Le roman du malade

Part 5

Chapter 54,081 wordsPublic domain

J’ai envie de lui dire: «Tu exagères... Ne vois-tu pas que tu découvres ton aventure par ta maladresse à la dissimuler? Ta discrétion excessive est une indiscrétion, car le silence est parfois plus révélateur que la parole.»

Je me contente de sourire. Il se sent deviné et ne s’en affecte pas. Il a fait son devoir de galant homme et n’a rien à se reprocher. On se met à table. La joie qu’il contient veut se répandre, se dépenser. Il taquine Olive:

--Olive, qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui? Raconte un peu...

Elle répond avec un regard agressif et un petit sourire fourbe:

--C’est à vous plutôt qu’il faudrait demander ça...

* * * * *

En ce moment, il est cinq heures; le soir vient. Un jeune chat de velours blanc et noir, qu’Olive m’a donné, miaule pour sortir de ma chambre; et comme ma mère, sur le balcon, ne l’entend pas, grimpé sur la toilette qui est près de la porte, il tente, d’une patte incertaine, d’en atteindre le bouton, car il a remarqué que c’est là le secret qui donne la liberté.

Mlle Javotte passe. J’entends sa voix chaude qui demande:

--Comment va M. Gilbert?

--Comme tous les jours, il n’y a pas grand changement.

La voix chaude et grave se récrie:

--Comment, ça ne va pas mieux! L’air de Val-Roland est si pur, si doux! il faut le distraire, ce malade. Il faut le distraire!

Et moi, au fond de ma chambre, j’éprouve une sorte d’irritation contre moi-même. N’ai-je pas tort, vraiment, de ne pas aller mieux? Les autres malades, par leurs progrès, récompensent de leurs soins ceux qui les aiment. Mais moi! Il n’y a rien à tirer de moi. Je suis le mauvais élève qui lasse ses maîtres et qu’on abandonne à lui-même, là-haut, tout au bout de la classe. J’ai l’âme humiliée et découragée d’un cancre.

Ma mère m’a rejoint. Elle a délivré le chat. Elle me demande:

--Tu es bien? Tu n’as pas froid? Il fait meilleur dehors que dedans.

Elle a pris un menu ouvrage. Nous demeurons un moment sans paroles. L’approche du soir endort peu à peu nos pensées. Ainsi se passent mes journées monotones, mes journées longues et désœuvrées de malade. Étendu sur ma chaise longue ou couché dans mon lit, je vois couler des heures qui ne m’apportent rien. Mes seuls événements sont les bruits familiers que j’attends, que je reconnais, qui me sont une douce habitude. C’est le pas de ma mère, le matin, quand elle se lève et que je la suis, au delà du couloir qui nous sépare. Je sais qu’ici, elle passe un peignoir, que là, elle prend ses épingles pour ramasser à la hâte ses cheveux. Voici que sa main tourne le bouton de ma porte et qu’elle vient s’informer avec son visage inquiet et si tendre de la façon dont j’ai passé la nuit. Pas de Paul, qui se hâte vers un rendez-vous, qui remonte chercher un objet. Bruits de la maison, bruits du village, bruits sous la fenêtre. Trompette du boulanger, son étouffé, par du papier, d’une pièce de monnaie qu’on jette à un pauvre sur la route, bruit élastique et flasque d’une pierre qu’un gamin lance dans la rivière. Bruits familiers, chers bruits qui suscitez tant de mouvements dans mon âme attentive, depuis la mélancolie songeuse où me plonge le cri rouillé des contrevents qu’on ouvre au soleil, dans la maison voisine, jusqu’au chant du pâtre qu’amplifie l’écho de la montagne, à l’heure d’ombre où les voitures de Biarritz s’en retournent et jettent une lueur tournante au plafond de ma chambre!...

Heure d’ombre où nous venons d’entrer insensiblement et qui enfante autour de nous tout un petit monde mystérieux. La fenêtre ouverte donne l’impression d’une oreille qui écoute, tandis que, par la porte que ma mère a laissée entre-bâillée, la lampe de l’escalier envoie dans la chambre un rayon qui hésite comme un regard indiscret.

A ce moment, m’étant tourné vers ma mère, je vois remuer ses lèvres.

--Tu pries?

Elle me fait un signe de tête affirmatif sans s’interrompre. Mais comme j’ajoute:

--Crois-tu que ta prière parvienne à son adresse?

