Part 10
Enfin l'auto qui ramenait ces dames fit entendre sa rauque clameur. Julien se sentit tout heureux. Il était comme un petit enfant qu'on a laissé seul à la maison et qui voit revenir sa mère.
Mais il souffrit, quand Antoinette descendit de voiture, de ne pas pouvoir la prendre dans ses bras et l'y serrer avec une tendre frénésie. «C'est l'être, pensait-il, que j'aime le mieux sur la terre, et je ne peux pas m'approcher d'elle. Et non seulement le monde m'écarte d'elle, mais elle-même s'écarte de moi. Cependant je sais qu'elle m'aime aussi!» Tout cela le peinait et l'indignait comme une injustice monstrueuse. Et pourtant, c'était un garçon bien élevé, et respectueux des barrières établies. Mais il était à bout. Cette journée de solitude l'avait exaspéré...
La seconde auto avait ramené ces messieurs, et la cloche du dîner sonnait. Julien, tête nue, était reparti dans le parc, et marchait à grands pas. Il fut sur le point de remonter dans sa chambre, de faire comme les enfants boudeurs qui veulent persuader à leurs méchants parents qu'ils sont malades. Mais il ne voyait pas à quoi le mènerait ce manège. Et d'ailleurs il avait faim.
Il se contenta, à table, de garder autant qu'il put le silence, et de ne reprendre d'aucun plat. C'était l'homme qui se soumettait aux formalités de l'existence, mais qui n'avait aucun goût aux joies terrestres. Il fut d'ailleurs le seul à donner à son attitude cette subtile interprétation.
Depuis le départ du diplomate, le bridge sévissait sans retenue. Aussi était-il facile à Antoinette et à Julien de s'isoler sur la terrasse. Ce soir-là, il n'y voulut point aller. Il resta derrière les joueurs, à suivre leur jeu. Il fallut qu'Antoinette, qui était déjà sortie, rentrât au salon, et lui fit, avec précaution, signe de la suivre.
Il la suivit, sans se presser, l'air impassible et dur. Mais elle ne remarqua pas cette expression de son visage.
--J'ai des choses à vous dire.
L'après-midi, elle était allée goûter dans une ferme avec Anne et les enfants Lorgis. Pendant que les enfants jouaient, elle avait eu une grande conversation avec sa cousine. C'était le pendant des entretiens de Lorgis avec Julien. Évidemment le couple s'employait de toutes ses forces à empêcher un rapprochement entre Julien et la marquise. Antoinette, parlant à Julien, racontait cela comme une alliée, et rapportait les discours d'Anne Lorgis comme on rend compte des arguments d'un adversaire. Mais elle eut l'imprudence de dire que certains de ces arguments l'avaient touchée... Julien, ce soir d'énervement, n'était pas d'humeur à supporter cela.
Il se prit à déclarer qu'il ne voulait pas être la cause de débats aussi douloureux dans l'âme de la marquise... Elle ne devait pas souffrir pour lui: on ne souffre que pour un homme que l'on aime vraiment. Or, à n'en pas douter, les sentiments qu'elle croyait avoir pour lui ne répondaient pas à la passion qu'il avait pour elle.
Il sentait qu'il parlait sans ménagements. Mais il avait cette impression qu'il valait mieux, à cette heure, ne pas la ménager. Elle eut un regard si touchant de tendresse, qu'il eut besoin d'un effort sérieux pour ne pas s'attendrir à son tour. Il déclara encore qu'il n'en pouvait plus, qu'il menait au château une vie anormale, que c'était au-dessus de ses forces... Puis il ajouta:
--Ah! j'oubliais de vous dire que je m'absente demain pour deux jours. Je vais à Paris.
Il avait dit cela, en changeant ostensiblement de ton, comme s'il semblait désirer qu'elle n'établît aucune liaison entre ce projet de voyage et ce qui avait été dit précédemment. Comme il l'espérait, elle vit très clairement cette liaison, se leva, et, très irritée:
--Si vous vous en allez à Paris, vous pourrez y rester!
Allons! c'en était fait entre eux des délicatesses de pensée et d'expression qui jusque-là avaient maintenu leurs relations dans un si bon ton d'élégance!
Il répondit:
--Soit! J'irai à Paris, et j'y resterai.
