Le roman du malade

Part 11

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--Rassurez-vous, ce n’est pas le voyage qui m’inquiète; vous le supporterez très bien. Choisissez aux environs de Paris un endroit aéré, éloigné de la Seine, vous y serez au mieux pendant les mois de soleil.

Ma mère, alors, a proposé:

--Nous avons à Sannois, dans la vallée de Montmorency, une petite propriété où nous passions chaque année, avant sa maladie, une partie de l’été. Comme il nous faut désormais renoncer à Paris, c’est là que nous comptons nous fixer définitivement.

--C’est cela. Allez-y; c’est ce qu’il vous faut. Mais partez le plus tôt possible. Vous m’entendez bien, partez sans plus attendre.

Il en est ainsi décidé. Nous partons dans une semaine. Mais aurai-je la force de ne pas la revoir?

XXI

LE DEVOIR

Je ne l’ai pas revue.

Le jour de notre départ, elle était dans la villa Suzanne, chez Mme Toledo. Elle chantait une mélodie de Massenet et je comprenais que c’était pour moi, pour m’attendrir, pour me retenir, qu’elle chantait d’une voix si chaude et si implorante. J’entendrai longtemps cette voix qui m’appelait.

Voilà, c’est fini, notre court roman, et je vais encore parler d’elle. Je voudrais qu’il s’échappât de cette page quelque chose de lent et de triste comme la fumée qui monterait d’une petite maison muette où l’on saurait que, derrière les volets clos, quelqu’un est occupé à brûler des lettres d’amour.

Après une trop belle saison, un voyage enivrant, ou le lendemain d’une fête, on vit d’une façon un peu silencieuse, un peu mélancolique et pleine de souvenirs. Mais quand on a quitté pour toujours un être auprès duquel on avait rêvé mourir, on vit d’une façon humble, si courbée, tellement soumise au destin!...

C’est ainsi que je vis, depuis que nous avons regagné notre logis d’été à Sannois, au pied de la colline. J’y suis entré un matin gris d’avril, aussi brisé de corps que d’âme, Quelle angoisse dès que j’eus refermé la porte! Les malles, les cartons, qui encombraient le vestibule, l’aspect inhabité des chambres entretenaient en moi la sensation déchirante de la séparation. Encore, à Val-Roland, je savais qu’elle était là, à deux pas de moi, qu’elle pouvait passer sous ma fenêtre. Mais ici!... Je regardais, pendant qu’on préparait mon lit, ces murs longtemps plongés dans la nuit, cette demeure sonore et froide comme un tombeau. La lumière n’avait pas encore réveillé l’atmosphère, le charme endormi de mes heures d’autrefois. Je me disais: «Il faut quelques jours pour que l’air s’attiédisse, pour que je m’adapte.» Je me mouvais avec une sorte de lenteur accablée. J’évoquais notre chalet de là-bas, le silence, l’odeur de thé de cette petite salle à manger, le tic tac de la vieille horloge qui est dans l’escalier. En tournant un peu la tête, il me semblait revoir, accrochées au mur, deux natures mortes naïvement peintes que Paul trouvait «touchantes»; en prêtant l’oreille, il me semblait entendre le feu qui respire, la petite voix de la lampe et le pas d’Olive qui fait tinter les verres sur la table. Que tout cela était lointain!

Lointains, l’éclairage rêveur que j’aime tant, le faible rayonnement de la route qui semble de la lueur de veilleuse, l’allée pensive qui est bien le prolongement d’une chambre de malade! Lointains, le chant du pâtre qu’amplifie l’écho de la montagne, les fumées paresseuses sur les toits, le petit cimetière où je voulais dormir, et, devant l’église, cette terrasse solitaire et chaude, où le soleil s’ennuie!...

Les premiers temps de mon séjour à Val-Roland, qu’ils furent doux! Mais elle est venue et je n’ai plus goûté le silence et les bruits du village, la tiédeur du matin dans la chambre, l’intimité des lampes, l’odeur de la pluie et les après-midi bleues et vermeilles. Elle est venue... Ah! pourquoi es-tu venue?

