Part 12
Maintenant il m’arrive encore de penser à Javotte; j’y pense même souvent. Je voudrais affirmer le contraire et que je me suis reconquis; mais si je ne dis pas la vérité ces lignes n’ont aucune raison d’être. Non, la paix ne m’est pas encore venue de ce côté-là. Il y a toujours ce doute qui subsiste, que le temps et la réflexion n’ont pu détruire et qui s’exprime par cette petite phrase mille fois répétée: «Et si, par impossible, elle a été sincère?»
Qui le sait? Qui me le dira?
Ainsi, du côté de l’amour, la paix ne m’est pas encore venue; par contre, elle me vient chaque jour davantage du côté de la mort. L’espèce de quiétude étrange, le calme fataliste des premiers jours du mal, sont de nouveau en moi. Ce n’est pas que mon cœur ne connaisse plus de défaillances et que, parfois, je n’éprouve avec une poignante évidence que mourir à trente ans c’est mourir davantage; mais, en somme, ma propre expérience confirme la justesse de cette parole d’un de mes amis: «Dans tous nos maux, il est trois phases: d’abord on s’illusionne, ensuite on se révolte, enfin on se soumet.»
Cet état d’esprit, je le tiens de mon père, dont je sens avec émotion grandir en moi, sous la ressemblance physique, la personnalité morale. Cette patience nouvelle qui me porte à souffrir mon destin me vient de lui. De lui, cette soumission à la grande loi de périr et de disparaître qui frappe chacun à une heure différente et qu’on doit s’efforcer de subir avec sérénité parce que, sans que nous le comprenions, cela est nécessaire; il faut que cela soit.
Le malade qui, séduit par la magie d’un jour doré d’automne, a reçu dans son cœur l’apaisement venu de la terre où tout se transforme, comprend confusément que les forces qui sont en elle et qui vont le reprendre sont bienfaisantes et généreuses, et même si tout en lui n’accepte pas la mort, c’est avec moins d’effroi qu’il voit venir l’heure de s’endormir, à la fin d’un beau soir, dans cette terre qui l’a porté, bercé par ces forces généreuses et maternelles.
Autour de moi, sans cesse, je sens présentes, invisibles et rassurantes, une prévoyance souveraine et une immense sagesse. J’y veux voir aussi un peu de bonté. En dépit des meurtres sur lesquels se fonde l’universelle vie, puisque la nature a mis dans l’homme la bonté et l’amour, la bonté et l’amour sont en elle.
Quelle douceur ont ces herbes accueillantes où nous étendons nos membres las! Quelle vertu secourable dans ce soleil déclinant qui caresse, à cette heure, sur la place mélancolique de chaque petit village, le dos des vieillards assis sur les bancs! Comme il assoupit nos regrets, fait fondre nos ressentiments, efface les pas qui nous ont foulé l’âme, affaiblit nos chagrins et, avec les pierres et nos volontés, fait de la poussière! De quelle façon insensible et sûre, lui qui a éclairé toutes les désillusions humaines, il décolore, détruit en nous le désir de biens que nous ne pouvons atteindre! Avec quelle force tranquille de persuasion il dit: «Résignez-vous», à ceux qui savent entendre sa leçon!...
Ici, sur ce petit point du monde où j’achève de vivre, à un certain moment de sa course, il rencontre une goutte de gomme qui, sur le tronc de ce prunier, s’est solidifiée et la transforme en une topaze incandescente. C’est chaque fois comme un geste mystérieux qui me dit:
--Il est trois heures.
Nous sommes à l’époque où dans la maison il pénètre davantage. En juillet, par la fenêtre qui éclaire l’escalier, il effleurait à peine la première marche. Déjà, il atteint la cinquième. Et à mesure que le froid viendra, se sentant plus attendu, il montera encore. C’est ainsi que durant la saison du sommeil végétal, quand il n’a plus d’autre utilité que de réchauffer les êtres, il s’attache à eux, les suit dans leurs demeures, en gravit les degrés, s’élargit dans les chambres, s’avance jusqu’au chevet des lits pour retrouver ses amis les malades. Puis, discrètement, sur la pointe du pied, il se retire, rétrograde, mois par mois, redescend, marche à marche, comme il est venu, rappelé dans l’univers par les vergers, les prairies et les bois.
