Part 9
Quand il jugea le moment venu, il s'apprêta à sortir de la petite chambre qui lui servait de loge. Mais au lieu d'ouvrir la porte qui donnait sur un vestibule, il se trompa, et se trouva brusquement en présence d'Antoinette, que, dans une vision rapide, mais éternelle, il aperçut vêtue d'une chemise et de longs bas lilas que des jarretelles rattachaient à un corset de même couleur. Elle passa en toute hâte un peignoir, avec un petit cri de pudeur instinctive et purement physique. Car, d'avoir paru devant de si nombreux spectateurs, elle était devenue moins farouche. Et surtout elle pensait trop à autre chose, à son succès dont la rumeur retentissait en elle et l'occupait tout entière.
Elle venait d'envoyer précipitamment sa femme de chambre au marquis, pour qu'il retînt à toutes forces à dîner et à coucher certains amis qu'elle avait vus à peine, et de qui, sans doute, elle voulait encore entendre des commentaires sur l'événement du jour.
Julien, qui n'avait pas encore apporté ses compliments, parla à son tour. Il dit son émotion constante, et la joie qu'il avait ressentie à entendre acclamer la marquise. Et vraiment, ce disant, si sa mémoire le trahissait un peu, il était d'une sincérité absolue. Il retrouvait un à un, ardents et intenses, tous les sentiments qu'il aurait dû éprouver. Il les retrouvait en présence de cette Antoinette si délicieuse, si désirable aussi désormais.
Car cette vision de tout à l'heure, un peu de peau nue entre cette chemise et ces bas, avait troublé Julien d'une façon étrange. Il avait vu apparaître en Antoinette un être de chair qu'il n'avait jamais imaginé. Et maintenant il ne pensait plus qu'à cela.
--Je vous aime, lui dit-il. Il y a si longtemps que je me contiens... Mais je vous aime trop...
Elle l'écoutait; elle avait été depuis une heure si fêtée, si entourée d'hommages que l'amour suppliant de Julien ne lui semblait qu'une plus tendre louange. Mais elle fut très remuée par la passion si profonde qu'elle sentit tout à coup en lui, et qui semblait s'y être trouvée depuis toujours... A ce moment, une porte craqua. Et, bien qu'il n'eût pas fait un geste vers elle, et qu'ils fussent bien convenablement restés debout et assez loin l'un de l'autre, ils frissonnèrent comme des gens surpris, et se composèrent un visage un peu trop froid. Mais la femme de chambre qui entra ne remarquait pas ces nuances.
Julien quitta le pavillon, si littéralement enivré qu'il rejoignit sans s'en douter le restant de l'assistance. On commentait encore le succès d'Antoinette. Il vit tout à coup devant lui Lorgis, qui lui parlait depuis quelques instants déjà, et qu'il approuvait de la tête, sans l'écouter et sans même le voir... Quand il se ressaisit, il entendit que Lorgis disait:
--Ils en sont, pour le moment, aux réserves. Antoinette ne sait pas exactement ce qu'on dit d'elle. On l'a trouvée gentille, mais un peu maladroite. On estime qu'elle a joué finement, mais d'une façon monotone. On la compare à l'actrice qui avait créé le rôle à Tressé, et qui avait donné du personnage une idée plus nette et plus variée. Ce qui n'a pas empêché la plupart de ces gens d'affirmer bien haut à Antoinette qu'elle avait éclipsé la première interprète. Et, pendant ce temps, Antoinette s'exalte sur son triomphe. Elle ne connaît pas les restrictions. On ne lui apporte que des éloges triés et expurgés. Dire que c'est presque toujours ainsi! Et même ceux qui ne jouent pas la comédie, mais que l'on juge tout de même, ceux que l'on applaudit dans la vie, ne connaissent jamais que le bien que l'on dit d'eux. Alors, quand ils ont vent d'une critique, ils croient qu'on leur a menti en les complimentant. C'est que le monde juge plus exactement et plus posément qu'il n'en a l'air. Seulement il ne donne pas aux intéressés le texte intégral des jugements qu'il a rendus sur eux...