Mais il ajouta, par crainte d'avoir prononcé une parole trop définitive:
--Et c'est, au fond, ce que vous souhaitez!
Elle haussa les épaules (ce qui n'avait rien de si désobligeant). Puis elle lui tendit la main et lui dit, avec une grande politesse:
--Je vous prie de m'excuser si je me retire. Je suis un peu fatiguée ce soir.
Elle rentra sur la terrasse, dit bonsoir à quelques personnes et, pour empêcher Julien de la suivre, emmena avec elle Anne Lorgis, qui avait fini sa partie.
Cette dispute puérile laissa Julien très agité. Il se sentait le cœur plein de désespoir, et aussi d'une âcre joie. Il descendit dans le parc et marcha comme un fou. Quelques minutes après, il se trouva devant la fenêtre d'Antoinette. Cette fenêtre n'était pas éclairée. Comment se faisait-il? Sans doute la marquise était allée jusque dans la chambre d'Anne Lorgis pour y causer un instant avec son amie. Alors Julien se persuada qu'il fallait absolument, le soir même, revoir Antoinette. On ne pouvait pas passer la nuit sur cette rupture incomplète. Il fallait s'expliquer plus nettement, se séparer si c'était nécessaire, mais ne pas se quitter aussi méchamment. Il fallait se dire n'importe quoi; il fallait se parler encore... Autrement, c'était pour lui et peut-être pour elle une nuit abominable.
Si la marquise avait été dans sa chambre, et s'il avait jugé impossible de la revoir le même soir, il en eût peut-être pris son parti. Mais c'était la possibilité de cette entrevue qui l'amenait à la considérer comme indispensable... Il se précipita vers l'escalier le plus proche, de façon à gagner le couloir qui conduisait de la chambre de madame Lorgis à celle d'Antoinette. Précisément dans ce couloir donnait une porte de la bibliothèque. A la rigueur, Julien, s'il était rencontré par là, pouvait dire qu'il allait consulter un livre. Ce n'était pas très vraisemblable, mais c'était plausible à la rigueur.
Il arriva jusqu'à la bibliothèque. Le petit escalier par lequel il était monté débouchait presque à côté. Il entra dans la grande pièce haute et sombre, et laissa la porte légèrement entr'ouverte, après s'être assuré qu'au bout du couloir il y avait sous la porte de madame Lorgis une raie de lumière. Par contre, il n'y en avait pas sous la porte de la marquise: par conséquent, Antoinette était encore avec son amie.
Il était effrayé à l'idée du temps qu'il allait passer là. L'attente le rendait fou, et il ne supportait pas les minutes qui semblent des siècles. Le destin eut pitié de lui. Presque tout de suite, la porte de madame Lorgis craqua. Une lumière éclata au bout du couloir. Antoinette et Anne n'avaient pas fini leur conversation. La porte de la bibliothèque, qui s'ouvrait en dedans, s'entrebâillait de telle sorte que Julien pouvait apercevoir les deux jeunes femmes. Il s'impatientait moins. Il avait vu avec satisfaction qu'Antoinette avait un bougeoir à la main: ainsi madame Lorgis ne serait pas tentée de laisser sa porte ouverte jusqu'à ce que son amie eût regagné sa chambre.
Julien était un peu ennuyé à l'idée qu'il allait faire peur à Antoinette, et qu'elle aurait, en le voyant subitement devant elle, un tressaillement désagréable. Mais il n'y avait pas moyen d'éviter ça...
Il vit, avec une émotion oppressante, les deux amies se donner la main. La porte d'Anne se referma, et la marquise, lentement, son bougeoir à la main, s'avança vers l'endroit où Julien était caché...
Il valait mieux se montrer tout de suite, pour qu'elle le vît face à face, et qu'elle le reconnût bien. Il sortit brusquement, pour se montrer plus vite. Elle eut le tressaillement attendu; son visage, cependant, n'exprima aucun effroi. Elle ne l'attendait pas; mais elle n'était pas très surprise de le voir.
--Je n'ai pu me coucher sans vous avoir revue, lui dit-il, à voix très basse...
Elle lui fit signe de se taire.
Il allait rentrer dans la bibliothèque...
--Non, dit-elle, c'est au-dessous de la chambre des Jehon.
Il n'osait lui demander d'aller dans sa chambre, à elle. Et puis le marquis couchait tout à côté.