Pendant que je trace ces lignes au crayon sur quelque marge de journal, son dernier rayon chemine, lentement, ce soir, parmi le gravier de l’allée. Les arbres, les plantes, les fleurs, qui perdent avec lui leur bien le plus précieux, ont poussé davantage du côté où il les quitte, à cause de l’effort qu’ils ont fait chaque soir pour le voir partir; et quand il a disparu, c’est un peu impressionnant de se retrouver, dans un vaste silence, avec ces témoins arrêtés, cette multitude immobile comme assemblée sur des gradins, dont toutes les têtes tournées vers le même point dénoncent la route qu’il a prise...
Le rayon chemine lentement sur le gravier, semblable à la traîne d’une robe qui s’en va. Et moi, dont les meilleurs moments furent donnés à mon cœur par un retour mélancolique vers la dernière aventure de ma vie, je me rappelle combien de fois j’ai suivi du regard Javotte qui s’en allait ainsi. Ainsi, elle s’en allait, sans bruit, dans l’allée de Val-Roland, et, à chaque pas qui l’éloignait, je voyais pareillement l’ombre grandir autour de moi...
* * * * *
J’écris pour ceux que la vie, le mal ou l’amour ont blessés, pour ceux qui portent au côté gauche une langueur secrète et qui, comme moi, étendus dans un jardin, interrompent leur lecture ou leur rêverie pour mieux sentir dans l’enveloppement affectueux d’une journée de septembre ces douces influences qui veulent consoler...
XXIII
RÊVERIE PHILOSOPHIQUE
La Nature, pour nous contraindre à l’action, a paré d’attraits tout ce que nous n’avons pas. Pour nous incliner au souvenir, elle nous a donné le regret. Nos impulsions les plus confuses tendent aux fins qu’elle se propose. Or, quelles promesses a-t-elle encloses dans ce don qu’elle nous fit de l’espoir et du rêve? Cette ardeur qui nous porte vers le mieux, cette tentation de s’évader de soi-même, ce besoin de s’élever qui nous exalte et nous passionne, est-ce sans but que nous les subissons? Est-ce sans dessein qu’il fut permis à notre pensée d’aller toujours au delà de ce que nos mains peuvent faire et que nous sentons en nous le germe d’actions impossibles à accomplir dans l’état où nous sommes? A quoi servent cette impulsion qui se retrouve, jamais lassée, toujours intacte, à tous les âges de la terre, cette tendance ascensionnelle, cette constante aspiration vers un état supérieur?
Chaque fois qu’un homme que n’illumine point la foi s’est tourné vers la mort, il s’est demandé:
«Quoi! la vie est cette attente inquiète, ce moment instable où nous cherchons à nous découvrir, à nous réaliser! Chaque effort que nous faisons dans ce but prépare notre propre ruine; les ailes que nous avons acquises nous approchent de notre fin comme la chrysalide ne se mue en papillon que pour s’anéantir quelques instants après. A peine épelons-nous quelques vérités que notre lampe s’éteint. Nous mourons inachevés. Et c’est pour ce bégaiement que nous venons au monde, pour quelques fêtes de l’esprit et de la chair, quelques ivresses, quelques sanglots? Mais quelle absurdité est-ce donc alors que la vie?»
Le problème de la mort, qui a tiré des poètes leurs plus beaux cris, n’a tiré des penseurs que de vains efforts désespérés vers la suprême raison des choses. Il n’est pas de domaine où notre conception soit plus pauvre en hypothèses, et les différents systèmes qu’on nous propose sont comparables à ces épreuves photographiques non fixées qu’il suffit d’exposer à la lumière pour qu’elles s’obscurcissent. Si quelqu’un me déclare que la vie n’a pas de sens, je me dis: «Qu’en sait-il?» Tout infime que soit l’homme, je ne puis voir en lui un jouet aux mains des forces qui le conduisent. Dès qu’il cesse d’être ébloui par les merveilles qui l’entourent et qu’il commence à les considérer, l’esprit pressent qu’elles ne sont point une terminaison. La création présente la trace de tâtonnements, toute une série d’essais que les fouilles du sol ramènent au jour et où se peut suivre à travers les époques, dans les types ébauchés, puis abandonnés, comme la sourde, patiente, éternelle volonté d’une réalisation meilleure. Même dans ce qui a survécu et qui, par conséquent, dut la satisfaire, le pouvoir d’invention de la Nature n’apparaît pas sans limites. Elle se répète dans la construction des végétaux, dans la forme des animaux et jusque dans les ruses des insectes. Non, son œuvre n’est point close; et il est permis de se demander si ce n’est pas à l’homme, qui a déjà remplacé par l’hélice les nageoires et les ailes, si ce n’est pas à l’homme qu’elle a songé, _si ce n’est pas lui, le bon ouvrier, le collaborateur dont elle entend utiliser le génie pour perfectionner ses procédés_.