--Écoute, me dit-elle; tu me dis là une chose que j’ai entendue bien des fois au début de mon mariage, quand la malheureuse guerre allemande me sépara de ton père. Il était à l’armée de Chanzy, sans nouvelles de moi qui étais restée dans Paris investi. Les lettres des Parisiens partaient chaque semaine au moyen de ballons qui passaient au-dessus des lignes prussiennes. Chaque fois que je voulais écrire, il y avait là quelqu’un qui me disait à peu près ce que tu me dis aujourd’hui: «Est-ce que vous croyez que les lettres parviennent à leur destinataire?» Eh bien! quand, la guerre finie, je revis ton père, il me gronda: «Pourquoi ne m’as-tu pas écrit? J’avais un camarade qui recevait régulièrement des nouvelles de sa femme; et moi, rien.» Alors, j’ai bien regretté d’avoir écouté les conseils de ceux qui veulent tout savoir. Vois-tu, les prières, c’est un peu comme les lettres qu’au temps du siège on confiait au ciel. Qui peut dire si elles ne parviennent pas à leur adresse?

Je n’ai rien répondu. Que pourrais-je répondre? Elle se remet à prier, tandis que le soir, partout, dilate le silence. C’est l’instant où un peu de rêve pénètre sous tous les fronts. Il ne fait pas encore nuit. Une lueur cendrée règne sur le village. Attirée par elle, je me suis levé pour venir m’accouder au balcon.

Qu’à l’aide de ces faibles mots qui se sont refroidis en touchant le papier, on regarde avec moi le tiède soir tomber sur Val-Roland. Ce n’est plus le bref crépuscule de Davos où se respire je ne sais quel austère devoir. Ici, la vie est molle et voluptueuse, comme sous un ciel toscan, et morne comme elle doit l’être à Pise. Mais ce qui la sauve de toute fadeur, ce sont mille caprices du climat, l’étourdissante féerie de ses vents de sud qui changent jusqu’à l’éclairage du soleil, ses bourrasques vite évanouies, quelque chose de sournois, de violent, une démence endormie qui se réveille parfois. Et ces montagnes brunes et velues, d’un aspect dur et volontaire, que l’heure emplit d’une sombre méditation, empêchent qu’on imagine un paysage plus lyrique et plus fatal.

Car la lumière, le silence, la torpeur, le sommeil de ce pays ne sont que les accents secondaires de sa physionomie. Sous son apparence la plus paisible, une ardeur sourde se dissimule, un feu intérieur couve et, dans ses veines chaudes, circule un peu d’Espagne, un peu d’Afrique. La main qui a mélangé les éléments de sa beauté l’a voulue pleine de contrastes. D’où ce charme étrange qui a sur quelques âmes une action si puissante. Ainsi, depuis que ce sol m’est familier, dans la plus belle saison, aux heures les plus éclatantes et les plus lumineuses, c’est avec un sentiment poétique et grave que j’ai, bien des fois, retrouvé sur le velours de la plus chatoyante prairie comme un peu de soir et d’automne qui persiste, qui plane et que l’été ne parvient jamais à dissiper, quelque chose de fané, de terni, une infortune si noble, un appel d’une tristesse si intense que quiconque en a été remué l’emporte dans sa mémoire pour, de loin, quand il l’évoquera, en tressaillir encore. Au creux des montagnes, au fond des vallées, dans la moindre dépression de terrain, je ne sais quelle ombre s’allonge, funèbre, que je n’ai pas vue ailleurs, une ombre qui fait irrésistiblement songer au destin et au tombeau.

Et ici, ce soir, autour de moi, dans Val-Roland qui s’assoupit, voici bien la part de cimetière qui me convient, l’atmosphère de pitié tendre la plus propre à m’adoucir l’angoisse de l’adieu. On sent, dans l’air, quelque chose d’analogue au poignant renoncement du médecin qui, lorsqu’un malade est perdu, conseille qu’on ne lui refuse plus rien.

La nuit descend avec une calme solennité. Une voix, dans une ferme lointaine, appelle: «Dominica!» d’une façon prolongée et inquiète, comme si celle qu’on appelle était perdue. La voix se tait, et l’on n’entend plus rien que les faibles bruits d’une petite fille qui chantonne dans l’ombre et d’un chien qui boit dans un seau oublié. Alors, pour ennoblir le soir, une cloche, lentement, se met à tinter.