Je te connaissais bien. Je savais l’heure où tu venais à moi et où ta marche légère, dans l’allée, tendait sur ton beau corps ta robe comme celle de ces Victoires que drape le vent. Je savais la place près de la fenêtre où le soleil dorait ta peau comme la pelure d’un fruit, tandis que la volonté de m’asservir était dans ton beau front, dans tes yeux un peu étrangement éclairés, dans chaque souffle qui soulevait comme deux ailes ta poitrine cachée. Je savais le moment où tu commençais de m’oublier, où tu secouais, en descendant l’escalier tous ces petits riens que tu emportais de notre intimité, tous ces petits riens qui faisaient déborder de moi et se répandre en toi le contenu de ma faible vie. Je savais que, de ta bouche qui mentait, me venait cet obstacle, là, sur la gorge, qui m’empêchait de respirer. Je te parlais en badinant; je te considérais avec une moquerie légère, et j’avais le cœur serré à chacune des minutes qui se détachaient de l’heure et déjà n’étaient plus... Combien de fois ai-je pleuré, angoissé par l’attente et la peur de te perdre! Je t’attendais si frénétique, si malheureux, si déchiré... et puis tu venais; tu me donnais tes mains et j’étais consolé.

J’étais consolé, mais sans sécurité pourtant. Tes mains, un instant consolatrices, je les sentais trop capricieuses, trop mobiles, toujours prêtes à se reprendre; elles n’étaient pas de celles, douces et pures, qui se posent sur un front et sur une pensée, de celles qui apaisent, qui rassurent, qui rendent la confiance.

Je savais que tant que je te connaîtrais, je ne serais ni patient, ni heureux, ni tranquille; que tout ce que tu m’offrais ne saurait jamais contenter mon âme. Même après que tu m’eus fait de toi, de ton être jeune, de ta beauté ardente, ce don magnifique, mon tourment ne fit que s’exaspérer, et ce qui est arrivé était inévitable.

Mon amie, tu comptais trop sur ma faiblesse. Tu me laissais, tu me retrouvais, sûre de ton pouvoir et de mon désir, et pourtant, tu vois, je suis parti.

Et maintenant, il faut que je reprenne mes pensées, une à une, et tous les sentiments de mon cœur, que je remette de l’ordre dans ce désordre, que j’installe la paix là où tu as mis tant de tumulte, que je détruise ton ouvrage, que je retourne à l’austérité morne de mes jours d’autrefois. Hélas! une âme ardente supporte la douleur, mais comment supporter l’ennui?...

La sonnette de la maison peut tinter, j’ai fini de tressaillir. Un pas peut gravir l’escalier, je sais bien que ce n’est pas toi. Toi, tu es là-bas, dans ce pays que j’aimais et où je ne reviendrai plus. Tu continues à promener ingénument dans toutes les chambres de malades ton beau cœur passionné qui les éclaire comme un flambeau.

Tu aimes tant les malades!

Je t’évoque dans n’importe quel chalet, partout où il y a un homme affaibli et désœuvré. Son visage délicat se tourne vers toi avec une force d’attention contenue. Tu ris, tu verses le thé, et, de même qu’on voit monter le liquide vermeil à travers la tasse de fine porcelaine, je vois, à chacun de tes gestes, transparaître et progresser une joie chaude à travers le visage délicat. Et je t’entends lui dire:

--Je suis sûre qu’on vous a dit du mal de moi et que vous l’avez cru... Dites-moi ce qu’on vous a raconté... Ça m’amuse tant de savoir!...

Ou bien je t’entrevois près de ta fenêtre, penchée sur un billet que tu achèves et qui ne m’est pas destiné. Et je te retrouve encore dans quelque jardin, quand vient le soir, cachée par un bosquet et prononçant de ta voix grave et veloutée des paroles d’amour qui ne sont pas pour moi...

* * * * *

Les lettres de Paul ont repris leur voyage amical. Il s’ennuie à Bordeaux où il s’est fixé. Il vient d’aller passer huit jours à Saint-Jean-de-Luz. Sa dernière lettre me disait:

Je n’ai pas voulu repartir sans avoir revu Val-Roland, un peu poussé par la curiosité que tu devines. Dans l’allée, comme je faisais les cent pas, je me trouve soudain face à face avec «la Dame qui souffla la tempête entre nous».--Bonjour, Mademoiselle.--Bonjour, Monsieur. Ce fut tout. Elle passa très digne, enfermée dans une sorte de réserve hostile. Je ne pouvais insister. Étrange fille!