Sans doute, ce génie n’a pas encore donné sa mesure. Mais nous quittons à peine l’état de barbarie où les guerres firent tort aux laboratoires; et puis, le monde est-il si vieux? Je calcule qu’il n’y a pas plus d’un _milliard_ de minutes que le Christ est mort, et que trente-deux individus de soixante ans représentent la durée actuelle de l’ère chrétienne.
Ainsi, faisons notre tâche. C’est notre raison d’être; et il ne faut pas plaindre ceux qui purent aller jusqu’au bout de leur effort. Ceux-là connurent ces heures lumineuses qui sont l’apothéose des existences privilégiées. En développant nos facultés, en faisant fonctionner cet instrument précieux qu’est notre cerveau, nous répondons au vœu secret des puissances qui nous le confièrent, comme au plus digne, et qui par là permirent à l’homme seul de progresser au milieu des plantes et des animaux stationnaires. Je ne suis pas un philosophe; je n’en ai ni le langage, ni l’érudition. J’exprime là, simplement, des choses qui ont été pensées avant moi par tous ceux à qui les difficultés rencontrées, les déchéances individuelles, une destinée adverse n’ont pas ôté la croyance que notre cause est belle, par tous ceux qui sentirent fortement, comme je le sens à l’approche de ma fin, que l’effort est sacré, que le travail est notre grand devoir. Faisons donc notre tâche sans savoir où elle nous mène et quel que soit notre sort. Chacun de nous est une éprouvette où quelque combinaison s’élabore. Parmi tant de cellules qui demandaient à naître, et qui ne s’éveillèrent point, nous fûmes touchés du doigt; nous sommes nécessaires. Si une pensée vient bouleverser le monde, ce n’est pas seulement parce qu’un grand esprit l’a conçue, mais parce que mille esprits moyens l’ont comprise. Tout grand acte est collectif. Nos élans, nos rêveries, nos désirs, nos douleurs servent à quelque chose. Rien n’est inutile, sauf peut-être ce que j’écris là.
XXIV
LETTRE DE JAVOTTE
Val-Roland, le 12 octobre 1910.
Mon ami,
Nous nous sommes quittés un dimanche à Val-Roland. Vous étiez dans votre chambre, exalté, hors de vous, prêt à toutes les folies si j’avais dit un mot. Il ne s’est rien passé depuis ce jour où vous me regardiez partir avec une tendresse passionnée. Je vous étais chère et je vous suis odieuse.
Je ne vous ai pas revu. Je n’ai pas changé, je n’ai rien fait que me taire avec patience, et les raisons que vous aviez alors de me chérir sont les mêmes que vous avez aujourd’hui de me détester.
Vous ne trouverez dans cette lettre rien de ce que je vous ai si souvent écrit depuis votre départ et que je ne vous ai pas envoyé. Les cris de douleur sincère que votre perte m’a si souvent arrachés, vous ne les aurez pas entendus. Mes lettres destinées à votre mère, mes lettres à vous-même ne sont pas parties. Elles vous auraient touché certainement. Mais je ne me suis pas cru le droit de vous troubler, de contrarier l’œuvre de votre guérison, et puisque la maladie vous avait refait la faiblesse du premier âge, je vous ai, en me sacrifiant, laissé à celle dont c’était le destin naturel de vous soigner, de vous guérir.
