Part 1
LOUIS DE ROBERT
LE ROMAN DU MALADE
NEUVIÈME MILLE
PARIS BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11 1912
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by EUGÈNE FASQUELLE, 1911.
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Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--10867.
A PIERRE LOTI
Mon cher Loti,
A cause de la grande admiration que j’ai toujours eue pour votre génie poétique, pour votre belle âme si émouvante, si tendre, si lumineuse et en même temps si sombre et si désespérée, et parce qu’on ne peut vous connaître sans vous aimer, depuis longtemps, à chacun de mes livres, j’étais tenté d’écrire votre nom sur cette page et, chaque fois, mécontent de moi je me suis dit: «Attendons le prochain». Car l’œuvre qu’on n’a pas encore réalisée est toujours rayonnante, pure, intacte, sans défauts; elle ne nous désenchante qu’à mesure qu’elle s’édifie. Alors, nous apercevons bien ce que vous avons réussi à exprimer, mais nous apercevons également tout ce que nous rêvions de dire et que nous n’avons pas dit...
Ainsi j’ai retardé quinze ans la joie fière et délicate de satisfaire le vœu de la piété la plus fervente et de la plus douce amitié.
Mais tout arrive et voici enfin ce _Roman du Malade_ que je vous ai consacré dès sa première ligne, avec la pensée que vous en sentiriez mieux que personne la sincérité, vous l’incomparable peintre des crépuscules et des grandes ombres de la mort.
Ce n’est pas que ce livre échappe à la commune loi. Non. Je suis loin d’y retrouver toutes les choses profondes et belles que j’ai cru entrevoir lorsque le destin me l’a imposé. Ai-je, comme de coutume, manqué de modestie en le concevant ou bien suis-je trop sévère aujourd’hui? Chez un homme de lettres, les impressions, ce qui l’a saisi, intéressé ou ému, les idées qu’il sent se former secrètement en lui, tour cela veut se préciser, jaillir au dehors. De même que ces plantes enfermées dans une pièce, par un effort patient et admirable, dirigent toutes leurs feuilles vers la lumière de la fenêtre; de même nos sensations, nos pensées encore obscures en nous, se tournent vers la vie, et il n’est pas besoin que nous les ayons fixées sur le papier pour qu’elles soient écloses et cessent de nous tourmenter; il suffit que nous leur ayons donné mentalement la forme qui leur convient. Dès qu’elles se sentent achevées elles nous quittent. Et souvent pour y avoir un peu trop réfléchi nous délivrons ces captives que seule l’imprécision détenait dans notre mémoire. Ainsi j’ai éparpillé au vent bien des choses que j’aurais dû noter quotidiennement et qui auraient donné à ce livre un sens plus définitif. Néanmoins tel qu’il se présente aujourd’hui, avec ce qu’il contient et tout ce qui lui manque je ne le crois pas indigne de vous émouvoir.
Quelques-uns, qui n’en connaissaient que le titre, m’ont dit:
--_Le Roman du Malade_, cela paraît triste, cela ne plaira pas au public.
Évidemment ceux qui cherchent dans la lecture une distraction légère n’iront pas à moi. Mais ceux qui ont l’âme grave, ceux qui goûtent l’automne, le silence, la méditation, la solitude et qui songent quelquefois à la mort, ceux-là, s’il advient que mon livre tombe entre leurs mains, le liront, comme vous, mon cher grand ami, sans hâte, avec le sentiment qu’il mérite. Ils l’aimeront. Ils m’aimeront.
LOUIS DE ROBERT.
LE ROMAN DU MALADE
I
LA CHAMBRE DU MALADE
Êtres valides, quand un malade lève les yeux sur vous, c’est dans son ardent regard qu’il vous faut saisir tout le prix de votre santé.