Alors, j’entends de nouveau avec plus de force la voix qui m’appelait le jour de mon départ. La lettre, qu’elle m’a écrite, se reconstruit dans mon esprit: «Une raison plus forte que ma volonté et devant laquelle j’ai dû m’incliner justifiait mon attitude vis-à-vis de vous; mais au prix de quel sacrifice!... Vous, mon ami, qui avez souffert, comprendrez la sincérité de mon cri... Vous sentir là, en face, à deux pas de moi, dans l’ignorance de certaines choses et ne pouvoir rien dire!» Ah! l’effet pernicieux de ces phrases sur qui ne demande encore qu’à les croire! Le poison recommence à s’infiltrer en moi. Qui sait si je n’ai pas eu tort? Qui sait si elle ne m’a pas aimé?

Pourquoi m’aurait-elle aimé? Mais est-ce que l’amour s’explique? Est-il un sentiment plus arbitraire, plus inconcevable, plus incompréhensible? Explique-t-on seulement l’amitié qui est, en somme, un des degrés inférieurs de l’amour? Choisissons-nous nos amis pour leur valeur ou leurs vertus? L’admiration, l’estime font-elles pencher notre cœur et contre-balancent-elles des raisons plus mystérieuses qui nous portent vers ceux dont nous subissons malgré nous l’attrait, dont nous excusons d’avance tous les travers, tous les défauts? Nos préférences sont instinctives, irrésistibles, injustes. Les meilleurs offices, le dévouement, la fidélité de ceux que nous n’avons pas élus, même s’ils nous touchent, ne leur conquièrent point notre réelle, notre intime, notre profonde affection et ne peuvent faire que nous éprouvions en leur présence cette sensation de plaisir ou de joie que nous apportent de vrais amis. Alors, quand nous ne pouvons même pas expliquer l’amitié, comment expliquerions-nous l’amour?

* * * * *

Il faut le dire: Ici, j’ai plus de courage. On aime partout; partout on peut être faible, déraisonnable, insensé; mais on a plus de courage sous certains climats. A Val-Roland, l’atmosphère voluptueuse et molle vous livre sans défense à tous vos désirs. La trame de l’air semble une étoffe qui se détend. Rien ne vous soutient; la volonté n’a pas de support. On se sent irrésolu, désemparé, vulnérable. Ici, au contraire, le temps vif, l’air serré vous raffermissent. Il y a sans cesse autour de soi comme un effort qui nous aide. Un invisible secours vient à nous qui nous révèle à nous-mêmes nos secrètes énergies.

Allons! je l’oublierai. Je sais que si je vis assez pour pouvoir mettre entre nous l’épaisseur de l’été, je verrai s’affaisser mon regret. L’énigme ne sera jamais résolue; mais le doute cessera de me tourmenter. J’en serai distrait quelques jours, puis il reviendra. Je l’oublierai encore, puis je le retrouverai un soir, comme un hôte qu’on n’attend plus et qui vient, de loin en loin, s’asseoir à votre table. Enfin la paix se fera. C’est ainsi que se fatiguent et s’usent, à la longue, parmi nos maux, ceux qui ne sont point mortels.

Les jours se succèdent. Je les vois s’envoler comme les derniers pétales qui tombent de ma vie. Nous sommes au milieu de mai. Les après-midi favorables, je demeure étendue dans un petit kiosque qu’ombrageront, en été, deux acacias qui n’ont pas encore de feuilles. J’entends, dans le parc voisin, un jardinier tailler une haie d’aubépines ou bien passer le râteau sur le gravier des allées. Ce parc est planté de hauts sapins qui limitent ma vue. Un petit sentier public le sépare de mon jardin étroit et long où je fais quelques pas, sous des arbres fruitiers, entre une double bordure d’œillets blancs, quand décline le jour et qu’on perçoit partout les bruits de l’arrosoir. Autour de moi, ce ne sont que verdures, que vergers. Il n’y a rien d’autre. Et en moi, il n’y a rien non plus, que le souvenir de Javotte qui plane tristement sur mon cœur vide, comme un soleil sur un désert...