Ils gagnèrent alors le palier du petit escalier.
Tous ces petits détails d'organisation se donnaient de part et d'autre à voix basse, mais avec un certain ton de tristesse et de gravité, qu'il importait de ne pas perdre pour la suite de l'entretien.
Elle avait soufflé sa bougie, pour éviter que du dehors on vît de la lumière par la fenêtre du petit escalier. Car Lorgis se promenait volontiers la nuit dans le parc, et les chauffeurs rentraient quelquefois assez tard. Ils s'approchèrent de la fenêtre fermée. La nuit n'était pas très claire, mais au bout d'un instant ils se virent tout de même un peu.
Elle était devant lui, toute blanche et toute triste. Julien n'y put tenir, et lui dit d'une voix étranglée:
--Pourquoi m'avez-vous fait de la peine?
Elle fondit gentiment en larmes, si bien qu'il ne put se retenir de pleurer. Ils ne savaient ni l'un ni l'autre exactement pourquoi ils pleuraient. Mais ils avaient été très énervés; ça leur faisait du bien. Et ils s'aimaient tous deux infiniment de pleurer ainsi. C'était un langage sans paroles, un langage animal, qui les unissait bien l'un à l'autre.
Pour la première fois, il approcha ses lèvres du visage d'Antoinette. Il pensa qu'il la mouillait avec son visage tout humide, mais comme elle le mouillait aussi, ça n'avait pas d'importance... Elle lui rendait ses baisers; les bouches rencontrèrent les joues au hasard; puis des baisers s'échangèrent tant et tant, que les lèvres à la fin se rencontrèrent aussi. Mais alors ce fut un peu autre chose. Antoinette eut un sursaut. Était-ce un sanglot encore? Ce sanglot s'achevait comme un frémissement. Julien l'avait serrée dans ses bras. Elle se raidit d'abord, puis, abandonnée, la bouche tremblante, il sembla, quand elle lui rendit son baiser, que tout son souffle s'exhalait.
C'est à juste titre que dans les anciens récits d'amour le baiser sur la bouche était le symbole de la possession. Vraiment, c'est, pour certains êtres, un rapprochement aussi parfait que l'acte définitif: c'est moins complet et moins officiel, voilà tout.
Il est possible que si Antoinette et Julien avaient disposé à ce moment d'une installation plus confortable, ils ne s'en seraient pas tenus au symbole. Quand ils se désunirent après cette étreinte, Antoinette était si lasse qu'elle dut s'asseoir sur une marche de l'escalier, et Julien, qui n'était pas très vaillant non plus, ne fut pas fâché d'être aussi autorisé à s'asseoir.
Ils restèrent l'un près de l'autre sur les marches, ils ne surent jamais pendant combien de temps. Julien avait passé son bras autour de la taille d'Antoinette, et lui posait des baisers recueillis sur les tempes et sur le front. Il commençait à être gêné, et à se demander ce qu'Antoinette attendait de lui. A ce point qu'il aurait presque souhaité entendre un bruit dans la maison, qui les obligeât à se séparer. Alors, machinalement, il tendit l'oreille pour guetter ce bruit... Elle vit son geste, et elle eut peur... Elle se leva.
--Il faut vous en aller, dit-elle.
Il l'attira tendrement à lui, et voulut encore rencontrer ses lèvres, mais elle détourna la tête, et il ne put que la baiser un peu au-dessous de l'oreille. Il n'avait d'ailleurs pas de quoi s'en plaindre, car ce baiser fut d'une douceur infinie, bien que moins émouvant, moins significatif, moins solennel que le précédent.
Puis elle le repoussa légèrement, lui fit un gentil signe de tête et disparut du côté de sa chambre.
Il fallut que Julien descendît avec précaution, et ouvrît aussi doucement que possible la petite porte qui donnait dans le jardin. Dehors, il fut tranquille. Il avait, somme toute, le droit de faire le noctambule. Mais, une fois tranquille, il sentit le besoin de se gâter son bonheur, de se faire des reproches, de se dire qu'il n'aurait pas dû s'en tenir là, qu'Antoinette attendait de lui une preuve d'amour plus complète. Le succès l'inquiétait toujours, et il avait besoin d'un grand effort d'énergie pour faire tête à la bonne fortune.
CHAPITRE XXIV
La passion parle.
Très énervé, il ne pouvait arriver à s'endormir. Le baiser sur la bouche, décidément, ne signifiait pas pour lui la possession.
Et puis il lui semblait que ce n'était pas suffisant pour s'assurer sa conquête, et qu'elle pouvait encore lui échapper. Il sentait bien pourtant que ce n'était pas un baiser ordinaire, que celui-là comportait un acquiescement absolu. Mais, comme on dit dans les affaires, tant qu'un traité n'est pas signé... Elle avait donné des arrhes; elle pouvait les laisser perdre, et se dédire.
D'autre part, mais cela il ne se l'exprima que plus tard, c'était un plaisir bien plus savoureux que de s'arrêter, comme il avait toujours fait, aux étapes, de profiter de toutes les phases de son triomphe, pour ne pas gâcher, en poursuivant hâtivement la série progressive des satisfactions, le bénéfice de chaque joie partielle.
Quelle Antoinette allait-il retrouver le lendemain matin? Il frissonna à la pensée qu'elle se serait ressaisie, qu'il ne reverrait pas tout de suite dans ses yeux cette expression d'abandon, qui l'avait enivré l'instant d'auparavant.
Julien, cependant, ne pouvait s'endormir. Il se leva, mit son pantalon de chambre, et alla s'accouder à sa fenêtre. Au bout d'un instant, pour être mieux à son aise, il tira près de la croisée une chaise-longue de paille. Quelle joie de contempler ainsi le ciel nocturne, un ciel un peu couvert, pas trop éclatant, un ciel d'une paix infinie! L'extase de Julien le conduisit enfin au sommeil. Une demi-heure après, il se réveillait courbaturé, fermait brutalement sa fenêtre au nez de la Nature, puis courait se blottir dans son lit, en se cramponnant au sommeil fugitif.
Le lendemain matin, Antoinette ne vint pas au petit déjeuner, mais Julien ne pensait pas qu'elle descendrait. Il lui semblait qu'elle ne pouvait se remettre aussi vite des émotions de la veille, et même, quand elle apparut à la terrasse, à midi, il lui en voulut d'être si calme, et de parler aux gens comme à l'ordinaire. Julien aurait dû sentir que jamais, cependant, cet air de tous les jours n'avait été de tous les jours à ce point...
Il était un peu à l'écart, en train de causer avec Jacques de Delle. Antoinette vint de leur côté; mais elle ne le regarda pas en lui disant bonjour; elle lui attrapa seulement la main au passage et la lui secoua hâtivement. Puis elle tendit une main plus franche à Jacques de Delle, et partit au plus vite dans une autre direction, comme une maîtresse de maison qui a oublié de donner quelque ordre extrêmement important.
Julien, l'esprit ailleurs, écoutait avec force hochements de tête Jacques de Delle, qui devait s'en aller le lendemain, lui expliquait pourquoi ce n'était pas lui qui organisait une grande représentation chez les Grevel, comment il l'avait proposé gentiment, pour quelles raisons secrètes on s'était adressé à un autre, et à quel point, lui, Delle, se félicitait hautement d'avoir échappé à cette corvée. Il osait parler de son besoin de repos, ce personnage agité que Lorgis comparait un jour à une bicyclette, qui ne peut conserver son équilibre qu'à la condition d'être en mouvement continuel! Il s'en allait passer quelques semaines dans la famille de la petite rousse, des gens très simples, très près de la terre. Il parlait d'eux avec un ton de sympathie visiblement emprunté, et qui ne dissimulait pas, pour les personnes averties, le mépris et la haine que lui inspirait cette humble famille de richards.
Cependant, la cloche du déjeuner ramenait lentement vers la salle à manger le troupeau dispersé des convives. Antoinette, pendant tout le repas, remplit ses devoirs de maîtresse de maison de la façon la plus vigilante, veilla au bien-être de chacun, écoutant avec une grâce parfaite un des invités qui parlaient, juste au moment où elle se dérobait d'une façon insensible pour aller grossir d'une unité attentive l'auditoire un peu restreint d'un autre causeur. Jamais elle n'avait été autant à son affaire. Elle était comme un soldat craintif qui fait l'exercice avec plus de conscience et plus de précision qu'à l'ordinaire, parce qu'il lui est arrivé, la nuit précédente, de sauter le mur.
Quant au marquis, son innocence peinait Julien. Le loyal jeune homme faisait tous ses efforts pour ne pas lui parler avec une complaisance exagérée, et même, dans une discussion sur la marine, il le contredit au hasard, pour ne pas lui donner toujours raison.
--Je vous en prie, lui dit Antoinette, je vous en supplie... Vous êtes sûr de moi. Est-ce que vous n'êtes pas sûr de moi?
--Si, je suis sûr de vous...
--Hé bien, ne me pressez pas... Je vous demande, comme une preuve d'amour, de ne pas me presser.
Elle disait ces mots: une preuve d'amour, d'une voix rapide et presque honteuse, comme une petite fille qui récite, et n'ose donner un sens à ses paroles.
Ils se promenaient bien gentiment dans le jardin, après le déjeuner. Tout le monde était sur la terrasse et les voyait. Alors ils étaient simplement un monsieur et une dame, assez liés, qui s'en vont en causant de choses insignifiantes le long d'une allée. Même ils affectaient de ne pas se regarder. Elle faisait ses tendres supplications, les yeux droit devant elle, et en jouant d'un air indifférent avec une petite branche coupée. Lui regardait à droite et à gauche, distrait et presque impoli, semblait-il, pour un invité, cependant qu'il implorait avec passion:
--C'est moi qui vous supplie de m'écouter, et de vous rendre compte du tourment que j'endure. Je vous sais entourée de gens qui en veulent à mon bonheur. Anne Lorgis vous a encore parlé ce matin?
--... Ce matin? Oui, elle est venue dans ma chambre...
--J'en étais sûr! Ah! ils sont tous mes ennemis... Anne, Lorgis, Henri...
--Henri, dit-elle avec une moue, ce n'est pas lui qui me préoccupe...
Ce qui était, en somme, excellent, c'est que leurs appréhensions n'étaient pas les mêmes. Chacun d'eux avait donc des arguments pour combattre les scrupules de l'autre. Ainsi, le souvenir d'Henri obsédait presque constamment Julien. Il avait encore à l'esprit les paroles de Lorgis: Henri, c'était celui qu'il trahissait dans la maison. Le volage et sautillant Hubert ne semblait avoir de droits sur personne; il avait délégué le souci de son honneur familial à ce sensible adolescent. Mais Antoinette, en parlant de son beau-fils, corrigea l'idée romantique que s'en était faite l'imaginatif Julien. Certes Henri souffrait de voir les assiduités de Julien auprès de la marquise. Il n'en souffrait, dit-elle, que lorsqu'il en était témoin... Il avait tout de même un peu le caractère de son père. Il était plus sensible et plus inquiet. Seulement il changeait sans cesse de sujet d'inquiétude, comme son père de marotte.
L'autre ennui de Julien, c'était l'attitude de Lorgis.
--Il vous bat froid? demanda Antoinette.
--Pas précisément.
--Il ne sait pas bouder. Il vous parle moins, n'est-ce pas? Il a l'air de vous fuir?
--C'est bien cela.
--Je connais Lorgis. Il fait son possible pour être froid avec vous. Il suit les recommandations d'Anne. Vous savez qu'elle le mène comme un petit garçon?
--Mais qu'est-ce que c'est que cette femme-là? dit-il avec irritation.
--Une femme très gentille, croyez-moi. Je n'ai pas d'amie plus dévouée, plus sûre. Elle a peur pour moi: elle se dit que je vais bouleverser ma vie... Et c'est vrai... Ne vous fâchez pas, mon ami!...
... Voilà qu'il se fâche! continua Antoinette, la voix pleine d'angoisse. Est-ce que j'hésite? Je n'ai pas dit que je ne savais pas si je bouleverserais ma vie. Je dis que je suis résolue à la bouleverser.
--Mais pourquoi employez-vous ce mot? Vous parlez de cela comme d'un malheur...
--Ce n'est pas un malheur, mais c'est un bouleversement.
... Vous ne pensez pas, ajouta-t-elle avec gravité, que je vais continuer à vivre comme je vis, et à mentir et à trahir...
Ils étaient arrivés au bout d'une allée. Ils tournèrent sur la droite, derrière un massif, de façon à n'être plus en vue des gens de la terrasse.
--Je serai à vous, dit-elle à Julien, mais pas ici... Vous m'emmènerez...
Il la prit dans ses bras, et l'étreignit avec transport, en lui baisant un coin de la tempe, que ses lèvres avaient rencontré... Ce transport était sincère, mais tout de même il le sentait un peu forcé... Non pas qu'il ne l'aimât pas immensément, non pas qu'il ne fût pas prêt à l'emmener et à vivre avec elle. Mais l'inconnu l'effrayait toujours. Dans son étreinte, il n'y avait pas seulement de l'amour, mais de la résolution et du courage.
Puis il pensa qu'il fallait tout de même prendre une date...
--Partons tout de suite! s'écria-t-il, pour prouver son empressement.
Ce fut au tour d'Antoinette d'être un peu effrayée.
--Non, écoutez! dit-elle... Ne me pressez pas... Puisque nous partirons sûrement!
--Que ce soit le plus tôt possible, dit-il avec une sombre énergie. J'ai tellement peur de tous ces gens...
--Ce sera bientôt, dit Antoinette. Et elle lui tendit ses lèvres.
Ce fut un baiser charmant, mais un peu préoccupé... Ce voyage à organiser...
CHAPITRE XXV
La passion continue à parler.
Le grand souci de Julien, c'était de n'être pas un pleutre. Or, il avait fait la cour à une femme, sans savoir exactement comment l'aventure tournerait. Maintenant que la conquête était faite, il fallait en subir toutes les conséquences, et les responsabilités. Il allait offrir à Antoinette une existence beaucoup plus modeste que celle à laquelle elle était habituée. Certes, il ne s'était jamais dit, quand il avait souhaité conquérir la marquise de Drouhin, qu'il lui ferait perdre sa haute situation mondaine. L'avait-il aimée à cause de son titre? Non, non, cent fois non! Il ne voulait même pas se poser cette question...
Il l'aimait pour elle-même et il l'aimait avec toutes les obligations que ce noble mot comporte.
En présence de cette chose grande et magnifique, un amour partagé, qu'est-ce que pouvait bien peser son goût naturel de la tranquillité?
Ce qu'il voulait bien s'avouer cependant, c'était sa crainte d'entraîner cette pauvre Antoinette dans cette aventure hasardeuse. Il garantissait ses sentiments, à lui. Mais pouvait-il être sûr de ceux de la jeune femme? Étaient-ils assez puissants, seraient-ils assez durables pour que la joie de cet amour partagé compensât dans le cœur de la marquise la perte de tant d'avantages matériels considérables, et les lui fît oublier pendant des semaines, des mois, des années?
Mais, même cet argument, honorable en somme, Julien ne voulait pas l'examiner. Quand l'amour commande, il n'y a pas à discuter: il faut lui obéir, et ne pas se demander où il vous conduira. Julien s'en allait vers l'inconnu. Il bouleversait la vie de plusieurs êtres. Le scandale évidemment serait affreux.
Voilà pourtant quelle était l'œuvre indirecte de Lorgis et de sa femme! Ils avaient voulu détourner de la famille de Drouhin un événement fatal, et leur intervention, non seulement n'empêchait rien, mais avait pour résultat de donner à cet événement un retentissement énorme! En somme, c'était bien fait pour eux!
Julien revint lentement vers la terrasse, où Antoinette était déjà repartie. Il marchait dans l'allée, tête baissée. En levant les yeux, il aperçut la marquise, qui semblait regarder de son côté. Mais il était loin d'elle, et eut le temps de l'aborder avec un visage paisible, le visage tout à fait remis d'un amant confiant et ingénu.
Hubert, assis sur un fauteuil d'osier, parlait avec une animation joyeuse. Comme cet homme était heureux! Et comme tout semblait heureux aussi autour de lui! Julien aperçut, à gauche du château, une pelouse creusée en son milieu d'un petit vivier très poissonneux. Comme on passerait de bonnes heures au bord de cette pièce d'eau à regarder les poissons glisser dans l'eau, se poursuivre et se disputer les miettes qu'on leur jetterait!
Mais, en dépit des conseils du sage, on ne sait jouir du présent que lorsqu'on est menacé par l'avenir...
CHAPITRE XXVI
En route.
Quand s'en iraient-ils?