Hier, j’étais un homme comme les autres. J’appréciais peu mes courtes joies et donnais de l’importance à mes plus négligeables soucis; je méconnaissais la vie, je me plaignais qu’elle ne servît pas assez docilement mes intérêts, mon ambition ou mes plaisirs; je me croyais malheureux parce que le moindre de mes souhaits tardait à se réaliser et je ne soupçonnais pas que je portais en moi, sous la peau, le plus précieux de tous les biens, le premier, celui sans lequel on n’en peut goûter aucun autre. Aujourd’hui, je suis étendu sur un lit, consumé par la fièvre, sous l’œil d’une garde-malade silencieuse, sentant derrière la porte l’inquiétude de ma mère qui rôde. Et je pense simplement ceci: «J’ai trente ans et je vais mourir.»
Le médecin, en m’auscultant, a laissé tomber ce simple mot:
--Diable!
Puis après s’être composé un visage:
--Cette bronchite n’est pas récente. Il y a longtemps que vous deviez porter ça sans vous en douter... Enfin, espérons que ce ne sera rien.
Il a dit: bronchite; mais l’ombre qui ne parvient pas à quitter son visage, les ordres qu’il donne, cette garde qui vient dans la journée prendre son service à mon chevet, cette porte et cette fenêtre condamnées, et des nuances qui sont dans un regard, dans un son de voix, dans un geste qui ne se croit pas observé, tout cela, plus que mon pouls précipité, la difficulté presque insurmontable que j’éprouve à respirer et les quarante degrés qu’accuse le thermomètre, a fait peu à peu la lumière dans mon esprit.
Ainsi j’ai pensé, j’ai agi, j’ai senti, j’ai aimé, j’ai cru vivre enfin jusqu’à cette époque précise, déterminée où, dans ce compartiment de chemin de fer, dans ce courant d’air, ce tapis secoué au-dessus de ma tête, la toux de cet inconnu, j’ai trouvé mon destin qui m’attendait patiemment depuis que je suis né. A l’heure même où j’ouvris les yeux, il reçut cette mission d’être là à cet instant, fixé d’avance, de ma trentième année. Et, sans que je l’aie vu venir, le voici exact au rendez-vous.
Car, je n’ai rien deviné. Le pressentiment, cette ombre par quoi s’annonce le malheur qui nous a choisi, ne m’a même pas effleuré. Je toussais un peu. J’avais de courts frissons le soir, vers cinq heures. Je sortais. A peine dehors, les jambes lasses, j’avais envie de rentrer. Et je ne me doutais de rien. Et je pensais à des choses subalternes, à des vêtements que je devais essayer, à des courses à faire, à toutes les petites nécessités médiocres du moment.
Je revenais de passer l’hiver à Saint-Jean-de-Luz, avec mon ami Paul qui, comme la plupart de ceux avec lesquels on doit se lier fortement, avait commencé par me déplaire la première fois que je le vis. Les caractères faciles nous plaisent tout de suite et nous désenchantent bientôt. Les tempéraments originaux nous heurtent, au contraire, par toutes les aspérités qui les différencient des autres. Il faut le temps de s’adapter à eux. Ensuite on ne se déprend plus.
Ensemble, nous avions goûté une fois de plus les beautés de ce pays dont j’aime tant, à partir de l’automne, le soleil nostalgique, les routes solitaires, les cimetières, les vieux murs, le paysage accidenté et rude et cet air brûlé et sauvage des montagnes qui le séparent de l’Espagne; pays de lumière, de silence et de mort, beau pays dont le charme est trop fermé, trop inexplicable pour se livrer au premier regard et qui vous prend, vous pénètre, exerce sur votre sensibilité un pouvoir mystérieux, comparable seulement à l’action incompréhensible et triste de la musique; pays que je ne reverrai plus, sans doute, et qui projette, dans cette chambre de malade, des reflets si doux que j’en ai l’âme remplie d’un grand délire mélancolique.
J’avais fait des projets... Hélas! je ne croyais pas avoir encore atteint le milieu de ma vie et j’en touche le terme. Et c’est dans mon lit, au creux de mon lit, un glissement insensible vers le gouffre. Il semble que je sois étendu dans une barque qui, sans secousse, sur une eau muette et sombre, m’entraîne, m’entraîne au néant...