Ainsi, mon amie, quand je veux me détacher de toi, je n’ai pour me distraire que la couleur de l’air, le jardin, tour à tour dilaté par la lumière et rétréci par l’ombre, les heures qui tournent, sans bruit, autour de la maison. Mais il le faut! Je m’intéresse à tout ce qui m’entoure. J’appelle à moi des pensées hautes; je songe à des choses très vagues que tu ne pourrais saisir, que je dirai plus loin; et je donne congé à ton image, ayant, comme chaque jour, rendez-vous avec le devoir.

XXII

RÊVERIE DANS UN JARDIN

J’ai passé l’été étendu dans mon petit kiosque, à rêver, à jouir une dernière fois du mystérieux enchantement qui enveloppe les hommes. Septembre est venu. Sur le rideau de sapins où mon regard se pose, je vois s’affaiblir la lumière dont le rayonnement se fait plus émouvant de jour en jour. C’est l’instant de la morne féerie, des journées douces et dorées qui amollissent le cœur. Le paysage le plus indigent se magnifie. Quelle paix rêveuse dans une allée en septembre et en octobre! Quelle ardente mélancolie! De leur décomposition prochaine, les choses semblent avoir le grand pressentiment et l’âme cesse de se croire seule quand elle sent autour d’elle toutes ces forces en déclin, quand elle sent dans l’espace tant de lyrisme et de regret.

Chaque matin, la lumière en se séparant de l’ombre me trouve déjà éveillé. Dans l’air, si limpide qu’il semble avoir été filtré par la nuit, il y a encore des chants d’oiseaux. Ce sont les derniers de la saison. Ils se dispersent, se fragmentent et, pendant que mon oreille les recueille et les rassemble un à un, je crois réunir les morceaux épars d’une page déchirée. Bientôt cette douce naissance d’une journée nouvelle m’appelle au jardin. Je me lève. C’est le moment où je refais connaissance avec moi-même. La glace me renvoie un étrange visage auquel je ne parviens pas à m’accoutumer. Les cheveux et la barbe qui ont blanchi par places d’une façon inégale, ont l’air fané, déteint, d’une étoffe de mauvaise qualité. Il s’en dégage une impression de disgrâce, de pauvreté, comme si une partie de mon vêtement était usée.

Il y a, devant ma fenêtre, un sorbier dont la cime jaunit et se dessèche parce que, sous la terre, un mal que je ne puis percevoir, ronge ses racines. Je ressemble à ce sorbier. Le sourd travail que la maladie poursuit en moi, c’est à mon sommet qu’il se révèle et, parce que l’organisme a été touché dans ses parties obscures, la vie s’éteint à la cime de l’arbre.

Il me semble que l’automne dernier, à Davos, j’ai vaguement pensé quelque chose d’analogue. Mais là-bas, encore, je paraissais si jeune! J’avais l’air d’un adolescent affaibli par une rapide croissance; et voici que, sans transition, j’ai passé d’un extrême à l’autre, comme au théâtre, selon la volonté de l’auteur, un personnage vieillit de vingt ans dans l’intervalle d’un entr’acte. Il en résulte cette surprise quotidienne que j’ai à consulter ma glace. Je crois toujours que je me trompe, que ce n’est pas moi, que je suis victime d’une supercherie. Alors, je descends et, dehors, si j’adresse la parole, comme cela m’est arrivé hier, à un enfant arrêté devant ma grille, l’enfant à demi effrayé se met à courir puis, vingt pas plus loin, rassuré par la distance, il se retourne et dit en me désignant du doigt:

--Ah! ah! le bonhomme!

Le bonhomme!...

Chaque matin, donc, je descends au jardin de mon pas de bonhomme. Dans l’allée, le soleil est avec moi. D’une façon affectueuse, sans peser, il touche ma faible épaule. Il m’encourage, il m’accompagne comme un ami.