XI

SUR LA MORT

Le docteur qui me soigne depuis mon arrivée à Val-Roland est venu aujourd’hui et, tout en m’auscultant, il m’a demandé:

--Vous ne toussez pas davantage?

--Je ne tousse jamais, docteur.

--Vous ne vous sentez pas plus faible?

Pourquoi cette question? Me trouvait-il plus mal? Ma mère l’a suivi pour l’interroger, quand il est parti; mais il s’était repris, sans doute, car il l’a consolée par des mensonges charitables. Maintenant, dans ma chambre, après le dîner, elle me regarde remonter ma montre, et prononce en hochant plusieurs fois la tête avec un découragement infini:

--Tu veux donc me quitter? Tu veux donc me quitter?

--Mais non. Pourquoi dis-tu cela?... Pourquoi y penses-tu?... C’est à cause de cette parole malheureuse du docteur... Mais ça ne signifie rien... C’est une question machinale qu’il pose à tous ses malades.

Elle me regarde avec ferveur, avec une grande force d’amour; et elle répète frémissante:

--Ne me quitte pas... Ne me quitte pas...

--Mais je ne veux pas te quitter! Où prends-tu que je sois plus mal? Je veux guérir. Je veux te faire une vieillesse heureuse; voilà ce que je veux.

Toutes les paroles qu’on dit en cette circonstance, je les prononce sans y croire. Et elle reprend avec résolution:

--Ne pensons plus à cela. N’y pensons plus.

N’y plus penser! ne plus penser à la mort, quand sans cesse elle est là, présente entre nous! C’est ma plus sûre compagne de tous les jours. Dès que je m’éveille le matin, elle est là, dans ma chambre, assise, qui me regarde. Au delà de cette porte, je la trouve qui m’attend patiemment pour m’accompagner. C’est elle qui fait mes jambes faibles et mon pouls plus rapide, dès que je veux risquer quelques pas. C’est d’elle que me viennent ces chaleurs de fièvre, ces yeux qui me brûlent, ces paupières fatiguées, ce besoin de m’asseoir et de m’étendre après le moindre effort. Si je m’anime, si je pense un peu trop, par mille signes avant-coureurs, elle m’annonce la congestion. Si je me tiens tranquille, encore trouve-t-elle le moyen de me dérober, chaque nuit, quelques heures de sommeil. Parfois, il m’arrive de l’oublier un instant. Soudain, je sens mon cœur lâche, envahi d’une angoisse insoutenable. Je me dis: «Qu’est-ce que j’ai donc?» Je suis une seconde sans comprendre. Et puis, tout de suite, l’affreuse certitude:

--Ah! oui, c’est cela, c’est cela, je vais mourir!

Brefs instants de répit où tout concourt à vous cacher la mort; un fortuit bien-être, le charme d’une causerie, la douceur d’un soir, un beau rêve. Mais, aussitôt, ce concours bienveillant des choses est détruit. «Quoi donc?» Et toujours la pensée atroce qui revient:

--Ah! oui, c’est cela, c’est cela. Je vais mourir!

Et si j’essaie d’en prendre mon parti, comme je l’ai fait aux heures où la vie me parut injuste, si j’essaie par un mouvement d’épaules de m’alléger de ce poids qui m’oppresse, si je me dis: «Eh bien! soit, acceptons le sort», je suis tout surpris de ne pas sentir en moi la lueur de cette suprême espérance qui s’éveille toujours au cœur des hommes, même quand ils désespèrent de tout. A mes instants passés d’angoisse, d’épreuve, d’affliction, je songeais malgré moi: «Ne te désole pas tant, ça s’arrangera, tout s’arrange.» Mais cette fois, ce n’est plus dans mon sentiment de justice, dans mon orgueil, mon ambition ou ma tendresse que je suis atteint. Il ne s’agit plus d’un malheur qui se peut oublier, ou d’un accident qui se répare. Cette fois, je n’ai plus aucune compensation à attendre; il ne dépend plus de moi, de mon courage, de ma volonté, de me tirer d’affaire. C’est le flambeau lui-même de la vie qui est en jeu et qui vacille. Cette fois, cela ne s’arrangera plus. Et je ne parviens pas à concevoir cela, car la mort, plus on y songe, est inconcevable à un cerveau de trente ans.