Cependant on arrivait très doucement à l'heure du dîner, qui fut plus somptueux que de coutume. On avait retenu une dizaine de personnes. Antoinette fit son apparition dans une toilette inédite que Julien ne put détailler. Mais il cherchait désormais à deviner, à travers ses robes, la forme de son corps. Le dîner fut éclatant de lumière. L'électricité s'était mise de la fête, et la machine installée par le marquis fonctionna cette fois-là sans interruption: c'était un jour de miracle. Les musiciens avaient été retenus au château. Ils ne rentreraient à Paris que par un train de nuit. Ils formaient un très bon orchestre, et Julien, extasié, ses yeux vers sa chère Antoinette, passa deux heures exaltées, dans l'harmonie et dans la lumière.
Il ne vit pas Henri, le jeune dragon, qui l'observait avec inquiétude. Il ne remarqua pas que ce même Henri, après le dîner, causait longuement avec Lorgis sur la terrasse. Lui, Julien, s'était assis dans un coin, il écoutait madame Jehon chanter. Elle s'était fait entendre deux ou trois fois au cours de la semaine. Or, Julien n'y connaissait rien en musique; il ignorait si les gens savaient ou non chanter, et même s'ils avaient de belles voix; les soirs précédents, pour payer madame Jehon des compliments qu'elle lui faisait l'après-midi, il lui avait apporté au hasard des épithètes qui lui semblaient à lui impropres et excessives, et qu'elle avait néanmoins encaissées. Ce soir-là, les accents de la chanteuse remuèrent profondément son cœur d'amoureux. Et, quand elle eut terminé son morceau, il se précipita vers elle et lui exprima, les larmes aux yeux, toute l'émotion qui l'avait transporté.
--Ce que vous me dites là m'est très sensible, lui répondit-elle, surtout venant de vous, qui avez, vous m'entendez, un tempérament d'artiste tout à fait exceptionnel. Et vous aurez de grands succès, ajouta-t-elle, d'un ton menaçant, de très grands succès!
Mais pour le moment, il n'en souhaitait qu'un. Il regarda Antoinette et se désespéra de la trouver si loin de lui, si occupée d'autre chose. Et comme il était de plus en plus exalté, il sortit sur la terrasse, pour s'exposer, par besoin de fraîcheur autant que par romantisme, au vent de la nuit.
Dehors, il fut appréhendé par Lorgis, qui le prit doucement par le bras. Ce n'était pas le Lorgis tranquille et philosophe des heures ordinaires. Il paraissait affairé et soucieux.
--Écoutez, lui dit-il, et pardonnez-moi de revenir sur un sujet que nous avions tacitement décidé d'abandonner; pour ma part, en tout cas, j'avais bien pris la résolution de ne vous en reparler jamais... Mais je viens de reconduire Henri jusqu'à l'auto qui le ramène à Tours: il est absolument affolé. Il est persuadé que vous aimez Antoinette. Il ne savait que faire... s'il devait aller vous en parler... Mais il a craint une explication difficile et violente. C'est un petit garçon plein de courage, mais aussi plein de sagesse, et qui a horreur des bêtises où un coup de tête pourrait l'entraîner. Et puis, il aime trop la quiétude de son père pour risquer de la troubler par un scandale... Alors, mon vieux, c'est moi qui veux vous parler à sa place. Cette fois non plus, je ne vous demande pas de réponse. Vous êtes averti. Faites attention. J'aime bien tous ces gens-là, et je vous aime bien aussi. Je tiens au repos de toute cette maison... D'une façon générale, j'ai une confiance illimitée dans la sagesse pour refréner les désordres que les passions viennent apporter dans notre petite vie tranquille. Voilà. Vous êtes au courant. Faites attention... Un peu de réflexion... Bonsoir, mon vieux.
Ce petit discours, qui émut Julien, eût pu, la veille encore, influer sur ses projets, non pas les arrêter sans doute, mais les retarder, les entraver pendant quelque temps. Mais depuis la vision du pavillon, un autre individu, en ce jeune homme, s'était révélé, et s'était mis sur les rangs pour conquérir la marquise. Et celui-là était moins délicat, moins compliqué, et beaucoup plus résolu. Et à celui-là, personne, même Julien, ne ferait lâcher prise...
CHAPITRE XXII
Reprise des opérations.
Ce compagnon de conquête, si brutal qu'il fût, et si pressé de mener à bien son entreprise, avait néanmoins, dans l'intérêt de ses projets, une certaine prudence. Il se savait brouillon et se méfiait de sa hâte maladroite. Il savait aussi, n'étant pas absolument un débutant, qu'il ne fallait pas croire la conquête d'Antoinette aussi avancée qu'on aurait pu l'imaginer, d'après la tendresse de certains regards et de certains sourires. Un sourire promet bien des choses, mais on ne sait exactement quoi; et souvent celle même qui sourit n'en sait pas davantage. Il arrive qu'une jeune femme exaltée, un peu innocente toutefois, s'abandonne dans un regard, mais qu'elle ignore ce qu'exactement vous allez faire d'elle. A l'inverse, une dame qui n'est plus une novice, et qui sait de quoi il est question, n'aura besoin que d'un petit geste d'acquiescement, presque froid, pour se promettre tout entière.
Comme disent les gens d'affaires, Antoinette et Julien étaient d'accord en principe. Il restait encore, surtout quant à la date d'accomplissement du traité, à régler un certain nombre de points, que Julien envisageait avec beaucoup de netteté, mais dont Antoinette pour le moment ne voulait pas entendre parler d'une façon précise.
Les séducteurs ne doivent pas se plaindre de cette imprécision où les dames tiennent à rester le plus longtemps possible. Car, beaucoup d'entre elles ne savent pas ou ne veulent pas savoir où elles s'engagent, au commencement des pourparlers. Et la prolongation de négociations crée pour elles une espèce d'engrenage insensible qui les entraîne aux décisives aventures.
Pour le moment, c'était, entre Antoinette et Julien, comme de paisibles fiançailles. Sous prétexte d'assister, en bonne maîtresse de maison, au petit déjeuner des messieurs, elle descendait maintenant vers neuf heures. La première fois, Julien ne put quitter des yeux ce clair visage, plus charmant encore le matin; on n'y voyait pas la vilaine bouffissure que le sommeil laisse à des figures flétries; la figure d'Antoinette paraissait plus reposée, plus enfantine, avec des yeux joyeux. et tout pareils au jour renaissant...
Le déjeuner fini, ils s'éloignaient ensemble, sans que personne, parmi tous ceux qui les observaient, eût semblé le remarquer. Ils se promenaient sur la lisière d'un petit bois. Et ils avaient toujours quelque chose à se dire. Et c'était pour lui un tel plaisir de l'entendre parler, que des fois il n'écoutait pas ce qu'elle disait, et ne faisait attention qu'aux inflexions de sa voix.
C'est dans une de ces promenades qu'elle lui raconta sa vie de jeune fille. Peu d'existences avaient été si remplies d'accidents et de malheurs, et en même temps si tranquilles.
Toute petite, elle avait perdu sa mère. Antoinette habitait Niort, où elle était née. Elle continua à vivre là, avec sa sœur et son frère aînés. Son père, le comte de Tournis-Régevel, les avait quittés pour aller vivre à Paris. Les enfants abandonnés vécurent à Niort très heureux, sous la garde d'une vieille cousine qui était la gaîté même. Cette demoiselle avait pour frère un prêtre, un digne homme tout à fait, qui était en même temps le garçon le plus drôle de la terre. Il inventait des histoires à mourir de rire, et il imitait d'une façon parfaite les cris de tous les animaux. Le lendemain du jour où Antoinette avait eu ses quinze ans, de graves nouvelles arrivèrent de Paris. Le comte de Tournis était mort subitement. Il avait perdu à la Bourse presque toute sa fortune. On ne savait pas au juste s'il ne s'était pas suicidé... Il fallut vendre la maison de Niort et une propriété que l'on possédait en dehors de la ville. Mais le frère aîné venait d'être reçu à Polytechnique, et ce fut une excellente occasion pour aller tous s'installer à Paris dans un petit appartement du quartier Saint-Jacques. Ils vécurent encore là deux années très amusantes. On avait fait la connaissance d'un autre Polytechnicien tout à fait gentil, qui courtisait la sœur aînée, et qu'elle épousa d'ailleurs plus tard. Aussitôt que les jeunes gens avaient quelques jours de vacances, le prêtre, prévenu, arrivait avec son sac en bandoulière. Il n'avait pas son pareil pour organiser des voyages circulaires, économiques et intéressants. Les deux élèves de l'X, les deux demoiselles de Tournis, le prêtre et la vieille cousine visitèrent de cette façon la Bretagne, puis la Hollande, puis, aux grandes vacances, l'Angleterre, l'Irlande et l'Écosse. L'année suivante, on s'en fut dans les pays scandinaves. Ce prêtre et cette vieille cousine leur apprirent à s'amuser de tout et à trouver de l'intérêt à tout ce qu'ils voyaient. Ils goûtèrent là, pendant plusieurs années, tout ce que la fête, chaste, peut offrir de plaisir. Et, quand la vieille fille, étant tombée malade, sentit qu'elle n'avait que peu de jours à vivre, elle s'ingénia, à force de bonne humeur, à habituer ses jeunes compagnons à l'idée de sa mort.
--Évidemment, ajouta Antoinette, ce n'était pas tout à fait comme ce que je vous dis. Nous fûmes bien malheureux à la mort de cette pauvre cousine. Nous avions aussi parfois de petits ennuis, mais à distance, je ne vois que la paix et le bonheur de ces années de jeunesse.
Elle raconta avec moins de détails son mariage avec le marquis. Ces détails, Julien les compléta par des conversations qu'il eut par la suite avec madame Jehon.
Quand ils sortirent de l'école de Fontainebleau, les deux anciens élèves de l'X, officiers d'artillerie de marine, se préparaient à partir en Indo-Chine. Céline, la sœur aînée d'Antoinette, n'osait quitter sa sœur. Elle aurait pourtant bien voulu épouser l'ami de son frère, et l'accompagner en Extrême-Orient. C'est à ce moment que, dans une villégiature qu'ils passèrent en Bretagne, chez des amis communs, Antoinette fut remarquée par le marquis, veuf depuis deux ans. Le mariage d'Hubert ne fut simplement qu'une toquade parmi les nombreuses toquades de sa vie. En dépit de la différence d'âge, tout le monde conseilla à Antoinette de l'épouser. C'était un mariage de raison qui n'avait, somme toute, rien de révoltant, et qui favorisait singulièrement tous les petits plans de chacun. Céline put épouser son fiancé, partir avec lui, et ce grand service qu'Antoinette rendait ainsi à sa sœur s'ajouta à toutes les compensations que présentait son union avec le marquis.
Le prêtre, ami d'Antoinette, n'était pas seulement un joyeux compagnon. Parmi les excellents enseignements qu'il avait donnés à son élève, figuraient de très belles idées sur la résignation, qui préparèrent la jeune femme à subir courageusement ses devoirs d'épouse chrétienne. Comme elle était, avec cela, une personne bien élevée, pleine de tact, et fort polie, elle évita de laisser voir au marquis tout l'ennui que lui causaient les corvées conjugales. Mais son éducation n'allait pas jusqu'à lui faire simuler une satisfaction qu'elle était si loin d'éprouver et qui eût entretenu la fougue, un peu assagie déjà, de son époux. Il espaça peu à peu ses visites. Quand elle s'aperçut qu'il venait obéir, chez elle, à un devoir de galanterie, elle sut lui faire comprendre qu'elle l'en dispensait, en alléguant des migraines auxquelles il feignit de croire. Si bien que la séparation s'effectua entre eux insensiblement. Tous deux reprirent une indépendance complète. Et aucun des deux n'en fit mauvais usage. Elle était trop contente d'être tranquille, et d'être exemptée de ces obligations dont Hubert n'avait pas su lui révéler l'agrément compensateur. Quant au marquis, les femmes ne l'occupaient plus. Ce n'était pas que toute ardeur juvénile fût éteinte en lui. Mais il était occupé de tant d'autres choses! Et puis, il lui eût fallu, pour faire la cour à une dame, suivre une idée pendant quelques minutes, et il n'en était plus capable. Et puis encore, les femmes lui semblaient toutes identiques. Elles ne lui apprenaient rien de nouveau.
Antoinette n'avait jamais eu à se plaindre de lui. Pour rien au monde, elle n'eût voulu le mécontenter. Il lui avait donné une grosse fortune, une vie mouvementée, et qui passait pour agréable. Cette existence était assez vide. Mais elle ne s'en aperçut que rétrospectivement le jour où elle connut Julien. Et, de même qu'il avait poussé au tragique, en les lui narrant, les petits mécomptes de sa vie, de même elle exagéra l'ennui qu'elle avait éprouvé depuis son mariage.
Mais le diable, c'est que depuis que Julien lui faisait la cour, elle ne s'ennuyait plus du tout, et ne souhaitait aucun changement dans sa vie. Pourquoi cet homme exigeant demandait-il autre chose? C'était le plaisir même qu'elle prenait à ces tendres et chastes entretiens, à ces conversations un peu plus ardentes, le soir, sur la terrasse, qui la faisait se contenter du «statu quo». Or, le meilleur adjuvant d'un séducteur, c'est cette horreur naturelle que les dames ont pour le «statu quo».
Et puis, vers quel inconnu le jeune homme voulait-il l'entraîner? Il voulait recommencer avec elle tous ces gestes discrédités par le marquis. Pour elle, le mystère avait été défloré sans plaisir; l'inconnu n'avait plus de charme.
Heureusement pour Julien, Antoinette était une femme de devoir. Les mêmes habitudes de sacrifice qui l'avaient fait si docilement se soumettre aux formalités du mariage l'habituèrent à envisager, presque avec résignation, un dévouement adultère. Vraiment ce pauvre garçon paraissait si malheureux!
Le jour où elle se dit cela, elle vit avec clairvoyance qu'elle était sur une pente fortement inclinée... Jusqu'à ce moment, elle n'avait pas encore lutté contre sa vertu. Elle n'avait pas eu peur: alors les bons principes n'avaient pas donné signe de vie. Mais elle s'aperçut tout à coup que, sans s'en douter, elle était allée très loin du côté du péché. A cet instant-là, il fallait appeler tout de même les principes à la rescousse. Il était temps. On eût dit une personne assaillie par les cambrioleurs et qui pousse en toute hâte les meubles les plus lourds contre une porte menacée. Mais, hélas! les principes se discutent, de même que les meubles se déplacent. Et puisqu'elle avait eu assez de force pour les pousser contre la porte, l'assaillant aurait au moins autant de force pour les repousser.
Le meilleur rempart d'Antoinette eût été sa vertu naturelle. Mais Julien en avait triomphé par de lentes et insensibles pesées. La vertu est un secours plutôt préventif, qu'il ne s'agit pas de faire donner à la dernière minute.
CHAPITRE XXIII
Rapprochement.
Cependant l'être simple et lubrique, qui habitait en Julien, s'impatientait. Et, pour tromper ses impatiences, il cherchait autour de lui des distractions. Un après-midi, comme Antoinette était partie en auto, Julien se trouva seul avec madame Jehon et, par politesse, lui proposa de faire quelques pas dans le parc. Ils allèrent s'asseoir sur le talus herbu où, jadis, le matin, Julien s'en allait attendre le facteur avec Lorgis. Là, madame Jehon, qui avait décidément pris Julien en affection, se mit à parler de sujets sérieux, et qu'il n'écouta pas. Il ne pensait qu'à une chose: se précipiter sur elle, la posséder vigoureusement, pendant qu'elle continuerait à dire des choses raisonnables. Mais il est bien rare que l'on passe de ces rêves fantaisistes à leur brutale réalisation. Le Julien sage ne songeait pas une seconde à écouter le Julien bestial. Si encore on avait été sûr que madame Jehon se fût laissé faire! Dans le doute, il valait mieux s'abstenir, renoncer à ces idées passagères. Mais, alors, du moment qu'elle n'était plus un objet de tentation, madame Jehon devenait une dame bien ennuyeuse. Il n'y avait plus qu'à prétexter une lettre à écrire et à quitter cette personne au plus tôt.
Julien monta dans sa chambre, essaya de se mettre à lire. Il se sentait désœuvré. Il était furieux contre Antoinette, qui le faisait ainsi languir. Ma foi! tant pis! d'ici un jour ou deux, sous n'importe quel prétexte, il irait passer vingt-quatre heures à Paris.
En principe, la villégiature à Bourrènes devait se terminer dans les premiers jours d'août. Depuis une vingtaine d'années, en effet, le marquis allait habiter au mois d'août sa villa des environs de Deauville. Jadis, il avait possédé des chevaux de course; c'est-à-dire qu'il avait eu une part d'association dans une écurie importante. Puis, le propriétaire titulaire étant mort, on avait vendu les chevaux aux enchères. Ils s'étaient vendus de bons prix et le marquis n'en avait pas racheté. Il continua à aller aux courses pendant quelque temps... Ce goût lui passa. Mais la villa de Deauville restait en sa possession. On continua, par tradition, à aller à Deauville pendant la semaine des courses. Cette année seulement, comme le marquis s'était décidé à faire d'importants travaux à Bourrènes, il préféra prolonger son séjour dans le pays jusqu'à la fin août, époque à laquelle il se rendrait dans ses terres de Bourgogne.
On avait beaucoup insisté auprès des invités pour les garder tous. Les Jehon s'étaient fait prier, mais avaient fini par consentir. Ils étaient propriétaires d'un petit domaine à Saint-Valéry. Jehon y avait installé un atelier. Le travail le réclamait. Mais le marquis s'était écrié: «Vous travaillerez ici!» C'était l'occasion pour lui d'organiser un magnifique atelier, de faire venir de Paris tout le matériel nécessaire. Comme le sculpteur avait la commande d'un grand monument pour une ville algérienne, et qu'on devait y faire figurer un dromadaire, le marquis insista beaucoup pour faire venir un de ces animaux du Jardin d'Acclimatation. C'est avec peine qu'on le fit renoncer à cette idée.
Le diplomate n'était plus là. Un château du Midi le réclamait à cette date. Depuis dix ans, il s'y hospitalisait dans le courant d'août, et il ne pouvait s'exposer à perdre, les années suivantes, ce refuge d'une partie de l'été. Quant au colonel et à ses enfants, ils étaient partis dès le lendemain de la matinée de verdure. Les jeunes filles et le jeune homme trapu avaient des engagements à remplir dans d'autres représentations mondaines. Ils continuaient, de château en château, leur petite tournée d'été.
Les Lorgis consentirent à rester. Leur fils aîné, ayant terminé son année scolaire, était revenu de Paris dans l'auto paternelle. Firmin n'était plus le seul mécanicien de la maison et l'arbitre dictatorial des promenades. N'empêche que le lendemain du jour où le mécanicien des Lorgis, un gros joufflu d'aspect timide, était arrivé au château, on ne put avoir à sa disposition un seul des chauffeurs. Firmin faisait à son camarade les honneurs du pays. D'après des racontars, il entretenait des relations adultérines avec la femme d'un forgeron, qu'il devait balader secrètement en automobile. Toujours est-il que les mécaniciens furent invisibles pendant toute une journée. On décida qu'on se priverait à jamais des services de Firmin. Le marquis, dès qu'on signala le retour du fugitif, se dirigea vers le garage pour procéder à l'exécution. Mais, l'instant d'après, on les vit qui causaient très amicalement. Le marquis se borna à dire, en revenant: «Je l'ai tancé sérieusement. Il ne recommencera plus.» On savait bien qu'il le garderait toujours, et qu'il ne voudrait pas se séparer d'un interlocuteur si précieux.
Cet après-midi, où Julien s'ennuyait si furieusement, Antoinette était allée se promener dans l'auto des Lorgis avec madame Lorgis et les enfants. L'auto de la maison avait emmené Lorgis et le marquis jusqu'à un village industriel assez lointain, où Hubert voulait montrer à son cousin des habitations ouvrières. Julien trouva la journée d'une longueur invraisemblable. Une lettre à sa famille, des cartes postales à ses amis de Paris ne lui tuèrent que trois pauvres petits quarts d'heure. Il lut un journal de la veille jusqu'au bas de la sixième page, s'intéressa à des mouvements de bateaux, à des tarifs de boucherie, à des ventes par autorité de justice...
Il finit par jouer à l'écarté avec le sculpteur Jehon...