Je donne un regard aux acacias qui sont les blonds parmi les arbres. Leur ombre légère remue sur le petit kiosque où je vais m’étendre. A cause du rideau de sapins qui limite ma vue, je suis comme enfermé dans un cloître de verdure. Tout se resserre autour de moi. Tout devient plus intime. D’une forge voisine m’arrivent plus atténuées les sonorités mélancoliques du fer que frappe le marteau. Un rouge-gorge, sur le cerisier, veut que je l’écoute, et, quand il se tait, j’entends la voix lointaine du coucou qui sonne les dernières heures de l’été. Ainsi passe le temps. Parfois une reine-Claude trop mûre roule sur le petit toit qui me protège et va se meurtrir à terre où elle suscite aussitôt un bourdonnement de guêpes. Parfois, c’est une poire de curé qui tombe de très haut, et, pendant qu’elle tombe, je vois son ombre attentive courir sur le sol pour la rejoindre et la recevoir. Ici, un insecte, dont j’ignore le nom, creuse, au prix d’efforts inouïs, un petit trou où il se tiendra embusqué, guettant plus faible que soi; là, deux papillons qui se poursuivent décorent le mur de leurs guirlandes; et, sur les montants du kiosque que parcourent en longues files les fourmis laborieuses, autour de ma tête, dans l’air que les mouches emplissent de leur ballet aérien, sur chaque rosier, où un insecte, dont j’ignore aussi le nom, pratique, à l’aide d’une petite scie, une entaille pour y déposer ses œufs, au centre de cette toile qu’achève l’araignée, partout, quelle hâte de vivre chez ces êtres innombrables qui, menacés par l’hiver, remplissent avec plus d’ardeur leur fonction belliqueuse ou débonnaire et qu’on ne distingue pas toujours de leur milieu, telle la vrillette qu’on prendrait pour une parcelle de bois, tel l’opâtre qui ressemble à un grain de sable!...

Comment garder l’impression d’être une cellule isolée, ne pas s’intéresser à tout cela, aux mille petites amies que veulent être les fleurs pour celui qui les cultive, aux feuilles qui humblement grandissent, se colorent, donnent un peu d’ombre, sèchent et se détachent de l’arbre, aux racines qui sont de lentes énergies cachées, aux liserons qu’on arrache et qu’on retrouve sous ses pas comme autant de petites volontés patientes, au sourd travail des forces de la vie? Comment se refuser à jouir du plaisir secret et inexplicable qui vous vient d’un vieux figuier penché d’une certaine façon ou du grincement, dans la rue voisine, d’un vieux portail évocateur de broussailles et de solitude? Parce que mes amis me négligent ou m’abandonnent, parce que ceux que la curiosité ramenait à moi m’ont comblé en partant de souhaits affectueux, de paroles d’espérance et qu’ils ne sont pas revenus, vais-je me lamenter?

Ne sais-je pas, ne savons-nous pas qu’il y a dans tout ce qui réussit une vertu attirante et dans tout ce qui échoue je ne sais quoi qui éloigne? Nous nous sentons plus légers si, devant nous, une hirondelle trace les courbes de son vol, tandis que la fatigue d’un cheval qui gravit une côte nous alourdit les jambes. L’homme recherche instinctivement les images de la joie. Nous savons donc qu’une période d’épreuve ou d’infortune fera le vide autour de nous. Pourquoi, lorsque les circonstances nous forcent à subir cette loi, semblons-nous la découvrir et en éprouvons-nous une sorte de stupéfaction triste? On mesure sa déchéance aux réponses si lentes qu’on reçoit à ses lettres, et qui autrefois étaient si promptes à venir, à tant de sympathies qui se sont refroidies. Pour ma part, je sens vivement la faute que j’ai commise aux yeux de mes meilleurs camarades par mon obstination à demeurer malade. En ne reprenant pas ma place dans l’activité, je me raye du nombre de ceux qui comptent, je cesse d’être une valeur sociale. J’ai tort: je suis coupable vis-à-vis de ceux qui croyaient à ma fortune d’avoir déçu leurs espérances.

Il faut le reconnaître. Il y a une certaine beauté dans la réussite, comme il y a quelque laideur dans l’insuccès. Que toutes les conséquences de la laideur s’attachent à la défaite, qu’on éprouve pour l’une et pour l’autre la même compassion distraite, le même éloignement, peut-être cela n’est-il pas bon, ni juste; mais cela est logique dans une certaine mesure. Ce qu’on admire, c’est une œuvre heureuse de la nature, un organisme exceptionnel, un cerveau de génie, la beauté d’un visage, tout ce que nous tenons de la naissance et non pas de l’effort, tout ce qui dans l’homme semble d’essence divine. Tentez de vous surpasser avec une santé débile, une petite taille, des dons moyens, on dira: «Ce n’est pas mal». L’effort n’a droit qu’à une estime secondaire. Ames vaillantes, logées dans un corps trop faible, qui défaillez en chemin, n’attendez que l’oubli. Si vous tombez, c’est que vous ne formiez pas un être complet, c’est que la nature n’avait pas mis en vous les forces nécessaires à votre aboutissement.

Certes, j’ai subi, comme chacun de nous, l’attrait du triomphe; mais, devant le triomphateur, j’ai toujours pensé: «Celui-là n’a plus besoin de moi.» Lorsqu’une cause au succès de laquelle j’ai contribué de toute mon adhésion est gagnée, ma sympathie se renverse et je me tourne avec intérêt vers l’adversaire, vers la cause perdue, où l’on n’avait peut-être pas tout à fait tort, cédant, malgré moi, à cet instinct irrésistible qui m’a toujours porté à prendre le parti du plus faible.

Je n’ignore pas combien une telle disposition risque d’affaiblir l’énergie et je ne la conseille pas à ceux qui ne sauraient me comprendre. La plupart des hommes vont au triomphateur. Qu’ils y aillent!

Je ne dois pas me dire: «Pierre qui me suivait, qui m’enviait, a vu par ma disparition s’offrir à lui les fruits qui m’attendaient. Le petit Pascal vient d’épouser une créature adorable. Étienne approche de la gloire. J’étais le plus décidé, le plus volontaire d’entre eux, le plus entraîné à goûter la joie sainte du travail, l’ami de bon conseil, jamais découragé, dont ils disaient: «Celui-là, son affaire est bonne», et me voilà sur une chaise longue, jusqu’à ma dernière heure.» Non, je ne dois pas me dire ces choses. Quand on accepte courageusement un sort comme le mien, on s’avise de cette vérité que tout a une limite: le bonheur comme la souffrance. On n’est jamais aussi heureux qu’on le souhaite, ni aussi déshérité qu’on le croit.

* * * * *

La journée du solitaire est une plaine nue. La plus légère impression y résonne profondément. Chaque menu fait s’y détache comme des pas sur la neige. L’esprit y est plus attentif, plus vigilant, plus apte à découvrir la petite source de joie qui se cache dans les plus humbles choses. On m’eût bien étonné autrefois, en me disant qu’il y avait en moi la possibilité de vivre seul sans connaître l’ennui. Je ne connais pas l’ennui. Mais les raisons que j’en pourrais donner ne me semblent excellentes que si je me les donne à moi-même. Si je les expose à autrui, je les trouve piteuses. Il en est d’elles comme de ces meubles qui nous séduisent dans l’intimité d’un appartement et nous désenchantent quand l’occasion d’un départ les livre, un instant, au jour cru de la rue.

Peut-on rendre cette sensation de plénitude inattendue qui vient du vide même, comme l’extrême froid produit l’effet d’une brûlure, cette sensation d’être comblé qu’on éprouve à de certaines minutes, cette douce sérénité sans relations avec les circonstances, cette félicité surprenante et si courte qui jaillissent de nous tout à coup, d’une façon animale, et auxquelles nous ne comprenons rien?...

Si l’odeur royale des dernières roses retarde un instant ma marche dans l’allée, si le cri du rouge-gorge me fait lever la tête vers la cime du cerisier, si je goûte, dans l’été qui s’en va, la plus déchirante des fins de fête, si ce temps rêveur, cette lumière oblique, ce jardin dénoué qui découvre ses suprêmes beautés, m’étourdissent un peu, si j’entre en confidence avec tout ce qui m’entoure, si j’ai mieux senti aujourd’hui à mon côté l’affection qui me soutient, dois-je croire que tout bonheur a déserté ma vie? Quand on s’éloigne résolument de ce qu’on a perdu et qu’on se tourne vers ce qui vous reste, on cesse d’appeler le bonheur, on cesse d’ouvrir une après l’autre toutes les portes de sa maison en criant: «Où es-tu?» et, cessant de le chercher, on le trouve, on le reconnaît sous ses plus humbles aspects. Le parfum de la rose, l’éclairage qui m’enchante, la main qui est demeurée longtemps sur mon épaule, tout cela, n’est-ce pas encore quelque chose de lui?

* * * * *