Parfois, la nuit, quand je ne dors pas, j’évoque le fatal moment et son lendemain. Je vois dans la maison les gens qui sont venus, j’entends les sanglots de ma mère, à qui Paul, un peu pâle, tient les mains sans rien dire. Avec le fil détaché d’un bouquet, le chat joue, inconscient, dans la salle à manger, où traînent sur la table des lettres, des télégrammes d’amis que la distance empêchait de venir. On piétine, on chuchote. Puis c’est le départ. Six hommes me portent à bras, comme c’est la coutume ici, dans le petit cimetière basque où mon désir est maintenant de reposer, à l’ombre d’une simple croix de bois. Une voix grave, que j’ai quelquefois entendue sous ma fenêtre et qui m’émouvait tant, psalmodie la phrase liturgique qui accompagne les morts, avec des intervalles de silence où résonne le bruit des pas. L’église, l’office et c’est fini; le cercueil est dans la terre; les gens s’en vont. Alors j’éprouve une envie de pleurer, assurément absurde et très enfantine, parce que ma mère s’en ira, elle aussi, et que je resterai seul.

D’autres fois, la nuit, quand il pleut, je songe que, lorsque je serai là-bas, il pleuvra ainsi sur ces membres que je touche, sur mon pauvre corps décomposé. J’entends battre la vieille horloge qui est dans l’escalier, et cela me rend plus sensible le grand silence de la maison. Je vis! Comme la chaleur du lit me semble douce! Je voudrais dire à la mort: «Ne viens pas. Attends un peu. Laisse-moi goûter encore la tiédeur de ce lit.»

En somme, c’est cette pensée continuelle de ma fin prochaine qui me fait apprécier cette existence si vide, si monotone, si misérable. Elle donne un prix inestimable à mes minutes, de la saveur à tout ce qui m’entoure. A considérer combien ma vie est précaire, instable, provisoire, mes désirs prennent un caractère d’urgence qui m’émeut. Et pour apprécier mieux mes rares joies, je n’ai qu’à me dire que bientôt je ne verrai plus la féerie du jour, les roses du jardin, le lézard sur le mur, les saisons qui tour à tour viennent vêtir et démoder la terre, que bientôt je ne sentirai plus mon dos glacé et mes tempes moites à lire un beau livre, mon cœur qui s’élance au son d’une voix aimée, et, selon les heures, mon front se pencher plein de rêverie au creux de mes mains. Je n’ai qu’à me dire que je ne connaîtrai plus, que je ne sentirai plus ces choses qui me sont si précieuses, jusqu’à l’odeur du soleil dans la chambre, la douce intimité des premières lampes d’octobre, l’engourdissement qui monte du premier feu de bois; je n’ai qu’à me dire que je n’entendrai plus, que je ne percevrai plus le vol des guêpes, ni le son des cloches, ni le bruit de la pluie sur le toit, ni le tiède vent d’été qui fait frémir le feuillage, ni le soir sur la montagne, ni le charme des vieux parcs délaissés, ni les feux du couchant sur la mer.

Or, tous ces présents merveilleux, j’en jouis encore et j’en ai l’âme dilatée de gratitude. Mais bientôt, dans quelques mois peut-être, quand mes yeux n’auront plus de regard et me bouche plus de voix, à quoi m’aura servi d’avoir si fortement aimé la vie? Bientôt, quand commencera l’éparpillement de mon être, qu’adviendra-t-il de tout ce qui était en moi? Où ira ma tendresse, ce flot intérieur qui, tant de fois, m’a soulevé jusqu’au délire et que je n’ai pu épuiser? Où iront mes bontés cachées, mes ardeurs généreuses, mes beaux enthousiasmes et toutes les parties profondes de moi-même que personne n’a connues?

J’y songe avec un sentiment inexprimable.

Vivre ignoré, passer inaperçu parmi les hommes, c’est presque une volupté pour qui porte un trésor caché, c’est presque une volupté d’attendre patiemment son heure comme l’attend, enfermé dans sa larve grossière, un insecte chargé de toutes les pierreries. On jouit de son déguisement, on voudrait retarder l’heure où ce second être qu’on porte dans sa substance fendra son enveloppe sous les yeux éblouis qui ne surent pas le deviner. Mais se dire: «Toi qui passes incolore, inconnu, dédaigné, ce que tu contenais, qui l’aura su? Cela qui bat en toi et qui va s’arrêter, ce cœur secret, ce cœur si doux, qui l’aura soupçonné?...»