Mais maintenant qu’un peu de temps a passé, qu’une sorte de triste paix s’est répandue en moi, après avoir vu l’été décoloré par votre absence, après avoir vécu une sorte d’exil dans Val-Roland abandonné par vous, maintenant que l’automne me rend peu à peu les aspects que vous avez connus, laissez-moi vous dire avec quelle émotion je passe chaque jour devant le chalet que vous habitiez, je lève les yeux sur ce balcon, sur cette porte-fenêtre aujourd’hui close, et où vous ne m’apparaîtrez plus... Laissez-moi vous dire le serrement de cœur que j’éprouve quand je regarde le mimosa qui refleurira cet hiver, et où j’ai coupé une petite branche, un jour, pour vous la jeter dans votre chambre. Je ne puis passer devant ces choses, me rappeler ces deux mois de si douce intimité avec vous, et tous mes sentiments et tout ce qui s’est passé, sans être tentée de m’asseoir là sur le chemin, dans la poussière, la tête dans mes mains, et de sangloter.
Mais je ne veux pas vous attendrir. Si je sors enfin de mon long silence, ce n’est pas pour me plaindre. Je m’étais promis de vous écrire avec calme et j’avais bien commencé; mais vous voyez, déjà je ne m’appartiens plus. Excusez-moi, ceci n’est qu’un instant de faiblesse. Ce n’est pas à votre cœur que je m’adresse aujourd’hui, c’est à votre raison, et je n’attends rien de vous, sinon que vous me rendiez justice. Je ne veux que défendre la mémoire que vous me gardez. J’en ai le droit; je l’ai acquis par mon courage à me taire afin de vous laisser le temps de vous ressaisir, de reprendre vos forces et toute votre sagesse. J’ai acquis le droit de vous dire la raison plus forte que ma volonté qui m’a contrainte au silence en cette minute si douloureuse où vous m’interrogiez en présence de votre ami.
Voici ce qui s’est passé ce dimanche-là: Je venais de déjeuner avec ma mère et ma sœur. Votre ami est arrivé. Il avait un air bouleversé qui a frappé tout le monde. Quand nous avons été seuls, il m’a dit:
«Je viens vous chercher. Il faut que vous veniez. Gilbert vous réclame. Il y a eu ce matin entre sa mère et lui une scène épouvantable. Il parle de vous épouser. Il est complètement fou. Voilà ce que vous avez fait avec les meilleures intentions du monde, j’en suis persuadé, mais aussi, avouez-le, avec une bien grande imprudence. Nous sommes tous dans le drame. Moi, je suis trop ému par ce que je viens d’apprendre pour vous parler de moi. Quant à la mère, elle est au désespoir. J’ai causé longuement avec elle. Déjà ces jours derniers, Gilbert a eu deux syncopes. Il se refuse, depuis un mois, à recevoir le médecin; il ne veut plus se soigner; et vous allez voir à quel degré de surexcitation il est arrivé. Il ne s’agit plus de vous laisser aller à un attendrissement facile. La situation est celle-ci: Si vous l’encouragez dans sa folie, vous le tuez.»
De tout cela, je n’ai retenu qu’une chose: c’est que je pouvais vous tuer, c’est que ma présence, mes visites, votre surexcitation, notre amour vous étaient funestes, c’est que dans votre état de santé vous couriez le risque de ne pouvoir résister à toutes ces secousses, c’est qu’il vous fallait du calme et que, coûte que coûte, en ce moment, je ne devais songer qu’à votre guérison. Je suis venue. Je ne savais pas encore ce que je vous dirais; je n’étais résolue à rien, et mon compagnon était loin de se douter combien j’étais déchirée. En entrant chez vous, j’ai aperçu votre mère qui, en me voyant, sans m’adresser la parole, s’est aussitôt retirée dans sa chambre. Elle avait une figure vieillie et si douloureuse que cela m’a fait mal. Elle non plus n’a pas compris combien je souffrais. Au lieu de voir en moi une alliée, elle voyait une adversaire, une ennemie peut-être. Sa retraite était pour moi le plus cruel reproche: «C’est vous qui tuez mon fils, semblait-elle me dire, allez continuer votre œuvre, allez l’achever.» Alors j’ai été décidée tout à fait; et voilà pourquoi vous avez pu me torturer par vos questions, je n’ai pas répondu; voilà pourquoi je n’ai prononcé que des paroles raisonnables, qui vous ont paru indifférentes, qui étaient de ma part comme une trahison et qui m’ont tant coûté à prononcer!... Voilà; je vous ai dit la vérité. Quel intérêt aurais-je à vous mentir désormais? Je sais bien que notre amour, c’est fini; je sais bien que c’est fini... Alors quel intérêt aurais-je à vous mentir?...
Oui, j’ai été imprudente. Quand j’ai connu votre ami, je l’ai trouvé délicat, intelligent, cultivé. Nous avons fait de la musique. J’avais beau me répandre, voir du monde, chercher à consoler ceux qui sont tristes et blessés, j’étais si seule! J’ai été imprudente, c’est vrai; et puis on m’a si mal élevée!... Je me suis promenée avec lui dans les bois. J’ai toujours mis une sorte de coquetterie à braver la médisance quand je n’avais rien à me reprocher. Je vous dis tout; je n’avais rien à me reprocher. Je me suis servie innocemment de lui pour me rapprocher de vous. Ensuite, quand je vous ai connu, je devais faire cesser le ton intime de cette camaraderie. C’est ce que j’ai tenté de faire. Mais ce garçon s’était malgré lui un peu attaché à moi, et mon tort a été sans doute de vouloir le ménager. J’aurais dû lui parler franchement; c’eût été cruel. Or, je n’ai jamais eu de goût ni la force des cruautés nécessaires.
Parce que je parais heureuse, parce que je ris, parce que je m’entraîne, même si je suis triste, à dire des choses gaies pour m’étourdir, parce que je parais légère et frivole, personne ne m’a jamais comprise.
Si vous m’aviez comprise, seriez-vous parti? Vous auriez cherché, vous auriez découvert la vraie raison de mon silence. Mais vous avez préféré partir sans même m’entendre et alors, cher injuste, je n’ai pas cessé de m’occuper de vous. J’ai voulu savoir comment vous viviez, avoir un aperçu de ce qui vous entoure. J’ai prié une de mes amies qui habite Paris d’aller à Sannois, de passer devant votre maison, de me la décrire. Je sais qu’elle est plantée un peu obliquement. Sur le côté il y a un sorbier illuminé par ses fruits rouges comme par autant de petites lanternes vénitiennes. Le jardin est derrière. En suivant un sentier public on le découvre tout au long. Vers le milieu, on aperçoit le toit d’un petit kiosque où vous deviez vous tenir durant les heures chaudes de l’été. Mais une rangée d’arbustes empêchait qu’on vous vît. C’est là que je vous évoque, étendu sur votre chaise longue, avec vos belles mains inoccupées, votre chère faiblesse, votre tendre et violent esprit...
Quand le vent souffle dans votre direction et qu’il emporte vers vous des nuages qui se déforment et se reforment tour à tour, je les regarde et je songe que ces nuages vous les verrez passer peut-être sur votre tête, mais qu’ils ne vous parleront pas de moi et que vous ne saurez pas tout ce qu’à leur passage je leur ai confié de vœux, de pensées ardentes pour vous, tout ce qu’ils vous apportent de ma peine inconsolable...
Et vous, pendant ce temps, vous êtes-vous tourné quelquefois vers Val-Roland? M’avez-vous crue tout à fait indigne de votre souvenir? Me donnes-tu encore, malgré tout, le matin quand tu revois la lumière et le soir quand la nuit se fait en toi, cette pensée affectueuse que tu m’avais promise?
Voilà, mon ami, tout ce que je voulais vous dire. Je ne demande pas à vous revoir. Peut-être cela serait-il mauvais pour vous. Mais laissez-moi croire qu’avec le temps vous n’oublierez pas ce que je fus pour vous, laissez-moi croire que, plus tard, quand vos forces vous seront complètement rendues, je vous reverrai. En attendant, le silence va se refaire entre nous, et je vais continuer à penser à vous, chaque jour, comme à un ami très tendre auquel j’ai peut-être fait un peu de mal quand je m’imaginais d’un cœur si sincère ne lui apporter que du bonheur!...
Javotte.
J’ai relu cette lettre plusieurs fois. Mes mains tremblaient; mon cœur sautait dans ma poitrine. Mon unique pensée était celle-ci: «La revoir! la revoir! la revoir!»