Autour de moi, la chambre, avec ses issues closes, enferme un moelleux silence, à peine rayé par le grincement que fait sur le papier la plume de la garde-malade qui écrit. Elle se lève pour me faire boire. J’entends le bruit clair de la tasse qu’elle repose sur le marbre de la table de nuit, le heurt léger de la cuiller qui oscille un instant dans la soucoupe et, d’une façon intermittente, le crépitement des bûches dans le foyer, ces délicates, ces différentes sonorités que révèlent lorsqu’elles éclatent les parcelles de bois détruites par la flamme. J’aperçois, sans tourner la tête, une partie de ce paysage féerique que compose le feu. Flammes qui courent comme de l’eau, l’air qui passe les allonge, les transforme, les éteint, les rallume de tous les côtés de cet intense petit bûcher qui, tout à l’heure, en s’écroulant, évoquera la beauté émouvante des ruines. Cela me crée une atmosphère de recueillement à laquelle concourt encore le tic tac de la pendule, ce petit pas discret de l’heure qui jamais ne se précipite ni ne se ralentit et, de chaque seconde, fait à chaque être un peu plus de passé, un peu moins d’avenir.
Je ne souffre pas. Je ne sens pas mon corps. Toute ma vie menacée s’est réfugiée dans mon cerveau, comme la lumière monte aux cimes avant de disparaître. A mesure que le temps s’écoule, mon être se spiritualise en quelque sorte. On dirait que les cloisons qui nous cachent la connaissance se font plus minces d’heure en heure et presque transparentes. Faut-il croire qu’à l’instant de notre fin le mystère s’éclaire et s’ouvrent tous les secrets? Un peu plus de clarté encore, et je vais entrevoir, il me semble, ce qui se meut au delà des apparences.
Le temps passe. J’ai de moins en moins peur de la nuit qui commence au terme de la vie. A mesure que le mal empire et que faiblissent mes forces, une sorte de sérénité m’envahit. J’ai redouté souvent ma mort; je la redoutais encore ce matin, à cause des puissances animales qui, en moi, refusaient de s’anéantir. A présent, tout ce qui me troublait finit par m’apparaître très simple. Il y a dans l’homme un sens supérieur à l’intelligence par quoi il saisit certaines lois éternelles et se soumet à la fatalité. C’est à ce sens-là que je dois cette adaptation complète à mon sort. Je m’en remets à ce sort qui me conduit doucement au tombeau.
«Voilà, c’est ainsi. Il faut que cela soit.» Ces paroles simples ont retenti en moi. «Voilà, c’est ainsi» et ma raison s’est inclinée. Mais je ne saurais rendre sensible à autrui ce que j’ai éprouvé, et je sens très bien qu’à vouloir le faire tenir dans des mots cela glisse et s’échappe et qu’on ne me comprendra pas.
Il n’importe. L’essentiel est que je ne retrouve plus l’homme faible et inférieur que j’ai déploré d’être durant certaines minutes décisives de mon existence. L’instant suprême, celui où j’ai le sentiment de m’être élevé au sommet de moi-même, c’est sans nul doute celui-ci. Je m’élève, c’est exact. Je me sens moins lourd déjà de tout le poids de mon corps que je vais quitter.
Et, pour la première, fois je songe sans émotion à cette parole déchirante d’un enfant de quatorze ans qui mourut l’automne dernier dans cette même maison, à l’étage au-dessous, et qui, tendant vers sa mère des bras désespérés, suppliait:
--Maman, je ne veux pas mourir!... Maman, empêche-moi de mourir!...
J’y songe sans émotion, d’un cœur paisible, avec cette sorte d’insensibilité qui me vient de mon étrange, de mon inexprimable consentement à disparaître...
II
SOUVENIRS
Ma mère est entrée. Après un court conciliabule avec la garde-malade, sans bruit, elle s’est approchée de mon lit, m’a pris doucement la main.
--Ne parle pas. Le docteur a permis que je reste un moment auprès de toi... Je parlerai si cela ne te fatigue pas. Mais toi, ne réponds pas.
Elle s’est assise et me regarde.