XII

LE CHAPITRE DE L’ÉGLISE

Quand j’écris le mot tristesse, je note le plus haut degré de mon émotion. La nature ne m’est complètement intelligible, un paysage ne me devient inoubliable que si un peu de tristesse s’y trouve répandue. Alors, seulement, je reçois ce petit choc qui ouvre sur ma sensibilité une porte inconnue et va y éveiller je ne sais quel mal mystérieux. C’est de cette manière que le soir et l’automne me remuent si profondément.

Tristesses amies du silence, de quelle solitude du cœur nous viennent-elles? De quelles fins en nous de choses que nous ne ferons plus, de quelles nostalgies, de quels regrets, de quels désirs? Comment les comprendre? quel présage lire en elles? Elles sont incompréhensibles comme l’amour, la naissance et la mort.

Celle que j’éprouve aujourd’hui, indépendamment de la sombre pensée qui ne me quitte plus, émane sans doute de ce temps merveilleux. Ma mère vient de partir pour quelques courses à Bayonne, après le déjeuner. Elle m’a quitté avec ce visage bouleversé d’émotion qu’elle a chaque fois qu’elle s’absente, même pour quelques heures, depuis que je suis malade. Son dernier regard a laissé dans la chambre une trace affectueuse et désolée. L’après-midi bleue et vermeille est tout à fait extraordinaire en cette saison. Nous sommes en février et l’air déjà brûlant fait éclore les insectes de l’été. Il tombe tant de soleil sur le petit carrefour que les yeux n’en peuvent supporter l’éclat. Il semble s’accumuler là par couches insensibles et plus éblouissantes d’heure en heure. Personne ne passe. Une bonne, à l’ombre de la maison qui me fait face, promène, dans une petite voiture, un enfant qui dort, et le gravier du jardin rend, sous les roues qui le foulent, un son léger et continu d’écrasement assez semblable à celui du café que l’on moud. Cela est berceur, monotone et porte à la rêverie. Un souffle tiède agite légèrement le tablier de la bonne, et je crois déjà entendre, aux ormes de l’allée, le bruissement soyeux de leur feuillage prochain.

--Quel temps divin! me dit Paul qui vient d’entrer.

Il est en costume de touriste, coiffé du béret basque, prêt à sortir. Il m’engage à le suivre, à faire quelques pas.

--Essaie. Cela ne peut pas te faire de mal. Allons, fais un effort; viens avec moi jusqu’au bout de l’allée.

Je renonce, avec lassitude.

--Tu as tort... Cela ne peut pas te faire de mal...

Pendant qu’il me parle, il est visiblement préoccupé par un pli que son vêtement neuf forme entre deux boutons.

--Non? tu ne viens pas? Décidément non? Alors tu es pour ta vie sur ta chaise longue? C’est insensé...

Il a passé la porte qu’il me crie encore:

--C’est insensé!...

De la fenêtre, je le vois partir, hésiter entre deux directions, sous l’œil de la bonne qui, dans le jardin d’en face, l’observe, puis prendre brusquement son parti et descendre vers la Nive.

Il est parti, et je regrette de n’avoir pas fait quelques pas avec lui. Pourquoi, en effet, ne pas essayer?

Je suis descendu. Le bois nerveux de la porte craque de chaleur. Le chat engourdi sur le seuil lève sur moi, sans hâte, des yeux de prophète absorbé. Il y a deux mois que je ne suis sorti. Le plein jour du dehors tombe comme une douche tiède sur mes épaules et m’étourdit un peu. L’allée silencieuse est bien le prolongement d’une chambre de malade. Chaque fois que je la contemple, je retrouve cette impression. Il y a entre ma vie blessée et la splendeur morne de ce lieu une harmonie profonde qui me fait tressaillir.

J’ai pris machinalement le chemin opposé à celui qu’a pris Paul. Le tapis gris de la poussière craque sous le pied. J’ai perdu l’habitude de marcher et je m’observe un peu. Voici, adossés à leur petit mur, les désœuvrés du village, immuables à cette place. Ils me regardent. Je devine qu’ils disent:

--Tiens, c’est le malade qui loge à _Martinenia_. On ne le voit pas souvent.

--Il a l’air jeune, le pauvre!

Je les ai dépassés. Je sens leur curiosité me suivre. Je la sens physiquement sur moi, comme une main qui me toucherait entre les deux épaules. Cela m’impose un redressement du buste, un air faussement dégagé, un dandinement maniéré qui trahit l’effort. Je suis mécontent de moi. Je voudrais tant ne pas paraître malade!

Malades qui passent essoufflés, les yeux fiévreux et si pâles, jeunes filles qu’on rencontre sur les promenades, étendues dans une voiture que pousse un domestique, pauvres êtres défaits sur lesquels on a la cruauté de se retourner et qui vous supplient de ne pas les regarder, ou bien ceux irrités qui vous bravent, voilà à quel lamentable troupeau j’appartiens désormais. Je provoque la curiosité ou, ce qui est pire, la pitié. Ah! que la pitié est insupportable aux âmes fières!...

Mes pas m’ont porté, sans but, vers la place de l’église qui forme une sorte de terrasse naturelle d’où l’on découvre mieux le val pensif et silencieux. C’est un carré de sol resplendissant, où ne tombe nulle ombre, si ce n’est celle de mon corps qui s’y fait tiède, précise et plus vivante que moi. Combien j’aime ce petit cimetière qui m’attend et dort, si respecté, entre l’église et ses cyprès! Combien me plaît cette terrasse solitaire où le soleil lui-même a l’air de s’ennuyer!...

J’ai poussé une porte dont un côté est vêtu de lumière, l’autre de pénombre, et je me trouve dans l’église sonore et glacée.

Pénombre qui sent le vieux bois, le cierge et l’eau bénite! Bruit de mes pas dans l’impressionnant silence! Mais qu’est-ce donc qui, au-dessus de ces rangs de chaises vides, plane dans l’air, entre les vitraux? C’est quelque chose que l’âme perçoit et qui est comme de la prière refroidie.

Je m’avance en évitant de heurter les dalles de mes talons, et je me demande: «Que suis-je venu chercher ici?» L’impression que je reçois est celle que l’on a devant les tombeaux. Cela est plein de songes graves et confus. Je m’approche d’un pilier dont le bois dégage une odeur faible et fade et je me répète sans trouver de réponse: «Que suis-je venu chercher ici?»

Alors, près de l’autel, une forme agenouillée attire mon attention. Je ne me trompe pas. Cette robe noire, cette nuque dorée, que découvre la tête inclinée entre les mains, c’est Javotte. Je souris involontairement parce que Paul, tout à l’heure, pour dépister la curiosité de la bonne qui l’observait, a pris brusquement le parti de descendre vers la Nive. Il a dû s’imposer ainsi un grand détour pour aboutir ici. Car je ne doute pas qu’ils doivent s’y retrouver. Elle a feint de ne pas me voir. Elle l’attend. Ils traverseront le petit cimetière, descendront par les sentiers qui sillonnent le val, où l’on ne rencontre personne. Il aura contre son visage ce visage éblouissant. Il entendra son rire qui est unique, les éclats de sa voix chaude et veloutée. Il subira près d’elle cette sombre incitation à aimer qui monte continuellement de cette terre des morts. Et moi? Qui verra un cœur jeune dans mon corps chancelant? A quelle épaule appuierai-je ma tête? Quelles mains apaiseront mes tempes ardentes? A quel suprême rendez-vous verrai-je venir l’amour?

J’ai retrouvé sur la terrasse solitaire le soleil qui s’ennuie. Je me sens las d’être resté longtemps debout; mes jambes se font pesantes, mon pouls bat avec force. Je dois avoir aux pommettes cette roseur de fièvre que je redoute. En même temps, je revois avec un peu de trouble la nuque dorée de Javotte agenouillée.

Allons! malade, rentre à la maison!...

XIII

LA VISITE DE JAVOTTE

Je suis rentré depuis cinq minutes quand Olive vient me dire:

--Mlle Javotte est en bas qui vous demande.

--Moi? Tu ne te trompes pas. Ce n’est pas M. Paul qu’elle a demandé?

--Non, elle a bien dit: «M. Gilbert.»

--Tu es sûre? Alors, fais-la monter.

La surprise, le plaisir, l’agitation que me cause cette visite, je n’ai pas le temps de les démêler. Javotte est là; et ses paroles sont plus inattendues encore que sa visite:

--Enfin, monsieur le très mystérieux, le très défendu, l’insaisissable, on vous tient!

--Mademoiselle, vous allez me donner de l’orgueil. Dites plutôt que c’est une charité de venir me voir.