloches qui sont si joyeuses: «Retenez-moi! retenez-moi!» Mais ils ne sont plus des enfants; ils savent bien que ces choses insensibles ne les entendraient pas, que l’air ne serait pas déchiré par leur voix, que leur cri ne saurait assombrir le soleil; ils savent bien que tout est vain, que l’heure avance, et ils se disent: «Qui sait? Je durerai peut-être plus que je ne le crois.»
Il en est qui ont confiance. Le docteur Spengler, pour fortifier leur espoir de guérir, leur cite le cas de cet Australien, M. Watson, et de M. Van Berghem, ce Hollandais, arrivés à Davos dans un état lamentable et qui, aujourd’hui, font de longues excursions sans fatigue et présentent l’aspect d’une santé recouvrée. J’ai interrogé M. Watson:
--Il y a longtemps que vous êtes à Davos?
--Huit ans passés.
--Et M. Van Berghem?
--Oh! pas autant que moi, six ans seulement.
Six ans seulement!
D’ailleurs, parmi tous les malades, réunis dans cette galerie, en est-il deux qui le soient d’une façon identique? Chacun des maigres soufflets que l’air va déplisser au fond de ces poitrines est un jouet différent pour le mal qui l’habite. Le soleil, dans dix ans, éclairera peut-être celui d’entre nous qui semble le plus frappé, et le moins atteint ne saurait dire s’il sera là demain.
* * * * *
Voici l’heure du courrier. C’est surtout des journaux que le groom vient distribuer. Dès le premier jour, j’ai été frappé par le peu de lettres que reçoivent ces malades. N’ont-ils pas de parents? N’ont-ils plus d’amis? Moi, du moins, j’ai ma mère auprès de moi. Mais eux, comme ils sont seuls!
Que ceux qui croient à la vertu de l’amitié expliquent pourquoi les confidents des grandes douleurs, les compagnons des longs veuvages, les derniers témoins des vies manquées sont presque toujours un chien, un chat...
Cependant «l’homme aux taches» s’est levé, une lettre à la main, à laquelle il va répondre. C’est un Portugais dont les habits semblent faire signe aux taches. Celles qu’on rencontre dans les rues, les chambres, les escaliers, les plus étourdies, les plus distraites, qui ne savent où se poser, accourent toutes à ce signe, ayant reconnu l’étoffe hospitalière, le bon refuge où elles goûteront en paix une vieillesse honorée.
Sa lettre à la main, il s’en va, escorté de ses taches. Quand il est parti, son compatriote Sandos, qui fait quelques pas dans la galerie, me dit:
--Quelle mine il a, ce pauvre garçon! Il est bien condamné...
Ce matin même «l’homme aux taches» m’avait confié: