Le roman du malade

Part 10

Chapter 104,063 wordsPublic domain

Voilà ce que j’ai fait. Auparavant, les mêmes éléments de discorde étaient dans cette maison, mais le silence maintenait la cohésion. Le drame couvait sourdement à l’intérieur de nous: mais au-dessus, en surface, c’était l’équivoque, c’était la paix encore; ma mère m’embrassait, Paul me tendait la main. J’ai détruit le silence; j’ai tout détruit.

La matinée se passe. Aucun bruit ne s’entend dans cette maison où l’on sent que, derrière chaque porte, il y a quelqu’un qui souffre. Le temps s’écoule, et ce cœur qui bat toujours comme un marteau de forge!... J’ai parlé; il le fallait! Je respire mieux. Je ne pouvais plus ruser, plus feindre. Je la veux à moi avec tous les périls que comporte ma folie. Quand je l’aurai, je saurai bien la garder... Mon bonheur, si court qu’il soit, durera bien autant que moi-même. Je suis sourd à la raison. Je m’exalte. Elle sera là; je l’imagine étendue à mon côté, défaite, lasse, épuisée; ainsi elle arrivera à me ressembler; mais, elle, c’est l’excès du plaisir et de la volupté qui mettra sur sa pâleur l’image de la mort...

Alors elle s’endormira et je la regarderai dormir; puis l’ombre de la nuit me dérobera ses traits et je me tiendrai de remuer, de tousser pour ne pas l’éveiller. Je verrai passer avec une lenteur infinie les heures qui me sépareront du jour; mais le matin, je sentirai se dissiper magiquement le poids de l’insomnie; je ne saurai plus si le jour est maussade, s’il fait froid, s’il fait sombre parce que, au creux tiède de son bras, reposera ma tête et qu’elle me dira, de sa voix la plus douce: «Mon amour, es-tu bien?»

A midi, Olive vient me demander si elle doit me servir dans mon lit:

--Non, merci, je ne déjeunerai pas.

--Alors, personne ne déjeune, aujourd’hui? En bas, c’est la même chose.

Elle s’en va, sans bruit. La maison est toujours muette; le marteau de forge de mon cœur résonne seul dans le silence de la chambre; et le temps passe encore. Vers deux heures, j’entends des pas, des voix, la voix de Javotte dans l’escalier. Voilà, le moment est venu; mon sort va se décider.

Elle entre, suivie de Paul très pâle, elle s’approche de mon lit, souriante; mais il est visible qu’elle fait un effort pour sourire.

--Eh bien! il paraît que vous n’êtes pas raisonnable, que vous vous rendez plus malade. Mon Dieu! Qu’est-ce que tout cela veut dire?

Le moment est venu! Le moment est venu! Ces mots sonnent à mon oreille et me grisent. Je lui dis:

--Javotte, il faut parler... Vivre dans l’équivoque n’était plus possible. Vous êtes entre nous deux. Si vous aimez l’un de nous, parlez!

J’attends sa réponse. Mon tourment va cesser. Elle regarde Paul; elle le plaint sans doute. Mais la vérité s’impose; il est trop tard pour se taire. Elle dit:

--Calmez-vous... Vous avez la fièvre; vos mains sont brûlantes. Je ne pourrai vous répondre que lorsque vous serez tout à fait calme.

--Je suis calme; ne craignez rien.

--Alors, si vous êtes calme, songez à vous. Ici tout le monde est bouleversé, et c’est moi la coupable. Ah! il est des instants où je me déteste, où je me fais horreur... Moi qui aurais voulu ne voir que des heureux autour de moi; c’est affreux!...

Que signifient ces paroles? Pourquoi ne parle-t-elle pas? J’éprouve une sensation de vide, de déroute, de panique. Pourtant, je fais encore une tentative:

--Javotte, vous ne vous rendez pas compte de la situation. Il y a quelqu’un ici que vous voulez ménager. C’est trop tard. Au point où nous en sommes, quel qu’il soit, c’est un mot de vérité que nous attendons de vous.

Elle baisse la tête. Dans ses yeux une première larme apparaît; elle ne répond pas. Paul, qui marche vers la glace, déclare:

--Ah! je peux dire que j’ai connu aujourd’hui ce que la douleur humaine...

Il dit cela en levant les bras. Ses bras retombent; la phrase reste en l’air, inachevée. Il a fait un vain effort pour se hausser à un ton pathétique qui ne lui va pas. J’entends bien qu’il peut éprouver, lui aussi, des sentiments exaltés; mais il les porte avec cet air emprunté qu’on a sous des vêtements trop amples, qui ne sont pas à votre taille. Javotte se tait toujours. C’est bien; j’ai perdu. Il ne faut pas être faible. Je me raidis:

--Allons! cette pénible scène va finir. Rappelez-vous seulement qu’un jour la pensée m’est venue, le soupçon m’a effleuré que par je ne sais quelle coquetterie perverse vous aviez entrepris de vous faire aimer et de Paul et de moi, que vous aviez joué le même jeu avec chacun de nous, rappelez-vous ce que je vous ai dit: «Si cela était, voyez, je suis sans force, mais j’ai un si frénétique désir de ne pas souffrir que je quitterais Val-Roland et que je ne vous reverrais plus.» Maintenant, je vous pose une dernière fois la question: Si c’est Paul que vous aimez, dites-le sans crainte. Je ne veux ni ménagements, ni pitié, il faut choisir.

Alors ce sont des pleurs, des paroles de femme:

--Vous me torturez... vous me torturez... Vous voyez bien que je ne peux pas vous répondre!...

Elle sanglote. A Paul qui s’est rapproché d’elle, elle dit à voix basse:

--Un mouchoir; donnez-moi un mouchoir...

Il sort pour aller le chercher. On entend dans le couloir une fuite de jupes. C’est Olive, sans doute, surprise aux écoutes. Un instant se passe. Nous n’avons pas échangé une parole. Paul revient avec un mouchoir qu’il a pris le soin de parfumer. Si elle défaille, il est prêt à la retenir dans ses bras; c’est pourquoi lui-même fleure l’eau de Cologne dont il vient d’inonder ses joues au vaporisateur. La gravité des circonstances ne l’empêche pas d’être attentif à ces menus avantages.

Javotte tamponne ses yeux. Elle répète entre deux sanglots:

--Je suis la seule coupable. C’est de ma faute...

Paul met la main sur son épaule, se penche et la console:

--Ma petite amie; ne pleurez pas... Ne pleurez pas, ma petite amie... Ce n’est pas de votre faute.

Son attitude m’irrite. Il insiste sur ces mots comme pour rejeter la faute sur moi. Je lui dis:

--C’est bon. Ne la touche pas... je te prie de ne pas la toucher...

Il ne m’écoute pas.

--Entends-tu ce que je te dis, je te défends... je te défends de la toucher...

En cette journée de dimanche, des gens passent sous ma fenêtre, qui peuvent nous entendre, s’arrêter, intrigués par l’éclat de ma voix; je n’en ai nul souci. Je me sens prêt à toutes les violences. En moi, un instinct mauvais, longtemps contenu, veut se libérer. Je suis comme un homme monté au faîte de sa maison et qui entend son chien, enfermé dans la cave, qui hurle pour sortir.

Cependant Javotte sanglote, étrangère à ce qui se passe autour d’elle; Paul, dont la main n’a pas quitté son épaule, répète:

--Remettez-vous, ma petite amie; ne pleurez plus...

Alors, d’un prompt mouvement vers eux, j’atteins cette main, la saisis avec force et la rejette dans le vide. Il s’est écarté d’un pas, le visage, comme ce matin, convulsé par la haine.

--J’en ai assez, tu sais, Gilbert! Si tu es toqué, je ne le suis pas!

Moi, dressé sur mon lit, les cheveux et les traits en désordre, plein de fureur, hors de moi; lui correct, fleurant l’eau de Cologne, bien peigné, ses manchettes dépassant la manche d’un centimètre, nous nous défions. Javotte s’est levée.

--Vous n’allez pas vous battre pour moi. Ah! je n’en vaux pas la peine!...

Nous nous taisons un instant: Paul s’est reculé vers la porte contre laquelle il s’appuie, très pâle, sans me regarder. Il est plus que pâle, il est livide. D’une main crispée, il contient son cœur délicat. Je sais qu’il suffit parfois d’une émotion trop vive pour qu’il étouffe. Son geste m’a ému. Je sens, par degrés, fléchir ma colère; je songe seulement que c’est mon ami et que nous sommes malheureux.

Comme Javotte restée debout attend que je parle, je lui dis:

--Alors! c’est bien... laissez-moi... laissez-moi seul!

Elle proteste:

--Mais je ne veux pas vous quitter ainsi!... Écoutez-moi, Gilbert. Croyez-moi; malgré toutes les apparences, je ne veux que votre bien; et vous, ne songez qu’à vous, qu’à votre mère, à votre santé. Voyez l’état où vous êtes et qui peut vous être funeste. Redevenez raisonnable: soignez-vous et quand vous serez plus calme...

Chacune de ses paroles surprend et choque l’oreille comme ces pièces fausses qui n’ont pas de son. Toutes, l’une après l’autre, me font mal. Je pense: «En ce moment, tu peux encore la voir, l’entendre; mais tout à l’heure, quand elle serra partie, tu ne la reverras plus.»

Ainsi, il a suffi d’une petite question répétée pour la déshabiller de ses mensonges. Elle m’apparaît dans sa vérité banale. Tout ce qui s’agitait de fiévreux en moi est désarmé. Dans les crises comme celles-ci, il vient un moment où l’on ne sent plus rien. Je n’aurais pas cru que je pourrais être si calme. Je suis seulement à bout de forces.

--Maintenant, allez-vous-en... allez-vous-en...

Paul l’entraîne:

--Oui, venez; cela vaudra mieux.

Je la regarde partir et je demeure assommé. Voilà ce qu’il me reste du dernier présent que me fit la vie!...

Du couloir m’arrive encore l’éclat d’une voix nerveuse, une voix de femme excédée répondant à Paul:

--Ah! laissez-moi!

Il se fait un silence. Elle descend l’escalier tandis que Paul, sans insister, rentre dans sa chambre.

XX

LA SAGESSE

Le lendemain, j’ai fait remettre à Paul ce billet:

Mon cher Paul, je te demande pendant quelques jours de ne pas entrer dans ma chambre. Ce n’est pas que mes sentiments profonds aient changé à ton égard. Ils sont les mêmes. Ce qui nous divise n’a pu altérer qu’en surface l’affection que je te porte. Mais j’ai besoin d’être seul. Je suis sûr que tu comprendras mes raisons. Mettons un peu de silence sur ce qui s’est passé et nous retrouverons bientôt entière notre fraternité d’autrefois.

André.

Voici la réponse de Paul:

Je comprends parfaitement tes sentiments; je les partage. Je n’entrerai pas dans ta chambre. Je ferai en sorte que tu ne m’entendes pas; nous réfléchirons chacun de notre côté. J’ai déjà commencé depuis hier, et je puis te dire que je suis certain d’une chose, c’est que notre affection sortira intacte de ce passage difficile.

Paul.

Les jours suivants, dans la solitude de ma chambre où ma mère, elle-même, ne pénètre qu’avec la plus grande discrétion, je pense:

Vois ce qui t’attendrait si tu allais jusqu’au bout de ta folie. Épuisé, sans force pour la joie et pour la douleur, tu es là sur ton lit gardé par Javotte; tu es couché, elle est debout. Tour à tour brûlant et glacé par la fièvre, il te faut le repos; il lui faut le mouvement. Le silence te convient; elle a besoin de bruit. Les émotions te tuent; elles la font vivre. Tu es une ombre derrière une vitre; elle est un jardin capiteux. Tout vous sépare; chaque heure qui te dépouille l’enrichit, car tout vient à elle et tout te quitte. L’empêcheras-tu d’être jeune, ardente, pleine de fougue, d’aimer les fêtes qui te sont interdites, le jeu de pelote, les courses de taureaux? Que feras-tu, quand, privée d’y aller, elle tambourinera, maussade, la vitre? Tu te lèveras pour l’accompagner. Raidi par l’effort, je te vois pâle et crispé dans la voiture qui vous emporte. Sur les gradins, tu as auprès de toi son visage éblouissant, dont frémissent les narines. Elle est joyeuse, redressée, dilatée, admirée; tu es replié, muet, penché, un foulard autour du cou et si vêtu en plein été que tu donnes chaud à tous ceux qui t’entourent. Empêcheras-tu qu’elle soit un objet de désir quand tu es un objet de pitié, qu’elle aime le changement, les excursions, les réunions nombreuses, quand tes forces te permettent à peine de goûter le commerce intime d’un ami?

Peut-on demander à un être ainsi constitué de se consacrer à un malade, d’assister à son déclin, à sa décrépitude de chaque instant? Si elle l’aime, c’est la plus triste chose du monde; si elle ne l’aime pas... Et comment m’aimerait-elle? Quand je lui ai dit de choisir entre Paul et moi, quand je l’ai mise en demeure de se prononcer, elle s’en est tirée par des paroles de femme et par des larmes; mais elle n’a pas répondu. Comment m’aimerait-elle? Je me souviens de cette jolie mercière que je voyais, autrefois, de mes fenêtres, si éprise d’un mari bossu. Je ne pouvais comprendre qu’on pût aimer un être difforme. Encore un être difforme peut plaire par sa bonne humeur, sa force amoureuse. Mais un malade, quoi de plus attristant?

Non, je vois très clairement ce que serait mon sort, si j’allais jusqu’au bout de mon égarement, à supposer que l’imprévu, la nouveauté, son désir du changement et ce qu’elle apercevrait de romanesque dans l’aventure l’amenassent à consentir. Devant la réalité si décevante, elle ne se résignerait ni ne se révolterait; elle suivrait tout simplement son instinct qui la porte vers le plaisir. Elle n’est point méchante; elle ne chercherait pas à me faire souffrir. Quand elle me verrait trop faible pour la suivre, elle me dirait: «Reste tranquille. Repose-toi. Je sors.» Et moi, je songerais à son corps si tentant et si mal défendu, qui est là nu sous la robe, convoité par les hommes qui passent et qu’à chaque instant je risque de perdre. Je serais là, cloué sur mon lit, attendant son retour. Je songerais: «Elle t’appartient; elle est ta femme et elle est moins à toi que lorsque Paul te la disputait.» Et le soir, quand elle rentrerait amollie, détendue, éteinte, elle me retrouverait à la même place. Je considérerais son visage pâli, son air absent, la fatigue répandue sur toute sa personne, étranglé par la peur d’en deviner la cause, pendant que, sans même s’excuser d’être en retard, sans me rendre le moindre compte de ces heures passées loin de moi, elle se laisserait tomber de lassitude, sur une chaise, avec un grand soupir.

Voyons, l’aimes-tu assez pour accepter ce sort? Ce que tu éprouves pour elle, est-ce le noble, le pur amour, celui qui se sacrifie dans un sourire et d’une main légère accorde le pardon? Si tu te taisais, serait-ce par grandeur ou par lâcheté? As-tu connu avec elle cette partie lumineuse, éternelle et divine de l’amour?--Non, j’ai connu le poison, le mauvais tourment, le désir seul, plus humain peut-être, que les obstacles alimentent, qu’exalte la jalousie, que ne tue pas la trahison elle-même. Car sa trahison lui a-t-elle fait perdre son attrait sur mes sens? Si j’envisage peu à peu la possibilité de renoncer à elle, c’est que je suis plus sage que fou, c’est que le penchant naturel de mon être, en dehors de cette crise passagère qu’il traverse, m’incline vers la raison, c’est que mon tempérament, le caractère secret de mon individu m’y portent, c’est que je sens obscurément, mais d’une façon profonde, que je suis organisé pour me vaincre. Il faut le faire; la vérité est là et non ailleurs. Je me dois à cette noble femme qui m’a élevé, qui m’a suivi, qui, par ses soins, me dispute à chaque minute au mal qui me détruit. Elle est l’abri; Javotte est le péril. Tout ce qui m’attend d’amer, tout ce qui doit me venir de blessures et de larmes est dans celle-ci; tout ce que je peux souhaiter d’apaisant, de consolant, la courageuse résignation, la fin adoucie et sereine de mes jours sont dans celle-là. Quel funeste souffle voudrait m’entraîner hors de mon sillon? Ma destinée est ici ou là. N’est-il pas en mon pouvoir encore d’être l’arbitre?

Mais comme l’austérité du devoir m’effraie! Je me vois, ayant opté. C’est fini. La vie n’aura plus de sourires pour moi. Le dimanche qui ouvre la porte de ta semaine ne m’apportera rien... Est-ce possible?... Alors, devant moi, il n’y aura plus rien, plus rien que la mort?...

Ne te plains pas. A quoi bon? Dis-toi ceci, qu’il dépend de toi d’être fort. Sois-le, et tu cesseras de souffrir. Ce qui t’attend, qu’en sais-tu? Le malheur se fatigue de persécuter les forts, tandis que le faible appelle ses coups. Celui qui se laisse abattre, qui gémit, qui se lamente, ne sort d’une épreuve que pour tomber dans une autre. Il semble que l’infortune joue avec lui, prenne plaisir à ses plaintes. Mais que l’orage, d’aventure, éclate sur un vaillant capable de lui tenir tête, il en va tout autrement. Le malheur, ayant épuisé ses armes, se lasse de poursuivre qui lui résiste, le patient, le résolu, l’impassible qui ne lui offre aucune prise. Le jeu cesse d’intéresser cette puissance mauvaise qui cherche ailleurs une autre victime.

Je me dis encore:

Les premiers pas dans la voie de la sagesse sont les plus difficiles. L’obstacle à surmonter te paraît grand parce que ton courage est petit. Enfant, une table que ta tête n’atteignait pas, un livre que ta main ne pouvait couvrir étaient immenses à tes yeux. Puis, quand s’est haussée ta taille, quand ta main s’est développée, ces choses, étant demeurées les mêmes, t’ont paru réduites. Pareillement, à mesure que l’énergie, la volonté croîtront en toi, tu verras se rapetisser l’obstacle; tu reconnaîtras que cet amour n’était pas la raison suprême de ta vie, qu’il n’en a été que l’accident.

Je me répète chaque jour ces choses. Elles me font du bien.

* * * * *

Un matin, Paul est entré dans ma chambre:

--Peux-tu me recevoir?

--Entre. J’allais justement te faire prier de venir. J’ai à te parler. Je ne sais pas si de ton côté tu as pris une détermination; mais pour ma part, j’en ai prise une: je renonce à Javotte.

Il m’a dit:

--Moi aussi. J’ai réfléchi; je suis presque tranquille; c’est moins dur que je ne pensais. Depuis quelques jours, ça va mieux; il me semble qu’on m’a ôté un poids sur la poitrine. Aussi je suis bien résolu à ne plus la revoir... Si tu veux, nous ne parlerons plus de cette morte.

Il ajoute:

--Maintenant, mon petit, je crois que nous pouvons nous embrasser.

Ma mère, qui n’assistait pas à notre entretien, est entrée dans la chambre. Elle nous a vus réconciliés. Elle a compris. Une émotion qu’elle ne peut contenir bouleverse son fin visage.

--Ah! dit-elle, je savais bien que tu serais fort, que tu serais courageux et brave, que tu écouterais la raison. Je n’ai pas douté de toi. Dès le lendemain de cette scène, j’ai eu confiance. Je savais que seul avec toi-même, tu te retrouverais, tu mesurerais mieux jusqu’où t’aurait conduit cette malheureuse passion. Enfin, c’est fini. Tu l’oublieras. Nous partirons. Tu es sauvé. Ah! je suis bien heureuse!...

Cependant, celle contre qui nous avons pris ces fermes résolutions commence à s’inquiéter de notre silence. Elle est passée plusieurs fois sous ma fenêtre. De ma chaise longue, je l’ai aperçue; j’ai eu la force de ne pas bouger. Je me souviens de lui avoir dit un jour qu’elle portait le béret basque: «Ce béret vous va très bien». Elle ne l’avait pas remis; mais ces jours-ci, en passant sous ma fenêtre, elle l’avait.

Enfin, cette lettre m’est parvenue:

Mardi, 5 heures.

Mon ami,

Ce que j’éprouve est insoutenable, et, ne me sentant pas l’énergie nécessaire pour rester ce soir dans cet état d’âme, avant de voir arriver la nuit et sa sombre influence, je ne puis m’empêcher de jeter vers vous ce cri de détresse. Je souffre! je souffre! je souffre!

Ah! comment donner à mes paroles un son capable de vous émouvoir? Quoi que je fasse, cette lettre ne vous dira pas à quelles douleurs mon âme est en proie... Écoutez-moi, je sais les ménagements qu’exige votre état; je ne songe pas à vous imposer la fatigue de venir jusque chez moi, je vous demande seulement, je vous supplie de venir à la villa Suzanne qui est en face de vous. Mon amie, Mme Toledo, se met à notre disposition. Vous ne pouvez pas me refuser cette entrevue. Dites-moi que vous viendrez, et ce jour-là du moins la vérité se fera jour. Car je veux que vous sachiez par moi-même que ma conscience ne me reproche rien. Une raison plus forte que ma volonté et devant laquelle j’ai dû m’incliner justifiait mon attitude vis-à-vis de vous, mais au prix de quel sacrifice!

Vous qui avez souffert, vous, mon ami, comprendrez peut-être la sincérité de mon cri.