Mais comment? Est-ce le second automne qui m’achève alors que le premier m’avait épargné? Je suis devenu si faible, qu’il ne me faut pas songer à quitter Sannois. La faire venir? Outre tant de raisons de convenances qui s’y opposent, il me faut compter avec les alarmes légitimes de ma mère qui sait combien les émotions me sont funestes. Et puis, quand Javotte m’a vu pour la dernière fois, la jeunesse ne s’était pas encore effacée de mon visage. Là-bas, elle a quitté un jeune homme; qu’en reste-t-il aujourd’hui? Si la glace ne me révélait ce dépérissement progressif de toute ma personne, à chaque instant, dans la bouche d’autrui, j’en trouverais l’écho. Un jardinier du pays, que nous employons quelquefois, me disait récemment en me parlant de ma mère: «J’ai proposé à _votre dame_ de faire là un massif de tulipes.» Ma mère a soixante ans. Blanchi, voûté, creusé, penché vers la terre, je parais avoir plus que cet âge.
Non, qu’elle ne me voie pas ainsi, que je ne devienne pas pour elle un objet de pitié et presque de dégoût, qu’elle n’assiste pas à cette déchéance physique, à toutes ces affreuses misères que je ne veux même pas écrire, que notre court roman conserve à ses yeux tout ce qui demeure d’illusion au fond de l’inachevé.
Alors, au bout de quelques jours, je lui ai répondu un petit mot très sage où je lui dis que nous nous reverrons l’an prochain. Mais je ne m’abuse pas, et, l’an prochain...
Je sais bien que je ne la reverrai pas, et c’est cela que, sagement, je dois souhaiter. Ainsi, elle n’aura pas connu ce visage prêt à tomber en poussière; elle gardera intacte et peut-être embellie l’image de ce que je fus; en pensant à moi quelquefois, le soir, elle portera la main à la place chaude et vive où je ressuscite en elle. Car, pendant que le mal me dissout et m’ôte ma ressemblance, chaque jour un artiste patient, obscur, merveilleux qui s’appelle le souvenir, dans son cœur, sculpte ma statue.
XXV
SUR MA MÈRE
Et maintenant, combien de jours doit se prolonger ce Roman du Malade que je vais clore ici? Combien de jours vont encore, sous mes yeux, retourner leur feuillet dont l’envers est la nuit? Et durant ces heures où les forces en suspens de la lumière s’apprêtent à éclairer le feuillet suivant, quelles insomnies me feront encore le cœur lâche, jusqu’au matin limpide qui ramène le courage, jusqu’au matin tranquille qui arrange tout?
Ma mère est auprès de moi. Je contemple son fin visage, dont chaque trait, un peu creusé, semble porter l’empreinte d’une épreuve. Elle est lasse d’avoir monté avec peine toutes les marches de la vie. Elle n’a plus de curiosités, mais elle est sans égoïsme. L’âge qui l’a dépouillée de tant d’ardeurs ne lui a laissé que la bonté. La bonté sur son front a la mélancolie de cette dernière lampe qu’on voit briller le soir à la plus haute fenêtre d’une maison, longtemps après que toutes les autres fenêtres se sont éteintes.
Ah! ma mère, la douce femme! Je la considère avec toute mon attention réfléchie, et, en même temps, elle m’apparaît à travers les plus petits faits de ma vie. Dès que je prononce son nom, de chaque point, de chaque alvéole de ma mémoire un souvenir ouvre son aile, souvenir de mon caprice et de sa patience. Quelle patience! Avec elle, je me suis cru tout permis. Ses dévouements, ses sacrifices, ses soins de chaque heure m’ont paru naturels, puisque c’était ma mère. Que de fois je l’ai contrariée sans raison! Que de fois, voulant lui dire de bonnes paroles, j’en prononçai de méchantes! Quelle nervosité, quelle intolérance de ma part! Lorsque je fus si mesuré, si poli avec des gens qui m’étaient indifférents, d’où vient que je fus si peu maître de moi, si injuste souvent avec elle, dont la présence m’était si chère, pourtant? On est indulgent envers soi-même. Chacun de mes torts, je les oubliai aussitôt, et, parce que je les oubliai, je crus qu’elle les oubliait elle-même. Le miracle, c’est que je ne me trompai pas.