--Comme tu ressembles à ton père! C’est son front, ses yeux, la même façon d’être silencieux... Te souviens-tu, la dernière fois que nous sommes sortis ensemble... Un instant tu as marché devant moi pour traverser l’avenue d’Antin. Tu étais un peu courbé et tenais la tête légèrement penchée de côté. Alors, tout à coup, je me suis rappelé la dernière promenade que je fis avec ton père. Nous passions dans cette même avenue d’Antin qu’il avait traversée pour aller mettre une lettre à la poste, et à voir son dos voûté, quelque chose de souffrant et de si triste dans sa tête un peu penchée, j’ai eu au cœur une angoisse. Je pensais: «Comme il a changé!» Quelques jours plus tard, il s’alitait. Eh bien, avec toi, après vingt ans, dans ce même lieu, à cette même place, j’ai eu la vision de ton père. C’était lui, sa figure, son air souffrant et si triste, sa démarche, son port de tête, tout... Et, frappée de cette effrayante ressemblance, je me suis demandé: «Mon Dieu! est-ce qu’André n’est pas malade?» Ah! que cette chose m’a troublée et que de fois j’y ai repensé depuis!...
Elle se tait. Une expression tendre et douloureuse anime son fin visage. On sent qu’elle se raidit pour ne pas pleurer. Ma main qui brûle de fièvre serre la sienne qui tremble. Je veux lui parler; elle m’impose silence. Et je songe à mon père qui, atteint en pleine maturité, par une affection du pylore, mourut avec une si complète soumission à son destin. J’avais douze ans et je me rappelle que, par un phénomène émouvant, mes traits, en se formant, ne commencèrent qu’après son départ à refléter ses traits, comme s’il eût attendu le moment de disparaître pour projeter sa ressemblance sur moi ou comme si la mort n’avait détaché le masque doux de son visage que pour le poser, rajeuni, sur le mien.
Je me revois dans mon uniforme de collégien sous la haute nef de Saint-Philippe du Roule, pendant que la voix profonde de l’orgue exaltait mon âme d’enfant et ma douleur. Et plus tard, dans le même uniforme, ma casquette à la main, devant la neuve pierre tombale, je suis là. Il y a, dans deux vases, des fleurs que les soins pieux de ma mère renouvellent constamment. Elle me dit: «Prie», et je reste sans pensées. A quinze ans, je m’y retrouve. L’entourage de fer déjà se rouille; il faut le repeindre. Quelqu’un, paisiblement, sur une tombe voisine, taille une croix de buis, avec une patience de jardinier... A dix-huit ans, à vingt ans, ce jeune homme aux épaules délicates, dont la nuque plie un peu, c’est moi encore... Mes visites se font plus rares. La personnalité de mon père s’efface peu à peu de ma mémoire. C’est machinalement que je lis sur la pierre:
JEAN-FRANÇOIS GILBERT 1841-1891
La mort, ce sombre mot, ne verse pas tout son terrible contenu dans une oreille de vingt ans. Devant moi, il y avait trop de soleil, de rêves, d’avenir. Dix ans à peine ont passé. Et déjà me voici en route vers ce rectangle de pierre qui a vu, échelon par échelon, monter ma taille. En fermant les yeux, je lis, au-dessous du nom de mon père:
FRANÇOIS-ANDRÉ GILBERT 1879-1909
Dix ans, le peu que c’est! Qu’ai-je fait de la vie qui s’ouvrait devant moi comme un beau golfe tout gorgé d’azur et d’espace? Quels desseins ai-je accomplis? De quels devoirs, de quels loisirs, de quelles attentes ai-je rempli ce temps? Je n’avais que dix ans, soit! dix ans à être un homme. Mais si courte que semble cette durée quand elle est derrière soi, que d’heures elle m’offrait pour travailler, apprendre ou bâtir! Un jour, puis un autre, un autre encore par milliers se sont successivement réduits en cendre sous mes yeux. Et moi que faisais-je? Qu’ai-je fait de ces heures? Les ai-je assez goûtées? En ai-je recueilli tout ce qu’elles me tendaient? Me suis-je tout entier abandonné à leur douceur, endormi avec assez de confiance dans leurs bras, ou bien jeté avec assez d’élan vers une tâche qui m’élevât? Qu’ai-je fait? Avec quoi me consoler qui soit sorti de mes mains?
Que de fois l’ennui ou l’impatience d’une chose désirée m’ont fait soupirer: «Je voudrais être à demain!» Que de fois, si j’avais eu, comme ce héros d’un conte, le pouvoir de tirer l’avenir par un fil magique, j’aurais voulu, en une seconde, me voir plus vieux de quelques années! Avec quelle ardeur j’ai souhaité avoir trente ans! Trente ans! Il me semblait qu’à cet âge seulement on atteignait les joies sérieuses, profondes et certaines, que, jusque-là, tout n’était qu’attente, essais, ébauches. Ainsi j’ai négligé ce moment: le plus beau moment et pour moi l’unique moment de la vie.
FRANÇOIS-ANDRÉ GILBERT, 1879-1909! Tant que ma mère durera, il y aura des fleurs sur cette dalle. Ensuite, quand elle nous aura rejoints, la pierre sera nue. Je vois cette pierre verdir, se ronger, et s’effacer les noms qu’elle porte. Ainsi sera-t-elle selon mon gré. Car, parmi les tombes, j’ai toujours préféré les plus humbles, et les plus délaissées.
--Encore ta tête qui travaille! me dit ma mère, en appuyant la main sur mon front.
Je souris pour la rassurer et je m’efforce, un instant, de reposer mon esprit en fixant un petit duvet accroché au drap, et qui, suivant le jeu de ma respiration, s’enroule et se déroule d’une façon curieuse et nulle qui me distrait. Mais insensiblement d’autres pensées se reforment, qui se lèvent du passé. Quand la fièvre et l’extrême faiblesse vous tiennent immobile et muet au creux d’un lit, quand les heures s’écoulent à attendre qu’on renaisse ou qu’on achève de se détruire, on n’a que des souvenirs. Les miens accourent, se pressent, se recouvrent l’un l’autre, le plus insignifiant m’ôtant la vue du plus important. Ma mémoire est comme une chambre bouleversée par l’imminence d’un départ.
Pourquoi revois-je, par exemple, avec une étrange netteté, dans cette petite ville de Rodez où naquit ma mère, ce matin d’été où j’attendais le facteur, arrêté devant un atelier de charron? Deux hommes faisaient rougir sur un brasier le cercle de fer dans lequel ils allaient insérer une roue. Je distingue avec précision le brasier, les hommes et jusqu’à l’air chaud qui tremble autour de la combustion. C’est ce matin-là que ma mère me montra non loin de ce charron, sur le tour de ville, à la grille de l’ancienne école des Frères, un barreau tordu qui laissait entre lui et le barreau voisin un intervalle juste assez grand pour que pût s’y glisser un corps de fillette. Lorsqu’elle avait sept ans, il lui arrivait, pour jouer, d’entrer par là furtivement, d’aller jusqu’à la cuisine, narguer le frère cuisinier, lui tirer la langue et lui chanter:
Frère, frère padénou, Tire la queue du pourcellou.
Cela fait elle s’enfuyait, le cœur lui sautant dans la poitrine, et elle avait toutes les peines du monde à retrouver l’intervalle qui était sa porte de sortie. Et voici qu’en considérant près de moi ce visage tendre et fatigué, cette chère tête grave et grise, cela m’émeut infiniment de songer que ma mère a été une petite fille en tablier noir, aux poignets délicats, à la natte dans le dos, avec des yeux de souris, des joues chaudes d’avoir couru, un petit cœur qui défaillait de rire et de peur pendant qu’elle perdait la tête à chercher le barreau tordu et que le frère padénou, j’imagine, ne se pressait pas trop de la poursuivre.
Ainsi les souvenirs se succèdent. Certains me sont portés par une odeur, d’autres par un son. Il en est qui font dans mon cœur comme le soulèvement d’une aile. Mais tous sont bientôt dispersés par le bruit du timbre de l’antichambre.