Vous sentir là, en face, à deux pas de moi, dans l’ignorance de certaines choses et ne pouvoir rien dire! C’est plus qu’il n’en faut pour ma pauvre tête égarée après d’atroces nuits sans sommeil.

Soyez humain en ne me refusant pas la faculté de vous parler sans retard devant mon amie qui a été la confidente et le témoin de toutes mes angoisses, j’en appelle à votre cœur loyal, et devant l’insuffisance des mots qui traduisent si mal le fond des sentiments, je me désespère, je me tords, je deviens folle!...

S’il est vrai que vous allez partir bientôt, comme déjà on l’annonce, s’il est vrai que cet épouvantable dénouement m’attend dans quelques semaines, pourquoi me laisser agoniser ainsi lentement?

Pardonnez à ma raison éprouvée le ton et l’accent de ces lignes. Je ne veux pas savoir ce qui a pu me rabaisser à vos yeux; je sais seulement que j’étouffe, que je sanglote et que peut-être vous ne me croirez pas...

Javotte.

Paul était avec moi quand Olive m’a remis cette lettre. Plus remué par cette lecture que je ne l’aurais voulu, je lui ai dit:

--C’est de Javotte. Je voudrais te la montrer, car à présent nous ne devons plus rien nous cacher; mais il y a là-dedans une douleur simulée ou réelle que je ne peux pas me résigner à trahir... C’est une femme... Sache seulement que je ne lui répondrai pas.

--Tu as raison. Je ne veux pas savoir ce qu’elle t’écrit. Que m’importe tout ce qu’elle peut inventer à présent!... Mais tu peux t’attendre à un bel étalage de ces phrases auxquelles malgré soi on se laisse toujours prendre... Ce qui me rassure, c’est que notre amitié est désormais à l’abri des entreprises de cette gredine.

Il en parle sans indulgence. Mais il faut se mettre à la place de Paul qui constate avec un peu d’humeur involontaire que c’est à moi et non à lui qu’elle a écrit.

Que ferai-je? J’ai dit à Paul que je ne répondrais pas. Je relis la lettre lentement quand je suis seul. Je suis ému; mais ma conviction n’est pas ébranlée. Que ferai-je? Si je la revois, le moindre de ses gestes m’attachera à elle mieux que la preuve la plus éclatante de sa sincérité? Et même si je suis convaincu qu’elle ment, en sera-t-elle moins désirable? Alors que m’importent ses explications? Quoi qu’elle dise, que ses paroles soient persuasives ou qu’elles n’aient aucun sens, je n’entendrai pas ses paroles; j’entendrai le son de sa voix et je n’aurai plus de force dans les jambes. Même s’imposât-elle le silence, qu’il lui suffirait de me regarder; son regard m’engourdirait le cœur. Et tint-elle les yeux baissés que la seule vue de sa bouche dissoudrait mon courage...

Non, il ne faut pas, il ne faut pas que je la revoie.

* * * * *

Maintenant, c’est la détente; l’organisme cède. Je ne quitte plus la chambre. C’est à peine si je me lève pour aller m’étendre près de la fenêtre. Debout, mes jambes chancellent. Je suis essoufflé au moindre mouvement. J’éprouve une vive douleur entre les épaules. Évidemment, il se fait en moi une diminution sensible des forces. Je n’ose plus prendre ma température; mais le feu de mes pommettes, mon pouls précipité, mes mains brûlantes indiquent suffisamment que ma fièvre est permanente.

Je me suis décidé à me remettre entre les mains du docteur. Il est venu. Il m’a ausculté longuement.

--Respirez... respirez donc... vous ne respirez pas.

--Mais si, docteur, je respire autant que je peux.

--Je n’entends rien du tout.

L’oreille contre mon dos, il soufflait, s’obstinait, me faisait compter:

--Quarante et un, quarante-deux, quarante-trois, quarante-quatre...

--Allons! ce n’est pas brillant: mais il ne faut pas s’en étonner... Vous ne voulez donc pas guérir?

Il sait ce qui se passe et il me le fait comprendre d’une façon bourrue et paternelle qu’autorisent son âge et sa fonction. Puis, se tournant vers ma mère:

--Madame, il faut emmener votre fils. Si vous prolongez votre séjour ici, je ne réponds plus de rien. Je parle devant lui pour qu’il ne l’ignore pas.

J’ai dit:

--Mais je ne peux pas me mettre en route dans l’état où je suis. Je me sens trop faible.