--Voici le docteur, dit la garde, qui a reconnu sa façon de sonner.
C’est lui, en effet. Grand, naturellement aimable, avec sa barbe fine, ses yeux très clairs au regard jeune et affectueux, le docteur Colline plaît sans effort. Un coup d’œil à la cheminée où s’inscrit, sur une feuille, la courbe de ma température l’a informé, dès son entrée, que la fièvre a un peu baissé. Il se frotte les mains, s’approche de moi et dit avec bonne humeur:
--Voyons un peu cette petite santé.
Et pendant qu’il m’ausculte, il y a tout près de nous un cher et vieux visage qu’hypnotisent ses moindres mouvements. Ah! cette foi ardente qu’ont les mères pour le médecin penché sur leur enfant! Colline, indépendamment de son savoir, exerce une séduction physique qui augmente son action sur le malade et par là, dans certains cas, son pouvoir sur la maladie. Il est de ceux qui, dès qu’ils paraissent, inspirent confiance et qui, par le seul fait de dire en souriant: «Voyons cette difficulté», semblent dénouer ce qui était embrouillé et rendre transparent ce qui était opaque.
Mais sa tranquille aisance, son ton léger n’effacent pas en moi l’impression produite par l’ombre de son visage, certains matins, par la façon soucieuse qu’il a d’appeler la garde, de lui faire ses recommandations derrière la porte. Je discerne dans sa bonne humeur l’attitude professionnelle. Je n’ignore pas que la moitié de sa tâche est de mentir.
Et pendant qu’il murmure: «Bien... très bien...», pendant qu’assis devant le guéridon, il rédige son ordonnance, je sens que l’essentiel de ce qui se passe ici n’est pas dans les prescriptions de cette ordonnance, dans la question de savoir si je prendrai tel ou tel remède, mais dans une sorte de conciliabule muet que tiennent dans la chambre, en dehors de nous, les puissances de vie et de mort. C’est là que se balancent mes chances, d’une manière aveugle que symbolise si bien cette vieille gravure accrochée au mur, là, sous mon regard, et où l’on voit de durs soldats occupés à jouer aux dés, sans phrases, le sort d’un prisonnier.
III
SENSATIONS
Je suis frappé de ceci:
Mon effroi de la mort qui avait cessé à mesure que mes forces m’abandonnaient me revient avec ces forces. La vie, en redescendant en moi, me rend une âme médiocre. Ah! mon calme des premiers jours! D’abord c’était un état nouveau. J’y apportais ces sentiments de curiosité attentive qu’on a lorsqu’on met le pied dans une contrée inconnue. Les cellules de mon cerveau, étonnées de mon immobilité subite, s’activaient comme on s’active autour d’un accident. C’était en moi comme un attroupement, comme la rumeur d’une foule où les derniers venus se haussent au-dessus des autres pour voir ce qui se passe. Ensuite, je crois bien qu’on éprouve un petit sentiment de fierté à ce que ce soit très grave, à se voir le centre d’un événement important, à être une sorte de divinité enclose dans une atmosphère de ferveur, une flamme qui vacille et que chacun, doucement, sans remuer l’air, s’efforce de ranimer. Enfin, il semble que trop près de la mort, engagé dans sa nuit, on cesse de la voir. Il faut la sentir proche, mais non sur nous encore, pour que nos yeux en prennent toute l’épouvante.
Courageux et poltrons, nous le sommes tour à tour indépendamment de notre volonté. Quoi que je fasse, le soin que je pourrais prendre de tromper les autres ne saurait me tromper moi-même, et toute mon énergie tendue n’empêcherait pas que la mort, ce matin, ne suscite en mon âme tant de tumulte, au lieu de ce singulier silence, de cette étrange sérénité qu’un instant son ombre, en s’allongeant sur moi, y avait fait naître...
Le neuvième jour, quand le mal est entré dans sa période de décroissance, le docteur m’a dit:
--Vous venez d’avoir une pneumonie qui m’a beaucoup inquiété. Vous voilà heureusement hors de danger. Dans trois semaines, vous serez sur pied.